Une volonté de renforcer les liens entre le département et les collèges
Le département affichait comme objectif dans son plan d’action de novembre 2011 l’amélioration de l’intégration des agents des collèges. Il s’agissait de mieux prendre en compte la spécificité de la double autorité – autorité fonctionnelle de l’Éducation nationale et autorité hiérarchique du conseil départemental. Le projet de service devait ainsi adopter une organisation qui intensifierait les liens avec les collèges, qui permettrait de réduire la distance avec le département. Aussi fallait-il renforcer le rôle des référents/coordinateurs au sein de la Direction, comme le préconisait le plan d’action. C’est ce qui a été mis en place et qui fait que « les collèges maintenant ont un vrai lien avec le département », du point de vue de la directrice Éducation, Jeunesse et Sport :
Comment est-on organisé au service des collèges ? Donc il y a le chef de service et il y a des coordinateurs collèges. En fait, qui pilotent un portefeuille de collèges sur toutes les entrées. Sans aller jusqu’à l’expertise sur chacune des entrées. Parce que dans la compétence collèges on a la RH, le personnel, les agents des collèges, on a la dotation, le contrôle des budgets des collèges. On a la restauration, et ça c’est une compétence propre du département avec tous les éléments de restauration. [...] En fait chacune des collaboratrices, puisque ce n’était que des filles, ne gérait qu’un périmètre d’expertise. C’est-à-dire qu’il y avait une personne qui était experte du contrôle des budgets des collèges, mais pour tous les collèges. Ce qui fait que quand elle allait dans un collège elle ne discutait avec ce collège que sur son périmètre d’expertise. Alors que le collège, il avait envie de lui parler des agents de la restauration, de tout ce qui n’allait pas ou de tout ce qui allait bien d’ailleurs dans son collège. Donc le projet de service que j’avais mené c’était de réorganiser différemment et de dire : « voilà, vous allez prendre en charge un périmètre, un portefeuille de collèges, sur la totalité des entrées que nous traitons avec les collèges, mais pas sur le niveau d’expertise, et vous allez chacune garder votre niveau d’expertise pour le mettre à profit de vos collègues ». En disant : « voilà, sur le contrôle des budgets tout le monde va être formé, mais sur le petit point particulier que je ne sais pas traiter, je vais voir ma collègue qui est experte ». En restauration, on a une autre experte et ainsi de suite. Et voilà comment on s’est organisé et voilà comment les collèges maintenant ont un vrai lien avec le département. Ce qui n’existait pas avant. Donc les gestionnaires font remonter toutes les difficultés et les absences, pour voir comment on traite la suppléance. Les absences des collèges arrivent toutes au service collèges puisque c’est nous qui arbitrons. Est-ce que l’on met la suppléance ou pas ? À quel taux ? 50 % ? 100 % ? Oui ou non ? Voilà.
L’organisation mise en place avec de nouveaux circuits d’information témoigne de la volonté de travailler à une collaboration plus étroite avec les collèges, mais qui peut achopper sans l’implication des principaux et gestionnaires d’établissement :
[...] c’est aussi souvent des histoires de personnes. Des principaux et des gestionnaires qui sont très impliqués, travaillent en parfaite collaboration avec les services du département puis d’autres qui se disent « moi ce n’est pas mon problème, de toute façon ce sont des agents départementaux donc moi je n’interviens pas ».
Mais le département interagit surtout directement avec les agents en leur diffusant des informations, en les incluant dans les événements et manifestations, en multipliant les visites, etc. Des initiatives et dispositifs qui permettent, pour une déléguée syndicale exerçant la fonction de coordonnatrice hygiène restauration scolaire, de rompre avec l’isolement des agents :
Ils étaient isolés chacun dans leur établissement. Certaines fois ils ne connaissent même pas leurs collègues des autres établissements. Parce que les collèges sont à 15 ou 20 km l’un de l’autre. Des fois plus. Ils ne se connaissent pas entre eux les agents des collèges. Du moins à une époque, ils ne se connaissaient pas entre eux. Maintenant il y a quand même des choses qui sont faites. Maintenant ils ont accès comme nous à l’amicale du personnel. Donc on sait qu’il y en a qui partent en voyage, qui se rencontrent. Ils ont aussi plus de visites… avec nos référents, avec l’assistante sociale. La DRH aussi qui s’est déplacée à un moment. Nous qui nous sommes déplacés. Puis l’on essaie de faire des rencontres aussi. Donc ma collègue, elle fait des rencontres entre chefs et seconds de cuisine. Donc ils commencent. Maintenant ils sont bien dans la dynamique, ils appartiennent au département.
Ce sentiment d’appartenance est loin d’être unanimement partagé. Les collèges restent pour la directrice des ressources humaines « des entités un petit peu fermées » qui « vivent en vase clos », concluant que s’il y a beaucoup d’efforts pour favoriser ce sentiment d’appartenance, « ça reste un petit peu compliqué ». Les témoignages des deux agents confirment la persistance d’une distanciation physique et sociale :
[Agent 1] De toute façon, on n’y va quasiment jamais. [...] Au département, j’y vais peut-être deux fois par an pour aller chercher les chèques vacances [rire de l’enquêté].
[Agent 2] Ils viennent quand ils ont quelque chose à voir dans le collège : s’il y a des travaux… ou des réunions ici, des trucs comme ça. Mais nous, on n’a jamais personne qui vient nous voir. Si, l’assistante sociale. Mais les problèmes ne sont jamais résolus.
Faire avec l’autorité bicéphale
Ce que nous avions en 2010 désigné comme « l’autorité bicéphale » – ce double rattachement fonctionnel et hiérarchique3, autrement dit pour reprendre les mots d’une informatrice « la casquette fonctionnelle » du principal et du gestionnaire dans chaque collège et « la casquette hiérarchique » de la collectivité – demeure un nœud gordien que l’on ne peut pas trancher. Il faut donc faire avec et faire au mieux.
Comme nous l’avons affirmé plus haut, la qualité des relations que le département entretient avec les collèges est fonction de l’engagement que les équipes de direction (chef d’établissement et gestionnaire-intendant) sont prêtes à tenir. Encore faut-il qu’elles consentent à collaborer et à déléguer une partie de leur pouvoir. Ce qui est loin d’être systématique au vu des tensions relationnelles qui persistent entre les référents missionnés par le département et les gestionnaires :
La référente restauration est contractuelle et on a aussi un contractuel qui est référent ménage. Donc la référente restauration s’occupe beaucoup plus des équipes collèges qui sont en restauration et le référent ménage il s’occupe des personnes qui sont en entretien des locaux dans les collèges. Donc c’est pareil il leur a fait faire des formations pour que tout le monde ait les bonnes techniques de ménage. Qu’il fasse attention aussi, on a beaucoup de restrictions médicales dans les collèges. Donc là aussi, il leur achète du matériel. Jusqu’ici c’étaient les collèges qui achetaient le matériel et les gestionnaires des fois ne font pas assez avec du matériel de prévention. Puis on a des gestionnaires aussi des fois qui sont un peu grippe-sous. Et qui ne veulent pas acheter le bon matériel, le bon équipement aux agents. Et donc maintenant que l’on a un référent ménage il a fait un genre de référentiel de ce qu’il faut pour faire le ménage, des produits qu’il faut. [...] Voilà. Alors tout ça, les collèges ils n’aiment pas. Parce qu’ils trouvent que l’on empiète de plus en plus dans leur domaine. Mais des fois on a nos collègues, les deux référents, pour eux des fois c’est dur parce qu’ils ne veulent pas les recevoir. Ils sont mandatés par le département et la gestionnaire ne peut pas les recevoir. On n’a pas besoin de nous.
Sans une saine coopération des parties, il paraît difficile de contrer les effets délétères de cette dissociation de l’autorité – fonctionnelle et hiérarchique. Le département peut être mis à l’écart de situations critiques ou n’être informé, mais que de façon partielle et partiale, ce qui conduit l’organisation à une certaine forme d’inertie, incompatible avec une démarche de prévention des RPS :
En fait quand on a un problème au niveau du collège, l’ambiance ou n’importe quoi, on a tendance à en parler à nos supérieurs au collège. Pas au département en fait. Donc le département n’est pas au courant. Il n’est pas au courant de tout ce qui se passe en général : l’ambiance, la surcharge ou non de travail. Non, ils ne sont pas spécialement au courant. Là, je vois, ne serait-ce qu’avec tous les soucis que l’on a eus avec la dame à 80 %. À un moment donné ils nous ont dit : « nous, on n’a pas les antécédents ». Ils ont les antécédents quand même. Mais depuis quelque temps, depuis que le chef est là, tout ce qui s’est passé, on ne l’a pas énuméré ? On ne l’a pas dit ? On n’a pas relevé ? Les rendez-vous de dernière minute ou toutes ces choses-là, son refus de travailler. Même le travail en équipe où elle a vraiment du mal. Et ben non. On prévient le chef, le chef prévient le gestionnaire et le gestionnaire, voilà… donc après, ça s’arrête là, ça n’avance pas. Voilà. On est coupés.
Les régulations sont d’autant plus difficiles à mettre en place que les équipes hiérarchiques dans les collèges changent, que les principaux et les gestionnaires d’établissement mutent régulièrement. Les évaluations des agents réalisées par les gestionnaires attestent de la difficulté de mettre en place des pratiques communément partagées, elles sont jugées « arbitraires » dans la mesure où elles ne font pas montre de continuité, mais dépendent fortement de l’évaluateur.
— L’entretien d’évaluation. Quand vous voyez une personne qui, pendant des années, l’entretien, tout se passe bien. On ne lui met que des bons rapports et puis d’un seul coup il se fait descendre. Et au-dessus, personne ne se pose de questions, va savoir pourquoi ?
[Enquêteur] — Ça vous est arrivé ?
— Ça m’est arrivé à moi et puis à plein de collègues. Et alors vous vous dîtes que tous les ans vous aviez des trucs plutôt bons, des bons rapports. [...] Et puis d’un seul coup ça ne se passe pas bien et personne ne s’inquiète, ne se pose de questions, essaie de savoir pourquoi.
Les évaluations sont pourtant visées par le service collèges pour éviter de trop fortes variations et harmoniser les jugements, mais les gestionnaires ne sont pas forcément rompus aux techniques de l’évaluation conçues par le département, alors que le plan d’action de 2011 proposait de travailler avec le rectorat sur un programme de formation commun gestionnaires/cadres de la collectivité. On a affaire en quelque sorte à une scission entre ces managers à distance du conseil départemental qui conçoivent les dispositifs – comme celui de l’évaluation – que Marie-Anne Dujarier appelle les « planneurs » (Dujarier, 2015) et les managers opérationnels de proximité des collèges qui les utilisent, mais pas toujours à bon escient :
Les gestionnaires font l’évaluation des agents. Avant de la donner à signer aux agents ils nous l’envoient. On regarde ce qu’ils ont mis dedans. Alors quand il y a changement de gestionnaires des fois c’est important parce que des fois il y a des grosses baisses, des grosses hausses, pour le même agent. Alors on discute avec la gestionnaire pour savoir. On a vu des fois des agents qui étaient parfaits avec une gestionnaire et qui tout à coup avec une autre gestionnaire devenaient presque des bons à rien. Et puis des fois dans l’autre sens. Donc on discute avec la gestionnaire pour savoir, pour qu’ils argumentent. On ne demande pas qu’ils changent d’avis. Si c’est leur avis c’est leur avis. C’est leur notation. Mais qu’ils argumentent. Ou quand ils mettent des objectifs, qu’ils mettent des objectifs réalisables par les agents. On a un peu des objectifs que l’on peut leur conseiller à mettre aux agents. Après vérifier aussi qu’ils remplissent toutes les cases. Parce que des fois ils ne remplissent pas toutes les cases.
Les tensions avec les gestionnaires qui ne semblent pas particulièrement formés au management reviennent de façon récurrente dans les entretiens. Leur encadrement est critiqué, beaucoup trop lâche pour cette cheffe de cuisine qui doit alors « recoller les bouts » :
Donc après, qui est-ce qui doit recoller un peu tous les bouts ? Voilà, c’est toujours moi au milieu. Alors il arrive un moment où l’on en a un peu marre [l’enquêtée est au bord des larmes]. Alors que tout se passe bien parce que moi, je gère toute la restauration puisqu’elle, elle ne s’en occupe pas. Le ménage c’est pareil, les dames doivent se débrouiller parce que… voilà, alors qu’elle devrait être plus, c’est son travail quoi. Mais non, non… et c’est vrai que ça peut, enfin voilà, on a beau le dire, on a beau, mais bon, ça ne bouge pas. Donc c’est vrai qu’avec l’Éducation nationale on a du mal.
Il est jugé aussi beaucoup trop « laxiste » pour cet agent qui voit sa gestionnaire donner contrordre et contredire son chef d’équipe qui se refuse d’accorder un traitement de faveur à un agent qui ne se conforme pas aux règles collectives :
Le problème c’est que l’on a un gestionnaire qui ne veut pas avoir de problème donc il dit « oui » à tout. Donc même s’il y en a une qui dit, parce que l’on a un chef, notre chef d’équipe, lui il part à 15h30. On a l’équipe du soir, il y en a une qui veut quitter plutôt, elle demande au chef. Elle appelle déjà chez lui. Il lui dit : « non. Il n’y a pas de raison ». Donc, on va voir le gestionnaire et puis il dit “ouiˮ. Voilà. Donc comment voulez-vous que ça aille bien ? Voilà. Ce n’est pas possible.
Difficile pour les agents de stabiliser un collectif de travail sur des règles et des normes communes quand le discours de la ligne hiérarchique est dissonant, quand les gestionnaires et les chefs d’équipe ne parlent pas d’une seule voix, quand « le directeur [du collège] et le département se renvoient la balle ». Sans régulation, les tensions risquent de s’accentuer et d’atteindre une situation de non-retour, comme pour cette cheffe de cuisine qui, dans l’impossibilité de travailler avec la gestionnaire, en vient à court-circuiter l’échelon du collège :
On doit passer par elle, si l’on a quelque chose à demander au département. Moi je suis désolée, je suis passée par le département, au-dessus d’elle, directement. Parce que pff… ça ne m’intéresse pas de passer par une personne pareille. Parce que de toute façon, les réflexions, il y en a marre. Et donc je suis passée, en début d’année, là, au mois de janvier, je suis passée au-dessus d’elle pour une demande au département. Ce qui ne lui a pas plu. Mais j’ai dit : « de toute façon, vous n’êtes pas mon patron et je n’en ai rien à faire quoi ». J’en suis arrivée que je n’en ai rien à faire.
De fortes tensions relationnelles
Les difficultés relationnelles sont nombreuses dans les collèges. Un tiers des agents de la direction Éducation, Jeunesse et Sport déclarent vivre des situations de tensions et/ou de conflits avec leur hiérarchie (question n° 37), et un peu moins de 40 % avec leurs collègues (question n° 38)4. Des chiffres inquiétants qui sont à croiser avec les témoignages des agents, qui soit demandent leur mutation parce que « ça se passe très mal », soit subissent un « comportement hostile » d’un supérieur hiérarchique, soit encore sont victimes de harcèlement. Plusieurs verbatim tirés d’entretiens différents attestent de cette ambiance de travail dégradée et pathogène :
[Agent 1] Quand vous avez une supérieure qui arrive et qui vous hurle dessus alors que vous ne comprenez même pas pourquoi… mais j’appelle hurler, c’est hurler. Ce n’est pas juste parler, c’est hurler. Et que vous ne comprenez même pas pourquoi, alors là il y a quand même un souci. Et c’est arrivé à plusieurs reprises. Donc là, on dit stop. On prévient donc le chef de l’établissement. Mais qui ne bouge pas. Qui dit : « oh, vous avez mal compris ». « Non, on s’est fait hurler dessus, on n’est pas débiles non plus. On n’est pas des gamines de 15 ans ». Donc il arrive un moment où il faut arrêter. Donc voilà. Donc c’est arrivé à plusieurs. Et donc avec cette personne-là c’est vrai que le relationnel est très compliqué.
[Agent 2] J’ai subi du harcèlement [l’enquêtée déclarera à la fin de l’entretien qu’elle n’employait pas initialement le terme d’harcèlement, mais que c’est le département qui a appuyé ce vocable, elle bénéficiera d’un suivi psychologique pendant plusieurs années] [...] Après des fois… [silence, l’enquêtée est en pleurs], il m’a détruit un peu quand même… donc c’est pour ça que j’avais demandé ma mutation après au collège Y.
[Agent 3] La gestionnaire, elle devait certainement avoir un problème avec mon binôme… elle devait lui en vouloir, c’était peut-être « sa tête de Turc », je ne sais pas, mais… je vois, par exemple là, les WC de l’extérieur, donc les WC communs des enfants, il fallait que tous les soirs… peu importe le temps, elle travaillait à l’eau froide et elle devait passer la monobrosse tous les soirs. Et il fallait vraiment que ce soit fait. Elle la guettait pour voir si c’était fait. Sauf que moi, quand je suis arrivée ici, elle n’était plus là cette dame-là.
[Agent 4] Il y a quelques années, on avait une gestionnaire qui était vraiment pénible. Là, c’était plus compliqué. [...] On vit au détriment de ça, les personnels de direction changent. Avec elle par exemple, elle me faisait un planning à la semaine, elle m’appelait toutes les cinq minutes pour des bricoles, pour des conneries… ça se passait vraiment très mal à tous les niveaux. C’était… c’est allé assez loin. [...] on s’est plaint plusieurs fois, j’avais même vu l’assistante sociale du département et, il ne s’est rien passé. On ne pouvait rien faire soi-disant. C’était ma parole contre la sienne. Après bon voilà. Donc on a subi pendant 12 ans. Ça fait long. Mais bon… c’est le passé.
Dans les entretiens, comme en 2010, les gestionnaires sont fortement mis en cause. Sans incriminer une profession dont nous n’avons pas interviewé les représentants, on peut s’interroger sur leur exercice du management et la manière dont ils ont été formés pour encadrer des équipes.
Le déficit de management est sans aucun doute aussi la cause de problèmes relationnels au sein des équipes. Sans cadre, les équipes sont livrées à elles-mêmes et doivent alors composer avec des agents qui vont chercher à faire leur emploi du temps, suscitant des tensions comme le montre ce témoignage d’un agent qui trouve salutaire le « recadrage » par le principal de l’établissement :
Donc en fait, je suis arrivée dans un collège où c’est quasiment l’agent qui fait son emploi du temps. Elle a envie de partir à telle heure parce qu’elle a rendez-vous chez l’esthéticienne elle part à telle heure parce que… on a eu des choses, donc là, ça été recadré un petit peu quand même à la rentrée avec le principal de l’établissement. Mais on a beaucoup de choses comme ça. Donc obligatoirement c’est ce qui frictionne plus. Voilà, les gens ne veulent pas travailler [...]
Et dans ces équipes dont l’effectif est minimal, il suffit d’une collègue qui ne se sent pas solidaire du collectif pour le dessouder :
Tout pourrait être super. C’est-à-dire, quand on voit que les agents qui posent souci sont absents, même si on a trop de boulot, l’entente est meilleure et puis tout va mieux parce que quand même, enfin… l’entente est meilleure. On est un peu énervé d’avoir récupéré le travail qu’elle n’a pas fait pendant la semaine. Voilà, moi, ça m’a mis hors de moi. Mais à côté de ça, je ne m’en prends pas à mes collègues… mais je veux dire, ça a bien bidouillé, on a bien fait notre travail, on a bien réussi à faire du mieux que l’on pouvait parce qu’elle n’était pas là pour… voilà, parce que l’on était solidaire entre nous. Certaines ne sont pas solidaires.
Le collectif est par ailleurs habitué à travailler sous tension, car il faut souvent pallier l’absentéisme de collègues, ce qui amène cet agent de maintenance à venir renforcer le service en cuisine ou à la « plonge » :
Au niveau du personnel, quand il manque du monde on est obligés… encore aujourd’hui, les remplacements se font assez rapidement. Mais quand il y a des personnels qui manquent et qu’il y a un délai au niveau du remplacement on est obligés de nous, faire le remplacement. Donc moi parfois je suis obligée d’aller au service en cuisine ou à la plonge parce qu’il manque du monde.
L’enveloppe des suppléances n’est pas suffisante et des agents préfèrent venir travailler, bien que physiquement diminués, pour ne pas pénaliser le collectif ou ne pas trop accumuler de retard, comme cet agent qui ne souhaite pas que son médecin la mette en arrêt, jusqu’à accepter de « travailler avec des côtes fêlées ». Dans les équipes fortement touchées par les restrictions médicales, on demande à tout agent « bien portant » de redoubler d’efforts, ce qui peut conduire à terme à des situations conflictuelles :
[Agent 1] Quand on a tous nos agents qui ne doivent pas travailler en laverie… on a notre référente ménage et notre référent restauration ils sont allés sur une équipe où il y avait tellement de restrictions qu’il fallait voir comment faire tourner les gens pour que le collège fonctionne.
[Agent 2] il y a eu beaucoup de gens qui avaient des restrictions et du coup le reste du travail, tout ce que les agents ne pouvaient plus faire, ça s’est reporté sur le reste de l’équipe. Ils n’étaient plus que, très peu, dans l’équipe à pouvoir faire intégralement leur mission et du coup ils avaient des tâches plus difficiles à faire. Et là ça fait vraiment, ça été un clash au niveau relationnel dans l’équipe.
La direction Éducation, Jeunesse et Sport est bien consciente de la pression que vivent les équipes au quotidien. Pour sa directrice, une augmentation de l’enveloppe de suppléances permettrait de desserrer l’étau qui les étrangle et pourrait ainsi contribuer à les soulager :
— Parce que quand on demande de rester dans une enveloppe de suppléance et que je fais un arbitrage en disant non ce ne sera que 50 %, forcément les 50 % se reportent sur les autres de l’équipe. Ça j’en ai bien conscience. Quand on ne met pas d’agents en suppléance et bien l’activité elle se reporte sur le reste de l’équipe. Et là ça fait de l’activité supplémentaire pour les gens. Et je sais que c’est lourd à porter. C’est déjà lourd à porter comme métier parce qu’ils ont des restrictions. Et peut-être que sur cette suppléance si on pouvait assouplir, avoir plus de latitude sur le remplacement, ça pourrait faire tomber plein d’éléments de ce sentiment qu’ont les agents des collèges que peut-être pas assez d’accompagnement suffisant par la collectivité.
[Enquêteur] — Alors ça passerait par une dotation ?
— Ça passerait par une augmentation de l’enveloppe de suppléances ! Par des règles un peu moins strictes. Mais par contre je sais que pour l’instant je ne peux pas le faire dans mes arbitrages. Il faut que l’on maintienne cette enveloppe-là. Mais j’ai ce sentiment que juste cette entrée-là, pourrait un peu agir favorablement sur leur état d’esprit. Même s’ils n’auraient pas moins de restrictions, ils ne seraient pas moins malades. Mais ils verraient que la collectivité entend quand ils ont un arrêt, il y en a certains qui ont vraiment des scrupules à s’arrêter, j’en suis persuadée. Parce qu’ils savent que leur activité sera reportée sur les collègues. Ce n’est pas facile de dire « je suis malade, je vais m’arrêter c’est bien, je vais me reposer me remettre d’aplomb » sachant que c’est son collègue d’à côté qui va faire une partie de son travail.
Pour que le travail soit fait malgré tout, pour que les équipes tiennent, il faut donc « se serrer les coudes ». Mais cette solidarité avancée comme essentielle par plusieurs agents peut se heurter au système des relations de pouvoir en place dans les collèges. Si la polyvalence établie conduit les personnels – de la restauration, de l’entretien et de la maintenance – à travailler ensemble, la séparation et la hiérarchisation entre ces trois catégories restent fortement marquées et sources de conflits. La directrice des ressources humaines parle de « guerre des tranchées » entre les équipes de ménage et les équipes de restauration qui nécessite parfois une médiation pour « faire en sorte que les deux équipes arrivent à travailler ensemble le mieux possible ». La directrice Éducation, Jeunesse et Sport confirme l’existence de conflits au sein des collectifs de travail qu’elle lie à cette hiérarchie des places instituée favorable aux équipes de cuisine :
Alors on a des conflits dans les équipes des agents des collèges. On a des conflits entre équipe de restauration et équipe de ménage. Parce que la restauration historiquement par l’Éducation nationale et par le collège a toujours été portée comme quelque chose de supérieure au ménage. Et quand il y a des absences dans l’équipe de ménage et que l’on demande aux agents de restauration de prendre un peu en charge l’activité de ménage, voilà. Même sur la maintenance. La maintenance du bâtiment maintenant on a de plus en plus de fonctions qui sont couplées maintenance et entretien.
On a affaire à des relations de pouvoir asymétriques qui ne favorisent pas la réciprocité comme le regrette cet agent. Elle fait le simple constat que, malgré le nombre de malades et d’absents dans l’équipe d’entretien, « la cuisine n’est pas spécialement intervenue pour nous donner un coup de main au niveau du réfectoire ». C’est ce même agent qui s’est vu fustigé par le chef de cuisine, lorsqu’elle était dans l’équipe de restauration d’un autre collège et qu’elle est venue aider ses collègues « à la plonge ». Contrarier cette solidarité spontanée revient à s’attaquer à cette dimension altruiste du travail (Linhart, 2009) qui fait pourtant sens pour les personnels :
Alors c’est vrai qu’il y a eu un moment où c’était un peu… un peu dur avec la cuisine et l’équipe ménage. En fait moi quand je suis arrivée, c’était tendu entre les deux. Les deux équipes. Moi je revenais du collège X ou ça s’était mal passé. Et je sais comment ça se passe avec les équipes cuisine et les équipes ménage. Pourtant, j’étais en cuisine à l’époque et je sais que l’équipe cuisine a tendance à… enfin pour moi, être supérieure au niveau de l’équipe ménage. Et je trouve que c’est navrant. C’est un petit peu partout dans les établissements je trouve. [...] Ben je vais vous dire une chose, j’étais à X avant. C’était très bien au début, ça s’est très mal passé après. Et justement on avait un chef de cuisine qui avait tendance vraiment à rabaisser les dames du ménage. Qui passaient par tous les noms. Et moi, donc j’étais en cuisine, et quand c’est arrivé, j’avais fini mon travail, hop, je me disais que j’allais faire un petit peu de plonge le temps que mes collègues de la plonge arrivent. Une fois, deux fois, trois fois et puis la quatrième fois il me dit : « non, tu n’as rien à faire ici ». La cinquième fois, « non ! ». Et puis la sixième fois c’est : « tu les laisses dans leur merde ». Je l’ai entendu ça… et puis moi, ce sont quand même des collègues que j’apprécie. J’étais à la plonge avant. Avant d’être vraiment en cuisine, j’ai fait du ménage aussi avant et tout donc pour moi il n’est pas question de… et comme je dis, déjà, faire du ménage c’est vrai que c’est quand même moins, voilà, c’est dégradant.
La difficulté du travail en binôme
Les tensions liées aux relations et comportements des individus dans les collèges sont manifestes. Nous pouvons le montrer, pour terminer sur la dimension relationnelle, par la difficulté de travailler en binôme. Le travail en binôme est conçu pour réduire l’isolement professionnel. Il peut se justifier pour les agents dont les métiers demandent « beaucoup de manutention répétée », des ports de charge qui nécessitent parfois d’être deux. Mais le point de vue qui ressort des entretiens effectués5 est plutôt négatif.
La première critique porte sur la justification avancée de la lutte contre le travail isolé pour la mise en place des binômes. On a plutôt affaire pour cet agent d’entretien à deux personnes qui travaillent aux mêmes horaires, mais isolément. Le binôme ne servirait alors à rien pour elle, si ce n’est à l’ouverture lorsqu’il faut permettre l’accès au bâtiment et à l’ensemble des salles ou à la fermeture lorsqu’il faut tout fermer :
Alors pour moi travailler en binôme c’est vraiment travailler à deux. En l’occurrence pour moi ici ce ne sont pas vraiment des binômes. Puisque chacun est dans son service. C’est-à-dire que moi, là, mon secteur à moi il est du côté où vous êtes venu me chercher… [petit rire de l’enquêtée]. Et le secteur de mon binôme il est de l’autre côté de la cour… [petit rire de l’enquêtée]. Donc c’est-à-dire que si elle tombe ou autre, je ne l’entendrai jamais. Et puis vice versa. Et on ne se voit pas en fait. On se voit juste dans notre local pour boire le café et puis hop, voilà. Mais il faut travailler en binôme…
Par contre, ce travail en binôme enferme les salariés dans un fort lien de dépendance, les contraignant à s’entendre sur les horaires, les congés, le choix des journées gagnées grâce aux bonifications. Il oblige à négocier sur le contenant du temps de travail et à trouver les compromis qui satisfassent les deux parties. La seconde critique a donc trait à cette injonction à choisir des modalités de travail ensemble alors que les équations temporelles des membres du binôme peuvent être différentes.
— Quand on nous dit : « il ne faut pas que vous soyez toutes seules. Vous êtes en binôme et il faut que, si le binôme dit ce truc-là, il faut que l’autre binôme soit d’accord ». Donc voilà, il faut vraiment que l’on soit toutes les deux. Et là en l’occurrence, ça pose juste problème quand il y a des choses à changer, comme là pour Noël.
[Enquêteur] — C’est-à-dire ?
— Ben elle, elle aurait voulu travailler à Noël et moi non. Bon, j’ai réussi à la faire changer d’opinion parce que je lui ai bien expliqué qu’en une journée elle n’aurait pas le temps de tout faire et que le vendredi on était d’après-midi donc nos salles seront, entre guillemets, à peu près correctes. Pour la rentrée. Donc voilà, il n’y avait pas trop besoin de s’inquiéter. Et que le mieux c’était de remettre Noël à fin juillet pour que l’on ait une semaine complète. Donc j’ai mis plus de… sans vous mentir, 2h30 avant qu’elle ne comprenne. Donc elle l’a enfin compris. J’ai perdu un peu de temps, mais ce n’est pas grave. Alors que finalement, voilà, c’est de la perte de temps pour rien. Alors que l’on n’aurait pas été en binôme, elle voulait venir travailler, elle serait venue travailler.
— Sauf que quand je suis arrivée ici, j’ai signé mon contrat, je ne savais déjà même pas, il aurait déjà fallu que ce soit moi qui appelle directement la gestionnaire pour savoir à quelle heure je commençais. Elle-même ne savait vraiment pas. Et on m’a balancé : « voilà, votre planning ce sera ça et pas autrement quoi ! ». On ne m’a pas demandé si mes horaires me convenaient, si… pourquoi ? Parce que là-bas on travaille seule et ici on travaille en binôme. C’est-à-dire que je n’avais vraiment pas le choix. Mon binôme était déjà là, moi je viens en tant, au départ contractuelle du coup. Je devais faire ce que mon binôme faisait déjà.
Des désaccords et des conflits dans le binôme peuvent aussi intervenir sur la manière de travailler. Comme « chacun travaille différemment », il faut composer avec les divergences sur la qualité du travail et sur la façon dont chacun s’acquitte des missions qui lui sont dévolues :
— Non, mais je vois moi, je suis arrivée dans le secteur de Paul. Bon, Paul est hyperactif. Sur quatre jours de perm’, en trois jours il a fini. Voilà. Je ne sais pas comment il se débrouille lui, mais c’est son truc. Il fait comme il veut. Je vois, moi j’ai récupéré le secteur, il y a des choses que moi je fais et que lui ne fait pas. Voilà, je récupère et puis je ne dis rien. Bon, c’est sûr qu’à la longue ce sera peut-être chiant. Mais chacun travaille différemment. Mais en même temps vous ne voulez pas que chaque personne ait son service attitré donc… parce que vous avez peur de la routine. Mais si chaque personne avait son service attitré, il n’y aurait pas ce problème.
— Il y en a une qui fait et l’autre qui ne fait pas. Et le problème c’est qu’elle récupère la semaine d’après le travail que l’autre personne n’a pas fait. [...]. L’autre, c’était donc la personne qui est en restriction enfin, qui est à 80 %. Le chef, avec le référent, a voulu les mettre ensemble parce que comme c’était un secteur plus petit, comme elles étaient en restriction. Mais là, ça n’a pas été. Vous mettez… surtout, je vous dis, Madame X qui travaille à 50 %, mais qui en fait travaille à 100 %.
[Enquêteur] — Cette personne qui effectue beaucoup de choses malgré le fait qu’elle soit à mi-temps.
— Voilà. Et puis ce qu’il y a, c’est qu’il y a des choses de faites qui n’étaient pas… un truc tout bête, il faut le faire, il faut le dire, mais bon, c’est que quand on nettoie, on vide notre chariot en fin de journée. Ça a toujours été comme ça sauf que justement, la personne qui est à 80 % a décidé de ne plus vider ses seaux du jour au lendemain. Donc la personne qui revient après, obligatoirement… alors qu’elle ne le faisait pas quand elle avait son secteur elle-même.
— Alors il faut bien se mettre en tête que chaque collègue ne travaille pas pareil. On a tous nos petits trucs plus ou moins… je vois ma collègue qui est mon binôme. Qui est assez carrée. Voilà, il faut que ce soit bien dans chaque recoin. Quand elle récupère un service de l’un de mes autres collègues, ça ne va pas. Parce qu’il faut qu’elle récure tout. Donc c’est vrai que si l’on aurait, comme à X, chacun notre service, on n’aurait pas ce souci-là. De devoir se dire : « en fait, on récupère la merde des autres ».
Enfin, on peut souligner comme dernière critique qui apparaît en filigrane, le fait que les appariements peuvent être plus ou moins heureux et que les mésententes peuvent ressurgir à l’occasion d’incidents qui paraissent anodins. Pour exemple, cette anecdote racontée par une de nos interviewées :
Et mon collègue Paul, qui est assez speed tout le temps. Il a tout le temps fini avant tout le monde, il est tout le temps… a voulu m’aider à la plonge à racler le sol. Donc il a ouvert le trou pour balancer l’eau. Sauf que Madame a failli se prendre les pieds dedans alors qu’il a bien prévenu que le trou était ouvert. Donc ça a commencé par : « oui, tu n’avais rien à faire là… » alors qu’il avait juste voulu m’aider. Ce jour-là, j’étais fatiguée, il a voulu m’aider et me donner un coup de main. Elle, elle n’avait rien à faire de mon côté non plus. Voilà, c’est parti sur un truc tout bête. Mais du coup, ce n’est pas Paul qui a pris, c’est moi [...].