Chapitre 2
Actuellement, les recherches sur les publics médiatiques en France se réfèrent au paradigme d’un public actif. Le paradigme, au sens de Thomas S. Kuhn (1970, p. 240), « est ce que les membres d’une communauté possèdent en commun ». Le philosophe ajoute que « réciproquement, une communauté scientifique se compose d’hommes qui se réfèrent au même paradigme »1. Les racines de ce paradigme se situent dans les définitions du public élaborées au cours des siècles précédents (en particulier à partir d’approches des publics sociopolitiques et médiatiques, mais pas seulement nous le verrons avec les premières représentations des spectateurs dans le champ culturel), devenues consensuelles. L’influence des médias est considérée comme relative et elle se réalise à travers un maillage complexe de codages, d’interprétations socioculturelles et d’usages différenciés. Par ailleurs, les audiences ne sont pas le public : elles sont le produit de construits quantitatifs sophistiqués conçus par et destinés aux acteurs de l’industrie médiatique et publicitaire (Méadel, 2010). La définition du public comme collectif en devenir est ainsi progressivement adoptée comme norme pour penser la question des pratiques médiatiques dans le champ académique. Les publics ne sont pas un donné en soi, ils se « publicisent » (Cefaï et Pasquier, 2003).
Cette définition représente un état des recherches sur le sujet arrivé à maturité au sein de la communauté scientifique : durant les années 1990-2000, une sociologie des publics a succédé à une sociologie de la réception pour l’étude des téléspectateurs. En effet, dans ce domaine de recherche en France, une configuration d’intérêts individuels et collectifs, d’activités éditoriales de publication, traduction et de publicisation, de travaux de déconstruction de la notion a permis l’adoption et l’application d’un programme scientifique, initié et incarné notamment par Daniel Dayan, autour de la constitution des publics médiatiques à travers les expériences et les performances de leurs membres (Ségur, 2010)2. Dans le monde anglo-saxon, une inflexion des recherches, depuis l’étude des interprétations variées des récepteurs vers celle des engagements collectifs des publics est constatée au même moment (voir Livingstone, 1998, 2005 et Nightingale, 2011).
Il s’agit à présent de se demander si l’évolution des pratiques télévisuelles, prophétisée et observée à partir des années 2010 et si le « tournant participatif » représentent un problème que la « science normale » a dû résoudre ou doit actuellement résoudre. Est-il possible d’appliquer les modèles d’analyse définis au sujet des publics à ces « nouveaux » publics ? Quels sont les effets d’un « tournant participatif » dans les pratiques télévisuelles sur l’évolution des modèles théoriques et d’analyse ? Assiste-t-on à une « crise » qui pourrait aboutir à une évolution paradigmatique ? Une sociologie de la participation succède-t-elle à une sociologie des publics, et quels en seraient les enjeux ? Poser ces questions me conduit à revenir aux fondations de la notion de public médiatique. On peut y lire les prémisses d’une approche participative, constituée à partir des notions de collectif, d’expérience et de performance associées à celle de public.
Les racines d’une approche participative se situent dans l’approche sociopolitique des publics. En effet, dès les définitions inaugurales des notions de spectateur et de public, il est question d’expérience collective et d’échanges. Dans le domaine de la culture, de l’art en particulier, Christian Ruby (2017) date la naissance du public esthétique au sens moderne au 18e siècle. Les premières représentations du spectateur apparaissent dans les œuvres picturales, dans lesquelles il est ainsi mis en scène : il est invité à exprimer son jugement publiquement au moment où il contemple des œuvres. Le spectateur est représenté à travers une articulation entre singulier et collectif ; il regarde les œuvres et partage son avis avec d’autres spectateurs. Il s’agit d’une expérience collective ; l’apparition du spectateur est alors contemporaine d’un idéal démocratique, au sens où le public est une « interaction entre œuvre et spectateurs » (Ruby, 2015).
Au cours du 20e siècle, la théorisation des publics sociopolitiques et démocratiques s’articule autour des expériences et des engagements collectifs de leurs membres (voir Merlin-Kajman, 2003). Lorsque le magistrat et sociologue Gabriel Tarde (1901) s’intéresse aux lecteurs de la presse de son époque, il définit – déjà – le public comme une expérience collective, à distance. Selon lui, la pratique de la lecture médiatique a donné naissance à un collectif vertueux, par opposition à la formation de foules que l’auteur diabolise. Les foules sont des groupes de personnes dans la rue, qui représentent un danger parce qu’elles sont désorganisées et imprévisibles, elles sont synonymes d’influence (les idées se diffusent dans la foule de manière contagieuse) et de déraison – la théorie dite de la seringue hypodermique formulée par Harold Lasswell (1948) emprunte à une conception proche d’une diffusion massive, directe, irréversible et irréfléchie des messages médiatiques parmi l’ensemble des spectateurs. Par opposition, le public de la presse est présenté à l’image d’une communion intellectuelle entre des individus cultivés, à travers laquelle se forme un esprit public.
Toujours au début du 20e siècle, mais quelques années plus tard, dans une approche politique, la notion de public est définie à partir d’une opposition foule/public de même nature par John Dewey (1927) : la communication « ouvre un espace original, celui d’un “public” qui n’est pas une masse désorganisée et perverse mais une communauté en attente de réflexivité, d’instruments d’analyse et d’auto-représentation » (Maigret, 2003, p. 43). Pour définir le public, John Dewey (2010, p. 104) a recours aux idées d’« intérêt partagé » et de « comportement interconnecté ». Ce qui caractérise le public c’est son organisation et sa quête de visibilité. Les membres du public sont ainsi les participants d’une action collective partagée dont un objectif est la publicité au sens de visibilité. En ce sens, les propositions médiatiques qui consistent à donner la parole aux publics à travers des dispositifs tels que la lecture ou la transcription du courrier des spectateurs, l’affichage de tweets à l’écran, ou encore le micro-trottoir semblent répondre à la quête de représentation des publics.
Un siècle plus tard, la figure du public proposée par Gabriel Tarde n’en est pas vraiment une pour Louis Quéré (2003, p. 117), car il lui « manque un principe interne d’agrégation ». Il ne suffit pas de former un collectif imaginé, ce qui caractérise un public c’est le lien qui unit ses membres, à travers une expérience, non seulement collective mais aussi commune, partagée. On retrouve cette ambivalence au sujet du participatif contemporain à la télévision : les producteurs et diffuseurs multiplient les invitations à des expériences collectives (soyez les membres du jury en votant depuis votre fauteuil, rejoignez-nous/la communauté sur les réseaux socionumériques, etc.) ; la question est, pour le chercheur, de savoir si cela constitue, pour les participants, des expériences individuelles ou partagées.
Le principe de publicité caractérise également la définition du public proposée par Hannah Arendt (1961). La définition du public par opposition au domaine privé discutée par la philosophe introduit l’idée d’une dynamique d’ouverture, d’accès à un autre domaine. C’est par une expérience publique, au sens de ce qui apparait, ce qui devient visible, que se définit le public, voir se manifeste l’appartenance au public. De plus, Hannah Arendt envisage le public comme synonyme de citoyenneté et nous verrons que le téléspectateur est actuellement représenté et désigné ainsi par les professionnels du champ médiatique (deuxième partie) : droit à la parole, droit de vote…
L’exercice collectif de la raison qui caractérise l’espace public habermassien (Habermas, 1962) peut aussi être lu comme l’un des éléments constitutifs d’une approche participative des publics. L’échange d’arguments, la formation d’une opinion éclairée, la manifestation de l’esprit critique qui caractérisent la sphère publique bourgeoise de l’Europe du 18e siècle sont les fondements d’un idéal normatif de la posture publique. Néanmoins ce que l’on retient de l’approche de Jürgen Habermas des publics, c’est l’idée de déclin de la sphère publique bourgeoise attribué au développement des communications de masse à partir du 19e siècle. Loïc Ballarini (2017) le souligne : l’ouvrage canonique et éponyme de Jürgen Habermas contient en réalité deux définitions de l’espace public, l’une scientifique, socio-historiquement déterminée, et l’autre morale. L’idéal d’un espace public circonscrit à l’usage de la raison mis en danger par le développement de la culture de masse – et par là l’ouverture de l’espace public à toutes les catégories sociales – fait écho aux craintes exprimées par les tenants d’une approche à dominante psychologique de l’influence des médias, à l’égard des médias de masse. Le succès des travaux développés dans cette approche des effets directs et illimités – à relier à un contexte socio-historique bien particulier – avait d’une certaine manière ajourné le développement théorique de la réflexion sur les publics médiatiques. Néanmoins, c’est bien en réaction au modèle des effets directs et illimités que le paradigme des spectateurs actifs s’est constitué, à partir notamment des études conduites à l’École de Columbia et dirigées par Paul Lazarsfeld et Elihu Katz (sur les racines des recherches sur les téléspectateurs, entre modèle de la seringue hypodermique et modèle des effets indirects et limités, voir Ségur, 2010), qui ont mis à jour le modèle de la communication médiatique à deux étages (voir Mort, 2015 et Ségur, 2016) et surtout ont installé durablement l’idée d’une influence relative, variable et complexe.
Dans le champ académique français, l’étude des publics est enrichie en particulier à partir de la dernière décennie du 20e siècle par la sociologie des médias, incarnée par Daniel Dayan. En France, des travaux avaient suggéré, voir mis au jour, l’hétérogénéité des réceptions des messages médiatiques et la diversité des comportements spectatoriels dès les années 1960. Cela, notamment dans le cadre du Centre d’étude des communications de masse (Cecmas), qui a constitué le premier foyer français de réflexions scientifiques sur les communications de masse. Fondé à l’initiative du sociologue Georges Friedmann (1902-1977)3 en 1960, au sein de l’École pratique des hautes études (ÉPHE), le Cecmas rassemblait plusieurs sociologues et sémiologues intéressés par l’étude des communications de masse (dont Edgar Morin, Christian Metz et Roland Barthes) ; il a constitué un lieu d’épanouissement pour la conduite d’enquêtes sur les médias de masse. Dans un contexte idéologique académique dominé d’une part, par les analyses sémiologiques de contenu et, d’autre part, par les thèses de l’École de Francfort, avec un grand mépris pour la télévision, des chercheurs comme Michel Souchon ont fait le choix audacieux de s’intéresser aux activités de réception4 ; tandis que des sociologues comme Jean Cazeneuve (1962) et Georges Friedmann (1967) s’interrogeaient sur les capacités de réaction des spectateurs. Mais cela n’a pas suffi à engager véritablement un courant de recherche sur les publics à ce moment-là (voir Ségur, 2010).
Le « retour » des problématiques sur la réception en France est incarné par Daniel Dayan, anthropologue et sociologue des médias français, qui a joué un rôle de passeur à partir de la fin des années 1980, ce qui a permis la connaissance et l’appropriation par les chercheurs français – notamment du laboratoire Communication et Politique – des avancées théoriques anglo-saxonnes sur cette thématique (voir Ségur, 2007, 2019b). De plus, il a fait évoluer la définition des publics médiatiques en étudiant comment la relation de communication entre la télévision et les téléspectateurs se traduit par la constitution de publics (Dayan, 1992, 2000, 2003). C’est à partir de ces éléments, complétés au cours des années 1990 et 2000 par les sociologues et chercheurs en communication, pour la plupart, qui se sont emparés de la question (Albert et al., 2003 ; Beaud et Quéré, 1994 ; Bertrand, 1993 ; Boullier, 2003 ; Calbo, 1996 ; Cefaï et Pasquier, 2003 ; Chalvon-Demersay, 1998 ; Charpentier, 2006 ; Dayan, 1993 ; Esquenazi, 1995, 2003 ; Le Grignou, 2003 ; Pasquier, 1999 ; Proulx, 1998) qu’une sociologie des publics articulée autour des notions d’expérience et de performance s’est constituée. Je souhaite ici mettre l’accent sur la notion de public performant comme point de convergence entre une approche socio-communicationnelle et une approche sociopolitique des publics. C’est cette rencontre qui se manifeste aujourd’hui par une approche que l’on peut qualifier de participative. En effet, l’adoption contemporaine du participatif pour penser les pratiques médiatiques accompagne, au début du 21e siècle, un avènement de la notion de public dans le champ académique.
Au point de départ, la thèse principale de Daniel Dayan est la suivante : les publics de télévision n’existent pas de facto ; ils existent à travers l’expérience subjective de leurs membres. La thèse nait d’une réflexion autour de la notion de « fiction » de public. Daniel Dayan (1992) a ainsi commencé par récuser la critique textualiste du chercheur britannique des Cultural Studies John Hartley (1987), selon lequel le public (n’)est (qu’)une fiction imaginaire, produite par ceux qui en parlent, ceux qui l’étudient, ceux qui lui adressent des programmes. À partir des travaux de Benedict Anderson (1983) sur les « communautés imaginées », Daniel Dayan fait le choix de considérer les publics de télévision comme des fictions imaginées et non pas imaginaires, c’est-à-dire, à partir desquelles les téléspectateurs se conçoivent en public : « Se percevoir comme public se fait en référence à une image du public. Cette image est une fiction. Elle peut aussi être l’instrument d’un processus par lequel un public devient réel en s’identifiant à un autre, imaginé » (Dayan, 1998, p. 182). Autrement dit, une fiction de public construite par les membres de ce public eux-mêmes. En effet, les téléspectateurs passent d’une pratique individuelle à une expérience collective lorsqu’ils prennent conscience d’appartenir à un public de télévision. Cette prise de conscience peut être activée par les programmes de télévision, précise l’auteur, en référence aux travaux de Sonia Livingstone et Peter Lunt sur les talk-shows (1993)5. « Recevoir une émission c’est entrer en interaction para-sociale, non seulement avec le montré, mais avec le hors champ. C’est se reconnaître en tant que convive » (Dayan, 1998, p. 185) ; autrement dit, les téléspectateurs acceptent de jouer le rôle social de membre du public parce qu’ils « voient avec », c’est une expérience subjective. Si la référence à Gabriel Tarde est évidente, on fait aussi le lien avec la pensée de Hannah Arendt puisque le public défini par Daniel Dayan est animé par un principe de mise en visibilité : il se donne à voir, à travers un acte performatif.
En France, la publication en 2003 de l’ouvrage collectif Les Sens du public. Publics politiques, publics médiatiques est un moment important parce qu’elle stabilise les contours multiples et complexes de ce que les auteurs nomment l’« arène des recherches sur les publics ». Elle traduit un point de convergence entre une approche socio-communicationnelle et une approche sociopolitique des publics. L’ouvrage, ou la confrontation entre deux approches, est né d’interrogations croisées posées lors de deux séminaires organisés à l’École des hautes études en sciences sociales expliquent les directeurs de volume Daniel Cefaï et Dominique Pasquier, l’un sociologue des mobilisations collectives et des problèmes publics et l’autre sociologue des pratiques culturelles, dans une riche introduction qui fait désormais référence. Des positions analogues ont été observées entre les publics politiques et les publics médiatiques, qui conduisent à la formulation d’une définition consensuelle des publics : le public « désigne un “être” doté de capacités d’auto-gouvernement, de délibération ou de participation ou de compétences de réception médiatique et culturelle » (Cefaï, Pasquier, 2003, p. 13-14). Les caractéristiques des publics sont les suivantes : collectif en communion, expérience, épreuve voire interprétation partagées, organisation, régulation, autogouvernement, quête de visibilité (l’idée de « publicisation »), réception, engagement, délibération, participation, performances, auto-configuration, auto-réflexivité. Le public est l’incarnation (au sens de chose réifiée) des activités collectives visibles qui peuvent donner lieu au consensus, à la légitimité ou qui se réclament de l’intérêt général (« l’expérience publique, l’esprit public, l’opinion publique ou le jugement public », p. 14). Le paradigme des spectateurs actifs ne peut être que renforcé par le programme de recherches ainsi dessiné par la publication.
Sur le plan international, les réflexions autour de la définition des publics médiatiques ont fait consensus à travers l’ouvrage Audiences and Publics: When Cultural Engagement Matters for the Public Sphere coordonné par la chercheuse britannique reconnue Sonia Livingstone (2005). Les auteurs s’y interrogent sur les activités de réception, comme mouvements complexes de passages réciproques entre ce qui est de l’ordre du privé et du public : c’est-à-dire les mouvements de constitution de soi, spectateur, comme membre d’un public. Dans les années 2000, ce questionnement s’est particulièrement posé à un moment où se développent des appropriations des technologies de l’information et de la communication qui ont fait évoluer les usages médiatiques traditionnels, en brouillant notamment les frontières des activités de communication publiques et privées : des adolescents qui s’envoient des SMS dans une salle de cinéma, ces mêmes « ados » qui s’expriment publiquement sur un forum depuis leur chambre, les éléments d’une discussion d’une famille durant le diner au sujet des informations vues au journal télévisé postés sur un forum par l’un des membres, etc.6
Une lecture une quinzaine d’années après publication permet d’identifier les germes d’une approche participative des publics : l’étude des « formes de l’engagement des publics télévisuels » prônée en 2003 fait écho à l’étude de pratiques participatives. Comme il est désormais établi que les publics ne pré-existent pas à la rencontre entre un contenu et des spectateurs, ils se constituent au moment de la réception, il s’agit alors de s’intéresser à la réception des messages médiatiques comme expérience sociale qui peut aboutir à la constitution de publics. Ce qui ouvre la voie à de nombreux questionnements au sujet des pratiques de participation, parmi lesquels : le public se constitue-t-il à travers sa participation à la relation de communication proposée par le média ? Et/ou le public se constitue-t-il au moment où il prend part à une relation de communication qu’il choisit d’établir avec le média – qui pourrait être de l’ordre d’une réception négociée, détournée, lorsqu’un téléspectateur choisit de se distraire en s’amusant des expériences vécues par les candidats d’un jeu de télé-réalité plutôt que de prendre au sérieux les stratégies que ceux-ci déploient pour « gagner » l’aventure ; ou encore lorsque de jeunes fans mobilisent les contenus d’une sitcom à des fins d’apprentissage du monde qui les entoure et du relationnel filles-garçons (voir l’étude menée par Dominique Pasquier, 1999, sur les fans d’Hélène et les garçons). Ce programme de recherches sur les publics ainsi formalisé invite à dépasser une approche qui serait trop centrée sur les échanges communicationnels, c’est-à-dire sur les débats publics. Il s’agit de prendre en compte tout autant la multiplicité des acteurs susceptibles d’intervenir dans le processus de constitution d’un public, les dispositifs mis en œuvre par les institutions (médiatiques pour ce qui nous intéresse ici) ainsi que les actions/activités des publics. La multiplication de dispositifs participatifs à la télévision est alors un terrain fertile pour des interrogations sur l’évolution des pratiques, le déploiement d’expériences publiques.
Une arène de recherches en langue française fécondes s’est constituée, où sont observées et analysées des performances de publics médiatiques. Ceci a permis de rendre compte de la diversité et de la complexité des expériences publiques constituées à partir des pratiques médiatiques. On peut citer, sans prétendre à l’exhaustivité : les « publics du culte » (Le Guern, 2002), des collectifs qui se constituent par des appropriations partagées d’œuvres dites cultes ; les « publics populaires » (Dakhlia, 2016 ; Dakhlia, Le Nozach et Ségur, 2017), c’est-à-dire des publics désignés et/ou revendiqués comme tels ; les publics « réactifs » qui manifestent leur conscience du collectif et leur appropriation des messages médiatiques par l’écriture de courriers adressés à des acteurs de l’institution télévisuelle (Soulez, 2004 ; Ségur, 2019a) ; les « publics en devenir » que l’on identifie à partir de facteurs de mobilisation et de modes de participations (Ballarini et Ségur, 2017) ; les expériences de réception émotionnelle partagée (Ferjoux, 2016) ; l’expérience transmédiatique (Châteauvert, 2016) – (voir aussi Thévenin, 2015 pour une approche des publics en sciences de l’information et de la communication sur le mode de l’expérience sociale et socialisante et Maigret et Macé, 2005, sur l’avènement d’une sociologie de l’espace public et de l’expérience). Il ne s’agit donc plus seulement d’étudier la réception au sens de l’interprétation et de l’appropriation différenciées des messages, mais bien d’observer les manières dont les publics manifestent publiquement leurs capacités de réception et/ou les connaissances, émotions, opinions qu’ils retirent de leur(s) pratique(s) médiatique(s). Une célébration de l’activité des usagers est manifeste. Ce qui conduit Éric Maigret à affirmer : « On ne parle plus de publics mais de communautés participatives » (Maigret, 2013, p. 7, préface à la traduction française de l’ouvrage de Henry Jenkins, La Culture de la convergence). Comment la culture participative s’est-elle imposée comme catégorie pour penser les publics télévisuels ?