« Cela ne sert à rien. Marche ou crève ! » : cette réponse d’un fonctionnaire territorial à la question ouverte qui clôt le questionnaire de notre étude sur les risques psychosociaux (RPS1) dans un conseil départemental2 traduit la méfiance d’un certain nombre d’agents par rapport au travail de mesure, de diagnostic et de suivi des RPS mis en place depuis maintenant plus de deux décennies. Si elle ne peut que nous interroger sur la portée d’une telle étude, elle ne doit certainement pas réfréner l’ambition de l’intervention sociologique qui vise une meilleure compréhension des maux du travail pour le soigner. Car c’est bien le travail et son organisation qu’il faut soigner et non les travailleurs et travailleuses, trop souvent regardés – comme le rappelle Yves Clot – « comme des infirmes à qui envoyer l’ambulance de la cicatrisation sociale » (Clot, 2010, p. 125).
L’approche en termes de RPS mobilisée par le conseil général3 en 2010 pour formuler sa première commande sociale – soit, selon les termes mêmes de la convention, « évaluer les RPS au travail et étudier l’ensemble des facteurs psychologiques et sociaux liés à l’activité de travail susceptibles d’améliorer ou de dégrader la santé physique et mentale des salariés au département » – pouvait d’emblée interroger, dans la mesure où cette commande était déjà motivée par des manifestations d’atteinte à la santé des agents. Nous devions saisir les risques alors que les troubles psychosociaux se manifestaient déjà dans et par le travail (Van Belleghem et De Gasparo, 2014).
Le Collège d’expertise sur le suivi statistique des risques psychosociaux au travail (2008), qui a travaillé à la mise en forme scientifique du concept, a lui-même souligné ses imperfections et ses ambiguïtés, mais sans jeter le bébé avec l’eau du bain, en retenant la possibilité de lui donner une signification clairement du côté des facteurs de risque qui agissent, comme l’informe l’abondante littérature qui lui est consacrée, sur la santé tant mentale que physique (Bodier et Wolff, 2018).
Si nous étions nous-mêmes interrogatifs quant à cette nouvelle catégorisation pour mettre au jour les dérives modernes du travail, notre perplexité épistémologique ne justifiait pas un renoncement à participer au débat autour du sens et de la qualité du travail que nous offrait cette demande de diagnostic sur les RPS d’une collectivité territoriale. Notre première intervention sociologique s’est déroulée en 2010-2011, avec une reconduction dix ans plus tard pour une nouvelle mesure, complétée par une analyse dynamique par rapport aux premiers résultats obtenus4.
Donner à voir, à travers un diagnostic RPS, les troubles du travail des agents départementaux qui constituent un des segments de l’administration publique territoriale les moins étudiés est déjà faire œuvre de science. Celui-ci permet certes de contribuer au champ de la recherche sur « la souffrance au travail », mais sans évacuer la question du sens du travail, et tomber dans une conception doloriste du travail (Coutrot et Perez, 2022), qui ajouterait au malheur du temps. La réalité impose aux chercheurs et chercheuses qui se questionnent sur les conditions de travail et la santé au travail un regard dialectique en ce qu’elle montre que le travail, pour filer la métaphore du Janus à la manière de Vincent de Gaulejac, a deux visages, « d’un côté la servitude et la souffrance, de l’autre la libération et la réussite » (De Gaulejac, 2011, p. 26). Partant du postulat que les troubles du travail ne sont pas factices et que le pouvoir d’agir des travailleurs est réel, on peut adopter la position de Y. Clot qui consiste à ne pas ignorer les dégâts du travail, « qui font souvent dire aujourd’hui qu’il est en soi dangereux pour la santé », mais en les imputant « autant à ce que les travailleurs ne peuvent pas faire qu’à ce qu’on leur fait » (Clot, 2010, p. 166).
Aussi l’enjeu d’une intervention sociologique, au-delà de l’objectif d’identification et d’explication des facteurs de RPS, est-il bien d’instituer une controverse sur la qualité et le sens du travail. Nous nous y sommes employés dans la recherche que nous avons conduite sur les RPS pour le compte d’un conseil départemental, en nous gardant bien de produire une mesure artificiellement consensuelle qui gomme les conflits de critères sur la qualité du travail. La grande place laissée aux points de vue des agents territoriaux à l’épreuve des troubles du travail dans ce livre – à l’expression plurielle de leurs plaintes – est une manière de faire vivre le dialogue et la controverse autour de l’enjeu central de la santé et des conditions du travail.
Si l’ouvrage n’est pas composé d’une succession de portraits sociologiques de fonctionnaires titulaires ou non, comme dans celui récemment dirigé par Romain Pudal et Jérémy Sinigaglia (2024), il emprunte au même principe consistant à « donner la parole aux agents, à celles et ceux qui travaillent dans les services publics, en diversifiant les points de vue selon les secteurs, les métiers, les positions hiérarchiques et les statuts » (Pudal et Sinigaglia, 2024, p. 9). Les entretiens réalisés auprès des agents, celles et ceux des collèges (chapitre 3), des routes (chapitre 4), du travail social (chapitre 5), des « autres secteurs » (chapitre 6), de celles et ceux qui exercent un métier d’encadrant ou d'encadrante (chapitre 7), sont abondamment mobilisés pour rendre compte des troubles du travail qui les affectent. Cette mesure qualitative mettant au jour les spécificités sectorielles et professionnelles est précédée d’une mesure quantitative reposant sur l’exploitation de l’enquête par questionnaire réalisée auprès de l’ensemble des agents de la collectivité (chapitre 2). Mais au préalable, le premier chapitre revient sur la catégorie des RPS, avant de présenter le protocole méthodologique de l’intervention sociologique au conseil départemental et de proposer quelques éléments de contextualisation sur les conditions de travail et la santé au travail des agents territoriaux.