Digital Literature at the Crossroads of Culture and Arts Education and Media and Information Literacy
« C’est quoi pour vous la littérature numérique ? ». Il y a quelques années, quand la question était posée aux étudiants en master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (Meef) de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé) de Lorraine, ceux-ci répondaient dans leur grande majorité : « le livre numérique », « la liseuse ». Le livre numérique sous sa forme homothétique faisait alors office de parangon de la littérature numérique. Aujourd’hui, face à la même question, les réponses fusent : aux côtés de la lecture de livres sur liseuse figurent en bonne place les plateformes de webtoon, les feuilletons sur Wattpad, les sites de fanfiction, les livres audio, les poèmes sur les réseaux sociaux… Autant de formes littéraires numériques qui reflètent la variété des pratiques de lecture des futurs enseignants.
Force est de constater que, malgré ce vent de démocratisation qui semble souffler sur la littérature numérique, le fossé reste encore grand entre le rapport de plus en plus étroit et décomplexé qu’entretiennent les futurs enseignants avec ces œuvres et la manière dont ils conçoivent les activités liées à la lecture et à la littérature en classe. Alors même que l’Éducation nationale promeut dans ses programmes des formes de littérature en prise avec les technologies du numérique, celles-ci restent sur le terrain de la classe encore marginales, ainsi que le constate Magali Brunel : « Les œuvres littéraires numériques commencent à peine à être identifiées et parfois proposées comme objets d’étude en lecture dans les classes du secondaire. Nous savons peu de choses sur l’étude de ces textes » (2021, p. 42).
Plusieurs raisons peuvent être avancées à cela, et notamment le manque de connaissances et de savoirs au sujet de la littérature numérique : si de plus en plus de jeunes enseignants ont des pratiques de lecture littéraire en ligne, la plupart ne connaissent ni le champ historique de la littérature numérique ni la diversité de ses genres et de ses procédés rhétoriques et sémiotiques. Le fait de lire de la littérature numérique pendant ses loisirs ne veut pas dire que celle-ci est identifiée comme un genre exploitable en classe. Par ailleurs, les enseignants hésitent encore à faire entrer dans la salle de classe des œuvres qui sortent des canons littéraires habituels. Pour Magali Brunel, Eleonora Acerra et Nathalie Lacelle, la littérature numérique « présuppose de présenter des œuvres qui échappent au corpus scolaire et qui se caractérisent par un “statut de littérarité émergente” […], par des conventions discursives mouvantes et par des modes de signification souvent éloignés du “paradigme linguistique” […] » (2023). Un jeune enseignant de français, qui avait réalisé son mémoire de master Meef (2021) sur la réception par ses élèves de quatrième de l’œuvre interactive Déprise de Serge Bouchardon, rapporte que son inspectrice de lettres dans son rapport de visite lui a reproché de « privilégier à cette période de l’année l’étude d’une œuvre de littérature numérique aux dépens d’une tragicomédie comme Le Cid de Pierre Corneille, pièce patrimoniale », dont l’étude risquait selon elle d’être réduite à « deux petites semaines de cours ». Comment ne pas sentir dans ces propos la hiérarchie implicite établie entre une culture littéraire patrimoniale dont l’emblème serait l’objet-livre et les cultures populaires tournées vers le numérique, le multimédia ?
Il existe encore peu de formations pour aider les enseignants à construire des outils didactiques et des formes d’enseignement adaptés aux spécificités des œuvres littéraires numériques. La plupart des formations au numérique tendent à envisager ce dernier comme un outil davantage qu’un objet d’enseignement. Or, l’apprentissage de ce que l’on pourrait appeler une « culture littéraire numérique » implique de considérer le numérique non comme un outil de l’écriture, mais comme un « milieu dans lequel chacun d’entre nous se trouve plus ou moins immergé, dans ses pratiques sociales et culturelles » (Brunel et Bouchardon, 2020, nous soulignons). Dès lors, comment, par des actions de formation et de médiation, aider les enseignants à franchir le pas et à mieux définir les contours liés à la didactisation de ces nouvelles formes littéraires numériques, à partir d’une réflexion croisant éducation artistique et culturelle et éducation aux médias et à l’information ?
Cet article revient sur un ensemble d’enquêtes que nous menons depuis plusieurs années au sein de l’Inspé de Lorraine dans le cadre de la formation initiale et continue des enseignants. Une partie de ces recherches s’est déroulée dans le cadre de notre participation au projet Résidence, laboratoire, culture et éducation (RésiLabCultE)1, pour lequel nous avons proposé de sonder la culture littéraire numérique des enseignants en formation afin de mieux saisir, d’une part, leur rapport « informel » à la littérature numérique, et, d’autre part, les liens qu’ils tissent entre littérature numérique et éducation artistique et culturelle. Cette recherche s’enracine par ailleurs dans les cours de culture numérique et d’éducation aux médias et à l’information que nous dispensons depuis plusieurs années auprès des professeurs de français, d’anglais et d’allemand, des professeurs-documentalistes et des professeurs des écoles. En tant que chercheuse en sciences de l’information et de la communication, nous avons développé des modules de formation s’appuyant sur la lecture et l’interprétation de corpus d’œuvres littéraires numériques afin de former les étudiants à la culture numérique et de les sensibiliser à l’éducation critique aux médias et à l’information. Une telle approche s’inspire des travaux de Serge Bouchardon (2014) et d’Alexandra Saemmer (2020) qui insistent sur la valeur « heuristique » de la littérature numérique : celle-ci peut dans certains cas illustrer de façon exemplaire l’action des dispositifs numériques sur le processus de création, tout en permettant d’engager une réflexion sensible, incorporée, sur les stratégies du dispositif et les marges de manœuvre laissées à l’usager.
Après avoir présenté les résultats d’une enquête portant sur les cultures littéraires numériques des enseignants en formation, nous montrons, en nous appuyant sur l’exemple des profils de fiction à visées littéraire et patrimoniale, comment l’éducation aux œuvres littéraires numériques peut croiser des enjeux liés non seulement à l’éducation artistique et culturelle mais aussi à l’éducation critique aux médias et à l’information.
Si l’on dispose de données sur les cultures littéraires numériques juvéniles (Cicchelli et Octobre, 2017 ; Rio et Tadier, 2023), on sait encore peu de choses sur le rapport qu’entretiennent les enseignants avec la littérature numérique. Pour Philippe Bootz, poète, codeur, et chercheur en sciences de l’information et de la communication, celle-ci renvoie à une « forme narrative ou poétique qui utilise le dispositif informatique comme un médium et met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques à ce médium » (2006, nous soulignons). Ces formes littéraires tirent parti des spécificités créatives offertes par l’écriture numérique, telles que l’hypertexte, l’animation, le multimédia, l’écriture collaborative ou la génération automatique. Ce faisant, elles interrogent les normes et les conventions de l’écriture littéraire en revisitant les rôles du lecteur et de l’auteur. Le travail sur le texte s’éloigne d’une réflexion fondée sur l’esthétique du langage littéraire pour s’intéresser aux « écrits d’écran » (Souchier, 1996) et à la matérialité des interfaces. Pour cette raison, le champ de la recherche en littérature numérique se situe au croisement des études littéraires, artistiques, des sciences du numérique et des sciences de l’information et de la communication.
Si plusieurs générations de littérature numérique se sont succédé au fur et à mesure de l’évolution des technologies, la période contemporaine voit émerger, selon Leonardo Flores (2018), une troisième génération en lien avec le développement des formats d’édition numérique, des réseaux sociaux et des plateformes de lecture et d’écriture.
Pour sonder les connaissances des jeunes enseignants concernant la littérature numérique, j’ai transmis en 2022 et 2023 un questionnaire aux étudiants de master Meef de l’Inspé de Lorraine (primaire et secondaire, 230 réponses), visant à recenser les pratiques, supports et dispositifs pouvant contribuer à la formation d’une culture littéraire numérique informelle. Ce questionnaire a été complété par six entretiens exploratoires individuels et un focus group (quatre étudiantes) menés auprès de participants au questionnaire ayant témoigné dans leurs réponses de pratiques d’écriture et/ou de lecture littéraire numérique ou d’un fort intérêt pour ces enjeux. Les réponses au questionnaire montrent tout d’abord que les étudiants n’ont pour la plupart pas suivi de formation en littérature numérique ; elles laissent par ailleurs – sans surprise – entrevoir les critiques habituelles adressées à la lecture numérique, telles que l’inconfort de la lecture sur écran qui entraverait le processus de mémorisation, ou la non-pérennité des œuvres dont l’obsolescence est programmée. Les futurs enseignants témoignent d’un attachement fort au livre papier, que l’on peut palper, manipuler, alors que le livre numérique est perçu comme un dispositif « asensoriel ».
Si 75 % des répondants déclarent ne pas avoir reçu de formation à la littérature numérique, 60 % jugent que cela serait utile pour diversifier leurs pratiques, sans pour autant bien cerner cet objet d’enseignement. Pour cette raison, le questionnaire proposait dans une partie « bonus » deux œuvres littéraires numériques à découvrir, afin de voir les réactions qu’elles suscitaient à la réception. Face aux deux livres numériques présentés2, les étudiants font part de leur étonnement : « Je n’avais jamais rien vu de tel » . Ou encore : « Je ne connaissais pas du tout cette pratique et ce genre de livres ». Une étudiante initialement réfractaire à la lecture sur écran – « Je ne lis pas de e-book car je n’aime pas cette manière de lire » – se projette spontanément dans une utilisation en classe : « Je pense pouvoir utiliser ce format en classe car il est ludique et permet d’utiliser le numérique en classe ».
Des pratiques de lecture littéraire numérique informelles semblent par ailleurs se dessiner chez certains répondants ; celles-ci tendent à se concentrer sur deux plateformes : Wattpad et Webtoon. Une étudiante se destinant au métier de professeure des écoles déclare ainsi vouer « un amour inconditionnel à la lecture de webtoons et de mangas, c’est une chose qui [la] passionne et [elle se] bat pour que ces œuvres soient considérées comme des œuvres officielles ». Un autre enquêté, du premier degré, explique de son côté que « le fait de lire en numérique [l’]aide à moins [se] mettre la pression de l’objet-livre qui est sacralisé », et dont la lecture s’effectue « concentrée, dans le silence », alors que le « numérique permet de renouer avec le plaisir de lire, moins institutionnel ».
Si la littérature numérique permet selon ces dires de sortir d’une vision élitiste de la culture littéraire, il n’est cependant pas simple de revendiquer des pratiques de lecture souvent déconsidérées. Un étudiant en master Meef histoire-géographie, demande en début d’entretien si « mangas, manhwas, ça compte comme de la consommation littéraire numérique », en expliquant avoir souvent fait face à des stigmates institutionnels : « Parce que souvent, on m’a dit : non, mais ça, ce n’est pas la lecture, ça ! C’est de l’amusement, ce n’est pas de la lecture ! La lecture, c’est ouvrir Proust et on peut passer une demi-heure à lire Proust. Heureusement, ce stigmate est en train de partir peu à peu ».
Plusieurs commentaires émanant principalement d’enseignants du primaire établissent par ailleurs un lien fort entre littérature numérique et éducation artistique et culturelle :
On peut voir ces œuvres en termes de pluridisciplinarité, comme ce sont des œuvres qui sont toujours liées beaucoup à la musique, aux arts visuels, etc. Nous, en élémentaire, c’est vrai qu’on travaille toutes les matières, donc c’est facilement faisable.
On peut travailler sur les mouvements de caméra ; on pourrait faire un travail sur les arts et le vocabulaire, avec ces mouvements de travelling. Ça donne envie de créer en art.
Une professeure des écoles, ayant réalisé son mémoire de recherche sur l’appropriation de la littérature numérique par les enseignants du primaire (Rouzeau, 2023) dans le cadre du master Pratiques numériques en éducation, estime cependant que ces derniers manquent de vocabulaire pour analyser la multimodalité d’une œuvre numérique, combinant différents codes sémiotiques : iconiques, verbaux, gestuels, cinétiques, sonores. Avec quels mots décrire les procédés poétiques, rhétoriques, gestuels et stylistiques inédits que ces œuvres combinent, telles les métaphores animées ou les animations textuelles ? Comment cette enseignante du primaire peut-elle parler avec des élèves de cette sensation d’immersion sensorielle qu’elle a ressentie à la lecture de la bande défilée Phallaina3 sur son écran de téléphone ?
Moi il y avait aussi le côté presque sensuel avec l’œuvre Phallaina. J’ai vraiment vraiment adoré l’expérience physique en fait de… je sais pas… de glisser doucement sur l’écran avec le doigt, etc. Ça m’a enrobé, le geste de lecture et le son étaient doux. En fait, le rapport entre les mots et la forme donnée au texte et le fait qu’on puisse plonger comme ça dans l’œuvre… Cette notion d’immersion, je trouve ça super intéressant dans la littérature numérique. J’ai l’impression que ça, ça peut amener aussi les élèves à être encore plus immergés, mais pas seulement dans l’œuvre, dans le texte aussi. Je pensais pas au départ qu’avec un outil numérique on pouvait avoir autant de sensations physiques, d’immersion ou de plaisir.
La littérature numérique est dans ce cadre perçue comme un outil permettant de relier apprentissage de la littératie numérique et éducation artistique et culturelle. Les chercheuses Monique Richard et Nathalie Lacelle (2020) placent ces décloisonnements disciplinaires au centre des compétences du 21e siècle. La formation à la citoyenneté, écrivent-elles, gagnerait à combiner l’éducation artistique avec l’acquisition d’une littératie multimodale, nécessaire pour cerner les enjeux culturels, sociaux et politiques associés à l’usage de divers langages de communication :
Une société tournée vers les compétences du xxie siècle ne peut donc pas faire l’économie d’une formation artistique incarnée pour nos jeunes puisqu’elle donne une large part à la création et à l’hybridité, mais aussi à la critique du statu quo, une qualité essentielle pour tout citoyen vivant en démocratie. Elle ne peut non plus négliger les apports d’une littératie multimodale, indispensable pour cerner les enjeux culturels, sociaux et politiques associés à l’usage de divers langages de communication. [2020, p. 12]
Dans le cadre du projet RésiLabCultE, une dernière question portait sur les résidences d’auteurs numériques, afin de mieux comprendre comment les enseignants se représentent cette forme particulière de résidence, qu’ils n’ont jamais encore expérimentée, et quels enjeux s’y dessinent selon eux en termes d’éducation artistique et culturelle.
Les futurs enseignants devaient répondre à la question suivante : « Trouveriez-vous intéressant d’accueillir un écrivain numérique dans votre (future) classe dans le cadre d’une résidence d’auteurs ? Comment imagineriez-vous cette collaboration ? ».
Les répondants estiment tout d’abord qu’un tel dispositif leur permettrait de se rapprocher des pratiques de lecture de leurs élèves en sortant du carcan déjà évoqué de la hiérarchisation institutionnelle des œuvres littéraires. Face à des élèves qui lisent des œuvres sur des plateformes et des réseaux sociaux, majoritairement écrites par des amateurs, la résidence avec un écrivain numérique leur permettrait de se rapprocher de leurs univers de lecture, ainsi que le montrent ces témoignages :
Je pense que l’on hiérarchise trop les différentes littératures et que l’on place par-dessus tout la littérature classique ; or ce ne sont pas les seules œuvres existantes et je pense que, pour intéresser les jeunes, il faut leur présenter des supports différents.
Cela permettrait un échange plus moderne sur l’écriture.
Un argument récurrent repose sur l’idée que la littérature numérique, en tant que paralittérature, permettrait d’échapper un instant aux normes évaluatives du système scolaire pour se retrouver ensemble autour du plaisir de lire, d’échanger sur ses ressentis et sa relation intime à l’œuvre. « Il y a un côté intime quand on lit de la littérature numérique », explique une enseignante qui travaille avec des jeunes du service militaire volontaire :
Je me suis dit, tiens, voilà un produit qui va nous permettre de discuter. Il va se passer quelque chose : ou on aime ou on n’aime pas. Il y a tellement de variétés de lecture numérique que forcément on va pouvoir partager. Je me suis dit que là on pouvait ouvrir des espaces de discussion et parler du plaisir de lire, de tout ce qu’on avait pu ressentir. J’avais pas cette posture d’enseignante, on est sur une relation beaucoup plus horizontale. Et ça me donne de l’espoir sur tout ce qu’on va pouvoir développer comme compétences chez nos jeunes lecteurs. Des compétences que nous-mêmes on n’a pas pu développer tant qu’on était enfermés dans une relation totalement verticale, avec des questionnaires, de l’évaluation permanente et sans place à l’individu et à son ressenti.
Les répondants au questionnaire imaginent un dispositif reposant sur des rencontres à la fois physiques et numériques. Par exemple, la classe entretiendrait une correspondance virtuelle avec un écrivain dans le cadre d’un projet de création en ligne, à l’instar du projet Histoire vraie, qu’a mené l’écrivain François Beaune dans plusieurs collèges parisiens en 20144 :
Le contact se ferait à l’aide du numérique. L’auteur pourrait présenter son travail et une activité d’écriture avec les élèves pourrait être menée.
Visite en classe de l’auteur si possible, sinon rencontre par visioconférence en classe.
Une rencontre physique avec un auteur suivie d’un projet de co-création littéraire (élèves/auteur ou élèves), régulée grâce à une correspondance en ligne et d’autres rencontres physiques.
Il y aurait une correspondance numérique en amont et en aval.
Enfin, les répondants estiment qu’un tel dispositif pourrait permettre de former les élèves aux outils d’édition numériques en favorisant les projets d’écriture collaborative. Un tel travail serait propice à l’acquisition de compétences spécifiques liées à la maîtrise des outils numériques, mais aussi des codes et des conventions de l’édition numérique – écrire sur un forum, rédiger un post, créer une carte mentale, publier sur une plateforme –, à l’image du projet d’almanach cross-média, mené en 2017 par l’écrivaine Juliette Mezenc avec des élèves de CM1-CM25, qui initie à la pratique d’Internet par le biais d’une pratique artistique :
Que l’auteur présente sa manière de travailler (réflexion, élaboration de plans, écritures…) et s’il utilise des outils numériques particuliers (notes, cartes mentales sur Paint…).
Démonstration des outils et des problématiques d’édition associés, notamment dans le cas d’œuvres dessinées.
Ça pourrait être des microtextes, ou la création d’un forum fictif, ou une correspondance par mails. Le projet serait ensuite édité sous différentes formes.
Écrire une nouvelle numérique collaborative avec une classe.
Si de tels projets trouvent à s’inscrire dans une démarche d’éducation artistique et culturelle, ils cherchent aussi à développer un sens critique face aux technologies de la communication, via la pratique créative littéraire. Dans une dernière partie, nous revenons sur un corpus spécifique de littérature numérique – les profils de fiction numériques –, afin de montrer comment l’enseignement de la littérature numérique peut s’ancrer non seulement dans une éducation artistique et culturelle, mais aussi dans une éducation critique aux médias et à l’information.
Comme l’écrivent Bertrand Gervais, René Audet et Nathalie Lacelle (2022) : « Le contexte numérique a plus que jamais mis en lumière le rôle capital de la lecture, entre la capacité fondamentale de lire des textes, celle de faire sens d’une œuvre littéraire et celle de se saisir des enjeux posés par des plateformes numériques, lesquelles accueillent nos interactions quotidiennes ». Les réseaux socio-numériques sont devenus des scènes littéraires et artistiques, investis par des écrivains, artistes, amateurs, institutions et industries culturelles, curieux d’expérimenter des pratiques narratives renouvelant les formes de médiation avec les publics. Ces nouvelles formes sont souvent pensées pour le dispositif du smartphone et attirent de jeunes publics. L’écrivaine et chercheuse Alexandra Saemmer (2020) a notamment travaillé sur la manière dont la praxis littéraire sur le réseau social numérique Facebook, outil propriétaire par excellence, engage l’auteur et le lecteur dans une démarche critique qui lui fait éprouver, de façon sensible, les potentialités et les risques qu’encourt le « sujet digital » en prise avec Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (les Gafam). Pour illustrer cette idée, elle prend l’exemple des « profils de fiction », qui, depuis plusieurs années, se multiplient sur les réseaux socio-numériques : expérimentations fictionnelles, souvent à visée mémorielle ou patrimoniale, ces derniers cherchent à raviver la mémoire de certaines périodes de l’histoire au sein d’une forme multimodale calquée sur les formats imposés par la plateforme. Ainsi les posts laissés par le Poilu Léon Vivien6 sur Facebook jusqu’à sa « mort » émanent d’un personnage fictif, imaginé par le musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux. L’objectif est ici de raconter certains épisodes de l’histoire de la première guerre mondiale, à travers le regard d’un enseignant appelé au front, et de valoriser, par la même occasion, les photographies d’archives du musée.
Dans d’autres cas, le profil est créé à partir d’une personne réelle, mais défunte, sur la base d’un travail de documentarisation. Ainsi le compte Instagram @ichbinsophiescholl7 met en scène, à la manière d’un journal quotidien, les dix derniers mois de la vie de la résistante allemande, au sein du mouvement de la Rose blanche. Sa vie est décrite, post après post, du 1er mai au 22 février 1943, date à laquelle elle est exécutée par les nazis. Selon Louise Merzeau, des profils de fiction tels que ceux de Sophie Scholl sur Instagram ou de Léon Vivien sur Facebook créent un espace de jeu entre internautes qui réactivent « dans le présent du social un passé qui les concerne et qui les définit collectivement » (2016a). Certains usagers entrent dans le jeu, écrivent comme s’ils vivaient en 1914 ou durant la seconde guerre mondiale, conseillent les profils sur leur vie amoureuse, ou les mettent en garde des dangers qu’ils encourent ; d’autres gardent une distance amusée, tout en partageant des souvenirs de famille.
Dans les faits, lire ou écrire une œuvre littéraire sur un réseau social peut s’avérer déstabilisant : cela suppose d’accepter la nature éclatée, fragmentée, de l’œuvre, qui s’interprète différemment selon les profils par lesquels on y accède, selon les formes (posts, stories) imposées par le réseau, selon les contextes dans lesquels l’œuvre trouve à s’inscrire sur le fil d’actualité du lecteur, ou selon les commentaires des autres lecteurs qui s’inscrivent dans des formes d’écrilecture collective (Barbosa, 1992). Cela implique aussi de saisir comment le dispositif numérique cadre les pratiques des concepteurs et des lecteurs par ses injonctions à la participation et ses algorithmes qui dictent la narration en coulisse par des stratégies de relance et de captation de l’attention des usagers-lecteurs (Tréhondart, 2019).
Pour toutes ces raisons, ce genre spécifique de littérature numérique nous a semblé intéressant à investir en contexte de formation pour explorer des situations d’éducation aux médias et à l’information. Un travail mené sur plusieurs séances en 2023 sur le profil de fiction @ichbinsophiescholl, avec un groupe d’enseignants du primaire et du secondaire nous a permis de constater que ces derniers sont spontanément séduits par ces œuvres « profil de fiction » : non seulement ils les trouvent en prise directe avec les pratiques de lecture numériques de leurs jeunes élèves, mais eux-mêmes se prennent au jeu en s’identifiant aux personnages comme en témoignent ces verbatim :
C’est comme une amie à qui il arrive quelque chose de terrible .
En lisant ces publications, on a l’impression de connaître personnellement ce personnage, et on finit par s’y attacher comme une amie ou notre influenceur préféré .
Il est vrai que le profil de Sophie Scholl agit et parle comme si celle-ci vivait à l’époque contemporaine : elle possède un smartphone, un accès à Internet et un compte sur le réseau social Instagram qu’elle alimente quotidiennement.
Les enseignants estiment que ces œuvres sont intéressantes en ce qu’elles sont conçues pour sensibiliser les jeunes publics à des causes ou à des passés sensibles, et portent donc en elles des valeurs éducatives, au-delà de leur finalité esthétique, artistique et littéraire : elles permettent de soulever par exemple la question de la liberté d’expression, en évoquant les régimes de censure au temps du nazisme. Enfin, en reposant sur une feintise ludique partagée, elles questionnent les enjeux éthiques de la participation sur les réseaux sociaux. L’appropriation de subjectivités défuntes a d’ailleurs questionné certains enseignants qui se sont inquiétés de savoir comment accompagner leurs élèves face à certains propos non sourcés, en interrogeant leur intégrité historique. Bien qu’imparfaites, il est possible de tirer parti de telles œuvres pour travailler les enjeux de désinformation au cœur de l’éducation aux médias et à l’information : dès lors, la littérature numérique offre une nouvelle dimension didactique à l’éducation artistique et culturelle ; en se refusant à moraliser les pratiques et les usages sur les réseaux sociaux numériques au profit d’une praxis créative, elle suscite des réflexions au prisme de considérations esthétiques, culturelles, artistiques et médiatiques.
Nous avons cherché dans cet article à montrer comment l’enseignement de la littérature numérique croise des enjeux à la fois liés à l’éducation artistique et culturelle et à l’éducation critique aux médias et à l’information. Dans un contexte où de plus en plus de jeunes enseignants pratiquent des formes de lecture et d’écriture numériques, l’approche créative des médias numériques que permet la littérature numérique peut favoriser des formes de critiques médiatiques engagées, sensibles, incarnées, en prise avec une littérature émergente sur les dispositifs numériques. Ce type d’approche, par la praxis littéraire, permet aussi de dépasser l’approche technocentrée des outils numériques, souvent pratiquée dans le cadre de la formation des enseignants, pour créer les conditions d’une réflexion sur la construction d’une citoyenneté numérique. Ainsi que le souligne Louise Merzeau (2016b), le travail d’écriture, d’éditorialisation et de partage proposé permet au « sujet digital » de devenir le « dramaturge de sa traçabilité ».
Nolwenn Tréhondart
Mots clés : littérature numérique, éducation aux médias, éducation artistique et culturelle, profils de fiction, pédagogie, culture numérique
Keywords: digital literature, media education, culture and arts education, fictional profiles, pedagogy, digital culture
Cet article explore la manière dont la littérature numérique peut articuler éducation artistique et culturelle (EAC) et éducation aux médias et à l’information (EMI) dans la formation des enseignants. L’enquête menée auprès d’étudiants en master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (Meef) à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé) de Lorraine révèle un usage croissant, mais informel, de formats numériques (Webtoon, Wattpad, fanfiction), rarement transposés en classe par manque de formation spécifique. La littérature numérique, par sa multimodalité et son statut de « littérarité émergente », interroge les normes scolaires et les représentations de la légitimité littéraire. L’article insiste sur la nécessité de développer des outils didactiques pour aborder ces œuvres complexes mêlant texte, image, son et interaction.
This article explores how digital literature can connect culture and arts education (EAC) with media and information literacy (MIL) in teacher training. A study conducted with master’s students in the Meef program at the Inspé of Lorraine reveals a growing but informal use of digital formats (Webtoon, Wattpad, fan fiction), which are rarely incorporated into classroom practices due to a lack of specific training. Digital literature, through its multimodality and status as ‘emergent literariness’, challenges traditional academic norms and perceptions of literary legitimacy. The article emphasises the need to develop didactic tools to engage with these complex works that blend text, image, sound, and interaction.