Lorsque ma mère est morte, nous fûmes témoins de l’évaporation des choses qui l’avaient entourée jusqu’au dernier moment de sa vie. En revenant du cimetière, nous, ses enfants, sommes entrés dans la maison maternelle pour découvrir non seulement son absence définitive et inévitable, mais aussi comment son univers matériel, c’est-à-dire les objets qui l’avaient soutenue dans le monde jusqu’à quelques heures auparavant, avait déjà perdu de sa force.
Il y avait là sa canne, ses casseroles de cuisine, son tablier de tous les jours, ses lunettes avec lesquelles elle lisait régulièrement le journal, sa radio sur une étagère de la cuisine. Tout à sa juste place, mais sans elle, disparue du monde matériel. Ces objets étaient comme des planètes livrées à elles-mêmes, volant autour d’une galaxie sans gravité et sans noyau pour les attirer en son centre.
Quand quelqu’un meurt, qu’il disparaît de ce monde, ce qui reste perd de son essence et de son épaisseur aux yeux de ceux qui ont survécu à cette mort. Je ne peux pas prouver scientifiquement ce que je dis, c’est une sensation qui ne mérite aucune explication. Je peux seulement dire que les morts emportent avec eux, non seulement le visible, leur propre corps, mais aussi l’invisible, qui n’est autre que la force et l’énergie, appelons-le par ce nom, qui donnent un sens aux choses qu’ils ont habitées, utilisées ou touchées et qu’ils « soutenaient » quand ils étaient présents au monde1.
Il y a plusieurs années, j’ai décidé, en dépit de ma foi juive, de célébrer le jour des Morts. C’est ainsi qu’un 1er novembre, j’ai disposé les images de mes proches sur un autel improvisé dans la pièce centrale de la maison. À côté des morts de mon propre sang, j’ai placé les images d’autres morts bien-aimés et, à côté de ces images, de petites assiettes chargées de minuscules monticules d’épices convoitées : cannelle, coriandre, baharat, fenouil, poivre. J’ai également préparé des biscuits au gingembre selon une vieille recette transmise par ma mère. D’après la tradition, les morts viennent savourer la nuit les délices que nous leur avons dédiés près des bougies allumées. Quelqu’un m’a dit : « Une fois l’hommage terminé, ne goûte pas ces plats, non seulement parce qu’il ne faut pas le faire, mais aussi parce qu’ils ont perdu leur goût ». Je me souviens que, le lendemain matin, les biscuits et épices étaient là, près de la cire fondue des bougies et du portrait des personnes aimées, tout comme je l’avais laissé la nuit précédente. Et lorsque j’ai voulu sentir ce qui avait été déposé dans les pots, tout était inodore, comme si les morts étaient venus déguster là la nuit et avaient emporté avec eux l’essence de ces choses.
Tout était sur l’autel, à l’image des objets de la maison de ma mère lorsque nous sommes revenus après sa mort. Tout était là, comme elle l’avait laissé, mais ces objets n’étaient plus que le spectre, une ombre vague de ce qu’ils avaient été un jour. Dépourvus de force, ils lévitaient, neutres pour aucun, dans le cosmos de la maison désormais vide, mais cette nuit-là, cette seule nuit du calendrier, je peux vous assurer que les morts avaient été là, convoqués par mon appel rituel2.
Où vont les morts lorsqu’ils s’en vont ou sont enlevés de ce monde ? Existe-t-il là-bas, dans l’invisible, un lieu où ils résident ? Nous l’ignorons. La culture a peuplé cette maison de l’absence éternelle d’images des plus extrêmes allant des paysages apprivoisés aux territoires infernaux gouvernés par les flammes. Personne n’en est revenu pour nous dire ce qu’il en est, s’il existe vraiment, de ce lieu où va la vie qui s’évapore de ce monde. Et que reste-t-il d’eux ? Parfois rien, car bien souvent personne ne se souvient du passage de ceux qui hier étaient vivants, malgré leurs efforts et ceux de qui leur a survécu pour faire perdurer leur mémoire au présent. D’autres fois, quelques vestiges de leur passage par la vie restent prisonniers d’une histoire racontée après le repas à la table familiale, ou d’une photographie qui, sortie de quelque tiroir, nous permet de les évoquer quand ils avaient les deux pieds sur terre.
Pendant de nombreuses années, Erika Diettes s’est consacrée à la construction d’une œuvre au cœur de la violence qui a ravagé et continue de ravager la Colombie. Une violence qui, depuis les années 1940, monte en flèche tout en rayonnant et se métastasant sur le vaste territoire national. Tantôt ostensible, tantôt invisible, la violence a vécu parmi les Colombiens plus longtemps qu’on ne peut l’imaginer, mais aussi qu’on ne peut le supporter. Cette violence a connu des moments de calme, mais également d’exaltation, comme lorsque des communautés entières ont été assassinées et réduites en pures cendres. Ou quand des corps furent écorchés et jetés dans le Magdalena pour être dévorés par les oiseaux sauvages et que les poissons grossissaient jusqu’à se transformer en ogres d’eau douce. Dans son œuvre Río abajo (2008), E. Diettes a évoqué l’enfer de cette pratique criminelle consistant à se débarrasser des corps en les jetant comme des déchets dans l’affluent du fleuve. Elle le fit également en peuplant l’intérieur des temples et des églises de Madeleines, des dizaines de visages de femmes sillonnés par la douleur ou l’angoisse que produit l’arrachement de l’être aimé. Les morts occupent le centre de son œuvre, mais également ce que la mort violente fait ou provoque chez les proches endeuillés, chez ceux qui survivent à cet impact qui brise pour toujours en deux la vie quotidienne d’une personne, d’une famille, d’une communauté.
Si toute mort disloque l’existence, elle est encore plus perturbante lorsqu’elle survient violemment, lorsqu’elle arrive de façon inattendue, violant le dessein biologique. La mort violente est ou devrait être un scandale pour l’espèce, mais elle ne l’est pas. La mort par violence et à grande échelle s’est naturalisée et imprègne nos espaces quotidiens. Elle a cessé d’être quelque chose d’extraordinaire pour vivre à nos côtés, et la presse quotidienne en témoigne fidèlement.
Depuis des années, E. Diettes entretient un dialogue soutenu avec les morts. Son œuvre, sous toutes ses formes, en témoigne, comme sa volonté d’écouter quelque chose de ceux qui ont été réduits à jamais au silence. Bien sûr, son travail peut être lu de diverses manières, et il l’a de fait été, mais j’ose imaginer que c’est de cela qu’il s’agit, d’une conversation qu’elle s’est proposé de soutenir avec les absents et où, dans bien des cas, les objets agissent comme une voie royale ou un chemin merveilleux qui favorise la rencontre3.
Relicarios est l’une des formes que prend ce dialogue. Des dizaines de cubes transparents pétris par les propres mains de l’artiste conservent une moisson moitié funéraire et moitié lumineuse, parce qu’il s’agit d’objets, de possessions livrées à l’artiste au cœur de patientes conversations avec les proches endeuillés, qui ont déposé en toute confiance entre ses mains ce dernier vestige matériel qui leur est resté de l’être aimé.
Relicarios n’est une œuvre muette qu’en apparence, car en vérité, avant qu’elle n’existe, ou dans sa genèse même est la parole, le dialogue avec les proches ; et ensuite, une fois chaque objet entré dans son cube, elle inaugure l’autre dialogue, certes inaudible, mais réellement existant, enregistré par qui regarde l’œuvre, prêt à ressentir ce que lui dit ce reste de ceux qui hier étaient vivants.
Que disent les restes des défunts, des absents, à qui les regarde ? Nous l’ignorons. Chacun construit sa propre conversation. Certains connaissent sûrement la biographie de la personne assassinée et peuvent ainsi reconstituer littéralement chacun de ses pas dans le monde ; d’autres, peut-être la majorité, seront obligés de faire appel à l’imagination pour savoir comment il ou elle habitait son existence. Imaginer, oui, car il faut être prêt à écouter le silence, à se laisser prendre par sa cadence et ainsi à entendre le message qui nous vient d’un au-delà infini. C’est la tâche que Relicarios exige de nous, non pas une observation passagère comme nous avons l’habitude d’en faire lors de nos visites des salles de musées, mais une observation attentive, patiente, presque cérémonielle, qui nous demande une disposition de temps, mais aussi du corps, qui doit se pencher vers l’objet encapsulé dans la résine comme si cela qui était là chuchotait un message à nous seuls destiné4.
Un appel à quoi ? À tant de choses, mais essentiellement à reconnaître que ce quelqu’un un jour a habité le monde, que son existence a été anéantie, d’abord par la violence, puis par l’impunité, et enfin, dans bien des cas, par l’oubli. Mais que nous disent ces objets, que cherchent-ils à nous dire ? Henri Michaux, dans Connaissance par les gouffres (1961), dit quelque chose qui pourrait bien s’appliquer à ce travail, et à presque tout le travail de E. Diettes, en affirmant que le dialogue avec les morts ne doit jamais être interrompu avant qu’ils ne livrent ce qui est enterré avec eux de l’avenir. L’effort que Relicarios exige de nous est d’essayer de maintenir cette écoute.
Les absents que nous amène E. Diettes ont quelque chose à nous dire, et ce qu’ils ont à nous dire ne se réduit pas à une invitation à évoquer à nouveau les conditions qui ont rendu leur absence possible, mais nous avertit qu’elle n’aurait jamais dû se produire, et exige de nous, en tant que membres de l’espèce humaine, en tant que semblables, d’agir en conséquence pour éviter la possibilité que cette douleur se répète. C’est un dialogue qui transcende le rituel nostalgique de l’absence pour faire appel au contraire à une conscience civique qui n’est autre que cette injonction à assumer notre responsabilité face à l’insistante réapparition du crime parmi nous.
Les morts emportent-ils tout avec eux ? Oui, quand nous les oublions. Non, lorsque nous lions notre mémoire, solidairement, à leur absence. Quand nous comprenons que penser à eux, les porter en pensée, c’est peut-être une façon, une parmi tant d’autres, de tenter de conjurer la force de cette interruption qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Ainsi les critiques associent-ils encore et encore le travail de E. Diettes au cérémonial. Dans les sociétés où la violence empêche de mener à bien le travail de deuil, où l’on ignore si souvent le sort des corps, l’art possède le pouvoir de créer les conditions pour que ce qui aurait dû arriver arrive, certes d’une autre manière que celle enseignée par le processus de civilisation. Mais grâce au travail des artistes, ce qui était interdit, ce qui était tu, ce qui ne pouvait être émerge et nous frappe en pleine figure. Chaque cube, avec son objet, est une représentation de la sépulture refusée. Ou, en tout cas, un dispositif de non-consentement au vide absolu voulu par les assassins.
Si les tombes et les corps sont introuvables, il faut s’efforcer de leur donner, de leur construire une place. Relicarios remplit cette mission, ajoutant à ce geste solidaire l’invitation hospitalière à reprendre la conversation interrompue par la violence.
Certains n’arriveront pas à entendre le message des morts, d’autres ne pourront reconstituer ou poursuivre ce dialogue interrompu, mais si une seule personne, en voyant les reliquaires, parvient à percevoir ce murmure presque inaudible, l’œuvre aura accompli sa tâche de rendre une fois encore présent ce que les assassins ont cru nous arracher pour toujours.
Les objets, tout objet, peuvent être une simple chose, un matériau totalement indifférencié. Les objets, tout objet, peuvent aussi être autre chose. Le regard, le geste artistique, mais également les rituels, ont la capacité de leur imprimer un sens et une signification, de les sauver de l’indifférencié en les restaurant ou en leur donnant une nouvelle aura.
Quand nous nous prosternons devant les reliquaires, le monde disparu et la vie enlevée réapparaissent et il peut arriver alors, comme la nuit du jour des Morts devant la table chargée d’épices, que les morts cessent un instant d’être si seuls, là, dans leur apparent néant invisible. Et il se peut aussi qu’ici, de ce côté du monde, nous nous surprenions à essayer de saisir leurs absences dans notre pensée, et à chercher à conjurer, ne serait-ce que par l’imagination, l’inquiétante obscurité que répand la mort, toute mort, lorsqu’elle domine sur nous.
Relicarios unit, tel un pont merveilleux, le monde de l’au-delà à celui-ci, celui que nous continuons d’habiter chaque jour. Un pont qui ne peut être traversé que par qui est prêt à écouter l’appel qui, de l’autre côté du monde, demande à être entendu par nous, pour que nous l’abritions au centre névralgique de notre âme.

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015