Chapitre 5
Les journalistes qui écrivent sur les médias contribuent à en écrire l’histoire sociale, notamment parce qu’ils accompagnent, par leur geste, les évolutions des genres télévisuels. Ils jouent un rôle de médiation, expliquent Jérôme Bourdon et Jean-Michel Frodon (2003) : le rôle du journaliste critique consiste à livrer des éléments qui doivent permettre au lecteur de se forger sa propre opinion. À la différence de « l’expert », le « critique » est celui qui dispose d’une connaissance suffisamment étendue d’un domaine, d’un objet, d’un sujet, qui lui permet d’exprimer et de qualifier son goût. La philosophe Marie-José Mondzain utilise la métaphore de la gastronomie pour distinguer le diététicien – qui est à même de déterminer quels sont les aliments nocifs pour notre santé par exemple –, du critique gastronomique qui conseille, recommande à son public l’un ou l’autre mets. Ainsi n’attend-on pas d’un critique de télévision qu’il en soit un expert, c’est-à-dire qu’il produise des jugements sur la télévision, ses contenus, ses animateurs, ses projets, son devenir… Le journaliste critique propose une opinion qui fait autorité parce qu’il « connaît ce dont il parle » : « Il formule simplement ce qu’il considère comme préférable pour tout le monde à un moment donné et en fournit les raisons par comparaison » (Mondzain, 2003, p. 23).
Néanmoins, les discours journalistiques contribuent à la catégorisation des mondes, c’est-à-dire à attribuer du sens aux objets dont ils parlent. Il est possible qu’ils aient une valeur normative. Gilles Delavaud (2003) a montré comment l’activité critique contribue à identifier les qualités du média, et à définir la place et le rôle que peut jouer la télévision auprès de ses téléspectateurs. En prenant appui sur les articles rédigés par le critique André Bazin dans l’hebdomadaire catholique Radio-Cinéma entre 1952 et 1958, le chercheur a défini l’activité du critique de télévision comme la définition de ce que « peut la télévision ». Il explique comment l’activité critique a consisté à recommander le recours important au direct, ou plutôt à l’enregistrement du direct, parce que l’« esthétique du direct » (c’est-à-dire, le regard caméra, la mise en scène, l’esprit) installe un climat favorable de proximité avec le téléspectateur1. En ce sens, les discours journalistiques participent de la représentation que les individus se font de leur identité spectatorielle.
Par ailleurs, on sait, avec l’étude conduite par Brigitte Le Grignou (2008), que les journalistes qui écrivent sur la télévision souffrent d’un manque de légitimité. La chercheure en science politique explique que, au sein de leur champ professionnel, ces journalistes tendent à occuper une position inférieure parce qu’ils incarnent une forme de journalisme amateur, peu valorisé et peu légitime : « Ils sont donc voués aux marges ou à l’entre-deux, éternels prétendants à un authentique journalisme et/ou à une authentique critique » (ibid., p. 244). En effet, le plus souvent, ils ne possèdent pas la légitimité académique du critique et ne pratiquent pas non plus un journalisme valorisé par la profession ; ils sont souvent arrivés par hasard à la rubrique « médias », contrairement aux journalistes critiques de cinéma (Bourdon et Frodon, 2003). De plus, ils souffrent de la faible légitimité culturelle, voir du mépris, tant des contenus médiatiques dont ils doivent rendre compte et faire la critique que de celle de leur lectorat :
Leur spécialité, qui les contraint à gérer, vis-à-vis de leurs pairs, le discrédit qui affecte la télévision et son public populaire, les expose particulièrement à cette difficulté : elle les oblige à un travail incessant, tantôt lucide, tantôt enchanté, de consolidation de leur identité professionnelle, de mise en forme des frontières et garde-fous, pour rester des journalistes « comme les autres », mais aussi des efforts pour tenir leur place de spécialistes d’un média et d’un univers particulièrement exposés à la réprobation. [Le Grignou, 2008, p. 244]
Ce qui conduit ces journalistes à se situer davantage du côté des téléspectateurs que de celui de l’institution : la critique « offre moins un changement du monde télévisuel qu’un effort de compréhension de la condition spectatorielle » (Bourdon et Frodon, 2003, p. 12).
Les journalistes critiques de télévision ont contribué aux fortunes et infortunes de certains genres télévisuels. Ils ont célébré puis dénigré les « dramatiques », les émissions d’actualité, pour ensuite condamner la diversité et le foisonnement télévisuel, les programmes de vulgarisation culturelle, et ensuite les talk-shows et les reality-shows sans parler des programmes de télé-réalité (sur ce sujet voir Nadaud-Albertini, 2013). Il s’agit à présent de savoir comment ces journalistes ont accueilli et accompagné les mutations contemporaines du média. Ils ont rendu compte en temps réel de la manière dont la télévision a adopté et s’est adaptée au tournant numérique. Ils ont ainsi contribué à promouvoir un modèle spectatoriel, mais lequel ? Les procédés de désignation et d’étiquetage dans les discours journalistiques contribuent à écrire l’histoire sociale d’un objet, le téléspectateur numérique.
Durant la décennie 2010, les journalistes ont fait du participatif un idéal à travers lequel est désormais représentée la communication télévisuelle, ainsi que les y ont invité les stratégies de communication des diffuseurs. Il est établi que de nouvelles pratiques spectatorielles se développent, en lien avec la multiplication des écrans de diffusion et avec le brouillage des frontières entre les espaces télévisuels et l’internet. L’adoption et la célébration du participatif dans les discours des médias d’information illustrent en de nombreux points le modèle enchanté de la culture de la convergence décrit par Henry Jenkins (2006) : révolution technologique, interactivité permanente entre le média et ses téléspectateurs, démocratisation de la télévision à travers la participation de tous les individus. Ce que disent les journalistes concourt à établir une figure normative des téléspectateurs du 21e siècle, celle d’un nouveau public interactif et autonome. C’est ce qui a été observé par l’examen d’un corpus de 271 articles de presse publiés entre 2010 et 2019 (Composition du corpus présenté p. xxx).
Les articles étudiés sont signés par une centaine de journalistes (certains ne sont pas signés) : le sujet ne s’est pas révélé être l’apanage de quelques journalistes spécialisés qui en seraient les « propriétaires ». Ce qui peut donner à voir la « misère de position » dont souffrent les journalistes télé, ainsi que le hasard et l’opportunisme qui peuvent conduire des journalistes à intégrer temporairement la rubrique « médias » (Le Grignou, 2008). Nous verrons infra que la pluralité des voix contraste avec l’homogénéité des angles de traitement du sujet. Il faut préciser ici que l’étude n’a constitué ni une analyse de contenu, ni une analyse de discours : il ne s’est agi ni de comprendre la structure interne des discours journalistiques, ni de s’intéresser à leur formation idéologique (Marty, 2019, p. 83). Par exemple, les identités éditoriales des sources médiatiques n’ont pas été prises en considération en tant que telles. Il s’est agi d’envisager les articles en tant qu’éléments d’un processus de construction communicationnelle d’une réalité sociale : comprendre la nature d’un discours sur les évolutions des pratiques télévisuelles et comment il émerge et se construit, à partir des médiatisations (au sens de Benoit Lafon, 2019) qui le constituent. J’ai fait le choix d’étudier les articles sous l’angle du récit (au sens de Paul Ricœur, 1983) : c’est-à-dire observer le récit qui émerge de l’ensemble d’articles, à travers l’identification des « médiations symboliques » de l’action racontée, leur structuration, leur mise en intrigue, ainsi qu’à travers des signes, des normes qui caractériseraient l’action racontée2.
Les journalistes mettent l’accent sur les transformations à venir de l’expérience télévisuelle. À partir de l’évolution des technologies audiovisuelles et numériques, ils prophétisent une mutation des pratiques, qui serait plébiscitée par les usagers eux-mêmes.
Un premier constat s’impose : les mouvements de l’industrie télévisuelle durant la décennie 2010 sont présentés sur le mode d’une révolution heureuse des pratiques, à grande échelle. Les qualificatifs invitent à la démesure : on parle de « bouleversement », de « big bang » ou encore d’« eldorado » (Le Monde, 25 juin 2012). Les articles du corpus illustrent une approche de la convergence comme « phénomène technique, industriel et social », qui met l’accent sur « la capacité des technologies numériques à opérer de profonds changements, voire une “révolution” » (Bouquillon, 2012, p. 98). Ce ne sont pas tant les modèles économiques qui se transforment (Les Échos, 16 mars 2011), mais bien les manières de consommer et de recevoir les images télévisuelles : « L’arrivée de six nouvelles chaînes sur la TNT ne va pas changer la face du monde télévisuel. La vraie révolution ? La multiplication des écrans. Smartphones, tablettes, ordinateurs… ils sont partout. Avec eux, on consomme de plus en plus de télé… sans la télé » (Télérama, 8 déc. 2012) ; « Les changements récents intervenus dans notre manière de consommer la télévision (une tablette dans la main, l’œil rivé sur les réseaux sociaux et le doigt sur le bouton ”replay”) prouvent néanmoins que les téléspectateurs sont déjà entrés dans cette nouvelle ère » (Le Monde, 27 mai 2013) ; « Les habitudes de consommation changent et le deuxième écran a profondément modifié l’expérience télévisuelle traditionnelle » (Le Monde, 31 mai 2014) ; « “Les usages ont changé devant la télé : les gens deviennent de plus en plus multi-écran” » (Aujourd’hui en France, 18 oct. 2017).
La multiplication des écrans a et va entrainer une diversification des comportements nous dit-on. Le constat des changements est unanime, partagé par tous les acteurs de l’industrie audiovisuelle dont le discours est relayé et complété par les journalistes. Les discours institutionnels repris dans les articles installent l’idée selon laquelle ce sont les producteurs et les diffuseurs qui s’adaptent aux évolutions des pratiques des publics : « La grande originalité de cette révolution technologique est qu’elle n’a pas été imposée par les chaînes, les producteurs de télé ou les fabricants de téléviseurs, mais par les téléspectateurs eux-mêmes » (Les Échos, 10 juin 2014) ; Le public « serait désireux d’interactivité et d’implication devant ses écrans tactiles » (Le Monde, 10 févr. 2014), « Les usages des téléspectateurs changent. Programmes traditionnels et numériques sont désormais imbriqués. Il faut proposer du transmédia » (Bruno Patino, directeur des programmes et du développement numérique à France Télévisions, cité par TéléObs, 26 mars 2015). On retrouve ici un argumentaire similaire à celui du CSA (voir supra).
Un premier bénéfice associé à la révolution ainsi annoncée est le développement d’une interactivité, gage de lien social, qui ne va pas sans rappeler l’utopie du « village global » développée par Marshall McLuhan (1964). À partir du moment où l’on annonce que les individus peuvent être connectés au réseau internet tout en regardant la télévision (développement de la « télévision connectée » et surtout du multi écran3), la pratique télévisuelle revêt une dimension conversationnelle : « Cette “télé étendue” ajoute à la posture du téléspectateur une expérience sociale qui décuple le plaisir de la consultation et assouvit un besoin de commentaire, de participation, de débat, voire de commérage. C’est une expérience de partage du pouvoir d’interaction entre diffuseur et téléspectateur » (Les Échos, 16 mars 2011) ; « La “social TV” offre un mélange entre les contenus télévisuels, en direct ou en rattrapage, avec une couche sociale interactive qui permette aux téléspectateurs d’avoir une conversation numérique autour du contenu visionné » (Le Monde, 25 juin 2012).
Un déterminisme technologique anime le discours tenu par les journalistes, qui imaginent les futures appropriations : « Le téléspectateur lui-même modifiera son rapport à la télévision : plus exigeant pour choisir son programme, plus ouvert aux recommandations de ses amis, plus fidèles aux programmes qu’aux chaînes, finalement plus smart lui aussi » (Les Échos, 20 déc. 2011). Non sans ironie à Télérama (18 juin 2011) :
Prodige de la technologie, votre télé est désormais directement reliée au Web. Ça s’appelle la télévision connectée, et ça change la manière de regarder la télé. Tout en ricanant devant Desperate, vous échangez sur Twitter vos premières impressions avec une copine. Et toujours avec la même télécommande, vous irez enrichir dans quelques minutes votre page Facebook. Le mariage de la télé et du Web est consommé, on vous dit. Et si vous zappez toujours sur vos chaînes habituelles, vous craquez aussi pour tous ces services de télé de rattrapage, qui permettent de voir les émissions que vous avez manquées, ou de vidéo à la demande (VOD) pour les films. Avant de filer voir les vidéos du moment qui font un tabac sur YouTube…
Les journalistes annoncent que les nouvelles technologies associées à la télévision vont permettre aux gens de se connecter entre eux, de « vivre un événement partagé avec d’autres » (Le Monde, 25 nov. 2013). Les interactions se parent de vertus citoyennes : « On peut imaginer aussi que, dans un avenir proche, la télévision connectée à l’internet donnera un nouveau souffle à l’interactivité entre les citoyens, et donc au fact-checking » (Le Monde, 9 juin 2012). C’est donc du point de vue social qu’est idéalisée la participation des téléspectateurs ; la télévision du 21e siècle est celle du partage : « La télé, c’est de la culture populaire, et donc du partage ; avec la télé connectée, on démultiplie le partage » (interview de Bruno Patino, directeur du développement numérique de France Télévisions, Libération, 6 avr. 2011) ; « La télévision connectée existe déjà hors technologie ad hoc. Les gens n’ont pas besoin de l’industrie pour innover, il suffit de regarder à la télévision une grande rencontre sportive ou un épisode de Plus Belle La Vie et, en même temps, de se brancher sur Twitter, Facebook ou MSN pour constater à quel point les fans partagent en direct un événement » (Les Échos, 16 mars 2011).
Longtemps dévalorisée, la pratique téléspectatorielle est réhabilitée par les mutations du média. Il n’est plus question de craindre l’influence des images télévisuelles à partir du moment où les publics font plus que regarder l’écran.
Au 21e siècle, les téléspectateurs deviennent « intelligents » grâce à la télévision connectée. Alors qu’une interview du journaliste Ignacio Ramonet dans Le Monde (15 mars 2010) rappelle la « passivité dans laquelle [la télévision] place le téléspectateur », même si « il ne faut pas sous-estimer la capacité de réflexion et de réaction des citoyens », ce temps semble révolu : « Désormais le téléspectateur ne sera plus passif devant son écran mais pourra accéder à de multiples services connectés (catch-up, vidéo à la demande, musique, sites internet, jeux) » (Les Échos, 10 janv. 2011). Le mythe du téléspectateur passif est tenace et sert à promouvoir l’avènement du téléspectateur actif : « “Nous permettons au téléspectateur, jusque-là passif, de devenir actif” » (Le Figaro, 9 avr. 2012 – la journaliste cite les propos de Bruno Patino, directeur de France 5) ; « Autre raison du succès, les spectateurs ne sont pas passifs devant l’écran. Ils sont invités à tapoter sur leur smartphone ou leur tablette pour envoyer leurs commentaires » ; « Depuis l’apparition de la TSF, le téléspectateur se contentait d’avaler les programmes de ses chaînes favorites, diffusés en mode linéaire. Aujourd’hui, il peut, grâce au raccordement de son téléviseur à la Toile, accéder à de multiples programmes » (Les Échos, 23 août 2012) ; « Le spectateur, smartphone et/ou tablette en main, est désormais très actif lors des retransmissions sportives » (Le Monde, 31 mai 2014) ; « Plus question de rester passifs devant le petit écran, les voilà sommés de participer activement » (Le Figaro, 3 oct. 2014).
Ici encore se manifeste un effet de l’adoption du paradigme de la convergence : la démocratisation de la télévision est annoncée à travers l’adoption, par les téléspectateurs d’une culture participative. Celle-ci les conduit à concevoir un nouveau rapport au média (Jenkins, 2006, p. 287-307) :
Le numérique a donné naissance à un “nouveau téléspectateur”, qui n’est plus un simple récepteur : producteur, distributeur et prescripteur de contenus, il est au centre de ce nouvel écosystème, qui ouvre la possibilité de consommer des programmes audiovisuels quand il le veut, sur n’importe quel support et n’importe où. [Tribune de la chercheure en SIC Nathalie Sonnac, Le Monde.fr, 28 nov. 2017]
La convergence médiatique doit permettre de lutter contre les dysfonctionnements dans la diffusion de l’information : « Longtemps, le téléspectateur a gardé la main molle sur la télécommande, acceptant sans vraiment réagir ce qu’il voyait et entendait. C’était un grand passif. Il est en train de se transformer en hyperactif, surtout face à l’information politique » (Le Monde, 9 juin 2012 – le journaliste fait référence aux spectateurs qui se documentent sur le réseau internet dans le but d’identifier les erreurs factuelles dites par les candidats lors des débats télévisés pour la présidentielle de 2012).
Dès lors, la pratique télévisuelle est présentée comme une expérience qui s’enrichit. On ne regarde plus seulement un programme de télévision, on fait plus que cela, on participe : « L’équipe de production et les animateurs insistent sur une des particularités de l’émission : sa dimension participative. Les internautes pourront suivre un à un les candidats, les noter et pronostiquer leurs performances. Ils auront même la possibilité de suivre le rythme cardiaque d’un ninja venu spécialement tester la difficulté des épreuves pour eux. Des vidéos en trois dimensions seront également mises à disposition pour profiter au mieux de l’expérience » (Le Monde, 11 juil. 2016). Au cours de la décennie, le champ d’action des participants s’élargit car ils sont désormais ceux qui collaborent à l’écriture d’une série, suggèrent des idées pour une émission, réagissent sur le second écran pour « nourrir la seconde partie de l’émission » (Le Monde, 1er oct. 2012). La participation de Monsieur-tout-le-monde semble désormais facilitée et accessible à tous, grâce aux technologies numériques : « L’interactivité avec le public est impressionnante. Pour participer à l’émission, il suffit simplement de télécharger l’application 6play. Terminé le SMS surtaxé, tout est gratuit » (Le Monde, 26 sept. 2014) ; « Grâce à une plateforme SMS interactive accessible au prix de 2 centimes d’euros les 24 heures, les enfants peuvent participer à des quiz » (Le Monde, 2 mai 2015) ; « Un jeu interactif auquel les téléspectateurs peuvent participer en direct via une application pour smartphone » (Le Monde.fr, 18 nov. 2017).
Les superlatifs ne manquent pas pour caractériser cette super-pratique, qui légitime ainsi l’usage de la télévision : « Les possibilités sont infinies pour le téléspectateur qui devient “télénaute” (téléspectateur-internaute) » (Le Parisien, 29 mai 2012) ; « Le téléspectateur […] s’apprête à entrer dans une ère où le zapping ne se fera plus uniquement sur des programmes télé, mais sur un flux démultiplié, une galaxie de contenus ludiques, informatiques et visuels » (Le Monde, 1er oct. 2012) ; « L’une des nouveautés les plus spectaculaires […] permet de revoir instantanément […]. Mieux : les internautes peuvent facilement […]. Autre nouveauté : l’interface permet […]. Connect proposera du contenu complémentaire et la possibilité de réagir en direct […] » (Le Monde, 28 janv. 2013). L’expérience multi-tâches est valorisée : « Le fan de sport pourra regarder un match de football, réduire légèrement l’écran, et, grâce à Skype, voir les réactions de ses amis en temps réel. Ou bien commenter la rencontre sur Facebook. Le principe pourra même s’étendre aux séries télévisées. Sur le même modèle que “Les livres dont vous êtes le héros”, les télénautes pourront influer sur l’évolution de la série, en choisissant entre différentes suites » (Le Parisien, 29 mai 2012) ; « Le téléspectateur peut donc surfer sur la Toile avec Chrome, le navigateur du moteur de recherche, ou accéder aux applications sur Google Play […]. Il peut faire des recherches, visionner des films ou jouer à des jeux en ligne […] » (Le Monde, 30 août 2012).
L’injonction à la participation à la télévision s’accompagne parfois d’une invitation à jouer un rôle si important dans le programme que le public pourrait en prendre le contrôle. Le cas de l’émission de télé-crochet musical Rising Star (M6, 2014, déjà mentionné dans le chap. 4) illustre comment la stratégie de communication du producteur et du diffuseur a été reprise par les journalistes exactement sous l’angle du pouvoir des téléspectateurs. Ceci a contribué à faire de ce programme un cas emblématique du tournant participatif de la télévision4.
En effet, dans les jours qui ont précédé la première diffusion du programme, la presse a repris la promesse (au sens de François Jost, 1997) et titrait ses articles : « Le public aux commandes » (TV mag, 11 sept. 2014), « C’est le public qui décide » (18 sept. 2014), « Rising Star : le public prend le pouvoir sur M6 » (TV mag, 25 sept. 2014), « Comment le téléspectateur prend le contrôle du petit écran » (Le Figaro, 3 oct. 2014). Un article publié dans TV mag le 11 septembre traite de la responsabilité attribuée au public :
C’est le téléspectateur, et lui seul, qui décide de tout, de A à Z. […] Ici ce n’est pas un coach mais le téléspectateur en personne qui, dès le casting, peut dire s’il aime ou pas la prestation d’un artiste. […] Pour autant, donner tous les pouvoirs au public dans un télécrochet est-il une bonne chose ?
Puis, c’est une interview d’Alon Shtruzman, PDG de Keshet International (qui est la société de production israélienne à l’origine du concept de l’émission), publiée le 18 septembre, qui met clairement en avant le rôle du public. Dans cet article, il n’est question que du dispositif dans lequel « c’est le public qui décide » (dès le titre). Ainsi à la question du journaliste « Pourquoi cet engouement autour de Rising Star ? », le patron répond : « En raison de la nouveauté et de la modernité du format. C’est la première fois que le public peut décider du sort d’un candidat dans une émission de télé en temps réel […]. [Les téléspectateurs] perçoivent Rising Star comme authentique et leur participation en direct leur ôte toutes suspicion éventuelle à propos des votes ». Le discours se poursuit le 25 septembre, jour de diffusion de la première émission, avec un article au titre évocateur : « Rising Star : le public prend le pouvoir sur M6 » ; et des propos sans équivoque : « Avec Rising star, M6 inaugure le télécrochet sans jury omnipotent. Seul le public a le pouvoir de garder ou non un candidat » ; « Le téléspectateur s’initie à une nouvelle façon de regarder la télévision. Pour la première fois, il est le juré du concours et décide de tout, par le biais d’une application gratuite […]. Une prise de pouvoir sans doute grisante pour le public » ; « Quoiqu’il en soit, maintenant c’est aux téléspectateurs de trancher, car, comme pour les candidats de Rising Star, le public sera le seul juge » (retour à une rhétorique classique du pouvoir de l’audience).
Si la première émission a obtenu un score d’audience jugé satisfaisant, le nombre de téléspectateurs a diminué dès la seconde émission. Néanmoins, au lendemain de celle-ci, Le Figaro (3 oct. 2014) publie un article intitulé « Comment le téléspectateur prend le contrôle du petit écran », qui débute par les phrases suivantes :
Le pouvoir de décision des téléspectateurs est grandissant. Cantonnés, il n’y a pas si longtemps encore, au rôle de simples consommateurs de programmes, les voilà désormais placés aux manettes du PAF. Plus question de rester passif devant le petit écran, les voilà sommés de participer activement.
Au-delà du cas Rising Star, le tournant participatif à la télévision est synonyme d’une liberté désormais acquise par les téléspectateurs. En multipliant les annonces des services offerts aux individus, les journalistes dressent le portrait d’un téléspectateur libéré et omnipotent : « Fini l’époque où les téléspectateurs étaient obligés de scruter les horaires sur le programme télé pour regarder leurs émissions préférées. Grâce à la télé de rattrapage (catch-up TV) proposée par toutes les principales chaînes, ils peuvent les visionner à toute heure, une fois qu’elles ont été diffusées » (Le Parisien, 6 févr. 2012) ; « Le téléspectateur pourra composer son programme au gré de ses envies » (Le Monde, 1er oct. 2012)5. Les téléspectateurs sont invités à endosser le rôle des programmateurs : « Vous pourrez choisir de voir ou revoir une émission ; vous pourrez en regarder une depuis son début même si sa diffusion a déjà commencé ; vous pourrez l’arrêter et la reprendre à volonté, etc. Et vous irez chercher des infos complémentaires de façon très simple » (Le Monde, 2 avr. 2012, la journaliste cite les propos de Hervé Brusini, directeur des rédactions de France TV Info) ; ou encore celui des réalisateurs : « Grâce à la télévision connectée, les internautes pourront réaliser, le 14 juillet, leur propre défilé sur les Champs-Élysées avec les six caméras de la régie qui seront accessibles et mises à leur disposition » (Le Monde, 1er juil. 2013) ; « Dernier service offert par l’interactivité : permettre aux téléspectateurs de décider du contenu d’une émission », (Les Échos, 10 juin 2014).
La nouvelle télévision est aussi synonyme d’affranchissement des contraintes temporelles et spatiales liées à la consommation dite traditionnelle de la télévision : « “To be everywhere, everytime”. La petite phrase bien connue fait désormais figure de formule magique. “Depuis déjà deux ans, vous pouvez voir le contenu que vous voulez, à l’endroit où vous le désirez et à l’heure que vous souhaitez, que ce soit à la télévision, sur le Net ou sur votre mobile […]” » (interview de Beatriz Medina Layuno, digital adsales manager d’Antena 3, Les Échos, 23 mai 2011) ; « Depuis l’avènement du numérique […] les programmes télé se regardent indifféremment sur tous les écrans de la maison. Surtout, nous n’en sommes plus dépendants. Rien de plus simple aujourd’hui que de maîtriser sa programmation grâce à des outils comme la télévision de rattrapage ou la vidéo à la demande » (Télérama, 24 janv. 2015).
Comme un corollaire, la liberté s’accompagne d’un pouvoir décisionnaire : l’évolution des relations entre producteurs/diffuseurs et spectateurs vers davantage d’horizontalité se manifeste à travers un rôle accru du public dans la fabrication des contenus. Ainsi les dispositifs qui mettent en scène les interventions et les décisions du public sont-ils valorisés ; nous l’avons esquissé dans le chap. 4 au sujet d’un dispositif de choix de programmes mis en place par Arte en février 2020. La rhétorique discursive des articles de presse se rapproche là encore de celle employée au moment de la diffusion du programme Rising Star sur M6 à l’automne 2014. Sur ce point en particulier, on comprend combien les journalistes reprennent souvent la rhétorique communicationnelle des diffuseurs. Un autre exemple, en mars 2014, est celui de trois quotidiens nationaux qui ont utilisé un même vocabulaire pour informer sur les fonctionnalités de Francetv.info, chaîne d’information à la carte disponible sur la télévision connectée : « Un “JT permanent”. D’une durée totale de 12 minutes, mis à jour en temps réel par la rédaction de France Télévisions, il pourra être lancé par le téléspectateur à tout moment grâce à sa télécommande » (Le Figaro.fr, 20 mars 2014) ; « Francetv.info proposera en permanence un journal de 12 minutes constamment mis à jour, que le téléspectateur lancera quand bon lui semble » (Les Échos, 21 mars 2014) ; « Un JT qui combine les avantages du Net et ceux de la télévision. Soit treize minutes en continu, mises à jour en permanence et en temps réel. Le téléspectateur peut ainsi “lancer” son journal au moment où il le souhaite » (Le Monde, 31 mars 2014). Les téléspectateurs sont ainsi présentés comme ceux qui gouvernent leur pratique.
Néanmoins, l’autonomie du public est ambivalente dans la mesure où les enjeux économiques du participatif sont régulièrement rappelés par les journalistes. Les diffuseurs ont à cœur de saisir les opportunités en lien avec la convergence des écrans car, d’une part, cela leur permet de fidéliser leurs audiences dans le but notamment de concurrencer les grandes entreprises du web qui développent une offre de vidéos en ligne durant la décennie 2010 (« Internet-télévision : la guerre des écrans a commencé », Le Monde, 8 nov. 2010 ; « La bataille est bel et bien engagée », Les Échos, 10 janv. 2011) ; d’autre part, le déploiement de contenus télévisuels sur l’internet permet de développer de nouveaux espaces publicitaires (« Un nouveau filon publicitaire », Le Parisien, 6 févr. 2012 ; « Les écrans numériques changent la donne publicitaire », Les Échos, 3 déc. 2012). Ainsi les journalistes disent-ils aussi l’instrumentalisation des publics qui se joue à travers le développement du participatif à la télévision (voir le chap. 7).