Ce texte fait partie des résultats du projet de recherche « ARMEP: Archivos y memorias plurales en Colombia después de los Acuerdos de Paz », réalisé par le groupe de recherche Información, conocimiento y sociedad de l’Université d’Antioquia – Colombie – et le Centre de recherches ibériques et ibéro-américaines (CRIIA – UR Études romanes, Université Paris Nanterre), qui est enregistré auprès du Comité pour le développement de la recherche (CODI). Il bénéficie de contributions du Centre de recherche en sciences de l’information (CICINF) de l’École interaméricaine de bibliothéconomie de l’Université d’Antioquia et du Programme d’échange de chercheurs, appel 940 de 2023, une initiative conduite par le ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation du gouvernement colombien et le programme ECOS NORD, financé par des ressources du patrimoine autonome, fonds national de financement pour la science, la technologie et l’innovation Francisco José de Caldas, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.
Nous savons que les objets conservent une mémoire qui sous-tend des émotions, des anecdotes qui nous permettent de nous souvenir de notre propre passé et de celui des personnes qui leur étaient liées. Une construction symbolique entre le passé et le présent, qui laisse des questions, génère des tensions ou conserve des relations mnémiques spontanées et vivantes, fruit de l’expérience et du souvenir1. Dans ce texte, nous réaliserons une analyse comparative entre l’œuvre Relicarios (2011‑2015) de l’artiste Erika Diettes, et le travail collaboratif du projet La casa un espacio de recuerdos (La maison : un lieu de mémoire) [2021], une analyse qui nous permettra d’éclairer une série d’hypothèses sur la valeur documentaire que gardent les objets et leur résonance dans la construction des mémoires collectives d’un pays comme la Colombie, où existe un devoir de mémoire comme alternative de visibilisation et de résistance politique face à l’adversité et à l’indifférence.
Pour mettre au jour ce texte, nous commencerons par quelques réflexions sur l’œuvre Relicarios et sa pertinence dans le domaine de la construction de mémoires associées au conflit armé en Colombie. Nous nous baserons sur l’analyse de certaines œuvres visibles sur le site web de l’artiste et d’objets appartenant à des femmes de l’association Caminos de Esperanza Madres de La Candelaria, ainsi que sur les contributions reçues des visiteurs du parcours virtuel La casa un espacio de recuerdos, une exposition organisée par le Museo Casa de la Memoria de Medellín, en Colombie, le Mémorial de la résistance de São Paulo, au Brésil, et le laboratoire Écritures de l’Université de Lorraine, à Metz.
L’œuvre Relicarios nous immerge dans l’univers affectif d’individus ou de familles conservé par les souvenirs matériels de personnes disparues à cause de la guerre. Un lieu significatif qui nous permet d’apprécier la valeur accordée aux objets qui appartiennent aux souvenirs conservés par les proches endeuillés et par une artiste qui, à l’aide d’une technique mixte, sauvegarde ces souvenirs dans de délicats contenants dotés d’une lumière propre. Ces Relicarios, réalisés en tripolymère de caoutchouc et d’un format de 30 x 30 cm et 12 cm d’épaisseur, nous permettent d’apprécier, grâce à la transparence rendue possible par le matériau, l’intérieur d’une mémoire qui appartient aux histoires récentes de la violence en Colombie. En visitant cette exposition, qui implique pour le spectateur de parcourir une vaste galerie parsemée de fragments, l’on comprend le concept de mémoires actives et passives présenté par Elizabeth Jelin2, en référence aux restes et aux traces entreposés, classés passivement dans l’esprit des gens, dans des documents, dans des archives publiques et privées, dans des formats électroniques, dans des bibliothèques et des musées, et qui deviennent actifs lorsqu’ils sont reconnus et évoqués à travers la visibilisation des souvenirs dans un processus d’interaction sociale.
Se promener parmi les 165 pièces qui composent l’œuvre, et penser aux vies qui ont cessé de briller à cause de la barbarie, nous oblige à nous arrêter devant chacun des contenants pour rendre hommage aux victimes et comprendre l’ampleur de l’horreur qu’évoquent ces vestiges sacrés. Le geste est alors de s’arrêter, regarder en bas, se pencher ou s’agenouiller pour observer les détails que chaque reliquaire apporte sous forme de questions ouvertes, de lumière et de mémoire : à qui appartenaient ces objets ? Quel âge ont-ils et d’où viennent-ils ? En quoi réside leur importance pour les familles et pourquoi ont-ils réussi à se conserver en dépit du passage du temps ? À cette dernière question, Georges Didi-Huberman3 répond que, face à l’oubli et à la destruction, le miracle consiste à penser aux conditions qui ont permis à ces objets de continuer à exister et d’être avec nous malgré l’adversité.
En visitant cette œuvre, présentée pour la première fois à Medellín, en Colombie, entre le 9 novembre 2016 et le 16 avril 2017, dans la salle d’exposition temporaire nord du musée d’Antioquia (fig. 7 et 8), le spectateur expérimente une révélation provoquée par la lumière zénithale qui est projetée sur chaque reliquaire et qui illumine ensuite l’espace d’une lueur émanant du contact avec le matériau transparent. Ce sont des souvenirs, des reliques, des empreintes, des traces du passé qui ont appartenu à quelqu’un, mais qui, par leur nature quotidienne, nous appartiennent à tous. Il s’agit ici de la présence qu’acquièrent dans nos vies les objets, qui font partie de notre propre existence et en qui repose un pouvoir symbolique culturel avec une énergie mnémique encore capable de se décharger dans des situations ou lieux distants en dépit du passage du temps4.

Source : https://www.erikadiettes.com/-relicarios [consulté le 16 juill. 2025]
Nous nous installons alors dans une mémoire visuelle collective où les témoignages et les objets occupent une place spéciale. Une mémoire collective qui est à son tour une mémoire organique construite à partir de l’environnement culturel et liée au passé qui émerge à travers l’interaction, la communication, les médias et les institutions au sein des groupes sociaux et des communautés culturelles5. Une communauté qui élabore un deuil constant et qui écrit un langage commun face au traumatisme de la guerre. Il s’agit d’un tissu social, des histoires de vie partagées, qui se construit sur des liens de communication et d’affection. Dans l’œuvre Relicarios, on peut voir cette communauté affective du souvenir dans la structure construite à partir du montage de l’exposition, où les objets cessent d’être des histoires individuelles et deviennent des souvenirs qui esquissent un récit collectif de la douleur.
En parcourant La casa un espacio de recuerdos, les visiteurs participent à une expérience interactive au cours de laquelle ils doivent retrouver 26 objets dispersés dans un territoire familial où sont conservés les souvenirs de personnes qui recherchent leurs proches disparus. Avec le soutien de l’association Caminos de Esperanza Madres de la Candelaria et grâce à des travaux préalables de chercheurs avec pour ligne de recherche mémoire et société à l’Université d’Antioquia6, nous avons réussi à cristalliser dans cet espace virtuel une construction collective qui explique le pouvoir qu’ont les archives personnelles dans la recherche de la vérité.
Le contexte de cette expérience remonte au début de la pandémie, lorsque nous étions tous confinés sur ordre du Gouvernement pour éviter la contagion liée à la Covid‑19 et que ce groupe de femmes, habituées à sortir pour proclamer la justice, aspiraient à continuer à rechercher leurs proches par le biais d’actions légales pour obtenir des preuves réelles de leur emplacement. Conscients des besoins de ce collectif, nous avons conçu un espace où, à travers des écritures alternatives, nous avons tenté d’approcher virtuellement différents groupes de population, dans le but de transmettre l’appel habituellement lancé par les mères lors de chacune de leurs actions performatives et interventions de résistance pacifique sur la place publique : « los queremos vivos, libres y en paz » (« nous les voulons vivants, libres et en paix »)7.
C’est ainsi qu’avec l’aide d’experts en ingénierie de programmation, nous avons commencé une série d’entretiens téléphoniques et l’envoi d’images par courrier électronique ou WhatsApp, qui ont ensuite été intégrés à un espace virtuel permettant de mettre en évidence des objets qui n’avaient jamais été considérés auparavant comme des documents dotés d’une valeur informative. Notons que chaque image devait être accompagnée d’un témoignage et que ceux-ci n’étaient pas seulement écrits, mais également racontés, soit par la voix des mères, soit par celle d’une interprète qui nous a soutenus dans le travail de caractérisation de ces femmes et d’intégration des audios au site web (fig. 9, 10 et 11) pour les utilisateurs non-voyants.

La maison, entendue comme un lieu où habite la mémoire, nous permet de comprendre la dimension spatiale qu’occupent les objets dans le quotidien des personnes et leur valeur symbolique comme partie intégrante des souvenirs qu’ils doivent conserver. Un album photos, des porte-clés, des lettres, des portefeuilles, des coupures de presse, des jouets font partie, entre autres, de la galerie d’objets conservés par ces femmes et qui constituent aujourd’hui une preuve probante dans la chaîne de contrôle exigée par les autorités pour entamer les processus de recherche. En ce sens, pour souligner la valeur affective des objets, nous avons intégré une couche de lumière qui met en évidence chaque objet lorsque nous passons le curseur dessus (fig. 12 et 13). Par ce geste, nous entendons valoriser cette pièce unique et non reproductible qui représente une petite partie des personnes disparues, et lui donner une aura particulière.

Source : https://biblioteca.udea.edu.co/webgl_720p [consulté le 22 juill. 2025]
S’accrocher à ces objets, les faire vivre à travers des évocations, inviter d’autres personnes à réfléchir à leur valeur dans le cadre de la recherche de vérité, de justice et de réparation pour les victimes du conflit font partie des leçons tirées de cette expérience virtuelle, à laquelle les visiteurs sont invités à participer via un formulaire qui leur permet d’ajouter des images et récits liés à leurs objets pour construire collectivement un réseau de soutien. Ainsi, lorsque les utilisateurs remplissent le formulaire, ils acceptent l’utilisation, la publication, l’exposition et l’affichage des images, témoignages et souvenirs. Ces éléments seront diffusés dans des médias imprimés (bannières, magazines, brochures, tracts, dépliants, infographies, livres, etc.), ainsi que sur les pages Internet des différents musées qui accueillent les expositions. Les visiteurs sont également informés que cette utilisation du matériel sera directement ou indirectement liée aux activités de développement de l’objet social du projet. Nous espérons que les informations partagées à travers cette action aideront d’autres personnes à comprendre la valeur des archives personnelles dans la récupération de la mémoire.
Nous avons actuellement à notre actif 119 objets envoyés de différents coins du monde. Les participants se prêtent volontiers à cet exercice de sélection d’objets auxquels ils attribuent une valeur par leurs récits. Précisons que de nombreuses histoires partagées ne relèvent pas nécessairement de la disparition forcée ou de la mort violente à cause de la guerre. Ce sont des histoires qui ont un lien avec l’affect, l’absence, la distance ou le passage du temps, et qui contribuent à notre objectif de construire des récits liés à une expérience partagée.

Sources : Museo Casa de la Memoria de Medellín, en Colombie, disponible sur :https://www.museocasadelamemoria.gov.co/lacasa ; et Mémorial de la résistance de São Paulo, au Brésil, disponible sur : http://memorialdaresistenciasp.org.br/a-casa-um-lugar-de-memorias [consultés le 22 juill. 2025]
À cet égard, Joël Candau8 explique que les « expériences partagées » naissent d’une série de sociotransmetteurs qui agissent comme des dispositifs émotionnels pour évoquer le souvenir et génèrent une série de liens entre l’expérience individuelle et l’expérience collective. Ces aspects ont également été expliqués à l’époque par Raymond Williams9 sous le terme de « structure de sentiment » et par Maurice Halbwachs10 comme « cadres sociaux de la mémoire », qui nous servent à analyser les formes de reproduction des discours qui opèrent au sein des groupes sociaux à partir d’un ordre symbolique collectif.
Évocations de la vie à la campagne et du retour à la ville, de la distance physique que marque le déplacement, que ses circonstances soient volontaires ou forcées, du lien avec les lieux où se trouvent les racines et les traditions, des souvenirs des grands-mères et des grands-pères, des pères et des mères, des expériences vécues, des objets qui ont fait partie de leur vie et qui sont encore conservés comme des héritages du passé familial. Vêtements, albums, bibelots, documents personnels, parmi tant d’autres memorias qui partagent une sémantique commune. Des objets qui toujours évoquent un souvenir et qui sont conservés comme des trésors en raison de leur signification émotionnelle. « J’ai grandi en sa présence », « objets à valeur émotionnelle », « sentiment de chaleur dans mon cœur », « la garder c’est comme l’avoir toujours avec moi » ne sont que quelques-unes des expressions qui ressortent de l’observation de ces objets porteurs d’un message qui transcende les générations.
Aujourd’hui, les archives personnelles et communautaires ont acquis un statut documentaire sans précédent en Colombie. La valeur des archives qui enregistrent des cas de violations des droits de l’homme s’affirme comme une réponse qui commence à devenir visible sur différentes scènes11. Cela implique donc de devoir conserver tous ces documents, qui contribuent non seulement à la construction d’une mémoire axée sur la recherche de la vérité, mais aussi à une muséologie active. En Colombie, cette dernière gagne en force grâce à l’intérêt qu’ont les communautés elles-mêmes à créer leurs propres lieux et récits, qui réinterprètent un passé colonial qui les a systématiquement exclues. C’est un champ de travail en construction avec des résonances académiques en raison de l’intérêt authentique de communautés qui répondent aux demandes sociales et s’adaptent à de nouveaux formats artistiques pour enregistrer leurs souvenirs en matière de justice sociale et de promotion des droits de l’homme.
Tant Relicarios (2011-2015), avec la performativité propre que lui imprime l’artiste, que le pari académique réalisé dans le cadre d’un projet pédagogique de visibilisation des souvenirs, La casa un espacio de recuerdos (2021), proposent l’idée de collection et de sauvegarde de la mémoire à travers un échange et un agencement narratif qui donne une idée de la conservation des souvenirs et de la manière dont ceux-ci commencent à représenter les corps des absents. Corps qui émergent de l’évocation, de la visite de ces lieux aménagés pour les souvenirs et la rencontre. Espaces qui offrent une transition parmi les silences, les oublis et la nécessité de se souvenir dans un pays qui mise fortement sur la construction d’une paix totale.
En ce sens, la place occupée par les sujets et les communautés créatrices de contenus est centrale à cause de la nécessité latente de construire de nouveaux cadres discursifs qui incluent les mémoires souterraines12, des mémoires qui doivent être éclairées pour reconnaître les victimes, et où se créent de nouvelles législations qui motivent la création de scènes de construction de souvenirs. Une nouvelle conception de l’archivage et de la muséologie qui renverse les règles hégémoniques connues et qui crée des contre-récits mettant à disposition de nouvelles façons de faire et de comprendre le passé. Un tournant épistémique qui soulève d’autres questions et alimente des répertoires discursifs capables de rendre visibles des questions jusqu’alors opaques ou inaudibles dans le contexte national.

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015

Source : https://www.erikadiettes.com/-relicarios [consulté le 16 juill. 2025]


Source : https://biblioteca.udea.edu.co/webgl_720p [consulté le 22 juill. 2025]

Sources : Museo Casa de la Memoria de Medellín, en Colombie, disponible sur :https://www.museocasadelamemoria.gov.co/lacasa ; et Mémorial de la résistance de São Paulo, au Brésil, disponible sur : http://memorialdaresistenciasp.org.br/a-casa-um-lugar-de-memorias [consultés le 22 juill. 2025]

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015