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Couverture de Résidences d'auteurs et éducation artistique et culturelle (Edul, 2026) Show/hide cover

Introduction

Regards croisés sur les résidences en milieu scolaire

Du politique aux pratiques

La récente mise en place de l’Institut national supérieur de l’éducation artistique et culturelle (Inseac, 2021) au sein du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) implanté à Guingamp répond à la volonté politique conjointe des ministères de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, de la Culture, et de l’Éducation nationale, de déployer un lieu dédié à la formation, à la recherche, à l’animation et à la production de ressources en éducation artistique et culturelle (EAC). En amont, dès les années 1980, les politiques culturelles et éducatives ont instauré la création au niveau national d’une direction du développement culturel chargée de la mise en place de programmes croisés, dont le programme « culture/éducation » dans les établissements scolaires. Outre diverses autres circulaires ministérielles, ce programme a permis le déploiement de dispositifs comme les classes à projets artistiques et culturels, les ateliers de pratiques artistiques et les résidences d’artistes.

Concernant le dispositif résidentiel, Marie-Christine Bordeaux rappelait que son développement en milieu scolaire a répondu à deux exigences, celle d’accroître le nombre de bourses de création pour les artistes et celle d’une ambition éducative ouverte sur le monde, avec cependant un constat pour ce qui est de la présence des écrivains dans le dispositif : « Qu’en est-il de la littérature et des écrivains dans le partenariat culture/éducation et quelles sont les structures d’appui ? Comme dans la plupart des dispositifs d’éducation artistique, littérature et auteurs occupent une place marginale dans ce partenariat, exception faite des ateliers d’écriture » (Bordeaux, 2016, p. 53).

En fonction des époques et des terrains, la résidence apparaît comme un processus non stabilisé, en perpétuelle évolution, qui emprunte à d’autres systèmes existants, littéraires ou artistiques, absorbe différentes traditions et combine diverses formes au sein d’un réseau de relations. Du mécénat à l’atelier d’artiste, en passant par le Grand Tour, l’itinérance et les modèles académiques (Villa Médicis à Rome, la Casa de Velázquez à Madrid, la Villa Kujoyama à Kyoto…), le dispositif résidentiel s’impose au fil du temps, par le biais d’une hybridation des formes de sociabilité pratiquées, comme une composante importante de la vie littéraire favorisant la circulation des œuvres et des écrivains. De nature polymorphe, marquée par une grande hétérogénéité sur le territoire (résidence individuelle ou collective, pérenne ou éphémère, fixe ou itinérante, résidence de création, de territoire, d’animation…), il convient de souligner que toute résidence d’auteurs (Bisenius-Penin, 2023, p. 229) se construit à partir d’une combinatoire de catégories normalisées mais fluctuantes et extrêmement diversifiées : un principe spatio-temporel d’accueil, un principe de création littéraire (projet individuel ou collectif), un principe de médiation culturelle en lien avec les publics, un principe de coopération partenariale à l’échelle locale, un principe de diffusion des œuvres et un principe économique (bourses de résidence).

En 2022, outre le champ de la recherche portant sur l’EAC (Jonchery et Octobre, 2022), le paysage institutionnel autour de la filière du livre a connu une nouvelle impulsion, la lecture étant déclarée par le président de la République « grande cause nationale » avec un déploiement significatif des résidences d’auteurs en milieu scolaire. Par exemple, le Centre national du livre (CNL), conjointement à la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), a mis en œuvre une « bourse de résidence d’auteurs à l’École »1 qui attribue une rémunération à des auteurs (écrivains, illustrateurs, traducteurs) intervenant dans une école, un collège ou un lycée, tout en permettant aux élèves de découvrir le métier d’auteur et le processus de création d’une œuvre. Ces résidences en milieu scolaire s’appuient sur les trois piliers de l’éducation artistique et culturelle :

  • la pratique artistique individuelle ou collective et la découverte du processus de création ;
  • la rencontre avec les auteurs et la fréquentation des œuvres et des lieux de culture (lieux de création, de diffusion artistique, de lecture publique, etc.) ;
  • l’acquisition de connaissances.

Dans ce contexte, en partenariat avec l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé) de Lorraine, le Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’Université de Lorraine a mis en place en 2020 un nouveau dispositif : un laboratoire mobile portant sur la résidence d’auteurs, la littérature de jeunesse, les médiations culturelles et l’EAC. L’objectif de ce laboratoire mobile accompagnant la mise en place d’une résidence d’auteurs au sein de cet Inspé est d’établir un dialogue entre les milieux de la recherche universitaire, de la formation, de l’éducation et du livre et ceux de la création littéraire et artistique.

Cette collaboration a été renforcée par le contrat scientifique Résidence, laboratoire, culture et éducation (RésiLabCultE, 2021-2023)2 porté par le Crem et l’Inspé de Lorraine ayant pour finalité de réaliser une recherche pluridisciplinaire croisant EAC et dispositif résidentiel en milieu scolaire, afin d’étudier les relations et les médiations qui se nouent entre les auteurs, les institutions culturelles et éducatives et les publics. L’enjeu a aussi été de mettre en place une équipe de chercheurs au croisement de diverses disciplines des sciences humaines et sociales (sciences de l’information et de la communication, sciences du langage, sciences de l’éducation…) qui puisse offrir un cadre théorique hybride démultipliant les angles d’analyse et les outils. Cette recherche, en lien étroit avec le terrain, a été mise en place en partenariat avec deux villes « 100 % EAC » (Cannes et Metz) et de nombreux acteurs de la filière du livre et de la culture. De la même manière, à partir des sites concernés par le portage de résidences d’auteurs propres à notre double terrain (Cannes et Metz), il nous a semblé essentiel de travailler sur un échantillon d’établissements scolaires le plus diversifié possible, c’est-à-dire de la maternelle au lycée, tout en intégrant un lycée issu des filières agricoles, qui ont su très tôt se distinguer sur la question de l’EAC par le biais d’une forte tradition d’éducation socioculturelle.

À la suite d’une première journée d’étude (« Résidence d’auteur·es et EAC : regards croisés », sept. 2021, Metz) et d’une journée professionnelle (« Livre, EAC et résidences en milieu scolaire : une politique de la relation ? », juin 2022, Cannes), un colloque international (mai 2023) a permis d’interroger les enjeux professionnels, culturels et éducatifs du dispositif résidentiel EAC sur les territoires, en croisant les dimensions théoriques et expérientielles. En effet, cette manifestation inscrite dans un partenariat avec la ville de Metz (Pôle culture), à l’occasion de la Semaine EAC mise en place à la Cité musicale-Metz, a articulé dans une double perspective réflexion scientifique avec le colloque international et réflexion professionnelle avec la tenue des rencontres internationales EAC dans le même lieu.

De plus, soucieux de l’articulation entre sciences et société, le programme de recherche RésiLabCultE a imaginé également deux formes spécifiques à destination des publics. Cette forme de valorisation s’actualise à travers un objet éditorial original, une web-série de six épisodes3 présentant les résidences d’auteurs en milieu scolaire à partir de l’enquête. Une première nationale pour cette thématique grâce à cet outil, à la croisée des médias de masse et de la technologie numérique, de la série télévisée et du court métrage. La parole y est donnée, autour des dispositifs pédagogiques élaborés sur les deux territoires (Cannes et Metz), aux intervenants de l’économie du livre et de la culture (bibliothèques, festivals, librairies…), aux écrivains, aux élèves, aux enseignants, et aux professionnels de la culture (collectivités et État) ; au total, une vingtaine d’intervenants abordent les différentes facettes de la résidence d’auteurs.

Problématique

Du point de vue de la recherche, on note de nombreuses publications concernant les ateliers d’écriture à l’école ou la rencontre d’un auteur en classe (Mercier-Faivre et Mongenot, 2019), mais, sans conteste, les études sur les résidences d’auteurs (Bisenius-Penin, 2023 ; 2018 ; 2016 ; 2015) – contrairement aux résidences d’artistes – sont encore rares à ce jour, qui plus est en milieu scolaire. Cet impensé scientifique vise donc à être comblé à l’occasion de cet ouvrage, émanant du contrat de recherche RésiLabCultE, qui pose divers questionnements.

  • Comment les résidences d’auteurs ont-elles investi les lieux de l’éducation et du savoir en France, et en fonction de quels enjeux politiques et sociétaux ?
  • En quoi le dispositif résidentiel dédié aux auteurs est-il au service de l’EAC, du livre et de la lecture ?
  • Faut-il envisager la résidence d’auteurs sur les territoires en tant que dynamique relationnelle convergente incluant de multiples modalités partenariales et des pratiques professionnelles et informationnelles différentes ?
  • Faut-il considérer le dispositif résidentiel comme un outil culturel offrant aux divers acteurs un espace partagé afin d’expérimenter des périmètres originaux (y compris numériques) de transmission, de formation, de recherche et de création littéraire ?

Résidences d’auteurs et EAC : politiques culturelles, médiation culturelle et construction partenariale

Force est de constater que les résidences d’auteurs apparaissent plus tardivement, soit depuis une quinzaine d’années en France, et de manière plus diffuse que les résidences d’artistes dans l’espace scolaire, principalement à cause de deux facteurs déterminants. Traditionnellement, les interventions d’auteurs à l’école étaient plutôt centrées sur des formes plus courtes et ponctuelles (rencontres, ateliers d’écriture). Et, politiquement, la littérature a longtemps été exclue des pratiques culturelles, puisqu’il faut patienter jusqu’en 2013 pour qu’elle apparaisse dans la liste des arts proposés en milieu scolaire dans les diverses directives de l’Éducation nationale. Certaines avancées notables4 pour le dispositif résidentiel marquent néanmoins une reconnaissance officielle de la résidence. Ainsi, au gré d’autres réformes législatives conjointes (ministère de la Culture et de l’Éducation nationale), un véritable tournant politique s’opère (2016‑2018)5, favorisant une montée en puissance des résidences d’auteurs en milieu scolaire, en lien avec les démarches fondamentales de l’EAC (la rencontre avec une œuvre, la pratique artistique et culturelle, la construction d’un jugement esthétique).

De quels enjeux institutionnels et politiques les résidences d’auteurs à l’école relèvent-elles ? Quels types de médiations culturelles y sont valorisées en lien avec l’EAC et que visent-elles ? Entre cohabitation et co-construction, comment, à l’échelle des territoires, la résidence d’auteurs peut-elle se réaliser et sous quelles formes de contractualisation entre des cultures professionnelles différentes (institution scolaire et partenaires culturels) ? De quelle manière ces interactions résidentielles entre un écrivain, une communauté éducative et des partenaires culturels (bibliothèque, association, festival…) autour d’un projet littéraire à construire se formalisent-elles ? Faut-il enfin considérer les résidences d’auteurs à l’école comme un lieu transitionnel particulier dans l’espace éducatif, sorte de laboratoire où s’inventent les modalités d’une démocratie dans la lignée des travaux d’Alain Kerlan et de Joëlle Zask ?

Enfin, la mise en œuvre d’une résidence en milieu scolaire nécessite des compétences spécifiques et des pratiques informationnelles pour coopérer au sein d’une équipe et travailler avec les partenaires de l’école en vue de contribuer à l’éducation artistique et culturelle des élèves. En effet, en milieu scolaire, l’enseignant et l’auteur n’ont pas les mêmes mobiles d’action. Pour autant, ils se trouvent en situation de travailler ensemble et, dans ce cadre, ils accueillent l’altérité dans l’exercice de leur métier. La question des espaces numériques renvoie également aux pratiques informationnelles des professionnels qui nécessitent, à travers le dispositif résidentiel, d’appréhender l’EAC comme une possible intelligence territoriale et collective à déployer. S’agissant des dispositifs sociotechniques mobilisés par les acteurs dans le cadre de leurs pratiques informationnelles, il convient de cerner la nature des outils et appareillages auxquels les acteurs ont recours, les modalités d’accès aux ressources (veille, partage…), ainsi que la formation des acteurs de terrain aux outils.

Résidences d’auteurs et pratiques professionnelles : quels enjeux didactiques, éducatifs et créatifs au regard des espaces (scolaires, numériques…) ?

L’objectif de cette publication est aussi de cerner la pluralité des enjeux éducatifs, didactiques et créatifs des différentes formes de rencontres et d’expériences vécues entre apprenants, enseignants et auteurs au sein du dispositif résidentiel. Il s’agit notamment de s’interroger sur l’émergence d’objets de savoir au fil desdites expériences et en lien avec l’acquisition de savoirs et de savoir-faire (savoir lire, savoir écrire) et/ou la modification de « représentations » ou « d’attitudes » (Barré-de Miniac, 2000) vis-à-vis du livre, de l’écrit, de la littérature et/ou de l’écrivain, sans omettre le développement des pratiques juvéniles de lecture et d’écriture sur les plateformes et réseaux socio-numériques (écriture collaborative, blogs, webtoons…).

En s’appuyant notamment sur des données recueillies auprès des acteurs principaux de l’EAC, l’ouvrage – qui croise les perspectives des sciences humaines et sociales (sciences de l’information et de la communication, philosophie, sciences du langage, sciences de l’éducation…) – permet au lecteur de se saisir de la dimension multifactorielle des leviers et des limites de la mise en œuvre d’un dispositif résidentiel en milieu scolaire. Par ailleurs, acceptant l’idée d’un pas de côté et la diversité des focales, certaines contributions n’ont pas pour terrain d’étude spécifiquement une résidence d’auteurs, mais cherchent, à la frontière, à creuser les interférences possibles et à interroger d’autres modèles (la résidence d’artiste) au regard de l’EAC.

La contribution de Marie-Christine Bordeaux ouvre le volume en rappelant, dans une perspective diachronique, les trois défis majeurs de la recherche en EAC autour du dispositif résidentiel. D’une part, elle relève la complexité définitionnelle de l’EAC, liée à des considérations à la fois politiques et financières et où l’on voit au cours des décennies s’affronter ou se répondre culture de l’école et culture à l’école. Ensuite se pose la question de la création littéraire « sous contrainte » du dispositif résidentiel. La résidence en milieu scolaire est-elle d’abord un soutien aux artistes et à la création ou plutôt un médium de l’EAC autour de rencontres et d’ateliers ? Enfin, si le dispositif résidentiel fait partie des dispositifs EAC, qu’en est-il des rôles des auteurs et autrices dans ce cadre ? Comment se négocie le partenariat entre école et artiste ? M.‑C. Bordeaux montre en quoi les choix ont été variables et fluctuants entre les années 1980 et aujourd’hui.

Dans la première partie de l’ouvrage, la contribution de Carole Bisenius-Penin vise à cerner, à partir d’un terrain comparé spécifique (villes de Metz et Cannes, labellisées « 100 % EAC »), les enjeux effectifs de la résidence d’auteurs en milieu scolaire et les éventuelles zones de tension au sein de ce dispositif culturel. L’étude commence par poser les enjeux institutionnels, au regard des politiques culturelles et éducatives, ainsi qu’à l’échelle des territoires. L’analyse met ensuite en perspective les enjeux culturels, en montrant comment la résidence à l’école en tant qu’outil de démocratie, dispositif communicationnel et lieu de médiation créant des transactions peut être un moyen d’instaurer, au sein de l’EAC, une médiation autre, en favorisant la création littéraire par le biais de la participation et selon diverses logiques (expérientielle, relationnelle, appropriative). C. Bisenius-Penin aborde également les enjeux coopératifs via la construction partenariale, sous l’angle notamment des dynamiques en tension, entre cohabitation et co-construction, qui nécessitent une réflexion sur l’ajustement constant des relations entre toutes les parties (auteurs, publics, opérateurs) et les réglages des divers paramètres résidentiels à prendre en compte. En somme, comment la résidence induit-elle à l’école une reconfiguration organisationnelle, culturelle, professionnelle qui engendre bien un changement de focale pour l’ensemble des acteurs associés (auteurs, élèves, professeurs, chefs d’établissement, opérateurs culturels…) ?

Pour sa part, Alain Kerlan, dans le chapitre suivant, choisit de questionner la posture singulière de l’écrivain reconnu par le système éducatif comme étant un artiste, comme appartenant au monde de l’art. En effet, si l’artiste-plasticien, danseur, chorégraphe… entrant dans l’école semble permettre une certaine évasion du monde scolaire habituel, l’écrivain renvoie en revanche aux « fondamentaux » de l’école républicaine que sont le lire et l’écrire. En s’appuyant sur les champs de la philosophie esthétique et la philosophie de l’éducation, A. Kerlan propose une analyse comparative entre la résidence d’artiste et la résidence d’écrivain afin d’examiner en quoi la résidence littéraire s’inscrit résolument au cœur de l’EAC ; pour le chercheur, la résidence littéraire permet à tous l’initiation et l’accès à la vie esthétique, dans le sens d’une expérience du singulier, où « le sensible est habité », et s’affranchit des critères strictement liés au discours scolaire sur le littéraire. La résidence d’écrivain dans le cadre de l’EAC peut permettre de faire bouger les lignes.

La question du positionnement des acteurs de l’EAC est au cœur de la contribution de Myriam Lemonchois qui invite à une réflexion plus générale sur les politiques encadrant le développement éducatif en faveur des artistes dans les écoles. Prenant exemple sur la situation au Québec, elle examine les limites partenariales, notamment la tension chez l’artiste entre une posture d’« homme de métier » et une posture de « professionnel » dont le pouvoir de décision est différemment éclairé. La différence majeure entre l’« homme de métier » et le « professionnel » est l’attribution au second, et non au premier, d’une intelligence propre à l’exercice de sa profession, qui le qualifie apte à prendre des décisions quel que soit le milieu de travail, endogène ou exogène à son domaine d’action, où il est appelé à exercer ses compétences. La conception de compétences artistiques octroie aux artistes dans les écoles un pouvoir de décision égal à celui de l’enseignant ; il s’agit de reconnaître et de prendre en compte l’expertise des deux professionnels dans toutes situations rapprochant les arts de l’éducation. M. Lemonchois défend l’idée que l’artiste a un rôle à jouer dans le développement de la réflexion artistique auprès de tous, pour tous et pour le développement du monde des arts.

Sous l’angle de la politique culturelle et des dispositifs socio-numériques au cœur des stratégies partenariales, Audrey Knauf et Julien Falgas cherchent à interroger les pratiques informationnelles des acteurs territoriaux dans un projet tel que l’EAC à partir de l’enquête réalisée pour RésiLabCultE « Comment une intelligence collective se révèle ». Dans ce cadre, la dimension territoriale dans la collaboration entre directions régionales des affaires culturelles (Drac) et rectorats est devenue incontournable et s’est renforcée au cours des années. Aussi, ils étudient les pratiques informationnelles à la fois individuelles et collectives déployées dans les territoires choisis, autour de deux villes, Metz et Cannes, labellisées « 100 % EAC », pour comprendre comment les acteurs institutionnels impliqués et ceux chargés de les mettre en œuvre interagissent, et ce qu’ils font de l’information collectée pour alimenter leurs activités dédiées à l’EAC. Au moyen des données recueillies lors de trois focus groups, l’un constitué d’acteurs institutionnels (Drac, région, département, mairie), le second d’enseignants référents EAC et le troisième de bibliothécaires et responsables de la mise en en œuvre de l’EAC en bibliothèques, les auteurs font un état des lieux des pratiques et des besoins, autour d’une problématique pivot : la nécessité d’une meilleure construction d’un sens commun aux actions menées sur le double front du culturel et de l’éducatif, par le partage d’informations, mais aussi le partage d’outils permettant réellement la mutualisation, y compris au sein du dispositif résidentiel.

L’analyse de Jean-Charles Chabanne forme une transition entre la première et la seconde partie de l’ouvrage dans le sens où il questionne plus directement la « pédagogie » et les frontières professionnelles au travers de ce qu’il nomme l’« éducation aux arts et par les arts » (EAPA) : que pourraient avoir en partage l’artiste en pédagogue et le pédagogue en artiste ? Sa contribution invite à réfléchir aux qualités de l’artiste comme « pédagogue extra-scolaire ». Le pédagogue, comme le rappelle l’étymologie et le montrent les exemples étudiés, est celui qui sait conduire, qui accompagne les transformations. Cette finalité d’une éducation aux arts et par les arts ne se réduit pas à des techniques ou des connaissances de surface, mais s’appuie sur une démarche non formelle, lente, socialisante, développant des attitudes, des valeurs, des dispositions… L’art de faire de l’artiste est révélé et explicité lorsqu’il est observé par l’enseignant formé aux gestes professionnels de la transmission. L’artiste en pédagogue et le pédagogue en artiste ne partageraient-ils pas un « art de faire » suivant les mêmes principes : la justesse du coup d’œil et l’art d’agir au juste moment ?

Les représentations explicites ou implicites de l’objet en jeu – l’écriture – ont sans doute un impact sur les perceptions du dispositif résidentiel même. Fabienne Rondelli et Aurore Promonet-Thérèse se sont intéressées aux effets du dispositif résidentiel dans le cadre de la formation initiale des futurs professeurs des écoles. Eux-mêmes en contact au long cours et en projet avec l’autrice en résidence au sein de l’institut de formation, ils l’ont accueillie dans les classes où ils menaient leur stage. Les résultats croisés de deux types d’entretien (autoconfrontation à des traces et entretien guidé) tendent à montrer un effet formatif de la résidence, tout particulièrement en termes de réflexivité et de créativité, ainsi que la prise de conscience d’une capacité à prendre des risques. Les autrices ont en effet repéré deux dynamiques à l’œuvre dans le contexte étudié : d’une part, une relecture didactique par les étudiants de l’expérience vécue (analyse des situations de réception et de production, analyse des gestes didactiques en construction) et, d’autre part, une acculturation et un engagement de soi dans le projet construit.

Mélissa Dumouchel, Olivier Dezutter et Marie-Christine Beaudry explorent de leur côté les effets d’une résidence d’auteurs sur le rapport à la littérature d’élèves québécois en reprise d’études dans un contexte de vulnérabilité. À partir d’un recueil de données multiples, les auteurs examinent dans leur article les trajectoires de trois élèves, au cours de la résidence, dans leur rapport à la littérature au travers de ses dimensions sociale, praxéologique et épistémique. Aussi, quels sont les éléments constitutifs de la résidence qui semblent avoir joué un rôle dans le rapport à la littérature de ces trois élèves ? La posture adoptée par l’auteur, créant une relation « d’égal à égal », apparaît comme particulièrement signifiante. De même, la présence de l’enseignante, qui ne s’est pas positionnée en observatrice mais en participante. Enfin, le dispositif spatial, soit un local spécifique pour la résidence, différent de la salle de classe, a pu dégager les élèves du poids de la forme scolaire.

La contribution de Cindy De Amaral questionne l’acte d’écrire (pour les élèves) et de faire écrire (pour l’écrivain), dans le cadre d’une résidence, au prisme des concepts de la didactique de l’écrit. En s’appuyant sur l’analyse d’entretiens et d’observations des différents acteurs, réalisés dans le cadre de deux résidences (en école primaire et en lycée agricole), la chercheuse croise les discours et les pratiques. Elle en dégage des lignes de convergence en ce qui concerne la vocation culturelle du dispositif résidentiel, mais repère des logiques d’action distinctes dans la mise en œuvre d’un projet d’écriture. Entre discours et pratiques se révèle une ligne de tension qui interroge l’enjeu même de l’écriture en projet : se préoccuper prioritairement du produit fini qui sera socialisé ou vivre une expérience singulière, fondée sur le processus ? L’article analyse par ailleurs le rapport à l’oral et à la lecture dans le projet d’écriture et les modèles didactiques sous-jacents aux activités proposées dans chacun des contextes.

L’ouvrage se clôt avec le chapitre de Nolwenn Tréhondart qui s’intéresse à la manière dont l’enseignement de la littérature numérique en classe croise des enjeux à la fois liés à l’éducation artistique et culturelle et à l’éducation critique aux médias et à l’information. Dans un contexte où de plus en plus de jeunes enseignants pratiquent des formes de lecture et d’écriture numériques, l’approche créative des médias numériques que permet la littérature numérique peut favoriser des formes de critiques médiatiques engagées, sensibles et incarnées, en prise avec une littérature émergente sur les dispositifs numériques. L’autrice interroge de futurs enseignants sur ce que pourrait être une résidence d’auteurs numérique : les réponses mettent en avant la nécessité de sortir du carcan de la hiérarchisation institutionnelle des œuvres littéraires et de se rapprocher des univers de lecture des élèves.

Références
  • Barré-de Miniac Christine, 2000, Le Rapport à l’écriture. Aspects théoriques et didactiques, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, collection « Savoirs mieux ».
  • Bisenius-Penin Carole (dir.), 2015, Résidence d’auteurs, création littéraire et médiations culturelles (1). À la recherche d’une cartographie, Nancy, PUN-Éditions universitaires de Lorraine, collection « Questions de communication ».
  • Bisenius-Penin Carole (dir.), 2016, Résidence d’auteurs, création littéraire et médiations culturelles (2). Territoires et publics, Nancy, PUN-Éditions universitaires de Lorraine, collection « Questions de communication ».
  • Bisenius-Penin Carole, 2018, « Introduction. Entre création et médiation : les résidences d’écrivains et artistes » [en ligne], Culture & Musées, 31, p. 11‑23. Disponible sur : https://doi.org/10.4000/culturemusees.1548.
  • Bisenius-Penin Carole, 2023, La Résidence d’auteurs. Littérature, territorialité et médiations culturelles, Paris, Classiques Garnier, collection « Perspectives comparatistes ».
  • Bordeaux Marie-Christine, 2016, « Les résidences d’artistes à l’école : genèse, permanences, émergences », dans Bisenius-Penin Carole (dir.), Résidence d’auteurs, création littéraire et médiations culturelles (2). Territoires et publics, Nancy, PUN-Éditions universitaires de Lorraine, collection « Questions de communication », p. 49‑58.
  • Jonchery Anne et Octobre Sylvie (dirs), 2022, L’Éducation artistique et culturelle. Une utopie à l’épreuve des sciences sociales [en ligne], Paris, Département des études de la prospective, des statistiques et de la documentation du ministère de la Culture/Presses de Sciences Po, collection « Questions de culture ». Disponible sur : https://doi.org/10.3917/deps.jonch.2022.01.
  • Mercier-Faivre Anne-Marie et Mongenot Christine (dirs), 2019, « L’auteur dans la classe », Le français aujourd’hui, 206.