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Couverture de L'objet comme relique (Edul, 2026) Show/hide cover

Introduction

Erika Diettes, un engagement pour l’art et la société

Source : https://www.erikadiettes.com/-relicarios

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015

Erika Diettes est une artiste engagée1. Engagée non pas politiquement – même si certains critiques donnent une lecture de son œuvre sous cet angle –, mais avec la société et avec son temps. Dans un pays qui connaît une guerre fratricide depuis des décennies, là où la violence est devenue systémique, là où la temporalité reste cyclique, un temps sans fin, l’artiste dénonce. Rien de plus beau qu’une image qui nous parle, qui nous crie. Cette mission, qui est la sienne, est le moteur de sa production artistique, ce qui la motive dans ses actions, dans les rituels qu’elle propose ou encore dans les objets qu’elle produit et expose.

E. Diettes est une femme, la fille du brigadier général Guillermo Léon Diettes Pérez (1944‑2020) et la nièce de José Gutiérrez, directeur de l’Instituto Nacional Penitenciario y Carcelario (Inpec), assassiné le 16 décembre 1996. Cette femme et artiste raconte une enfance déteinte par la violence, celle que sa famille a pu subir, toujours sous tension, toujours en attente d’une possible annonce d’un événement fatidique, comme celui du lundi 16 décembre 1996. Elle avait 18 ans, elle venait de célébrer son anniversaire, à peine un mois avant. Et puis, sous le flux constant médiatique, le silence.

L’évolution de son travail artistique est le reflet de la souffrance et du deuil de son pays. Il nous suffit de voir l’évolution des titres de ses séries : Silencios (2005), Río Abajo (2008), Sudarios (2011), Relicarios (2011-2015) et Oratorio (œuvre en élaboration). Dans un premier temps, en tant qu’anthropologue visuelle, elle cherche des preuves, des indices, des témoignages. La parole est donnée aux victimes qui racontent leur histoire. Les séries Silencios et Sudarios rendent compte de l’histoire traumatique de la première génération : les survivants et témoins directs des crimes. La photographie contribue à donner un support pour les mots, à mettre en images un visage, un corps symbolique pour accueillir un récit mis sous silence. Dans Sudarios, E. Diettes propose une narration différente, celle des dolientes. Ce sont des mères, des épouses, des filles qui ont vu leur père, leur fils, leur époux assassinés, emportés par la force, maltraités, portés disparus. La manière dont E. Diettes présente les 20 portraits sur soie, suspendus et installés généralement dans une église, donne un caractère sacré à l’œuvre. Le titre de la série, Sudarios, renforce cette idée puisque le suaire était dans l’Antiquité un voile qui couvrait la tête et le visage des défunts. En ce sens, l’œuvre peut entrer aussi en relation avec la tradition chrétienne, selon le contexte culturel et social où se tient l’exposition en lien avec la réception de l’œuvre2. Chaque Sudario fonctionne désormais comme un suaire sacré pour chaque famille et, dans le cadre d’une mémoire collective, pour l’ensemble de la société, appelant au sens symbolique du Saint-Suaire, le linge que Véronique aurait appliqué sur le visage de Jésus pour l’essuyer lorsqu’il se dirigeait vers le Calvaire. C’est à ce moment-là qu’il subit toutes sortes de maltraitances et de tortures avant sa mise à mort en public. Et c’est là que ces femmes, représentées par l’artiste, sont photographiées au moment même où elles racontent leur histoire, leur vécu traumatique, jusqu’au moment où leurs vies et celles de leurs êtres chers se sont séparées à jamais. C’est à ce moment de la narration qu’elles exhalent leur dernier souffle et, comme des pietà, accueillent symboliquement en leur sein le corps mort de leur fils. Chaque image est :

[…] la représentation d’une mère qui cherche à protéger le corps de son fils absent. C’est, finalement, l’image de la souffrance d’une femme qui, sous la forme d’un acte de dévotion, nous remplit d’une émotion compacte, constante, permanente. Elle nous transporte vers l’icône de la Vierge-Mère tenant entre ses bras le corps du fils mort qui finira par disparaître3.

L’artiste souligne la martyrisation des victimes et l’importance donnée aux témoins-spectateurs de ces atrocités. La souffrance infligée aux femmes et aux hommes par la violence laisse place à des traumatismes profonds et des deuils individuels et collectifs impossibles à mener à bien.

Par ailleurs, dans Río Abajo et Relicarios, c’est l’objet sacralisé qui prend toute sa place dans l’œuvre. Río Abajo est une installation constituée de 26 images photographiques sur verre, encadrées dans une structure en bois couleur aluminium. Cette série naît de la prise en image de vêtements des personnes disparues provenant de la région orientale d’Antioquia, matériel fourni par la famille à l’artiste en tant que prêts4. Lorsqu’une personne est déclarée disparue, un des premiers éléments qui est renseigné est « ce qu’elle portait ce jour-là ». Les vêtements ont donc une importance majeure pour identifier une personne. Ce qui est aussi le cas lorsqu’un corps – non identifié – est retrouvé ou lorsque le monde a été témoin de crimes contre l’humanité, donnant lieu à des œuvres comme celles proposées par Christian Boltanski.

C’est pourquoi, dans la série Río Abajo, E. Diettes photographie les vêtements comme l’élément symbolique de corps qui auraient pu être jetés dans le fleuve pour les faire disparaître. Ainsi, elle met en lumière un problème majeur dans l’histoire récente du pays, en utilisant la transparence du support de l’image pour donner une certaine visibilité à une réalité déplaisante. Les habits qui apparaissent en surface (du fleuve) – métaphore de ce corps symbolique – attestent la mort d’une personne portée disparue.

Relicarios est une installation qui se présente sous la forme d’un cimetière. Entre les allées qui permettent le passage des visiteurs, des reliquaires nous sont présentés sur un piédestal à même le sol sous une lumière puissante et zénithale qui illumine chaque relique. Sous la forme de cubes, ils contiennent des objets ayant appartenu à une victime du conflit armé. Ici, le titre est à nouveau révélateur. Traditionnellement, le reliquaire serait le conteneur d’une relique, c’est-à-dire de ce qui reste du corps d’un saint ou d’une personne sacrée. E. Diettes donne ainsi un caractère sacré et sanctifié à ce qui est contenu dans chaque capsule5. Ce caractère précieux, par la couleur et le ton jaunâtre du matériau (un tripolymère de caoutchouc), permet, d’une part, de mettre en lumière cette réalité dérangeante et, d’autre part, de mettre en valeur ce qui doit être sauvegardé.

E. Diettes contribue, comme d’autres artistes colombiens, à créer des espaces de visibilité et de dénonciation, puis de recueillement par et pour la société colombienne. Son travail suscite la réflexion en lien avec un contexte précis, en effet. Mais la lecture de son œuvre peut également se faire de façon plus universelle. C’est bien pour cette raison qu’en 2017 elle est invitée à une rencontre avec Erin Baines et Pilar Riaño à l’Université de la Colombie-Britannique, au Canada. Ces deux chercheuses portent le projet Transformative Memory Partnership: An International Network, ayant pour but de constituer une archive documentaire (notes, photographies, enregistrements, production d’œuvres artistiques, etc.). En mai 2019, elles proposent un échange international entre artistes, activistes et chercheurs en Ouganda, auquel participe E. Diettes en tant qu’artiste invitée6. Ce groupe de recherche international et interdisciplinaire propose de partager la réflexion menée, les méthodes et les savoir-faire au-delà des frontières et de démontrer ainsi que le travail mémoriel peut être un élément transformateur des communautés. C’est bien en ce sens que le travail de E. Diettes s’insère parfaitement au sein de cette réflexion à laquelle elle contribue7.

Son dernier projet, Oratorio8 (œuvre en cours d’élaboration), propose un paysage pour le recueillement et l’apaisement : sur une colline de lavande, elle érige une construction ouverte et translucide, petite « cathédrale de la mémoire », accueillant 80 images-témoignages sous la forme de vitraux.

Il ne s’agit plus de mettre l’accent sur la personne disparue, mais sur la souffrance vécue par la personne endeuillée. Que lui est-il arrivé depuis le jour fatidique ? Quelle a été sa vie depuis ? Qu’aurait-elle voulu partager avec la personne disparue ? « Je ne vais pas chercher un objet qui représente l’absence, mais la vie de ceux qui gravitent autour. L’œuvre représente le cours de la vie du doliente durant le temps de sa recherche »9.

Oratorio est un lieu de mémoire, là où l’artiste et Nadis Londoño, son étroite collaboratrice dans le travail d’accompagnement psychosocial, ont construit un espace pour le deuil et la réparation symbolique, El Sosiego : un lieu de soin, d’apaisement et de recueillement. Oratorio n’est pas encore visible, seuls les champs de lavande permettent de reconnaître ce lieu de pèlerinage mémoriel au milieu d’un paysage d’un vert tropical. El Sosiego est déjà un lieu de rencontre, et Oratorio sera un lieu mémoriel ou un non-lieu.

Cet ouvrage propose une réflexion autour de l’œuvre de l’artiste colombienne Erika Diettes. L’élément déclencheur a été la première exposition de Relicarios qui s’est tenue au musée d’Antioquia à Medellín en 2016. En raison de son caractère polysémique et de cette capacité à activer différents processus mémoriels, l’installation nous permet de questionner les formes artistiques et les modes de représentation qui contribuent à sauvegarder cette mémoire et à mettre en relief les problématiques émergentes au sein de la société dans des contextes de guerres et de violences, comme c’est le cas de la Colombie. Chaque auteur et autrice propose une réflexion différente sous des angles variés : le deuil (Ileana Diéguez), l’objet artistique comme construction mémorielle (Rubén Alberto Chababo, Luis Carlos Toro Tamayo), la présence-absence (Emmanuelle Sinardet, Paola Helena Acosta Sierra), ou encore l’activisme et l’agentivité de ses acteurs et actrices (Víctor Hugo Jiménez Durango, Augusto Solórzano Ariza). Bien que ces différentes lectures soient complémentaires, elles sont aussi coïncidentes, parfois même divergentes, mettant en perspective des regards croisés et interdisciplinaires sur l’œuvre et le travail de l’artiste Erika Diettes.

Photographie

Source : Archives photographiques de E. Diettes, 2015