Réflexions d’une œuvre en deuil
Photographies, vêtements, objets, battements opèrent comme des vestiges qui deviennent désormais des reliques : des choses qui ont été en contact avec ceux qui ne sont plus parmi les choses1.
Depuis les dernières décennies du 20e siècle et jusqu’à aujourd’hui, les artistes visuels ont intégré des vêtements, des tissus, des objets et des matérialités textiles à leurs démarches artistiques. Ces pratiques s’inscrivent dans des contextes de violence systématique contre les personnes. Dans la majorité des cas, il s’agit de vêtements ayant appartenu à des victimes de disparitions forcées qui furent exécutées avec la participation des forces de l’État.
Les vêtements que portaient les personnes au moment de leur arrestation, leur disparition ou leur assassinat ont été, dans divers contextes, des éléments fondamentaux pour l’identification des corps. Lorsque les tombes de Putis furent découvertes et fouillées à Ayacucho, au Pérou, les vêtements retrouvés ont été exposés afin que les habitants du lieu puissent collaborer au processus d’identification et d’appropriation des vêtements. Le 13 décembre 1984, une patrouille de l’armée péruvienne a perpétré un massacre atroce dans la communauté de Putis. En mai 2008, l’équipe péruvienne d’anthropologie médico-légale (EPAF), dirigée par José Pablo Baraybar, a été officiellement désignée par le ministère public comme experte pour entreprendre les fouilles du plus grand charnier exhumé au Pérou. Le 3 septembre 2008, l’EPAF a exposé plus de 250 vêtements à Mashuacancha, dans la région de Putis. L’exposition fut présentée pendant cinq jours dans les localités de Huanta, San José de Secce (Santillana) et Putis. Plus de 500 personnes ont vu ces vêtements et ont réussi à identifier plusieurs d’entre eux. Grâce à « la facture », la couture et la confection, il a été possible de reconnaître les personnes à qui ils avaient appartenu. Sur la base des découvertes et des expositions des vêtements trouvés dans le charnier de Putis, le photographe Domingo Giribaldi, qui suivait les travaux de l’EPAF, a conçu l’exposition Si no vuelvo… búsquenme en Putis (Si je ne reviens pas… cherchez-moi à Putis), présentée à Huanta, au Pérou, et dans d’autres pays2.
Le lien entre vêtements et corps n’a pourtant pas toujours été une garantie d’identification. En 2006, l’archéologue Melisa Salerno a travaillé sur la collection de vêtements récupérés dans le cimetière municipal de Lomas de Zamora par l’équipe argentine d’anthropologie médico-légale (EAAF) lors de l’exhumation des corps violentés, détenus, disparus et assassinés pendant la dernière dictature argentine (1976‑1983). Ses réflexions rendent compte de la façon dont les vêtements ont été utilisés par les forces de l’État argentin pour tenter de perpétuer les processus de disparition de personnes :
L’un des premiers objectifs pris en compte lors de l’analyse a été de transformer les pièces de vêtements en un type de preuve complémentaire qui contribuerait à l’identification des personnes disparues. Ainsi, après l’inventaire, le remontage et la description des vêtements associés à chacun des squelettes, il a été décidé de comparer l’information obtenue en laboratoire aux témoignages que les proches des personnes identifiées par l’EAAF ont donnés sur leur apparence au moment de la disparition. Des similitudes n’ont été relevées dans aucun des cas. D’une part, les vêtements associés aux squelettes présentaient des caractéristiques totalement différentes de celles mentionnées par les proches. En outre, plusieurs corps ont été retrouvés nus (huit) ou partiellement vêtus (18). Ces derniers n’avaient que leurs sous-vêtements et, dans certains cas, quelques vêtements de la partie supérieure ou inférieure du corps. La description de ces circonstances nous a permis de réfléchir et de produire de nouvelles questions sur les stratégies développées par les forces armées dans le but de faire « disparaître » les personnes3.
Bien que « les vêtements puissent constituer un outil utile pour la construction d’une mémoire matérielle du génocide »4, en analysant la collection susmentionnée, M. Salerno affirme que, pendant le Processus de réorganisation nationale, nom donné à la dictature civico-militaire qui a eu lieu en Argentine entre mars 1976 et décembre 1983, « les vêtements ont constitué une partie de la scénographie montée par les militaires pour dissimuler leurs crimes »5. Mais au-delà de ces stratégies disparaisseuses6 appliquées également aux vêtements pour empêcher ou entraver l’identification des corps, les vêtements ont généralement été un élément fondamental pour la récupération de l’identité des corps et l’accès à la vie antérieure des personnes violentées, ce qui permet de réfléchir à l’agentivité du vêtement dans des contextes de violence et de disparition de personnes. Il est important de considérer les récits de mémoire qui émanent des vêtements et des objets qui touchent et enveloppent les corps. Comme l’a formulé Pía Montalvo dans son analyse exhaustive de la relation corps-vêtement dans le contexte de la violence d’État au Chili, les vêtements sont considérés « d’une manière équivalente à la peau »7, et survivent souvent à la destruction ou à la défiguration des tissus mous du corps, permettant parfois des processus d’identification :
On pourrait dresser une longue liste de références pour démontrer cette relation corps-vêtement. Je pense au rôle joué par les vêtements dans l’identification des corps exhumés des tombes de Putis, Ayacucho (1984‑2008) ; à l’identification des restes de Salvador Allende à partir de ses vêtements, lors de la première exhumation réalisée en 1990 ; aux photographies de vêtements exhumés publiées par l’Unité nationale des procureurs pour la justice et la paix en Colombie, à travers le numéro 3 de Rastros (2011), afin que les proches puissent collaborer à l’identification éventuelle de ces vêtements8.
Dans ces contextes, le vêtement est une matérialité qui condense des archives personnelles, sociales, historiques et politiques. La violence produite sur les corps génère des altérations des vêtements individuels qui habillent ces corps et sont, sans aucun doute, des capteurs de l’horreur générée par les violences politiques. Autrement dit, en plus de contribuer à la restitution des identités des personnes soumises à ces processus, ils peuvent rendre compte des caractéristiques, intensités et finalités des techniques militaires ou paramilitaires visant à réduire la vie humaine à un état de dépossession et d’inhumanité. C’est en ce sens que peuvent importer les réflexions de Thomas Keenan et Eyal Weizman9 sur l’esthétique médico-légale qui émerge de la matérialité capable de percevoir les forces qui affectent les personnes, les territoires et les choses, en enregistrant certaines informations. Cette dimension esthétique ne se défend pas du point de vue du sensorium humain, mais de la capacité de perception des objets matériels qui enregistrent les effets générés sur eux et deviennent des capteurs politiques.
Les pratiques artistiques nées des incidences des matérialités liées aux négociations des flux et corps violentés font partie d’un vaste registre de souvenirs. Un domaine important de l’art latino-américain contemporain vient des contaminations avec les formes de survivance de la vie et de la mort, produisant des archives testimoniales et des récits qui agissent à contre-courant des histoires officielles qui tentent de faire taire une partie de notre histoire actuelle, passée et récente.
L’art lié aux processus de mémoire se construit à partir non seulement du figuratif et de l’iconographique, mais aussi du support matériel et du dispositif qui composent l’œuvre. La matérialité elle-même révèle un registre fantomatique et allégorique. La très lumineuse pensée de Walter Benjamin a permis d’accéder à ces dimensions allégoriques du travail du vestigial, du fragmentaire, de ce qui fut lié à la mort et à la décomposition. Le régime métonymique qui a déstabilisé la représentation métaphorique dans l’art est contaminé par des irruptions de réalités et de traumatismes, qui ont transformé les pratiques elles-mêmes.
En dialogue critique avec l’histoire de l’art, il ne s’agit plus de générer des accumulations d’objets à la manière du povera ou des nouveaux réalistes français, mais des cadres marqués par la condensation de souvenirs troublants. Les vestiges matériels sont devenus des supports pour l’art, mais la ruine n’est plus celle d’une industrie ni d’une pratique consumériste ; il s’agit de vestiges de vies, de fissures qui mettent en évidence ce que la pensée adornienne pourrait appeler des « blessures sociales », ou ce que, selon la pensée freudienne, nous pourrions nommer un symptôme.
Dans le contexte de l’activité artistique d’accumulations et récupérations de déchets industriels s’inscrivent aussi les réflexions et créations de Tadeusz Kantor autour de la « réalité dégradée », à partir des élaborations philosophiques et littéraires de Bruno Schulz. La visibilité des souvenirs traumatiques qui survivent dans les objets et matérialités fut un point de départ crucial du travail de Christian Boltanski. La mémoire qui survient dans les matériaux s’établit également dans la production de Joseph Beuys. Là où ce qu’on appelle les objets prend la forme d’une scène mémorable – l’empreinte d’un geste, d’un corps, d’une ou plusieurs vies humaines –, l’acte de regarder implique d’assumer que nous nous trouvons devant les vestiges matériels d’une ou plusieurs présences. Nous presse alors la nécessité de penser ce qu’implique le fait de regarder ou d’être devant « des choses qui ont été en contact avec ceux qui ne sont plus parmi les choses »10. Cette expérience qui habite les matérialités et les choses leur confère une dimension métonymique et allégorique qui accueille l’usure des présences et ce qui reste d’un processus vital. En ce sens, il importe de s’interroger sur l’agentivité des objets, leurs possibilités d’action et de parole pour établir des scènes de la mémoire. Comment la puissance mémorable de la matière se génère-t-elle au-delà des limites de l’objet ? J’insiste sur la contamination vitale, la présence de vie qui imprègne les matérialités, les récits qui se déroulent, la densité fantomatique de leurs textures.
Je suis depuis longtemps hantée par une question qui toujours revient obstinément : comment, dans le domaine de l’art, les figurations de la dévastation et les images de l’horreur reconstruisent-elles le travail du regard et insistent-elles sur le cadre socioculturel dont elles proviennent ? Comment ces dévastations apparaissent-elles à travers les vêtements et objets qui touchent et entourent les corps ? Comment les récits de vies qui habitent aussi les vêtements et objets se tissent-ils comme des condensations métonymiques des corps ?
Dans les registres de l’art, les vêtements des personnes disparues, ainsi que ceux des personnes qui ont été assassinées, ne proviennent pas de collections médico-légales, mais de ce que les membres de la famille ont archivé ou protégé. Ce sont des vêtements que les familles thésaurisent et qui subsistent, chargés d’une profonde sacralité. Qu’est-ce qui rend ces vêtements sacrés ? Certainement, leur condition unique, l’aura qui les soutient en tant que témoignages matériels de vies spécifiques et d’affects intimes.
Erika Diettes est une photographe et artiste visuelle dont l’œuvre aborde les violences subies depuis des décennies par bon nombre de personnes en Colombie. Ses démarches artistiques se développent sur la base d’enquêtes en des lieux particuliers, en dialogue avec les familles de victimes qui apportent, à titre de prêt ou de donation définitive, des vêtements qu’elles ont gardés comme des trésors pendant des années. De ces expériences sont nées ses œuvres : Río abajo (2007-2008), une série photographique imprimée sur verre à partir de vêtements, tissus et objets de victimes des violences en Colombie ; Sudarios (2011), un ensemble de portraits imprimés sur soie qui consignent les visages de femmes qu’on a torturées en les faisant assister à des actes de violence contre leurs proches ; et Relicarios (2016), un ensemble de 165 cubes dans lesquels ont été conservés des vêtements qui ont appartenu à des victimes. Exposés au musée d’Antioquia à Medellín en novembre 2016, les 165 reliquaires, d’une dimension de 30 x 30 cm et 12 cm de haut, furent disposés sur le plancher, comme s’il s’agissait de tombes. Ils sont constitués de tripolymère de caoutchouc, une substance visqueuse et transparente dans laquelle sont immergés de nombreux objets qui condensent la mémoire de personnes assassinées ou disparues au fil du conflit armé et de la violence en Colombie. Dans leur grande majorité, il s’agit de vêtements qui ont appartenu à de très jeunes personnes11.
Comme l’ont affirmé d’autres chercheurs, les œuvres de cette artiste naissent de son implication dans des territoires spécifiques, d’un « véritable voyage à travers la géographie de la violence rurale et urbaine en Colombie »12. Chacun des objets qui lui sont confiés est soigneusement enregistré depuis sa remise, ce qui implique des stratégies visuelles et de notation dans des carnets de terrain. E. Diettes est également anthropologue, d’où sa connaissance et son utilisation des outils propres au travail dit de terrain pour disposer des centaines de témoignages et documents qui, en plus d’être arrangés artistiquement, génèrent des archives exceptionnelles ou, plus précisément, des répertoires de souvenirs. Il y a une vaste cartographie de la douleur dans les objets offerts par des personnes des territoires les plus divers du pays, les départements de Chocó, La Guajira, Córdoba, Cundinamarca, Caquetá ou Antioquia ; des lieux sillonnés par un conflit armé qui, jour après jour, a émis des signes irréfutables d’irréversibilité : morts violentes, disparitions, enlèvements, enrôlements, déplacements, pertes absolues. Les vêtements furent conservés par des familles qui n’ont jamais pu enterrer les corps ni leur dire adieu. Pour ceux qui vivent la douleur de deuils non accomplis, les vêtements de leurs proches acquièrent une valeur de relique : vénérés, consacrés, ils remplacent les absents.
Concernant l’absence comme problématique qui traverse l’art qui aborde la violence et la perte, je reprends les réflexions de Sergio Rojas lorsqu’il signale que les artistes, plus que de travailler avec l’absence comme motif, travaillent avec les traces de l’absence, qui sont avant tout des traces de vies particulières : « Il ne s’agit pas de ce qui aurait sombré dans le passé comme dans le néant, mais des âmes qui n’ont pas été totalement broyées avec la mort, comme si l’absence était une autre manière d’être dans le présent »13.
En dialogue avec ces idées, je pense aux témoignages des familles recueillis par E. Diettes au moment de la réception des vêtements ou quand elle leur a montré les pièces créées à partir des objets donnés. Des expressions telles que « cela nous fait passer de l’impunité totale à la visibilité, à la lumière » renvoient à la reconnaissance de l’œuvre non seulement comme acte de présence des vies violentées, mais aussi comme possibilité pour l’art de générer des actes métaphoriques de justice anamnétique ou justice de mémoire, ce qui implique de prendre en compte la portée de l’art dans le travail de la mémoire. Selon Reyes Mate, « la mémoire n’est pas un ornement mais un acte de justice »14.
L’œuvre de E. Diettes est une archive poétique de souvenirs et de spectralités qui conjure l’oubli et implique une authentique relation avec les proches des victimes, un travail minutieux de réception et d’archivage de chacun des objets confiés, un délicat processus de reconnaissance qui permet le positionnement affectif des vêtements restant sous leur garde jusqu’au moment du traitement artistique.
En Amérique latine, l’art s’est engagé dans des stratégies qui donnent forme à l’immense douleur générée par les violences que nous vivons. Une bonne partie de l’œuvre de E. Diettes peut être perçue comme le tissage d’un vaste et intime suaire dans lequel elle souhaiterait envelopper, consacrer, dire adieu et donner une sépulture aux corps sans repos15. Relicarios, en particulier, est un projet motivé par le désir de créer un lieu où peuvent reposer et être rendus visibles les vêtements qui témoignent des vies de milliers de personnes victimes des violences paramilitaires, des trafiquants de drogue et des forces de l’État impliquées en tant qu’agresseurs ou complices. C’est une œuvre où agit le modelage sculptural, mais surtout une sensible vocation d’ensevelisseuse.
Relicarios est bien plus qu’un projet artistique. C’est une œuvre en deuil soutenue par une action aimante et patiente qui, à travers les espaces et les stratégies de l’art, est devenue un rituel qui rend digne la douleur de nombreuses familles pleurant l’absence forcée de leurs proches. Il renvoie à l’art comme lieu d’exhumations et d’enterrements, mais aussi à l’art comme lieu de rencontres et de rites funèbres, comme mémorial de vie et de perte, d’amour et de douleur. C’est une sorte d’archive sensible des pertes, souvent non ensevelies, où trouvent place de nombreux témoignages matériels qui furent confiés à l’artiste. Chacun des objets a été reçu sans distinction de caractère esthétique. Tous ces objets – vêtements, chaussures, objets à usage personnel et quotidien, professionnel ou religieux, photographies, documents, remis par des proches ou par des témoins directs de la violence – ont été reçus comme des reliques qui rendent compte de la dimension sacrée et unique de chaque vie, tout en témoignant de l’immense tragédie collective qui, depuis plusieurs décennies, a endeuillé et continue d’endeuiller la Colombie.
Mais qu’est-ce qu’une œuvre en deuil à travers les espaces de l’art ? Quelle étrangeté convoque-t-elle et conjure-t-elle ? Quels mouvements sont suscités, cachés ou rendus visibles ? Qu’est-ce qu’une œuvre en deuil dont le sens le plus profond perfore la visibilité ? Que se passe-t-il lorsqu’on utilise dans un sens métaphorique des vêtements liés à des corps qui n’ont pas pu être identifiés parce qu’ils n’ont jamais été retrouvés ? Si l’art semble dire « regardez les vêtements », il y a une question qui part de ces zones et ne cessera jamais de nous perturber : où sont les corps ? L’art ne prétend à aucune mimèsis de substitution. Ainsi les reliquaires assument-ils leur statut de restes, leur régime allégorique et métonymique, leur pouvoir persistant, leur indiscutable aura. Et cela est possible grâce à la condition unique de la vie en eux consacrée. De plus, devant eux et parmi eux, on observe l’émergence d’une communitas archaïque qui nous relie aux vivants, aux morts, ainsi qu’aux affects qui, malgré l’absence, continuent de sous-tendre notre existence.
Dire œuvre en deuil, c’est aussi dire œuvre de douleur, œuvre de lamentation, insister sur le fait qu’il s’agit d’un processus ouvert, déplorant la perte, sans que cela revienne à dire œuvre de deuil, ou encore moins travail de deuil. Il n’y a pas de travail de deuil possible devant la perte due à une disparition forcée, parce qu’il n’y a aucune certitude que la personne soit vivante ou morte. Faire son deuil requiert ce que Sigmund Freud appelait un « examen de réalité »16, qui prouve que l’objet aimé n’existe plus. Et c’est là que le bât blesse, l’absence de corps et de rite d’adieu due à la disparition forcée est un obstacle irrémédiable à l’élaboration du deuil17.
Il ne peut y avoir de deuil « dans la confusion ou le doute », insiste Eduardo Grüner18. Comme le revendiquent les familles mexicaines à la recherche de leurs filles et fils : « Personne ne peut me dire d’accepter le deuil. Le deuil, c’est quand la personne est morte. Nous n’allons pas accepter une perte de ce type, nous n’allons pas accepter de deuil » (entretien oral avec Silvia Ortiz, 5 novembre 2019). Dans des contextes comme celui que nous vivons, où la disparition forcée est une pratique persistante et où, bien souvent, on ne retrouve pas les corps, il n’est pas possible de penser en termes de mort et de deuil. Il y a « perte sèche », comme le précise Jean Allouch. Malgré les travaux critiques sur la notion freudienne de « deuil » de chercheurs tels que J. Allouch, Judith Butler, Jacques Derrida et Alexander Etkind, nous sommes toujours redevables de cette nécessité de maintenir une pensée située réfléchissant en termes de douleur et de perte plutôt que de mort et de deuil19.
Modeler ou sculpter les formes du pathos de nombreux corps, de nombreuses histoires de vie fut un processus de plusieurs années et de collaborations solidaires. On ne peut s’empêcher de penser à la mise en vision et en espace de la douleur et de l’amour que représentent les reliquaires, qui sont aussi des traces non héroïques d’une guerre où la volonté d’oublier ne suffira pas. Ce cadre de figurations n’est pas strictement celui d’une mimèsis funéraire. Il implique un détournement des imaginaires vers cette zone spectrale où peuvent habiter les formes les plus improbables, soutenues par un long souffle aimant qui survit à travers les temps.
« De combien de mémoire et de combien d’oubli une société a-t-elle besoin pour surmonter la guerre ? », se demandait Gonzalo Sánchez20 il y a plus de dix ans. Lorsque, « dans l’intérêt de la reconstruction de l’unité sociale et politique de la nation »21, l’on accepte de mettre fin aux guerres, il existe sans aucun doute une tension entre le pari en faveur d’une vie digne, qui pourrait garantir des temps de paix, et les silences douloureux, comme les « oublis nécessaires »22, qu’impliquent les pactes de « pardon et réconciliation » qui semblent mettre un terme au temps de guerre.
À propos de la vie dans un contexte de guerre, S. Freud a réfléchi au changement forcé d’attitude spirituelle devant la mort violente23. La guerre accroît à l’excès les pertes qu’impliquent naturellement les processus de vie. Il nous est impossible de donner une réponse logique à la question de savoir dans quelle mesure la dimension de la mort a changé pour les Colombiens et une bonne partie de l’humanité à la suite des horreurs vécues du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui. La réalité de notre condition actuelle au regard de la vie et de la mort déborde les imaginaires. C’est de ces débordements et de ces pertes excessives que parlent les Relicarios de E. Diettes. D’une mémoire inconfortable. Témoignages irréfutables de l’excès irrépressible qui extermine la vie. Mais tout autant que de la dépossession, ceux-ci sont aussi des traces de tout ce qui survit au temps limité d’une vie. Ils abordent, de façons diverses et complexes, les relations entre les matérialités, les vêtements, les objets et les corps. Si d’un côté sont présents les vêtements et tissus qui recouvraient les corps au moment où ils ont été brusquement privés de vie, ces vêtements sont imprégnés des flux qui ont débordé des corps et portent les marques des perforations qui ont anéanti la vie. Incontestablement, ils sont témoignages visuels de la mort violente.
Les vêtements et objets, directement fournis par les survivants d’enlèvements, de violences sexuelles et de déplacements, sont chargés d’histoires liées à des souvenirs atroces. Ce sont des témoignages de la douleur subie dans le corps même des survivants. Mais parmi les Relicarios figurent également des objets liés à des affects et moments uniques, à des expériences quotidiennes et familiales. D’inévitables témoignages de vies qui procurent d’intenses souvenirs des absents, des témoins-objets habités par les affects et actes de nombreuses vies. Ces vêtements et objets, qui ne sont pas nécessairement liés à l’instant de la mort ou à la souffrance, ont le don de stimuler les imaginaires, de susciter des apparitions du désir et de nous faire songer à la façon dont certains tissus ont été portés par des corps, et dont certains objets et photographies déclenchent un retour au temps vécu et partagé. Ce sont des matérialités imprégnées de l’aura des corps qui sont quelquefois passées par plus d’une génération de familles. Des matérialités auratiques qui gardent des histoires de vies, de corps particuliers, qui ont un poids, qui rappellent des formes et qui ont une taille, une texture, où le temps a également fait son œuvre.
Le corps n’est pas seulement une surface. Il est aussi son extension à travers ce qui l’enveloppe ou l’habille. Dans la culture latino-américaine, divers guérisseurs ou chamans travaillent dans l’idée que l’âme se colle aux vêtements et qu’il est donc possible de blesser ou de guérir une personne à travers eux, voire de réaliser un enterrement symbolique lorsque le corps n’a pas été retrouvé. Dans la croyance et les pratiques de la culture populaire à laquelle nous appartenons, les vêtements gardent l’esprit de la personne, les vestiges d’une identité.
Relicarios est un ensemble testimonial où habitent de très nombreux affects. Thésaurisés par les familles en qualité de reliques, ils ont été traités dans les mains de l’artiste en qualité de vêtements sacrés et uniques, comme s’il s’agissait d’habiller et envelopper les corps pour leur dire adieu. Les vêtements ont été littéralement embaumés, initialement protégés par une première couche qui leur permet de se conserver et de ne pas être déchirés par les températures élevées auxquelles le tripolymère de caoutchouc24 est manipulé. C’est un exercice de patience et d’amour qui a permis de tisser des suaires sculpturaux pour ensevelir, consacrer et dire adieu à des corps qui, dans de nombreux cas, n’ont pas reçu d’adieux, de rituels ou de sépultures.
Une tombe est un volume qui témoigne d’une perte et a une profonde dimension représentative quant à la visibilité publique de ce que fut une vie. Bien que les Relicarios puissent évoquer des tombes, ils ne peuvent y être réduits. Ce sont des objets de deuils soutenus, mais ce sont aussi des demeures allégoriques25 qui abritent des survivances de vies. Ils configurent un cadre funèbre qui, pour les familles, représente aussi un espace à partir duquel se souvenir de leurs proches sans que les souvenirs ne soient homogénéisés ou monumentalisés, parce que chaque reliquaire exprime une singularité, une vie.
Relicarios est aussi une allégorie du non enseveli. Le silence bruyant que ces cubes pondèrent inquiète les imaginaires et les accords que font les hommes qui entreprennent les guerres. Rien qui puisse entrer dans un discours, dans un pacte. Ces cubes insistent à plus d’un titre sur le labeur de la perte. La douleur qu’ils suintent pourrait conjurer les oublis, même ceux qui s’énoncent comme « oublis nécessaires ». Et les allégories funèbres de tant de peine non ensevelie échappent aux cadres formels de l’art, au strict régime de l’esthétique, pour s’installer dans la blessure de la vie.
Les pratiques artistiques autour de la perte et des traces matérielles de ces pertes aux causes violentes, notamment les violences d’État, offrent une plateforme de visibilité à plusieurs égards : comme allégories des corps, comme survivances résiduelles, comme formes de lamentation, comme témoignages matiéristes de la perte violente et comme figurations symptomatiques du destin des corps.
Georges Didi-Huberman26 a longuement étudié la possibilité de penser l’image comme une connaissance, tout en insistant sur la tension entre voir et savoir. Pour ce philosophe, la figure ou entité sémiotique qui condense cette ambiguïté est le symptôme. Revenant à S. Freud, mais situant sa réflexion dans le champ de la création artistique, il pose le symptôme entre le flash et la simulation. Comme il le précise, parler de symptôme dans le champ des figurations et des pratiques artistiques, ce n’est pas rechercher des maladies, mais être capable de regarder à travers leur intensité visuelle et leur flash, attentifs aux tensions entre la visibilité et le dire des images, entre ce qui est montré et ce qu’elles parviennent ou non à dire. Peut-être la figure du symptôme peut-elle nous aider à penser le devenir des corps et des matérialités dont se sont emparées les scènes artistiques.
Parmi les 165 reliquaires se trouve un cube sombre et solitaire. Un cube où la lumière est cachée ; c’est celui qui est le plus habité par les ombres, un inquiétant symptôme. Comme pour conjurer le « vide », E. Diettes y a configuré une présence troublante. Les restes et résidus de tous les objets embaumés dans le tripolymère de caoutchouc s’y sont fondus. En sa viscosité trouble s’installe une communitas de restes. Dans une inversion qui bouleverse l’imaginaire et le réel, ce cube solitaire n’est habité par aucune figuration qui convoque des souvenirs ou affects particuliers. Il semblerait que personne ne le visite, que personne ne l’embrasse comme seraient embrassés par les familles les cubes habités par des objets et vêtements. Pourtant, ce cube noir arrête notre course, convoque notre regard et nous incite à penser la sinistre dématérialisation qui traverse les corps.
Malgré le temps qui passe, je continue à penser Relicarios comme une œuvre en deuil, une lamentation. Comme si elle condensait toute la douleur que supportent ceux qui, au fil des ans, entretiennent la mémoire des êtres aimés, perdus lors d’une disparition forcée. S’il est vrai que les absents vivent en nous, les souvenirs sont des demeures allégoriques où survivent les vies qui nous soutiennent encore, les réminiscences qui passent par le cœur (re-cordis), les affects et la douleur avec laquelle nous continuons à marcher en temps de guerre, comme dans les tant désirés et trop fragiles temps de paix.

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015