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Chapitre 6

Le modèle de la culture participative à l’épreuve de la permanence des pratiques

Quel est le comportement des téléspectateurs face aux transformations contemporaines de l’offre télévisuelle ? Ce chapitre traite de l’évolution des usages de la télévision durant la décennie 2010 (et un peu plus largement depuis le début du 21e siècle). D’une part, il s’agit de se demander si les téléspectateurs adhèrent à la promesse d’une liberté, d’un affranchissement des contraintes spatiales et temporelles, vantée par les dispositifs de télévision de rattrapage et de vidéos à la demande. Il faut rappeler que les innovations techniques s’accompagnent souvent de prophéties relatives à leur appropriation par les usagers. Dans les années 1980, l’arrivée et la démocratisation de la télécommande, d’une part, du magnétoscope, d’autre part, avaient aussi été perçues comme un gain de liberté pour les téléspectateurs. La première devait leur permettre de se déplacer plus facilement d’une chaîne à l’autre – de façon toute relative à la quantité de chaînes alors disponibles – ; le second offrait un affranchissement temporel inédit de la grille des programmes, pouvant conduire à une individualisation de la consommation. Une enquête menée par le Centre national d’étude des télécommunications (Cnet) avait révélé les ambivalences dans les nouvelles pratiques audiovisuelles des français : « Tous les possesseurs de magnétoscopes ne regardent pas de cassettes vidéo » (Arnal et Busson, 1993, p. 142) ; ainsi que des permanences : « Le temps passé à regarder des cassettes n’empiète pas fortement sur le temps passé à regarder la télévision » (ibid., p. 145).

Il s’agit aussi de savoir si l’on a tendance à délaisser non seulement la télévision au profit d’une autre pratique médiatique (comme celle des plateformes de vidéos à la demande par exemple), mais aussi le « petit écran » – qui n’est plus si petit que cela au regard des évolutions de l’offre commerciale dans ce domaine (les distributeurs grand public proposent aujourd’hui des téléviseurs jusqu’à 85″ soit 215 centimètres de diagonale écran) – au profit d’autres plus petits encore (écrans de tablette ou de smartphone).

D’autre part, ce chapitre a pour visée de lancer une interrogation sur le devenir de la place de la télévision dans la vie des gens. En effet, on le sait, la télévision joue des rôles sociaux et culturels avec des portées différenciées selon les gens mais bien réelles. C’est le cas d’autres médias aussi, mais particulièrement de la télévision en raison de son accès si banalisé. La télévision est un support communicationnel et identitaire, elle est un vecteur de sociabilité, elle aide à la compréhension du monde et à la construction du jugement, etc. Le média, comme d’autres avant lui, a fait l’objet de prédictions funestes à l’arrivée du nouveau média internet. La télévision n’a pas disparu, elle se renouvelle en partie (nous en avons parlé dans la seconde partie) et sa pratique évolue elle aussi, entre mutation et permanence. Qu’en est-il exactement ?1

La pérennité des pratiques télévisuelles

Regarder la télévision : une habitude bien installée

Un premier constat s’impose : les pratiques des spectateurs n’évoluent pas au même rythme que les mutations des diffuseurs. Les téléspectateurs utilisent les nouvelles fonctionnalités de leur télévision tout en conservant un mode de relation traditionnel au média. L’écoute de la télévision se déplace vers d’autres supports et d’autres temporalités, on constate une évolution plutôt qu’une révolution. Par ailleurs, si la plupart des indicateurs quantitatifs au sujet de l’écoute de la télévision sont en baisse depuis quelques années, cette diminution est relativement faible et ne traduit pas (encore ?) de modification significative au niveau de la place de la télévision chez le Français moyen. De plus, la diminution de l’écoute de la télévision ne signifie pas que la consommation globale des images de télévision décroit elle aussi, puisque les propositions de fréquentation de celles-ci se multiplient et se diversifient.

En premier lieu, la pratique de la télévision est relativement pérenne si l’on considère la durée d’écoute individuelle et quotidienne moyenne, qui était de 3 h 40 en 2019 (tous écrans confondus), dont 3 h 30 pour le seul poste de télévision. Ce chiffre tend à diminuer régulièrement depuis quelques années ; mais, comme la durée d’écoute avait fortement augmenté entre 2010 et 2012 (voir l’illustration 11)2, elle est encore supérieure aux consommations enregistrées durant la première décennie des années 20003.

La pratique de la télévision est l’objet de rituels installés dans notre société. L’écoute en soirée en est un (voir le succès du « film-du-dimanche-soir », Poels, 2015, p. 112-114) et son évolution peut être significative de celle du rapport au média. En 1993, Nicole Arnal et Alain Busson (1993) avaient remarqué que le visionnage de cassettes sur le magnétoscope était plus important aux horaires de forte écoute télévisuelle : le soir et le week-end. Dans ce cas, le magnétoscope tendait à remplacer les chaînes de télévision ; mais, pas tant que cela, parce que les individus visionnaient, en majorité, des enregistrements de programmes télévisés faits par eux-mêmes (et non des cassettes vidéo louées ou achetées). Autrement dit, le magnétoscope semblait servir davantage un usage de programmes de télévision de rattrapage que celui de vidéos de substitutions à l’offre linéaire télévisuelle. Actuellement, l’habitude d’une activité télévisuelle en soirée est toujours installée, à en juger par les chiffres du « pic d’audience » : l’institut Médiamétrie recense pour 2018 une moyenne d’un peu plus de 23 millions de téléspectateurs à 21 h 30 en France (le moment où la télévision est le plus regardée), alors qu’en 2008, ce nombre était estimé à 24,1 millions4. Le nombre est en baisse, mais la pratique de la télévision en soirée semble tenace. Il faudrait étudier précisément l’évolution de la répartition des formats de télévision consommés en soirée, entre télévision en direct sur un poste vs sur un autre écran et entre contenu télévisuel de rattrapage, extraits de programmes sur des agrégateurs de contenus ou encore vidéos à la demande.

Au niveau des supports, le poste de télévision demeure l’appareil le plus utilisé pour regarder la télévision pour une très large majorité5. Cependant, on observe autant une diversification des usages du poste de télévision, qu’une multiplication des appareils utilisés pour regarder du contenu télévisuel. En effet, l’utilisation du poste tend à varier : sur une durée d’utilisation estimée à 4 h 07 en moyenne au quotidien, 3 h 30 (85 %) ont été consacrées aux images de télévision en 2019. Regarder des films via les services de vidéos à la demande, jouer via une console et utiliser des services via l’internet sont les trois autres fonctions du poste (source : institut Médiamétrie). Dans le même temps, la consommation de la télévision sur d’autres écrans augmente : en 2020, on estime qu’il y a environ 4,5 millions de Français qui regardent au quotidien des programmes de télévision pendant 1 h 16 sur d’autres écrans. La consommation de télévision sur un smartphone et/ou une tablette a particulièrement augmenté depuis une dizaine d’années (voir la fig. 2) ; au point de surpasser la consommation de télévision en ligne depuis un ordinateur, depuis 2016.

Par ailleurs, une étude de grande ampleur menée sur la consommation des séries télévisées a récemment révélé combien les espaces domestiques et les écrans traditionnels sont toujours privilégiés pour le visionnage de contenus sélectionnés et à forte valeur affective. L’enquête « Sociologie des séries télévisés : goûts, dispositifs et modalités de la pratique » (SÉRIES) a mis à jour un profil type majoritaire qui est celui du visionnage sur un écran de télévision, en étant confortablement installé sur un canapé situé dans le salon domestique (Combes et Glevarec, 2020). En effet, les déclarations des individus ont porté majoritairement sur les composants classiques de la pratique domestique de la télévision (poste de télévision, salon familial), loin devant les « nouveaux écrans » et les espaces plus individuels comme la chambre. Cette enquête confirme les observations réalisées quelques années plus tôt par Guillaume Blanc (2018) ; de plus, le souci du confort recherché par les spectateurs pour la consommation de séries ne va pas sans rappeler une enquête menée dans les années 1990 (Calbo, 1996), qui avait mis en avant les sensations proprioceptives associées à la pratique télévisuelle.

La télévision mobile : des usages complémentaires

Catherine Lejealle a publié en 2010 les résultats d’une enquête sur les usages de la télévision mobile : c’est-à-dire les programmes de télévision visionnés sur un smartphone, en direct ou en différé (replay). Elle a révélé que l’usage du smartphone n’est pas une substitution pour la consommation d’images télévisuelles : il s’inscrit dans des contextes différents. Le mobile permet de regarder la télévision durant les temps d’attente (et la consommation cesse dès que ces moments d’attente n’existent plus, comme avec l’acquisition d’un véhicule personnel qui se fait au détriment du temps passé dans les transports en commun) et dans des lieux où la pratique télévisuelle n’est pas censée avoir lieu (e.g. le travail). En d’autres termes, l’écoute de la télévision sur mobile s’ajoute à l’écoute de la télévision sur un poste fixe à domicile. C’est un constat fait également par Virginie Sonet : les individus qui utilisent leur téléphone pour regarder du contenu audiovisuel ne visionnent pas les programmes qu’ils regardaient « avant » sur poste fixe : « La portabilité des préférences audiovisuelles sur le smartphone ne se vérifie pas. Les amateurs de certains contenus sur les écrans fixes ne sont pas des consommateurs de ces mêmes contenus sur smartphone » (Sonet, 2016, p. 216). L’enquête menée par Catherine Lejealle permet aussi de savoir que la consommation de télévision sur mobile peut aussi être collective avec le visionnage d’un programme entre collègues au bureau à l’heure du déjeuner. Lorsque la pratique est individuelle dans un environnement collectif, elle tend à servir d’exutoire comme pour faire une pause en s’extrayant de l’environnement collectif, à l’instar des pratiques adolescentes observées en contexte domestique.

Une désynchronisation toute relative

La télévision de rattrapage : de la télévision malgré tout ?

Au sujet de la télévision de rattrapage, chassons une idée reçue : le développement de l’offre de télévision à la carte ne se réalise pas au détriment du poste de télévision. Autrement dit, regarder un programme de télévision en replay n’est ni le synonyme d’une écoute en mobilité, ni d’une écoute individuelle, ni de la fin du poste de télévision. La télévision de rattrapage est plébiscitée par les téléspectateurs. Si les premiers services de télévision de rattrapage sont proposés en France à partir de 2008, ils sont utilisés par 60 % des téléspectateurs dès 2011 (source : « Taux de pénétration de la télévision de rattrapage en France de 2011 à 2015 », Statista). Cela, de manière a minima régulière pour une majorité d’usagers (fig. 3).

Mais, au moment où ces programmes de rattrapage ont commencé à être plus facilement disponibles sur les postes de télévision (grâce au développement des téléviseurs connectés, qui permettent un accès à l’internet, donc à des services en ligne comme celui de la télévision de rattrapage), l’écran de télévision a détrôné celui de l’ordinateur pour l’usage de programmes en replay (voir la fig. 4). Autrement dit, bien que les individus aient commencé à regarder les programmes de télévision de rattrapage sur leur ordinateur, ils ont préféré le faire sur le support original de visionnage de la télévision dès que cela a été techniquement possible.

Néanmoins, il faut souligner que la diminution de la pratique télévisuelle et la migration vers d’autres écrans que celui du poste de télévision est particulièrement marquée pour deux catégories socioprofessionnelles : les « jeunes » et les « CSP+ ». Les « jeunes »6 ont adopté assez massivement non seulement les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), mais aussi la pratique de la télévision sur un autre écran. Les données d’audience indiquent qu’entre 2008 et 2018, les moins de 35 ans ont regardé une heure en moins le poste de télévision (l’écoute est passée d’un peu moins de 3 heures d’écoute quotidienne à 2 h). En revanche, sur la même période, leur consommation d’images télévisuelles sur un autre écran a augmenté. En novembre 2017, on recensait 4,9 millions de Français qui regardent de la télévision sur un écran internet (en live ou en replay) : la moitié de ces 4,9 millions sont des moins de 25 ans, alors que cette tranche d’âge ne représente que 26 % de la population. On estimait alors que les moins de 25 ans regardent 1 h 51 de télévision sur l’internet par jour.

Les moins de 25 ans ont toujours eu une consommation de télévision inférieure à la moyenne, et surtout inférieure à celle de leurs aînés. En effet, les usages de la télévision sont très variables en fonction de l’âge, du niveau d’instruction et/ou de la catégorie socioprofessionnelle et du sexe, comme l’expliquait déjà Michel Souchon en 1985. La réalité des pratiques audiovisuelles des « jeunes » est plus complexe qu’il n’y paraît, ainsi que le révèlent les résultats de l’étude « Jeunes, Numérique et Télévision », présentés par Amandine Kervalla et Marlène Loicq (2015). Les autrices ont remarqué que la télévision occupe toujours une place conséquente dans les pratiques ; ce, d’autant plus que les temps de visionnage sur poste de télévision et sur autres écrans s’additionnent plutôt qu’ils ne se substituent. Une seconde observation : les « jeunes » consomment une quantité importante de programmes – souvent sous la forme d’extraits –, sans toujours savoir qu’il s’agit bien de télévision. Ils associent les contenus audiovisuels consommés au support de médiation qui leur a permis d’y accéder : l’internet, les réseaux socionumériques comme Youtube ou Facebook, ou encore « mon ordinateur ». Les jeunes regardent moins la télévision dans la mesure où ils n’identifient pas les contenus audiovisuels comme relevant du média télévision. Ce qui conduit à interroger la définition contemporaine du téléspectateur (voir infra).

La logique du rendez-vous médiatique adaptée

En définitive, « les temps de visionnage ne sont pas radicalement désynchronisés » (Beuscart, Beauvisage et Maillard, 2012, p. 76) : certes, l’industrie médiatique propose désormais un stock de programmes pouvant être visionnés (presque) à tout moment, sur le support de son choix, ce qui permet à chaque téléspectateur de construire sa propre grille des programmes. Cependant, l’enquête menée par des chercheurs de France Telecom R&D a montré que les programmes sont visionnés en rattrapage plutôt peu de temps après leur diffusion initiale : « En moyenne les vidéos de rattrapage ont réalisé la moitié de leur audience finale lors de leur premier jour de mise en ligne, les trois quarts après trois jours, et ce indépendamment de la durée de mise en ligne des contenus » (ibid.). C’est un constat proche qui est fait par Guillaume Blanc (2018), qui a consacré sa thèse de doctorat aux pratiques audiovisuelles domestiques : les individus ont tendance à reconstruire un rendez-vous médiatique avec le replay, en visionnant les mêmes programmes à des moments fixes, qui s’accordent davantage avec leurs contraintes temporelles. En ce sens, ils perpétuent des logiques de « rendez-vous télévisuels », installés initialement par leur pratique de la télévision linéaire. Les effets de la télévision de rattrapage sur les pratiques sont donc à entendre plutôt au sens d’une adaptation que d’une rupture avec le modèle traditionnel médiatique :

Ces éléments vont davantage dans le sens d’un assouplissement des contraintes temporelles liées à la programmation imposée, d’une réappropriation des temps destinés à l’audiovisuel, que dans le sens d’une volonté de désynchronisation avec le flux télévisuel. Les liens entre l’audiovisuel et les temps quotidiens en ressortent renforcés, puisque plus facilement ajustables [Blanc, 2015, p. 68]

Le constat est partagé par François Jost (2015, cité dans Treleani et Jost, 2020a) qui explique que les modèles de flux et de stock ne s’opposent pas, car ils « reposent sur les mêmes promesses et tensions narratives ». En effet, les auteurs rassemblés dans le dossier « Le spectateur numérique » publié en 2020 dans la revue Télévision (Treleani et Jost, 2020b) sont unanimes : la logique du rendez-vous, héritée du modèle linéaire de la télévision, et avant elle des modèles à l’œuvre dans les autres médias (presse, cinéma, radio), est toujours d’actualité. Une ritualisation des pratiques est réintroduite par les spectateurs, que ceux-ci consomment des produits audiovisuels disponibles sur les plateformes de vidéos à la demande ou sur les réseaux socionumériques comme Youtube.

Le redéploiement limité des audiences

Le téléspectateur actuel est face à un catalogue de contenus qui a augmenté, en quantité, et s’est diversifié dans ses modalités de consommation. Néanmoins, les chiffres d’audience calculés par l’institut Médiamétrie indiquent une permanence dans les contenus les plus fréquentés. En effet, l’institut publie tous les ans, au tout début du mois de janvier, « le Médiamat annuel » : un document accessible à tous via le site internet de l’institut, qui informe – entre autres éléments – sur les parts d’audience7 annuelles des chaînes ainsi que sur le palmarès des programmes qui ont recueilli les meilleurs scores d’audience pour chaque chaîne. Une comparaison de ces résultats entre 2010 et 2019 permet d’observer que les chaînes dites historiques sont de moins en moins regardées, au profit des « nouvelles » chaînes de la TNT – et non au profit des chaines locales ou étrangères (voir la fig. 5). Sachant que plusieurs des chaînes « nouvelles » de la TNT sont des drageons de chaînes historiques8 et qu’elles ont une programmation constituée en grande partie de rediffusions de jeux, séries et feuilletons emblématiques de leurs aînées, nous ne pouvons que relativiser la diversification de l’écoute télévisuelle que l’évolution des scores d’audience pourrait suggérer. De plus, l’augmentation de l’écoute des « nouvelles » chaines de la TNT est toute relative si l’on tient compte de l’évolution du nombre de ces chaînes (12 en 2010, 18 en 2019, pour – seulement – 7 chaînes historiques). Si chacune a connu des fortunes variables ces dernières années, aucune de ces chaînes n’a atteint 3 % de part d’audience à ce jour (fig. 5).

En définitive, la consommation télévisuelle s’organise autour de deux axes : d’une part, quatre chaînes historiques (TF1, France 2, France 3, M6) dont l’écoute reste largement dominante, mais en déclin (fig. 5) ; d’autre part, plusieurs chaînes, anciennes et récentes, à la part d’audience instable et relativement faible9. Il reste à connaître la répartition des publics au sein de ces parts d’audience : ces données quantitatives ne nous renseignent pas sur les pratiques socioculturelles différenciées des téléspectateurs10.

Par ailleurs, la télévision perdure comme média privilégié pour certains genres de programmes, comme la retransmission d’événements sportifs et culturels, et les fictions. La nature des programmes les plus plébiscités a peu évolué durant la dernière décennie, alors que les « canaux de diffusion, les supports de réception des contenus, l’identité des fournisseurs changent » (Le Grignou et Neveu, 2017, p. 5). Dans une étude consacrée spécifiquement aux audiences de programmes visionnés en replay, on apprend que les programmes les plus regardés en différé sont aussi les programmes les plus regardés en direct :

Nos données attestent que l’offre de rattrapage proposée par les chaînes renforce les effets de concentration de l’audience au lieu de les atténuer. […] Autrement dit, les individus qui regardent la télévision à la demande ne consomment pas prioritairement des contenus de niche, mais s’orientent vers les contenus les plus centraux de la programmation. [Beuscart, Beauvisage et Maillard, 2012, p. 64]

Une réflexion autour de la fréquentation télévisuelle en période de confinement sanitaire

L’accroissement des espaces et des modalités à travers lesquelles la relation de communication entre le média et ses spectateurs peut s’établir conduit à superposer à cette relation un autre système d’échanges : la constitution de communautés de téléspectateurs. Bien sûr, on observe une permanence dans le rôle fédérateur et social des cérémonies télévisées11 (voir Dayan et Katz, 1996). Mais nous avons vu aussi comment les espaces de commentaires sur les RSN sont davantage le lieu de discussions entre pairs spectateurs que celui d’échanges entre le média et ses publics. Ainsi la participation des spectateurs prend-elle la forme d’un devenir public (Ballarini et Ségur, 2017) : un collectif qui se constitue en réaction à un support télévisuel, et s’épanouit via l’appropriation par ses membres d’un espace d’expression et de mise en visibilité.

Revenons au succès pérenne des « cérémonies télévisées ». La crise sanitaire de 2020-2021, et les situations de confinement vécues par de nombreux pays, ont permis l’observation d’un renforcement du rôle social de la télévision. Certes, il peut s’agir là d’un phénomène conjoncturel, mais les données recueillies par Médiamétrie attestent d’une place significative de la télévision comme pratique culturelle, particulièrement au moment des grands rendez-vous télé : en France, plus de 36 millions de téléspectateurs ont été recensés par l’institut (tous support confondus) pour l’allocution présidentielle du 13 avril 2020 (l’allocution pendant laquelle le Président annonce la mise en place du premier confinement en France), soit un nouveau record d’audience.

Plus globalement, durant le mois d’avril 2020, la durée d’écoute moyenne quotidienne des Français âgés de 4 ans et plus a été de 4 h 38, alors qu’elle était de 3 h 30 au mois d’avril 201912. Soit une hausse de 32 %. L’évolution observée en avril 2020 concerne toutes les tranches d’âge et catégories socio-professionnelles, mais à des degrés différents qu’il est intéressant de relever : l’augmentation de la durée d’écoute est plus importante pour ceux qui consomment habituellement peu la télévision – les « jeunes âgés de 15 à 34 ans » et les « individus de catégorie socio-professionnelle supérieure (CSP+) » – alors qu’elle est inférieure à la moyenne pour les gros consommateurs traditionnels, c’est-à-dire les « individus de plus de 50 ans ». Pour ces derniers, on enregistre une hausse de la consommation de 27,6 % (6 h 42 d’écoute moyenne quotidienne en avril 2020 contre 5 h 15 en avril 2019). Alors que les « individus de CSP+ » ont regardé la télévision pour une durée supérieure de moitié à celle qu’il consacrait au média l’année précédente : + 55,3 %, soit 4 h 07 en avril 2020 contre 2 h 39 en avril 2019. Les 15-34 ans, dont on sait qu’ils ont tendance à délaisser le petit écran traditionnel au profit de l’internet, ont passé plus de temps devant des images télévisuelles à hauteur de + 44,1 % (2 h 27 en avril 2020 contre 1 h 42 en avril 2019) (voir la fig. 6).

Ces résultats ne sont guère surprenants si l’on se souvient des résultats d’enquête présentés à la fin des années 1980 par Michel Souchon (1990) : la télévision tend à occuper le temps disponible des individus, le média est davantage consommé par ceux qui ont beaucoup de temps à lui accorder. Ceci pour diverses raisons : inactivité professionnelle, immobilisation temporaire, accès limité aux équipements culturels, pour les uns ; tandis que les autres, les individus qui passent beaucoup de temps à l’extérieur de leur domicile, pour travailler, se divertir, faire du sport, s’instruire, participer à la vie d’une association sont ceux qui pratiquent le moins la télévision. Ainsi les situations de confinement ont-elles naturellement augmenté le temps de disponibilité pour la pratique télévisuelle, en particulier pour ceux dont le temps passé à la maison s’est considérablement accru.

On sait aussi que les « petits consommateurs de télévision » ont tendance à regarder les programmes qui sont aussi les plus plébiscités par ceux qui la regardent beaucoup (fiction, information, divertissement). Ce qui permet de mieux comprendre les fortes audiences enregistrées par les chaînes les plus populaires ainsi que les stratégies spécifiques de programmation mises en œuvre (e.g. la programmation de « demi-épisodes » du divertissement Koh Lanta13). Par ailleurs, la multiplication des « grands rendez-vous télévisuels » qu’ont constituée les allocutions du président de la République et des membres du gouvernement sont pour beaucoup dans l’augmentation de la durée d’écoute : si l’on observe un mouvement sensible de diversification et de désynchronisation des modes de consommation de contenus télévisuels depuis une dizaine d’années, on constate effectivement en même temps une permanence dans la capacité de la télévision de flux à rassembler un large public.

En effet, après plusieurs mois marqués par une succession de mesures sanitaires gouvernementales qui ont favorisé la présence au domicile (reconfinement, couvre-feu, restriction d’accès aux équipements sportifs et culturels), la télévision semble sortir renforcée de la crise sanitaire : le média s’impose comme une source majeure d’information et de divertissement. En 2020, les programmes les plus regardés ont été, d’une part, les journaux télévisés et les chaînes d’information, et, d’autre part, les séries, les films et les divertissements familiaux. La durée d’écoute moyenne quotidienne de la télévision a été de près de 4 heures en moyenne en 2020 (source : Institut Médiamétrie) ce qui constitue un record. La durée est en hausse de presque 10 % par rapport aux années précédentes. Cette évolution touche toutes les tranches d’âge ainsi que toutes les catégories socioprofessionnelles : chez les jeunes, le temps moyen consacré à la télévision a augmenté de 14 % en 2020.

La permanence du rôle quotidien et domestique attribué à la télévision par une majorité de téléspectateurs nuance les effets révolutionnaires attribués au tournant participatif. La mise en perspective des scores d’audience et des enquêtes statistiques au sujet des pratiques télévisuelles contemporaines révèle les appropriations et les détournements opérés par les publics face aux évolutions technologiques, comme l’usage de la télévision de rattrapage pour adapter la grille de programmation à son agenda personnel. Mais elle ne dessine pas le portrait d’un public souverain face aux offres télévisuelles, ni celui d’un public doté d’une capacité d’agir, prêt à participer au monde télévisuel. Néanmoins, la définition du téléspectateur doit aujourd’hui être élargie pour englober des pratiques plus complémentaires que concurrentielles.