Organisation du travail : « Des fois on se dit que l’on est en perpétuel changement… »
L’idée que les réorganisations se succèdent (trop) rapidement ces dernières années est une représentation répandue parmi nos enquêtés. Les résultats de l’enquête par questionnaire confirment cette représentation. Rappelons ainsi que 80 % des agents déclarent avoir connu des transformations importantes ces dernières années contre 77 % en 2010. Les réorganisations sont associées par certains agents à la rotation rapide des cadres sur les postes de management et de direction :
[Agent 1] Il y a eu le changement MDS et depuis ce changement MDS qui était en 2015, donc en quatre ans, il y a eu plein d’autres modifications. Donc là, coup sur coup, les équipes ont dû encaisser plusieurs réorganisations. Ça, c’est quand même assez chaud. Et je trouve que par rapport aux années précédentes il n’y avait pas eu coup sur coup comme ça des modifications aussi importantes.
[Agent 2] Je pense qu’il n’y a pas une année qui s’est passée sans que l’on ait un, voire plusieurs dossiers en CT sur la réorganisation, les changements de procédure sur le périmètre des solidarités. Vous avez dû voir les PV, ça revient en boucle. Des fois on se dit que l’on est en perpétuel changement sur ces périmètres-là avec un cadre réglementaire qui évolue aussi très rapidement. C’est-à-dire qu’au-delà des changements d’organisation voulus par la collectivité qui essaie de coller au mieux au cadre réglementaire il y a aussi un cadre réglementaire parallèlement qui évolue aussi très rapidement et qui du coup fait que l’on a parfois toujours un temps de décalage entre la procédure que l’on a proposée et puis le cadre réglementaire qui lui a évolué entre-temps. Donc ça je pense que c’est compliqué pour les agents.
[Enquêteur] — Changements d’organigramme et des restructurations de services ?
[Agent 3] Ah ouais. Ça c’est tout le temps, tout le temps, tout le temps. [...] Puis les responsables ne restent jamais longtemps. C’est peut-être un tremplin aussi pour pouvoir monter après. Je ne sais pas. C’est comme les directeurs. Les directeurs ça change souvent.
Deux évolutions importantes intervenues au cours de la dernière décennie retiennent particulièrement l’attention. Ces deux évolutions sont liées, il s’agit de l’abandon du fonctionnement en unité territoriale d’action sociale (UTAS) et la diffusion du modèle des MDS d’une part, et le passage à la polyvalence de secteur pour les AS d’autre part. L’évolution du rôle des conseillers techniques accompagnant la réorganisation en UTAS sera examinée dans un troisième temps.
Les appréciations quant à l’évolution organisationnelle autour de MDS sont variées. Certaines de nos interlocutrices, les moins nombreuses y voient certains avantages, les autres représentant une large majorité sont parfois extrêmement critiques. Avant d’examiner leurs arguments nous présentons brièvement les contours de cette réorganisation. Jusqu’en 2015, l’organisation du travail social était structurée autour de 4 UTAS, mais qui regroupaient 13 centres médico-sociaux (CMS). Quelques (petites) antennes permettaient d’étendre l’offre de service sur les territoires non couverts par les UTAS.
La transformation du schéma d’intervention pour le déploiement de l’action sociale n’est pas une initiative isolée du conseil départemental enquêté, des démarches semblables pouvant exister dans d’autres collectivités. Sans revenir dans le détail sur les motivations de la réorganisation des services sociaux dédiés à la famille, la dépendance, l’enfance, l’insertion dans des structures réparties sur quasiment l’ensemble du territoire, celle-ci vise avant tout à renforcer la proximité ainsi qu’une équité plus importante pour l’accès à l’offre de services pour les usagers. Le rapport d’activité de 2013 souligne que le rôle attendu des MDS est de proposer « une offre étendue de services pluridisciplinaires, doublée d’un accompagnement renforcé et adapté à toutes les situations particulières ». Il s’agit donc d’offrir aux usagers, en proximité, toute la palette des services proposés par le département. Le directeur général adjoint du pôle Développement humain explique ainsi que la structuration choisie est la plus adaptée pour répondre à l’objectif d’amélioration sur les territoires de l’accessibilité des services publics, même s’il reconnaît, au vu des remontées critiques des agents, la nécessité d’y apporter « un certain nombred’ajustements ».
À partir de 2015, ce sont 11 MDS qui constituent avec une vingtaine de lieux de permanence la nouvelle interface avec les usagers des services sociaux.
Présentation institutionnelle des Maisons des solidarités (MDS)
Les MDS sont regroupées au sein de deux délégations territoriales, une pour le nord et l'autre pour le sud du département. Elles sont en lien hiérarchique direct avec la direction des Maisons de la solidarité depuis le 1er janvier 2017. Il en est de même pour la délégation au développement social territorial.
Les onze MDS réparties sur le département ont toutes le même schéma d'organisation et remplissent les mêmes activités de solidarité : protection maternelle et infantile, protection de l'enfance, aide aux personnes âgées, protection des personnes vulnérables, aide aux personnes en situation de handicap, insertion sociale et professionnelle.
Chaque MDS est dirigée par un chef de service et regroupe des personnels administratifs, des conseillers en économie sociale et familiale, des éducateurs spécialisés et des assistants de service social. D'autres agents travaillent également dans les MDS sans être rattachés hiérarchiquement aux chefs de service tels que les conseillers territoriaux en insertion (CTI) qui sont rattachés à la direction de l'insertion, les coordonnateurs du centre local d'information et de coordination gérontologique (Clic) qui sont rattachés à la direction de l'autonomie ou les agents de la protection maternelle infantile (PMI) qui sont rattachés à la direction de l'Enfance-Famille. [Rapport d’activité, 2017]
Revenons maintenant sur les arguments déployés par nos enquêtées. Les témoignages sont majoritairement critiques, une interviewée seulement souligne l’effet bénéfique des MDS sur le travail d’équipe, la nouvelle organisation permettant de faire collaborer selon cette AMTS des professionnelles qui ne travaillaient jusqu’à-là pas forcément ensemble :
— Quand il y avait les UTAS on avait vraiment l’équipe de référents ASE à part et puis les AS et tout ça à part, alors que là depuis que ce sont les MDS [...] on travaille beaucoup avec l’AS de secteur. Parce que forcément on a moins de collègues référents ASE et du coup on va chercher aussi d’autres professionnels. Du coup on bosse beaucoup plus avec nos collègues qui connaissent les familles parce que parfois ce sont nos collègues AS qui ont demandé le placement du coup elles connaissent bien le fonctionnement des familles et tout ça.
[Enquêteur] — C’est un progrès d’une certaine manière ?
— Moi je trouve. Certaines de mes collègues qui ont connu les UTAS préféraient l’ancien fonctionnement, mais moi je trouve ça super bénéfique que l’on puisse travailler avec nos collègues AS. D’autant plus que si l’on demande une levée du placement, ce sont elles qui vont récupérer les familles sur le secteur. Pour moi il y a un avant et il y a un après.
Pour comprendre pourquoi cette réorganisation cristallise autant de commentaires négatifs, il paraît important de revenir sur la méthode qui a accompagné sa mise en œuvre. Au regard des témoignages, c’est la démarche descendante habituelle (top-down) que le président du conseil départemental aurait imposée sans considérer les remontées critiques des principaux intéressés. Les deux témoignages qui suivent et que nous reprenons longuement illustrent cette démarche sans vraie concertation où la réforme s’impose d’en haut sans concession : « la messe est dite, point barre ».
[Agent 1] Quand notre président a eu l’idée de modifier toute l’organisation du département il a consulté tout le monde. Il est venu dans chaque, à l’époque, CMS [...] Il est venu parler de ce projet à tout le monde et on était tous contre. Enfin, c’est-à-dire qu’au départ, partout. Unanimement, au niveau du département, personne n’était partant. [...] Ce que l’on voulait, on savait qu’il y avait des dysfonctionnements. [...] Donc on pensait effectivement qu’il y avait des réaménagements à faire au niveau du territoire, au niveau d’où implanter les permanences, les agents, etc., qu’il y avait effectivement peut-être des choses à faire dans certains lieux, certaines UTAS parce que voilà, il y avait des conflits donc bon… il y avait des choses à faire. Mais pour autant on ne demandait pas ce que l’on change complètement tout, que l’on enlève les UTAS. Donc voilà, ça. Et puis l’on était dans une époque où il fallait faire des économies. On nous disait : « il n’y a pas d’argent ». En plus si on fait tout ça il faut d’autres locaux, ça va être coûteux. Donc on ne comprenait pas qu’à la fois on nous disait qu’il fallait serrer la vis, moins dépenser et tout rechanger. Il y a eu une grosse réunion de tout le département. Donc c’est juste avant que le président s’en aille. Enfin oui, quelques mois avant. Il a rassemblé tout le personnel pour exposer son projet. [...] j’ai exposé le fait que j’ai été très surprise qu’il s’obstine à vouloir faire ce projet alors que personne n’adhérait. Et là il a dit : « la messe est dite, ça sera comme ça point-barre et la réunion elle s’arrête ».
[Agent 2] Ils nous ont interrogées quand même. Mais pour moi ils nous ont interrogées pour dire après : « voilà, on vous a interrogées maintenant vous ne pouvez plus rien dire ». On a dit, pendant toutes les séances auxquelles moi j’ai participé, je suis allée à chaque séance de mon groupe, on a dit : « ne mettez pas l’équipe ASE, ne la répartissez pas sur les MDS. Il y en a qui vont être toutes seules, c’est très compliqué quand on est éduc ». Ils ne nous ont pas écoutées. Résultat : mes collègues de l’ASE ne sont que deux et des fois elles sont obligées d’aller à X ou à Y, et elles ont déjà du boulot à mort. Et nous on savait… maintenant quand on a des galères, comme là, une collègue qui est en arrêt depuis un an et bien on doit se débrouiller à trois. Avant on gérait ça en UTAS. C’est-à-dire que quand il y avait un secteur vacant depuis longtemps, on faisait une réunion toutes les semaines ou tous les 15 jours avec tous les AS des trois CMS. Donc ça veut dire que l’on était une quinzaine à se répartir un secteur. Maintenant on est trois. Donc voilà, forcément lorsque l’on n’est que trois au lieu de 15 le boulot est beaucoup plus…
Imposée aux agents sans avoir pris en compte leurs demandes, cette réorganisation est considérée encore au moment de l’enquête (soit près de cinq ans après sa mise en œuvre) comme source de nombreux dysfonctionnements et sa pertinence ne serait toujours pas reconnue au regard des décalages entre les objectifs annoncés (proximité, développement social territorial) et la réalité. Pour reprendre un mot qui revient dans les propos de nos enquêtées, l’objectif de la réforme est « flou » :
[Agent 1] On a été mis devant le choix des maisons de la solidarité qui ne conviennent pas. Et avec un fonctionnement qui est… on ne s’en est toujours pas remis. Je pense que cinq ans après, on n’arrive toujours pas à fonctionner tellement c’est le bazar.
[Agent 2] Un grand flou entoure encore aujourd’hui cette réorganisation qui a pourtant cinq ans. Par rapport à l’objectif annoncé dans les discours, la recherche d’une plus grande proximité, la réorganisation ne résout pas les nombreuses difficultés relatives aux échelles d’action du travail social dans le département. Les périmètres d’action des MDS semblent être restés les mêmes, UTAS+CMS = MDS, ce qui ne correspond pas au discours du directeur qui fait la promotion du développement social territorial ; or pour remplir cet objectif, il est nécessaire d’associer l’ensemble des acteurs du territoire, ce qui est parfois difficile en particulier lorsque ces partenaires sont nombreux (plusieurs interco), compliquant la tâche du responsable de MDS qui se trouve en difficulté, ne pouvant correctement assurer cette mission.
[Agent 3] Alors l’objectif il est très flou. Je ne peux pas vous dire aujourd’hui quel était l’objectif de cette transformation. Parce que les objectifs qui ont été annoncés sont des objectifs à mon avis qui sont faux. Au départ il y avait quatre UTAS et il y avait des centres médico-sociaux. On a transformé tout ça en maisons de la solidarité. On a dit que c’était pour se rapprocher des publics. [...] Et pour moi l’argument de dire on a créé des maisons de la solidarité pour se rapprocher des publics est faux.
Les tensions restent vives car l’organisation des MDS continue de disconvenir et polarisent les points de vue entre une direction qui continue de produire un discours justificateur pour les faire accepter et les travailleurs du social qui vivraient au quotidien leur inefficacité, entre ceux qui pensent et conçoivent l’organisation du travail social et celles qui l’exercent et qui signifient aux premiers que « ça ne marche pas » :
— La dernière fois il venait se présenter en tant que directeur, puis c’est là qu’il a dit : « la parole est libre, dites-moi ce que vous avez à me dire ». Mais pff… je crois que ce qu’il voulait nous dire c’est que justement, enfin, à la fois il ne faut pas que l’on soit nostalgique de ce qui a existé. « Voilà, il y a eu des UTAS, il n’y en a plus, il faut aller de l’avant. Il y a des MDS, il faut que demain on fasse marcher les MDS ». Nous, on voudrait lui expliquer que ça ne marche pas bien et que l’on n’y arrive pas. Et qu’au bout de cinq ans, ce n’est toujours pas calé. Alors que d’emblée il va nous dire : « bon ben voilà, il y a les MDS, j’ai entendu beaucoup de choses ». Donc il part sur le postulat que maintenant bon, ça y est, ça roule, ça marche. Mais nous, ce que l’on a envie de lui dire c’est…
[Enquêteur] — Ça ne marche pas ?
— Que non, ça ne marche pas. Mais l’on est empêchées parce que, on est face à quelqu’un, on a l’impression qu’il a, on n’est pas dans la même réalité. Lui, je pense qu’il est de bonne foi et qu’il pense que : « oui ben ça y est, ça roule, on a les conseillers techniques, on a… » et nous, on vient lui mettre en l’air tout ça en lui disant : [l’enquêtée murmure] « mais Monsieur non… » et donc du coup on ne peut pas lui dire la réalité des choses.
Pour résoudre les problèmes générés par cette réorganisation en MDS, les fonctionnements se calent sur ce qui existait avant et il y aurait de fait une forme de retour à l’organisation prévalant du temps des UTAS :
Et du coup pour certaines choses, on refonctionne en UTAS. Par exemple, par rapport à la PMI, notre cadre de santé, elle travaille sur les trois MDS. Et on refonctionne en UTAS. Vous voyez, je veux dire, géographiquement on a notre CTEF, voilà, et ben elle fonctionne en UTAS.
Depuis le fonctionnement en MDS, les professionnels de santé n’ont plus d’espace institué pour échanger informations et points de vue sur les situations, les réunions de service hebdomadaires qui permettaient un suivi régulier ayant été supprimées :
C’est-à-dire que tout est tellement chamboulé que des choses qui marchaient bien n’existent plus de fait. [...] La PMI participait à des réunions avec la psychologue et avec l’ASE. Une fois par mois parce qu’il y a des assistantes familiales qui ont des enfants petits, que l’on suit et pour lesquels on a fait des signalements. On continue à suivre au niveau de l’ASE des enfants de moins de six ans. Donc il y avait quand même des réunions où l’on se retrouvait tous et on parlait des situations de façon très régulière. La psychologue elle faisait, elle était toutes les semaines dans des réunions avec les référents ASE. Ça n’existe plus ! Ça n’existe plus, donc le fait même par exemple, quand on avait des réunions de service, tous les lundis on faisait une réunion, on faisait une réunion de service où l’on passait, je ne sais pas moi, toutes les notifications… au sein de l’UTAS. On avait des réunions institutionnelles. Aujourd’hui, en plus on a plus de chef MDS depuis plus d’un an, mais, ces réunions-là, elles ont disparu.
L’organisation de la chaîne hiérarchique au sein de la MDS est également source d’ambiguïté pour la cohésion d’ensemble. Ainsi, des professionnelles exerçant leur activité au sein de ces unités ne relèvent pas de l’autorité des cheffes des MDS, mais d’autres directions ou services selon leurs poste et statut, ce qui selon elles peut questionner leur légitimité à participer aux réunions et « de ne pas (y) trouver (leur) place », « de se sentir à part », ce que nous rapporte une infirmière d’une permanence maternité infantile (PMI) localisée dans une MDS :
Moi je dépends d’une cadre de santé. Je suis en PMI, [...] je dépends d’une cadre de santé qui gère plusieurs MDS [...] Ça veut dire que quand la cheffe MDS fait des réunions de service, bien gentille si elle veut nous inviter, mais elle ne serait pas obligée de nous y inviter. Il n’y a plus de moments où l’on va se retrouver pour parler de n’importe quoi, du rangement, des dernières notes de service… Donc après ça veut dire qu’il faut que la cheffe MDS, quand on a une information qui touche tout le monde elle pense à l’envoyer à la PMI. Il ne faut pas qu’elle nous oublie. [...] C’est… du coup il y a des informations qui se perdent. Du coup on se sent, par cette organisation-là… autant avant, la PMI était intégrée au monde du social. Là, on l’est encore géographiquement, mais on se sent complètement à part. On se sent à part. On n’a plus de réunion. Alors il y a les psychos qui font leur réunion, il y a les ASE qui font leur réunion, il y a la PMI qui fait sa réunion, mais…
La réorganisation en MDS s’est accompagnée d’une refonte du champ d’intervention des agents. Celle-ci a principalement concerné les AS et ATMS. Les MDS devenant l’interface pour l’ensemble des publics, les AS ont depuis 2017 en charge un secteur géographique et ne sont plus spécialisées dans un domaine particulier. Ces AS polyvalentes ont donc vu leurs missions élargies à l’ensemble des domaines de l’intervention sociale :
[Agent 1] il y a des missions qui sont venues se greffer aux métiers d’AS de polyvalence. C’est-à-dire que maintenant on part du principe, enfin la volonté du département, c’était de dire que les MDS, les maisons de la solidarité, c’est la porte d’entrée pour tous publics. C’est-à-dire que même la question de l’autonomie et du handicap maintenant c’est une mission qui est dévolue… aux AS polyvalentes. Alors elles sont soutenues par d’autres métiers, notamment au sein de la direction de l’autonomie, mais globalement ce sont des missions qui sont venues se rajouter.
[Agent 2] Nous en fait, on est un pôle donc maintenant on est sectorisé. On n'était pas non plus, avant on avait chacun, chacune des postes bien définis. Moi c'était tout ce qui était accès au logement. Je traitais les dossiers d’accès au logement. Ma collègue, les aides financières et ma troisième collègue le RSA. Et en fait en 2017 on a été sectorisé. Donc maintenant on a les secteurs pour effectivement voir ces trois volets-là.
La sectorisation et le passage à la polyvalence enlèvent du sens et de la qualité de travail selon les agents interrogés qui déplorent le manque de possibilité d’approfondir les dossiers et le caractère plus routinier de leur activité. Deux griefs émergent des entretiens. Le premier concerne les périmètres des missions des AS polyvalentes. Ces dernières dénoncent en particulier le fait d’être le réceptacle de l’ensemble des publics que leur adressent les autres services : « la polyvalence au bout d’un moment ce n’est pas la poubelle de tous les autres services », nous déclare ainsi une AS polyvalente. Le deuxième est propre aux ATSM qui, avec la refonte organisationnelle, se sont trouvées à travailler en transversalité et qui semblent considérer que l’abandon de la spécialisation leur a été préjudiciable, augmentant la charge de travail et les obligeant à plus travailler dans l’urgence (voir supra), faisant perdre des automatismes et ne permettant plus d’approfondir les situations :
[Agent 1] Je trouve que les gens étaient beaucoup plus heureux. Enfin heureux… dans leur travail en tout cas quand ils étaient spécialisés. Et puis effectivement pour nous, je parle pour la polyvalence, cadrer un petit peu nos missions. Ça je ne l’espère plus, mais nous ça ferait du bien. Un peu de dire : la polyvalence au bout d’un moment ce n’est pas la poubelle de tous les autres services. Et mes collègues partagent ce sentiment. Parce que c’est vrai que quand les autres ne veulent pas faire, appeler l’assistante sociale de polyvalence. Mais au bout d’un moment, on a que deux bras.
[Agent 2] Je trouve que l’on a perdu en qualité. Parce qu’effectivement, là, voilà, on voit dans la globalité. Bon après, on a nos secteurs, nos dossiers. Mais après je veux dire, on avait nos parties bien à nous et c’est vrai que le fait de toucher au RSA, aux aides financières… voilà, on voit le dossier dans sa globalité, mais on approfondit plus autant les choses qu’avant. Ouais, on perd un petit peu quand même de nos spécialités. Voilà. Il n’y avait pas de routine. Après voilà, c’est vrai que maintenant on est ciblé, on a notre secteur. On travaille en transversalité. [...] quand on avait nos propres domaines de compétences, voilà, je trouvais que c’était plus intéressant.
[Agent 3] Avant les secrétaires étaient spécialisées il y avait deux secrétaires pour l’ASE et deux secrétaires pour la polyvalence. Du coup, je suis désolée, mais quand on est spécialisé on a des automatismes, que lorsque l’on doit tout faire on n’a plus. Donc là on s’est retrouvés avec des collègues qui sont aussi. Les ATMS sont super mal. Elles disent : « nous on ne sait plus, on doit jongler entre l’ASE, ce ne sont pas les mêmes demandes, ce ne sont pas les mêmes impératifs ». L’ASE c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses en urgence et qui se passent parce que ce n’est que de l’enfance. Donc du coup, quand il y a un taxi à changer tout ça et bien hop ! Celle qui est en train de faire de la polyvalence, la collègue de l’ASE vient la voir et lui dit : « excuse-moi, mais ça il faut me le faire là. Je n’ai pas le choix ». Elles ne connaissent plus les situations comme elles les connaissaient avant. Nous les collègues avant elles connaissaient nos situations.
Certains des agents reviennent sur le fait que rien n’a été préparé pour accompagner ce passage à la polyvalence et en favoriser l’appropriation par les ATMS, ce qui a pu ajouter de la pression et du stress pour les principales intéressées qui se sont senties lâchées sans soutien autre que le learning by doing et la formation sur le tas délivrée par des collègues surchargées. Les témoignages suivants illustrent cette idée :
[Agent 1] Donc on avait déjà tout à apprendre de la polyvalence de secteur. Et on était dispersé. On était censé connaître bien les dossiers… et toutes les informations arrivaient de tous les côtés, et ça a été hyper compliqué [...] au bout de deux ans je n’y arrivais pas.
[Agent 2] En fait, de mon point de vue au départ c’est l’ASE qui a tout chamboulé parce que l’on n’était pas formé. Et bon, c’est un travail, enfin c’est un poste qui demande beaucoup, beaucoup, il faut toujours être réactif.
[Enquêteur] — Et en lien avec cette polyvalence que l’on exige de plus en plus de vous, vous recevez des formations complémentaires ?
[Agent 3] Les formations ce sont les collègues qui forment. Moi la collègue elle m’a formée, mais c’est pareil la pauvre elle est dans le stress.
La polyvalence a tout de même certains aspects positifs. Elle permet selon les professionnelles de mieux se remplacer lors des absences pour prise de congés. Et elle permettrait, selon certains agents, inversement de ce qui a été dénoncé par certains, de mieux comprendre et suivre les situations des personnes sur la durée et dans tous leurs besoins :
[Agent 1] Après les avantages, parce qu’il y a malgré tout des avantages. Je veux dire, quand les collègues sont en congé, on sait faire le travail. Maintenant on sait toutes les trois faire la même chose et effectivement, quand on revient de congé, le travail est fait. Ça là-dessus, voilà !
[Agent 2] Dans les trois ATMS [...] une, elle ne faisait que de l’enfance. Et le fait de passer à la polyvalence, ça a un peu grincé des dents… mais maintenant elle y voit un intérêt. Parce qu’elle connaît les situations du début à la fin. Je veux dire une situation qui est suivie par l’AS, l’AS fait un signalement au juge, après l’enfant nous est confié, elle continue. Même quand l’enfant nous est confié c’est toujours elle qui a la référence. Donc il y a une continuité…
Les conseillers techniques ont également été affectés par des changements. Lorsque le système était organisé en UTAS, le conseiller technique comme les autres agents y était basé et assurait le conseil technique de toutes les missions. Ce poste a été refondu avec la réorganisation en MDS. Durant une période ce sont les responsables des MDS qui ont assuré le conseil technique pour l’enfance et la famille, mais cette fonction était d’une part chronophage et d’autre part apparaissait gênante du fait de leur position de supérieur hiérarchique. Pour décharger les responsables des MDS, quatre postes de CTEF – conseiller technique en enfance et famille – ont été créés pour se combiner aux postes de conseillers techniques plus spécialisés déjà existants, les CTA, conseillers technique autonomie et les CTI, conseiller technique dédié au champ de l’insertion. Dans la nouvelle organisation, les CTEF ne sont pas affectés à une MDS en particulier, mais répartissent leur temps sur plusieurs sites (deux à trois). Cette présence réduite sur chaque site est considérée comme une « perte » par rapport à la situation antérieure lorsque les conseillers (polyvalents) étaient sur place et pouvaient être sollicités plus facilement et plus rapidement du fait de leur proximité physique, ce que soulignent l’ensemble des professionnelles interrogées :
[Agent 1] On avait une conseillère technique avant. Elle était quasiment tout le temps-là. On pouvait aller la voir, sa porte était toujours ouverte, on pouvait discuter, elle était là pour nous aider, c’était un peu notre supervision. Maintenant ce poste a disparu. Donc maintenant on a une coordinatrice territoriale enfance, une coordinatrice territoriale autonomie, une coordinatrice territoriale insertion. On en a trois.
[Agent 2] Je pense quand même qu’au niveau conseil technique on a perdu. Parce que l’on avait quand même une conseillère technique qui était là et qui était hyper importante. Ils ont fait le choix de mettre un responsable MDS, bon, qui nous aide, qui fait du conseil technique et tout ça. Mais par exemple, pour l’enfant, la CTEF : conseillère technique enfance famille, elle est là deux jours. Ce n’est pas assez. Oui. Oui, lundi et mercredi en général. Je ne bosse pas le mercredi donc…
[Agent 3] Une seule pour les trois sites. Donc forcément on perd. À la fin on est plusieurs jours sans la voir... Et du coup on a vraiment ce sentiment, alors moi ça va puisqu’avec ma collègue on s’arrange bien, et puis avec des collègues à elle on se soutient. Mais si on a une interrogation et que l’on n’arrive pas à débloquer une situation on repart avec quoi… Parce que notre coordinatrice n’est pas là parce qu’elle est sur un autre site et que du coup elle ne peut plus… on n’a plus ce soutien que l’on avait… elle n’est pas disponible. Parce qu’elle a 15 000 choses à faire et qu’elle est sur trois sites et qu’elle doit corriger tous les rapports, toutes les notes, tous les écrits de tous les référents ASE. Du coup elle n’arrive pas à se rendre disponible pour que l’on puisse prendre un temps pour échanger sur une situation.
Cette situation génère des difficultés à plusieurs niveaux :
- pour les conseillères techniques qui sont à plusieurs reprises décrites comme débordées, y compris par le directeur enfance et famille ;
- mais aussi pour les agents des MDS qui considèrent n’avoir plus le soutien suffisant, et de fait disent éprouver des besoins légitimes non satisfaits pour la bonne exécution de leurs missions :
[...] du coup les équipes me disent : « oui, mais nous on se sent seules ». Là, dans les entretiens professionnels avec les gens c’est ce que j’entends : « je me sens seule, on n’a personne ». Mais ce n’est pas pareil d’être conseiller technique et coordinateur. Et du coup elle, elle est plus chargée, en gros, de relire nos écrits. De voir si on a bien suivi les procédures de machin et truc. Mais tout ce côté : on discute une situation et on essaie de réfléchir, « comment est-ce que je pourrais faire parce que là je me sens coincée ? », il disparaît.
- Et enfin pour les responsables des MDS qui se retrouvent à devoir faire des évaluations à partir d’informations dont ils n’ont plus forcément connaissance. Comme l’explique cette responsable, cette situation a fait l’objet d’un courrier d’alerte à la direction :
Dans les nouvelles procédures on nous dit : « maintenant vous ne faites plus d’enfance du tout ». Ce sont les CTEF qui font. Mais en même temps on nous dit, à nous responsable : « mais vous évaluez les agents qui font ça ». Donc nous, on dit : « mais comment on peut évaluer alors que l’on a plus, on n’a pas de regard sur ce qu’il se passe ? » « Ben si, vous en aurez un quand même… » voilà… par exemple les deux référents ASE qui sont sur mon équipe, avant je lisais tous leurs écrits. Donc ça me donnait aussi un aperçu de ce qu’elles mettaient en place. Maintenant je ne les lis plus. Je ne les vois plus. Non. Et puis je n’ai même plus… si, je pourrais dire : « montre-moi ton rapport quand même ». Mais je n’ai pas à le faire. Ce n’est plus ma mission. Mais on nous demande quand même de l’évaluer… Ce qui ne nous met pas à l’aise. Et ça c’est récent, ça date d’octobre. On a dit ce qu’on en pensait. On a fait… Oui, mais on nous a dit : « c’est comme ça et ça ne sera pas autrement ». Donc du coup nous on avait dit, « on a été associées aux procédures. On a donné notre avis ». Et à un moment, les directeurs ont tranché. En disant : « ce sera comme ça ». Donc les R-MDS nous avons fait un courrier en septembre pour dire en quoi ça nous inquiétait. Pas seulement sur notre rôle, la difficulté que ça a engendrée par rapport à notre rôle, mais par rapport aussi au fait que les situations vont être morcelées. C’est-à-dire, ce que je vous disais tout à l’heure, la CTEF va avoir toutes les situations enfance. Moi on va me solliciter par rapport à du logement par exemple. Il y a beaucoup de logements insalubres. Souvent, on vient m’en parler. Mais je n’aurais pas la connaissance de l’enfance s’il y a des enfants. Bon, l’AS va me redire, mais ça oblige l’AS à redire enfin… vous voyez ce que je veux dire ? Donc tout ça, on l’a mis en évidence et on nous a dit : « mais c’est comme ça, ça ne sera pas autrement ». Donc voilà. On va le faire…
Au final cette réorganisation a produit au moins deux problèmes entravant les coordinations dans le travail. Le premier a été énoncé, il s’agit de la faible disponibilité – au sens de la présence physique – des conseillers techniques, le second est lié au premier dans la mesure où il concerne le circuit de validation des actions préconisées et la question de la signature. Une préférence pour le système qui prévalait avant la mise en place des CTEF est perceptible dans le discours des agents. Dans cette représentation, c’était mieux lorsque c’était le RMDS qui accompagnait, relisait et corrigeait les rapports, ce qui enlevait de la charge de responsabilité. De façon paradoxale, la représentation associe le conseiller technique moins à une fonction de soutien, et plus à une vérification du travail. L’un des verbatims précédents illustre cette idée, le témoignage suivant permet de la préciser :
Avant nous le responsable MDS avait aussi une mission protection de l’enfance, ça veut dire qu’il nous accompagnait dans nos propositions, dans notre réflexion. Voilà, c’était un petit peu le bienveillant extérieur. On lui rapportait un petit peu nos situations ce qui nous amenait un petit peu vers le haut. Il corrigeait tous nos rapports. [...] Moi ça m’a énormément apporté. Vraiment. Ça m’a tiré vers le haut. Sauf qu’après il y a eu l’instauration des coordinatrices, CTEF… Et en fait, au fur et à mesure, ils ont retiré de plus en plus la responsable MDS de la mission protection de l’enfance jusque-là… Elle ne lit plus nos rapports. C’est la coordinatrice qui nous valide tous nos rapports. Mais du coup moi je trouvais ça super rassurant que notre supérieur hiérarchique puisse avoir une lecture de tout ça. Et elle n’a plus normalement le droit de nous conseiller sur notre mission en protection de l’enfance. Tout est revenu à la coordinatrice… Alors qu’avant on allait voir la cheffe et on en discutait, elle nous re-conseillait alors que là, si l’on est mal par rapport à une situation on repart avec. Parce que notre coordinatrice n’est pas là parce qu’elle est sur un autre site et que du coup elle ne peut plus… on n’a plus ce soutien que l’on avait…
Des lourdeurs procédurales sont explicitement soulignées. En particulier celle imposée aux AS/ASE/ATMS/GEstDOAA (gestionnaire dossiers aides et accompagnement) de ne plus pouvoir contacter directement la direction Enfance Famille (DEF) ou la cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) et de devoir obligatoirement passer par le CTEF. Pour les agents concernés, le circuit de validation peut ralentir voire bloquer de manière durable les procédures au détriment des usagers :
[Agent 1] Alors maintenant on n’a plus le droit de les appeler en direct, ils ont l’ordre, limite, de ne plus nous répondre. Tout doit passer par notre CTEF. Ça veut dire que si l’on souhaite réorienter un gamin, il faut que l’on envoie un mail à notre CTEF qui elle en parle à la direction Enfance Famille et après eux ils redonnent la réponse à la CTEF qui nous redonne la réponse. J’ai eu un souci avec une assistante familiale qui a eu de la maltraitance sur un enfant confié, pareil la CTEF me dit : « appelle directement la DEF parce que là c’est urgent et je ne pourrai pas répondre », c’est beaucoup plus simple de parler en direct, de savoir ce qu’ils vont pouvoir proposer comme réorientation pour ce gamin-là ?
[Agent 2] C’est dommage parce que… en plus là on a eu une situation qui a vraiment pénalisé la famille : une maman qui souhaitait remettre son enfant au département donc, abandonner son gamin donc j’ai dû passer par la CTEF qui a revu avec le service. Sauf que des mois, des mois, des mois passent. Nous, avec ma collègue AS, puisqu’on l’a fait à deux, on ré-interpelle systématiquement notre CTEF qui nous dit : « oui, je ne sais pas pourquoi ça n’avance pas » et puis au final c’est parce qu’il y a eu un problème de communication entre la DEF et notre coordinatrice, elles n’avaient pas compris la même chose, du coup nous forcément ce n’est pas la bonne info qui nous a été donnée. Du coup ça a bloqué. Et je me dis, on ré-interpellé x fois la coordo, mais vu que la coordo elle, elle était restée sur ce qu’elle pensait… On aurait pu, nous, appeler directement la direction Enfance Famille, aussitôt elle nous aurait dit : « mais non, la procédure c’est de telle manière » et on aurait pu faire, ça a duré un an. Un an pour que ça se règle ce problème-là.
Ce qui apparaît facteur de lourdeur pour les uns est plutôt apprécié par les autres. Ainsi, si les AS et ASE regrettent de ne plus pouvoir contacter directement les référents techniques qui ont à valider les décisions dans les dossiers individuels des usagers, ces référents techniques apprécient de pouvoir être moins dérangés par les appels, ce qui leur offre un meilleur confort de travail pour l’analyse des dossiers. On remarque pour autant dans le témoignage suivant d’une CTEF que la distance et le manque de contact direct peuvent se traduire par « des incompréhensions » notamment lorsque les situations sont particulièrement complexes :
Quand je suis arrivée sur la CRIP, j’avais tous les jours au téléphone les assistantes sociales de terrain qui me donnaient les évaluations, qui avaient besoin d’un conseil, d’une orientation ou qui voulaient comprendre un dossier, avoir des éléments. L’échange était direct. [...] des avantages et des inconvénients. L’avantage c’est que l’on est nettement moins sollicité au téléphone donc on a plus le temps pour se concentrer sur les dossiers de fond et prendre le temps de lire [...] Et l’inconvénient en revanche c’est que parfois, si la situation est très complexe ou si nous on construit mal notre pensée, il peut y avoir des distorsions quand ça arrive sur le terrain et donc des incompréhensions.
L’environnement de travail des agents du secteur social a été profondément bouleversé par la création des MDS, une réorganisation qui a nécessité de multiples révisions pour pallier certains dysfonctionnements, donner plus de cohérence et de cohésion, mieux identifier les rôles des uns et des autres, identifier davantage les responsabilités… tout en respectant un cadre réglementaire lui-même évolutif. Une instabilité durable produisant un inconfort que le conseil départemental n’a pas encore réussi à traiter.
Outils et environnement de travail
Les agents déclarent être plutôt satisfaits de leur environnement de travail même si certains problèmes concernant des situations particulières ont pu être soulevés, nous y reviendrons dans un deuxième temps. En effet, il importe d’examiner dans un premier temps les ressentis des agents et les effets sur leur travail concret de l’implantation de nouveaux outils numériques (le logiciel Iodas, le système de messagerie Mosa).
L’outil Iodas est un logiciel utilisé pour renseigner les faits concernant les usagers et sur lequel les agents doivent saisir les informations au sein de différentes rubriques. Ce logiciel est différemment apprécié. De fait, si pour l’un de nos interlocuteurs « c’est un bon outil », cet avis n’est pas totalement partagé :
On a notre logiciel, Iodas, où il y a toutes les familles que l'on rencontre. Avec le volet aide financière, le volet RSA, le volet suivi budgétaire. Effectivement après on a toutes nos commissions qui sont répertoriées dedans. Voilà, on les inscrit en commission et puis après [...]. On stocke toutes les commissions. Nous, on a tous nos éléments…
Trois reproches lui sont adressés. D’une part, certains agents reprochent à ce logiciel un manque d’ergonomie et un côté fastidieux. Il ne serait pas adapté, occasionnant des pertes de temps et serait finalement plus compris comme un outil au service de la production de statistiques qu’à celui des agents pour l’accomplissement de leurs missions auprès des usagers :
[Agent 1] Ce n’est pas un outil ergonomique, beaucoup d’agents renoncent à l’utiliser.
[Agent 2] Ah … les nouveaux outils. Le logiciel. Le fameux Iodas. Oh la la… compliqué, complexe, très long. C’est vraiment fastidieux. Ce n’est pas au top. Ouais. Non, mais, c’est lourd comme formation. Il y a plein de choses qui ne vont pas. Enfin moi au niveau des formations ce n’est pas adapté. Je suis obligée de travailler sur mes tableaux en plus en contrepartie. On est obligées de rentrer sur Iodas parce qu’au niveau des statistiques ministérielles on est obligées de le faire. On fait remonter des choses parce que ce n’est pas adapté. Et puis finalement on n’a pas de réponse. Pendant X mois on n’a pas de réponse. Et puis pareil, à chaque fois que l’on fait remonter des choses, qu’ils remanipulent dans le logiciel ça coûte très cher. Donc… non enfin personnellement, moi je n’ai pas trouvé du bien dans ce nouveau logiciel. Alors qu’il était fait pour justement améliorer. Ça pour les statistiques c’est nickel. Nickel. Mais pour le reste, pour l’agent c’est très fastidieux. On perd beaucoup de temps, vraiment énormément de temps.
Le logiciel Iodas serait, d’autre part, source de confusion des rôles entre les AS et les ATMS, pouvant conduire à des tensions entre ces deux catégories d’agents :
[Agent 1] Théoriquement, aux AS le travail d’accompagnement des publics et aux ATMS le versant administratif et organisationnel de la tâche. Toutefois, il y aurait une certaine confusion des rôles entre ces deux professions et cela perturbe fortement le travail réalisé. Un exemple de cette confusion tient dans l’utilisation du logiciel-métier Iodas.
[Agent 2] Il occasionne des problèmes de remontée des infos, et provoque éventuellement des ratés [...] il est source de tensions entre les ATMS et les AS, l’utilisation, ou plutôt la non-utilisation du logiciel, peut aussi retomber en bout de chaîne sur les gestionnaires de dossiers, visés par les élus et les chefs de MDS.
Enfin, Iodas remplirait mal son rôle de système d’information dans la mesure où les agents selon leur fonction et leur intérêt ne prioriseraient pas de façon identique les objectifs de renseignement. Ainsi, il y aurait des renseignements réalisés pour des besoins particuliers et correspondant à des items particuliers, les autres n’étant pas renseignés… Selon un agent du service juridique, cela participerait à alourdir le travail à tous les niveaux, obligeant à prendre du temps pour rechercher les informations manquantes :
Donc on a créé naturellement des surcharges. [...]. Donc si à la MDS, la personne qui va saisir elle ne tient compte que de ses besoins, parce que c’est tout le temps comme ça… vous avez des tas de zones à compléter et vous vous dîtes : « ça, ce n’est pas utile ». Donc on ne saisit pas. Derrière, vous créez des tas de problèmes. [...] on a des éléments qui ne nous permettent pas de travailler [...] c’est les zones qui doivent être complétées. Sauf qu’elles ne le sont pas. Parce qu’à la base, sur les territoires, on considère que l’on n’en a pas besoin. … plutôt que de faciliter les tâches on augmente le travail à tous les niveaux.
L’implantation de ce logiciel Iodas apparaît représentative de l’extension de l’usage du numérique qui contribue à transformer le travail concret des professionnelles dans leur mission de secrétariat et de gestion des dossiers. L’adoption du dossier numérique oblige ainsi à une série de tâches qui n’existaient pas auparavant, tâches qui alourdissent le travail de ces agents, « tâches chronophages » qui participent de la perte de sens du travail, comme en témoigne une ATSM :
Là, on a adopté une nouvelle politique au niveau du département. C’est la, comment ça s’appelle, le mot m’échappe… les dossiers numériques en fait… des dossiers sociaux sur informatique. Et tous les documents qui arrivent il faut les classer dans ces dossiers. Sur informatique et également dossier papier. On fait les deux. [...] Et du coup ça vous fait, parce qu’on va dire : « oh, un mail de… ce n’est pas long ». Oui ce n’est pas long, mais… Il faut imprimer le ranger, mais après… bon, il faut le traiter avant de le ranger. Mais quand il est sur informatique après, bon, il faut déjà lire et voir qui ça concerne. Il faut le ranger dans le dossier de la personne. Au bon endroit. Si le dossier de la personne n’est pas créé sur informatique il faut le créer. Donc ça prend quand même, je ne sais pas, peut-être cinq ou dix minutes. C’est, beaucoup de tâches comme ça qui sont chronophages et en fin de journée des fois je me dis « qu’est-ce que j’ai fait ? »
Comment l’outil pourrait-il être bien perçu par l’agent lorsqu’au lieu d’être facilitateur, il lui donne un surcroît d’activité ? La dématérialisation n’a pas été suffisamment pensée en amont, elle a été « balancée de façon un petit peu contrainte » selon le mot de la DRH, obligeant dans une période transitoire, de continuer à travailler sur des dossiers papiers, mais également dématérialisés :
Pour le coup on n’a pas forcément pris le temps de travailler sur les procédures et on s’est retrouvé avec des agents qui faisaient le même travail qu’avant, mais avec des outils différents. C’est-à-dire qu’ils utilisaient toujours les mêmes outils qu’avant, mais ils devaient aussi utiliser la dématérialisation. Donc forcément surcharges de travail et perte de temps. Et puis la dématérialisation ça n’a pas été forcément un fleuve tranquille. C’est-à-dire que l’on n’avait pas toujours forcément les bons outils au bon moment. Des choses un peu aberrantes où il faut tout dématérialiser c’est-à-dire tout scanner. Donc dématérialiser des choses qui sont matérialisées au départ. On a des exemples très frappants aux solidarités et notamment sur le périmètre des personnes âgées et personnes handicapées où il y a beaucoup de factures de particuliers. Que les particuliers envoient pour justifier du paiement de l’APA par exemple. Et toutes ces factures, c’est des facturettes, c’est des choses en gros volumes et tout ça doit être rematérialisé donc les agents passaient leur temps à recomposer des choses pour que ça fasse un format A4 et donc voilà, je pense que les choses sont allées trop vite par rapport à la capacité d’absorption de nos agents. Il aurait fallu que l’on puisse travailler en amont sur les process et puis revoir un petit peu les méthodes de travail avant de balancer de nouvelles méthodes de travail sur des agents qui n’étaient pas du tout préparés.
L’autre innovation numérique récente, l’interface Mosa, outil de communication et de diffusion de l’information à l’échelle du département, ne fait pas non plus l’unanimité parmi les agents enquêtées. Elles sont plusieurs à expliquer ne pas apprécier cet outil qu’elles n’ont pas le temps d’utiliser et qui alourdit encore le travail en augmentant le volume des informations à traiter. Comme nous l’avons vu avec les verbatims, la fréquence des informations qui arrivent par la voie numérique et qu’il faut évidemment traiter apparaît relativement soutenue. Cette charge de travail déjà conséquente peut conduire à écarter d’emblée toute information qui ne concernerait pas directement sa propre activité. Le lapsus d’une ATSM est à ce titre révélateur ; pour « s’en sortir, mieux vaut ne pas s’en servir » :
[Agent 1] Ouais. Et puis il y a Mosa aussi. Je ne sais pas si vous connaissez ?
[Enquêteur] — La plateforme de diffusion interne ?
— Interne. Alors ça pareil pff… Mais… Franchement je n’y vais pratiquement jamais, sur ce truc. J’y vais parce que, je suis obligée d’y aller, quand il y a un document vraiment que je ne trouve pas je suis obligée d’y aller j’y vais, mais autrement non. Enfin moi personnellement je ne m’en sors pas, je ne m’en sers pas. [...] Je vous dis, moi je n’échange rien dessus, je ne vais pas… après il y en a beaucoup qui sont dans mon cas je pense. C’est très rare, et puis on n’a pas le temps. Je veux dire on n’a pas le temps de regarder tout ce qui, tout ce qui est mis dans Mosa. Et puis souvent c’est de l’actualité des choses comme ça, mais… si on y va je vous dis quand il y a vraiment un imprimé dont on a besoin et qu’on est obligés d’aller dans Mosa pour le récupérer, mais ce n’est pas tout le temps. Mais sinon non. Je ne trouve pas ça top.
[Agent 2] Il y a sans doute des choses qui circulent via notre intranet, Mosa, mais comme l’on est inondé de messages, je ne vous cache pas que je ne les lis pas… honnêtement, on n’a pas trop le temps… Le Mosa… on reçoit peut-être dix messages par jour en plus des autres mails. Et moi je les supprime directement.
L’ensemble des agents est concerné par l’inflation du flux d’informations qui leur sont délivrées par la voie numérique. Et c’est aussi la gestion des mails qui, se surajoutant aux autres activités, pose problème, parce qu’il faut les lire, les traiter et les classer, ce qui prend du temps. Cela peut conduire à reporter ce travail sur des plages horaires hors temps usuel, en soirée et au domicile :
[Agent 1] Ben ça c’est le fléau je dirais… Vous avez un mail et ben des fois c’est urgent parce qu’il faut une réponse tout de suite ou parce qu’il faut, celui-là non, ce n’est pas pour tout de suite. Il faudra penser à le traiter, parce que je n’ai pas cette information enfin… on est surchargé de mails.
[Agent 2] Traiter du mail, ça va être le soir à la maison… moi je trouve que ça c’est une grosse charge de travail. Je me répète, j’en parle encore avec ma directrice. J’ai l’impression que, mais c’est le constat de bon nombre de mes collègues aussi, les mails ça devient… Ça empiète. Quand vous recevez… cet été je suis parti trois semaines en congés, je suis revenu j’avais quasiment 500 mails à traiter. C’est énorme. Vous vous absentez une journée ou deux journées vous avez 80 mails. Et puis les mails, ce n’est pas le tout de les lire, il faut pouvoir les traiter, c’est ce qu’il y a derrière.
Ce moyen de communication lorsqu’il est utilisé pour délivrer des informations concernant l’évolution et les modifications des procédures peut également placer en difficulté des agents comme l’illustre le verbatim suivant :
Auparavant, quand il y avait des modifications, les responsables en étaient destinataires et c’étaient eux qui nous informaient et qui nous expliquaient ce que l’on devait faire. Maintenant, tout arrive sur les messageries et puis, on nous en parle, mais ce n’est pas pareil. Je trouve qu’avant, l’information descendait et puis on devait appliquer bien sûr. Que là l’information, oui elle arrive surtout par messagerie. Mais après, on est un peu laissé entre nous à comprendre…
Les nouveaux outils de communication mis en place ne semblent pas répondre aux exigences des agents vis-à-vis de leur travail. Ils ne permettent pas ou pas suffisamment de structurer et de hiérarchiser les informations. Ils ne paraissent par ailleurs pas avoir été conçus pour favoriser la communication entre les directions et les services opérationnels et échanger sur les pratiques pour les harmoniser et les améliorer, ce qui permettrait pour un agent interrogé de « baisser le niveau d’insatisfaction et d’incompréhension mutuelle entre services » :
Il y a un gros truc encore à améliorer. Qui génère beaucoup de frustration, d’incompréhension, ou plus même. C’est la communication entre le service, le siège. Voilà, il y a beaucoup de plaintes, réciproques. Enfin peut-être, et ça, ça fait des années que c’est dit, ça fait des années que l’on essaie d’améliorer, mais ça reste… enfin je pense que ça pourrait amener du bien-être si on arrivait vraiment à avancer là-dessus. Encore mieux. Alors il y a plein de tentatives qui sont essayées. Enfin voilà, mais c’est difficile parce que parfois selon les services on a des logiques différentes. C’est obligé, on n’est pas au même endroit. Au même poste. Mais du coup, il faut qu’il y ait un minimum de fluidité, d’information, parce qu’autrement ça crée des quiproquos, des malentendus, de l’insatisfaction et là, on pourrait faire baisser le taux d’insatisfaction.
Si la réflexion sur les outils numériques est entamée au sein de la collectivité depuis plusieurs années, les inquiétudes sur leur généralisation et leur extension demeurent, d’autant plus lorsqu’ils viennent percuter le sens et la qualité du travail social. À l’instar de la Justice, le travail social n’est pas épargné par l’essor des modèles prédictifs qui viendrait impacter la nature de l’accompagnement social. Les agents s’inquiètent des conséquences du développement de nouveaux services prédictifs qu’offrirait la plateformisation ; les organisations syndicales s’en font les relais, comme le rappelle la DRH :
Et bon en plus là le plan pauvreté qui s’annonce va appliquer des méthodes de travail sans doute différentes sans que l’on en ait une lisibilité forcément, la meilleure qui soit. Donc il va falloir aussi que les travailleurs sociaux puissent évoluer dans leurs méthodes de travail, avec leurs partenaires, avec sans doute les usagers. On a discuté ce matin, puisque l’on était à nouveau sur un dossier de poursuite de réorganisations. Il y a un moment dans les échanges avec les organisations syndicales on a évoqué le nouveau site Internet avec la possibilité d’avoir des e-services pour que les usagers puissent faire des demandes en ligne. « Qu’est-ce que l’on n’avait pas dit la ? » [petits rires de l’enquêtée] On nous a dit « oui, mais que va devenir l’assistante sociale de secteur ? » En gros est-ce que l’usager sera en capacité de ? Donc on a réexpliqué les choses en disant que l’on était forcément sur une interface entre l’usager qui fait sa demande et l’instruction du dossier qui continue à se faire par les travailleurs sociaux. Et à un moment il y a une rencontre qui est inévitable pour accompagner la personne, que ce soit une demande ou plusieurs. Mais bon ça fait l’objet d’une demi-heure de discussion où ils étaient vent debout, et du coup ils en sont venus à parler du logiciel métier Iodas qu’ils ont au niveau des solidarités, en disant qu’il n’était pas du tout opérant, qu’il n’était pas intuitif. Il avait effectivement tous les défauts du monde donc on sent bien que l’appropriation de ces nouveaux outils elle est loin d’être gagnée.
Le registre de l’environnement de travail est symptomatique des problématiques particulières à chaque espace (physique) de travail. Il n’y a pas de problèmes transversaux et les agents reconnaissent volontiers dans une proportion importante que des efforts ont été faits par le conseil départemental dans la prise en charge des questions d’ergonomie, et singulièrement lorsqu’il s’agissait d’adapter le poste et l’environnement de travail pour des personnels par exemple en retour de congé longue maladie :
[Agent 1] Il y avait des équipements très vieux qui ont été refaits, il y a des efforts qui ont été consentis. Le conseil départemental investit sur des MDS nouvelles. Moi j’ai vu des équipements qui ont évolué et qui sont d’excellente qualité maintenant, on ne peut pas… on ne peut pas dire que tout va mal, ça serait exagéré.
[Agent 2] Les postes de travail, on a quand même des bureaux qui sont bien… c’est vrai qu’après, quand on était dans les anciens, à l’Utas, quand on était dans d’anciens locaux, voilà ce n’était pas la même… les mêmes bureaux. Là, quand même, on travaille dans de bonnes conditions.
[Agent 3] Pour, à un moment donné, avoir une collègue qui a eu des besoins, plus particulièrement parce qu’elle souffrait de problèmes au niveau de la colonne vertébrale, etc., bon, rapidement on a adapté le poste… Voilà. Adaptation de son poste, etc., ça s’est fait rapidement, il y a eu des moyens qui ont été mis. Elle a eu son fauteuil, elle a eu son bureau adapté.
[Agent 4] Moi, j’ai été en arrêt pendant un an. Il a fallu adapter mon poste de travail. Eh bien, le jour où je suis revenue, il y avait des personnes qui étaient là, qui ont vu et qui m’ont réinstallé mon bureau à côté. Non, pour ça c’est vraiment bien. La DRH enfin le service qualité de vie au travail, ont été vraiment performants et puis tout de suite à l’écoute.
Au-delà de ces appréciations positives, les agents peuvent souligner pour leur « place de travail » les problèmes auxquels ils peuvent être confrontés. Si l’on ne retient pas certains faits qui paraissent particulièrement circonstanciels (par exemple une insatisfaction à l’égard de la propreté : « c’est vrai que les locaux… sur les sols il y a de la crasse »), c’est plutôt la question de l’espace individuel de travail qui apparaît la plus sensible. Ainsi, les agents partagent le plus souvent des espaces communs où il peut devenir difficile de travailler si l’un ou l’autre, par exemple, téléphone ou accueille dans le bureau collectif. Bien évidemment, les espaces de travail étant très différents selon les lieux, c’est une question qui n’est pas commune à l’ensemble des agents. Ce problème peut dans certains cas être très prononcé. C’est notamment une des situations rencontrées, dans laquelle deux agents partagent un petit bureau vitré ; leur demande d’espace plus individualisé n’a pas reçu de réponse au moment de l’entretien :
[Agent 1] Alors la qualité, ça passe à la fois par les équipements, par l’environnement, sur les conditions de travail en général. Bon, sincèrement ici, je vous invite à vous promener dans les couloirs. Vous faites le tour, vous verrez qu’il y a une concentration d’agents dans des espaces très contraints… on est trois dans mon bureau. Enfin dans notre bureau. Parce que l’on est trois. Des collègues que j’apprécie, avec qui je n’ai pas de problème relationnel. Mais pour autant c’est pesant. C’est pesant parce que bon, on est trois. Moi j’ai une collègue [...] qui reçoit régulièrement d’autres collègues et puis en échange téléphonique… c’est fatigant pour tout le monde. Parce que l’on peut être six des fois, à un certain moment, parce que d’autres collègues sont là. Ce n’est pas forcément l’idéal pour se concentrer. Ce n’est pas forcément l’idéal.
[Agent 2] Alors il y a un petit bureau en bas, qui sert pour nous et nos entretiens avec les familles, mais il peut servir aussi à l’assistante sociale, il peut aussi servir aux secrétaires qui peuvent recevoir déjà pour guider, pour le RSA et tout ça. C’est un bureau unique qui sert à tout le monde. Du coup on est là à chercher : « quelle collègue n’est pas là ? »
La question de la mise en œuvre de dispositifs de protection en cas d’agression de la part d’usagers a fait l’objet de premiers traitements. Ainsi, les MDS sont dotées depuis peu d’un dispositif de portes automatiques. Même si cela peut sembler une forme de paradoxe par rapport à l’objectif de proximité, ce dispositif oblige les usagers à sonner et expliquer le motif de leur venue, il permet ainsi aux agents chargés de l’accueil de tenir à l’écart des personnes agressives ou violentes.
Concernant le registre de l’organisation du travail, on retiendra principalement le fait relatif aux réorganisations récentes qui s’enchaînent selon le ressenti des agents sur un rythme soutenu, mais qui correspond aussi de fait à la réalité des évolutions continues et profondes du cadre réglementaire sur la dernière décennie. Ces réorganisations décidées d’en haut et imposées parfois « de manière brutale », pour reprendre une expression utilisée dans un entretien, ont transformé les pratiques de travail. La réorganisation en MDS, la sectorisation et l’évolution des postes de conseillers techniques polarisent les critiques des agents du médico-social. Ces évolutions dont les finalités ne sont pas claires aux yeux des agents interrogés sont particulièrement dénoncées pour leurs effets sur la charge et l’intensité de travail ainsi que sur le sens que cela confère à leur travail.
Ici encore les effets potentiels en termes de RPS peuvent être ramenés aux deux risques identifiés, burn-out ou tout du moins grande fatigue et démotivation. C’est d’ailleurs un point de vigilance pour l’infirmière santé au travail qui n’a pas manqué de souligner l’état particulièrement dégradé des personnels évoluant en MDS :
Dans la globalité les MDS ne vont pas bien. Toutes les maisons de la solidarité. Je ne sais pas si vous verrez, mais les ASE, le poste d’assistant social à l’enfance… Donc eux ils ne vont pas bien du tout. Ils sont trop surmenés, ils sont beaucoup sur le terrain ils ont beaucoup d’administratif à faire. Et ils sont tellement sur le terrain qu’ils n’ont pas le temps de faire leur travail administratif et puis ils voient empiler… et puis ils n’arrivent plus à s’en sortir. [...] Alors quand je les vois, ça peut aller jusqu’aux pleurs. On voit des agents qui pleurent, qui n’en peuvent plus. Après voilà qui craquent au moment où ils en parlent [...] Je pense qu’ils craquent devant moi aussi parce qu’ils évoquent la situation travail et puis ils sont tellement surmenés qu’ils se rendent compte en parlant qu’ils ont tout ça à faire au niveau administratif et puis voilà ils craquent complètement.