Show cover
Exil et migration au féminin depuis et vers l'Espagne (Edul, 2026) Show/hide cover

Introduction générale

De la bonne utilisation des termes « exil » et « migration »

Avant d’entrer dans le cœur du sujet, il apparaît pertinent d’étudier les spécificités des termes fréquemment utilisés lorsqu’il s’agit d’évoquer le phénomène qui consiste, pour un être humain, à quitter le pays où il est né et/ou a grandi pour vivre, momentanément ou définitivement, dans un autre pays. Les termes exil, migration, expatriation, et les substantifs qui y sont associés tels qu’exilé, migrant, immigré, réfugié ou encore expatrié sont employés, parfois de manière erronée, aussi bien par les médias que par les concernés eux-mêmes, tant les notions juridiques auxquelles ils se réfèrent deviennent difficiles à appliquer face à des situations où la multiplicité des motifs de départ rend les classifications poreuses.

En France, le dictionnaire de l’Académie Française inclut dans ses pages le mot « exil » en 1694, lui attribuant pour définition l’expulsion de quelqu’un hors de sa patrie, avec défense d’y rentrer et donnant, pour désigner la personne exilée, les synonymes de banni, proscrit ou encore réfugié.

En Espagne, le Dictionnaire de la Real Academia Española adopte le terme « exil » (« exilio ») en 1732 et l’assimile à celui de « destierro », littéralement le fait de quitter sa terre ; les synonymes à l’adjectif « exiliado » sont « desterrado », « proscrito » et « expatriado » ; « desterrar » indique l’action de chasser, de bannir quelqu’un d’un territoire et ce, de manière temporaire ou définitive. Puis, au 19e siècle, comme l’explique Juan Francisco Fuentes (2002, p. 35), le terme employé pour qualifier l’exil politique est « emigración », soit le fait d’abandonner de soi-même un pays en raison d’idéologies ou d’opinions politiques pouvant amener cette personne à subir emprisonnement, torture, voire exécution. Être émigré c’est, en d’autres termes, être réfugié. En Europe, la dernière décennie du 18e siècle, avec notamment la Révolution française, et le tourmenté 19e siècle, rendent ce phénomène banal, sinon fréquent. Javier Sánchez Zapatero explique que l’éveil d’une conscience nationale dû à la diffusion des idées romantiques du début du 19e siècle a provoqué la généralisation, jusqu’à la fin de la dictature de Primo de Rivera (1930), du terme « expatriación » pour qualifier cette punition à l’exil forcé (Sánchez Zapatero, 2008) ; quant à la Real Academia Española, elle inclut l’adjectif « emigrado » dans ses pages en 1884, en confirmant le statut de réfugié politique de la personne contrainte de résider dans un autre pays que le sien. Si l’expatriation politique volontaire ou forcée est généralement traumatisante et entraîne souvent une paupérisation, une marginalisation et des sentiments de solitude et de dépression, pour certains de ces réfugiés, elle est un moyen de commencer une nouvelle vie, meilleure que la précédente. Dans Les intellectuels en Europe au XIXe siècle, Christophe Charle (1996, p. 107) évoque cette élite espagnole qui voyage d’un pays à l’autre, se retrouve dans les capitales européennes et participe à la vie politique et culturelle locale, et il précise que cela a forgé de l’émigré espagnol une image idéalisée et stéréotypée de flâneur oisif, bien loin de représenter la diversité des situations.

À partir du début du 20e siècle et jusqu’en 1937, l’exil politique des Espagnols diminue quantitativement, et l’essor des départs pour des raisons purement économiques est tel que les termes « emigrado » ou « emigración » s’emploient également pour ces mouvements de population sans lien avec des persécutions politiques. C’est avec la guerre civile espagnole et la terrible Retirada de l’hiver 1939 que la distinction entre « exilio » et « migración » devient plus flagrante : l’exil est politique, il est associé aux valeurs démocratiques et égalitaires de la Seconde République espagnole, il est synonyme de résistance et de dignité. La « migration », pour sa part, en tant qu’expatriation pour trouver un (meilleur) emploi, véhicule l’idée de la pauvreté et de l’échec (Mira Abad et Moreno Seco, 2010).

Plus proche de nous chronologiquement se trouve l’emploi du terme « migrant », souvent de manière péjorative, pour désigner une personne étrangère et indésirable. Fréquemment, le mot « migrant » est employé pour qualifier toute personne ayant quitté son pays, quelle qu’en soit la raison, et étant dans un processus de migration, c’est-à-dire de déplacement d’un pays à un autre en vue de s’y établir. Le migrant est en transit, il n’est pas encore installé dans un nouvel espace, contrairement à l’« immigré » qui réside déjà depuis un certain temps dans le pays d’accueil.

Pour ce volume, nous avons privilégié les termes « exil » et « migration » dans la mesure où, à eux deux, ils englobent la plupart des situations de déplacement d’une personne d’un pays vers un autre dans le but de s’y établir de manière plus ou moins durable. Nous ne parlons pas de migration pour des déplacements de touristes ; quant aux expatriés, ou « expats » comme ils se désignent eux-mêmes avec une certaine fierté, ils jouissent souvent d’un statut social privilégié dans le pays d’accueil et ne sont pas vus comme des migrants ou des immigrés, quand bien même ils resteraient de nombreuses années dans le pays d’accueil. Néanmoins, nous pourrons utiliser ponctuellement le terme d’« expatriation », car sa signification première est neutre et désigne l’action d’aller vivre dans un autre pays que le sien, de quitter sa patrie volontairement ou de force (Diaz, 2020).

Exil et migration au féminin

En février 2022, le monde entier a assisté, quasiment en direct, à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et à l’exil forcé et précipité de milliers de femmes et d’enfants qu’a généré cet événement dramatique. Celui-ci a, par ailleurs, considérablement modifié la visibilité des femmes exilées et migrantes. Jusqu’alors, l’idée que les migrants étaient majoritairement des hommes était fortement répandue. En effet, jusqu’à très récemment, les représentations liées aux émigrés/exilés ont été exclusivement masculines. Eugenio de Ochoa, lui-même émigré à plusieurs reprises à Paris, confirme, dans le chapitre « El emigrado » de l’ouvrage Los Españoles pintados por sí mismos (Ochoa, 1843-1844, p. 314-326), cette vision massivement masculine du phénomène migratoire. De leur côté, les médias ont de tout temps montré au grand public l’image d’Épinal du migrant homme et extra-européen en partance, qu’il s’agisse, dans les années 1960, de ces ouvriers originaires d’Espagne, d’Afrique du Nord ou d’Asie rejoignant la Belgique, l’Allemagne, la France ou encore la Suisse ou, plus récemment, en 2021, ces avions remplis d’hommes quittant l’Afghanistan et ces jeunes hommes nord-africains ou subsahariens assis sur les grillages entre le Maroc et Ceuta, attendant de pouvoir tromper la vigilance de la police, comme si les femmes, elles, ne partaient pas, alors qu’elles empruntent souvent d’autres moyens de transport et d’autres routes.

Pendant très longtemps, ces femmes ont eu moins de visibilité que leurs homologues masculins car, dans les pays de destination, beaucoup d’entre elles restaient dans l’espace domestique et, pour d’autres, même si elles avaient une activité professionnelle, elles n’étaient pas toujours déclarées et n’existaient donc pas aux yeux de l’administration. Cependant, quelques portraits d’exils féminins aux parcours très différents, en lien avec l’Espagne, nous sont parvenus. Pour les siècles lointains, citons quelques exemples médiatisés grâce à la littérature et au cinéma : si l’on remonte aux temps de la conquête des pays d’Amérique latine, aux côtés de nombreuses anonymes nous trouvons, immortalisée par l’écrivaine chilienne Isabel Allende dans son roman Inés del alma mía (2006) puis par la mini-série éponyme datant de 2020, la figure d’Inés Suárez, jeune couturière sans ressources originaire d’Estrémadure, partie rejoindre son mari dans le Nouveau Monde et se retrouvant protagoniste dans la conquête du Chili ; en effet, l’Espagne a longtemps été un pays de départ, et les femmes ont fait partie des candidats à une vie meilleure. Nous pouvons aussi évoquer, dans un autre registre, le destin non choisi de ces princesses et infantes mariées à un âge précoce avec un héritier d’une couronne étrangère, comme le raconte Chantal Thomas dans son roman L’échange des princesses (2013), adapté au cinéma en 2017.

Elle relate ce chassé-croisé entre la couronne d’Espagne et celle de France ayant eu lieu en 1722, lorsque la fille de Philippe V d’Espagne, Ana María Victoria, est envoyée en France pour épouser Louis XV, et que la fille de Philippe d’Orléans, Louise de Montpensier est, elle, envoyée en Espagne pour y épouser le jeune prince des Asturies Luis de Borbón, futur héritier du trône d’Espagne… Un peu plus tard, au 19e siècle, le despotisme de Ferdinand VII, les guerres carlistes et la pauvreté dans laquelle l’Espagne était engluée ont provoqué le départ de nombreuses familles. À cette époque, il était effectivement difficile pour les femmes de partir seules, la loi étant très restrictive à leur égard ; elles étaient donc souvent accompagnatrices d’un mari, d’un père ou d’un frère, mais penser que les femmes s’expatrient essentiellement dans le cadre de regroupements familiaux, pour rejoindre un mari déjà établi depuis plusieurs années dans le pays d’accueil, est une idée préconçue et surtout anachronique. En réalité, les migrations de femmes seules (ou avec un ou plusieurs enfants) ont toujours existé. Fuyant des épidémies, des impasses financières, la honte de grossesses hors mariage, des mariages forcés ou des pratiques mutilantes comme l’excision, cherchant à compléter leurs études par un diplôme reconnu, ou ambitionnant d’occuper même temporairement un emploi mieux rémunéré que dans leur pays afin d’améliorer leur sort et celui de leur famille à leur retour, un jour, elles partent. Avec ou sans contrat de travail, clandestinement s’il le faut.

Pour ce volume Exil et migration au féminin depuis et vers l’Espagne, nous avons décidé de le limiter aux 20e et 21e siècles, parce que c’est à partir de ce moment que les femmes commencent vraiment à émigrer seules. Elles peuvent être contraintes politiquement à cet exil, pendant la guerre civile par exemple, pour se réfugier des bombardements, comme l’explique Olivia Salmón Monviola dans sa contribution « L’accueil des réfugiées espagnoles dans le département du Puy-de-Dôme en 1937 », ou au moment de la Retirada, cet exode massif après la prise de Barcelone par les franquistes en janvier 1939, lorsqu’elles sont envoyées dans des camps dits de concentration ou d’internement et tentent d’y améliorer leur quotidien par de menus travaux de couture rémunérés, ainsi que le décrit Rocío Negrete Peña dans sa contribution « “Batallón de modistillas”. Les femmes de l’exil républicain espagnol et le travail dans l’internement en France ». Elles peuvent aussi émigrer plus librement, pour des raisons économiques, comme ce fut le cas au moment de la reconstruction de l’Europe dans les années 1960 nécessitant un énorme besoin de main-d’œuvre non qualifiée, notamment de femmes. Comme le relate Nicolas Blayo Ricardou dans sa contribution « Regards cinématographiques sur les femmes migrantes dans l’aire ibérique », de nombreuses Espagnoles ont quitté leur pays pour rejoindre, dans des pays d’Europe occidentale majoritairement, des ateliers de couture, des usines, des propriétés agricoles ou encore des maisons de particuliers. Le grand public a pu découvrir leur existence à travers des films tels que Españolas en París (Roberto Bodegas, 1971) qui présente la trajectoire d’Isabel, jeune femme de ménage espagnole qui découvre la liberté grisante de la vie à Paris, ou Les femmes du sixième étage (Philippe Le Guay, 2011) qui raconte de manière romancée et enjolivée la vie de ces Espagnoles émigrées vivant ensemble dans des chambres de bonnes et recréant une communauté joyeuse et solidaire malgré des conditions de vie difficiles.

Sur un autre registre, nous pouvons citer également le très intéressant documentaire de Jean-Michel Rodrigo, Federica Montseny l’indomptable (2016) qui présente le parcours de cette dirigeante anarchiste élue ministre de la Santé durant la Seconde République espagnole, obligée de se réfugier en France après la victoire franquiste et arrêtée par la Gestapo : elle ne dut son salut qu’au fait que les femmes enceintes ne pouvaient pas être extradées et, tout au long de sa vie, depuis l’exil, elle poursuivit son combat en faveur des idées libertaires et des droits des femmes, apparaissant régulièrement dans les médias francophones pour dénoncer le franquisme et ses exactions.

Enfin, la démocratie revient en Espagne et, avec elle, de grands changements se produisent : l’entrée dans le marché européen, le « miracle économique », la transformation des modes de vie et l’effondrement de la natalité, engendrant une stagnation puis une diminution de la population. Le mouvement migratoire s’inverse alors et l’Espagne devient un pays récepteur : Latinoaméricains, Européens de l’Est, Africains, Asiatiques ont permis de pallier en partie le manque de main-d’œuvre. Parmi ces nouveaux habitants se trouvent de nombreuses femmes dont les mains pour le travail et le ventre pour les enfants à naître sont précieux. Venues avec un contrat de travail et un visa dans la poche, ou spontanément si l’ouverture des frontières le permettait, certaines ont même été ce que l’on a appelé les « pionnières de la chaîne migratoire » (Sánchez Gómez et Serra Yoldi, 2013, p. 14) dans leur pays, avant les regroupements familiaux. Tel est le cas de nombreuses émigrées équatoriennes, colombiennes, dominicaines ou encore vénézuéliennes (Garciá Ballesteros, Jiménez Basco et Redondo González, 2009, tableau 2) dont Karina Atencio, dans sa contribution « Analyse discursive du récit de vie des femmes migrantes vénézuéliennes en l’Espagne », expose le parcours, les difficultés d’intégration et la capacité d’adaptation.

Dans certains pays d’origine, en plus des facteurs économiques évidents, la décision de départ est mue par un taux de chômage féminin élevé, des barrières culturelles interdisant ou rendant très difficile aux femmes l’accès à l’éducation et au monde du travail, et par un exercice oppressant du patriarcat. Veuves ou divorcées, beaucoup se retrouvent sans ressources et peu considérées dans la société, et se résignent à partir. C’est le cas d’une partie de celles que Chadia Arab a rencontrées à Huelva, femmes marocaines embauchées pour quelques mois par an dans des plantations de fraises et dont elle analyse la situation dans sa contribution « “Dames de fraises” en exil en Espagne. Entre précarité et résistances ». Ce thème est également traité par Bernadette Rey Mimoso-Ruiz dans sa contribution intitulée « Les fraises sauvages de Huelva ou les aléas de la migration circulaire des femmes marocaines en territoire espagnol ».

Pour autant, considérer l’exil et la migration au féminin comme un tout homogène serait une erreur ; si, aux États-Unis, une majorité de migrantes provient du Mexique, en ce qui concerne l’Espagne, ces femmes sont originaires d’une multiplicité de pays parfois très différents les uns des autres ; de plus, certaines ont vécu dans des villes, d’autres en pleine campagne, elles n’ont pas le même niveau d’instruction, certaines partent seules, d’autres en famille, et pour des raisons bien spécifiques… Les visages des femmes migrantes en Espagne sont donc très diversifiés.

Certaines rejoignent l’Espagne avec l’idée d’y faire leur vie ; d’autres ont le projet d’épargner et de rentrer dans leur pays au bout de quelques mois ou quelques années. Souvent, celles qui ont des contrats de travail sont relativement protégées. Cependant, elles sont très loin d’avoir des conditions de vie faciles : emplois pénibles et mal rémunérés, logements peu confortables, protection de santé limitée, maltraitances diverses et, bien évidemment, racisme et discrimination. Ce dernier point est mis en exergue par Marie-Elisa Franceschini-Toussaint dans sa contribution « La migration au féminin dans la pièce ¡Por familia y trabajo! de César López Llera. Dénonciation et déconstruction des préjugés racistes et sexistes ».

En ce qui concerne celles qui n’ont pas de contrat de travail et sont généralement clandestines, leur sort est encore moins enviable puisque, bien souvent, malheureusement, les seules options dont elles disposent sont le travail domestique où elles sont corvéables à merci, parfois sans salaire, et la prostitution.

Partir, s’exiler, migrer, vivre en pays étranger fait évoluer et transforme l’identité de ces femmes. Dans le pays de destination, on les exhorte à s’adapter, à adopter leur mode de vie, car elles sont souvent considérées comme des femmes un peu arriérées et sous-développées ; le maître-mot est l’intégration qui n’empêche pas, malheureusement, la ségrégation. Si cela est particulièrement vrai pour la première génération de femmes exilées, celle qu’on a appelée la « deuxième génération » n’en est pas exempte, tiraillée entre le désir de se fondre dans le pays d’accueil et celui, tout aussi péremptoire et verbalisé par la famille, de ne pas oublier ses origines, ainsi que le démontre Yannick Llored dans sa contribution « Conflictualité de l’émancipation féminine au sein de l’immigration maghrébine en Espagne autour des années 2000 dans El lunes nos querrán de Najat El Hachmi ». Qu’elles s’intègrent complètement, à des degrés divers ou pas du tout, cette expérience d’expatriées ne peut que modifier ce qu’elles ont été pour faire d’elles des êtres nouveaux. Pour autant, à toutes il semble primordial de faire perdurer des éléments culturels propres à leurs pays d’origine, puisque la survivance de leur communauté ne peut se faire qu’à cette condition. Les immigrées de première génération ont ainsi voulu et pu faire coexister des manières de vivre du pays d’origine et du pays d’accueil, ce qui a été ou est plus difficile pour leurs filles, qui ne connaissent pas ou pas bien leur pays d’origine et ont parfois tendance à s’interroger sur leur identité. Certains chercheurs ont évoqué la notion de « schizophrénie culturelle » (Shayegan, 2008). Florence Serrano et Christelle Schreiber-Di Cesare, dans leurs contributions intitulées respectivement « La Yoyes, analyse linguistique intersectionnelle d’un discours sur l’exil » et « Correspondance entre dix exilées républicaines et Gabriela Mistral : la sororité affirmée », font état de la profonde douleur ainsi que de la terrible sensation de perte de leur identité, ressenties par ces exilées qui peinent à trouver leur place dans une société culturellement différente.

On voit donc que ces femmes sont rendues très vulnérables de par leur statut d’immigrées, au point que parfois, leur histoire s’achève tragiquement, comme c’est le cas dans deux pièces de théâtre de la dramaturge Antonia Bueno qu’analyse Ibtissam Ouadi-Chouchane dans sa contribution « Le triste destin des mères migrantes dans Aulidi (hijo mío) (2006) et Zahra la favorita de Al-Andalus (2007) de Antonia Bueno », ou comme le montre également Léa Nyingone dans sa contribution intitulée « L’exil au féminin ou le naufrage d’une nouvelle façon de penser. Lecture du Cœur cousu de Carole Martinez ».

Néanmoins, lorsqu’elles en ont les ressources et la force, elles parviennent à développer des stratégies pour améliorer leur quotidien, elles s’unissent pour résister ensemble à leur environnement parfois hostile, et se créent des réseaux qui les rendent plus fortes. Elles se rebellent contre l’injustice qui les frappe, comme le font les héroïnes de plusieurs romans de Rima Bali (Syrie) étudiés dans la contribution d’Annamaria Bianco intitulée « De l’Eldorado au Milagro : Nouvelles représentations de l’émigration arabe vers l’Espagne dans l’œuvre de l’écrivaine syrienne Rima Bali ». C’est plus facile pour celles qui arrivent avec un bagage scolaire ou universitaire conséquent, car il leur permet d’opter pour des postes de travail corrects, d’autant plus si elles parlent déjà la langue du pays de destination. Néanmoins, il est notable que les associations féminines sont plus nombreuses qu’auparavant, plus actives et visibles, notamment parce que les autorités gouvernementales comptent sur elles pour favoriser l’intégration des femmes immigrées. Ces associations ne sont pas forcément féministes, par ailleurs, elles n’ont pas toujours de revendications sociales ou autres, mais elles ont pour objectif de créer un espace où les femmes et leurs enfants peuvent parler leur langue natale et faire perdurer leur culture et leurs coutumes, qui peuvent être traditionnelles. Depuis ces associations, elles peuvent aussi accompagner les futures candidates à la migration, les épauler et les aider à défendre leurs droits.

Les contributions formant ce volume portent, dans une première partie intitulée « Perspective historico-politique », sur l’étude de phénomènes d’exil et de migrations économiques ou politiques, afin de bien cerner les problématiques et les diversités de parcours de femmes migrantes ou exilées depuis et vers l’Espagne ainsi que la manière dont les concernées en ont témoigné ; une deuxième partie intitulée « Perspectives littéraire et artistique » traite, pour sa part, de la manière dont des cinéastes, des écrivaines et des dramaturges ont abordé ce sujet, maintenant largement traité. Comme l’explique Émilie Delafosse dans sa contribution « Exil et migration au féminin dans quelques micro-récits hispanophones contemporains : échantillons d’une affinité élective » (et cela est applicable à d’autres domaines que la seule littérature), aux côtés de la « littérature migrante » diffusée par des exilé(e)s ayant donc vécu dans leur propre chair le déracinement, existe ce que Marianne Bessy et Catherine Khordoc ont nommé « esthétique littéraire de la migrance » (Bessy et Khordoc, 2012, p. 14), développée par des écrivains et écrivaines n’ayant pas vécu personnellement la migration ou l’exil.

L’ensemble des contributions de cet ouvrage interdisciplinaire met ainsi en perspective l’évolution historique de l’exil et des migrations de femmes, en la mettant en parallèle avec les réalités d’un monde globalisé où les mouvements de populations sont devenus un enjeu géopolitique. Il s’intéresse aussi bien aux phénomènes d’exil et de migrations dans leur réalité politique et sociale, qu’à l’analyse des discours inhérents à ce thème, qu’ils proviennent des premières concernées ou des autorités et instances de pouvoir. De même, il évoque la manière dont l’art et la littérature peuvent servir de témoignage, de flambeau ou encore de révélateur, afin que la réalité des migrations et des exils de femmes soit reconnue dans toute sa diversité et sa complexité.