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Exil et migration au féminin depuis et vers l'Espagne (Edul, 2026) Show/hide cover

Conclusion générale

Fruit d’un travail collectif et d’une réflexion commune autour de la question de l’exil et des migrations de femmes aux 20e et 21e siècles au départ ou à destination de l’Espagne, ce volume démontre, s’il en était encore besoin, que les femmes n’ont rien à envier à leurs homologues masculins en ce qui concerne le courage de prendre la route pour un ailleurs qu’elles espèrent meilleur et sûr, la persévérance face aux obstacles qui surgissent inévitablement pendant le trajet et à l’arrivée, et les difficultés auxquelles elles se heurtent dans le pays d’accueil, qu’il s’agisse de la survie matérielle ou de la discrimination. De surcroît, leur genre les rend d’autant plus vulnérables aux abus : nombre de femmes immigrées subissent, en effet, des attaques sexistes et font l’objet de stéréotypes sur leur moralité ; de nombreux préjugés les entourent, dans la continuité des considérations colonialistes sur la prétendue disponibilité sexuelle des femmes autochtones.

Des institutions telles que l’ONU se sont emparées de la question des discriminations liées à l’ethnie et au genre ; l’Union européenne elle-même mène des actions pour favoriser l’égalité hommes/femmes, notamment en contexte de migration. Ainsi, « Protéger les droits des femmes et des filles migrantes, réfugiées et demandeuses d’asile » est l’un des objectifs prioritaires de la Stratégie du Conseil de l’Europe pour l’égalité entre les femmes et les hommes1. Cependant, la diversité des situations n’a d’égale que leur complexité : comment protéger et intégrer toutes les femmes migrantes dans ces politiques, lorsque certaines d’entre elles sont bénéficiaires de précaires « contrats en origine » synonymes d’exploitation et de maltraitance, lorsque d’autres ont tout perdu en prenant la route de l’exil et se retrouvent dans des lieux dont elles ne maîtrisent ni les codes ni la langue, et lorsque toutes, comme le montrent les chapitres de cet ouvrage, souffrent d’avoir dû quitter leur pays, se retrouvant démunies matériellement et affaiblies psychologiquement, dans un environnement souvent suspicieux si ce n’est hostile.

Malgré ces conditions extrêmement défavorables, d’autant plus dans un contexte de montée de mouvements xénophobes visible au niveau mondial, le moment est venu, pour les femmes migrantes, de s’affirmer et de s’organiser localement, nationalement, mais également au sein de mouvements transnationaux. En 1990, la création du Lobby Européen des Femmes (LEF), sur le modèle d’autres organisations féminines déjà existantes, avait déjà permis de médiatiser certaines problématiques spécifiques liées au genre ; l’entrée de nouveaux pays dans l’Union Européenne et, de ce fait, l’intégration au LEF de femmes de pays traditionnellement pourvoyeurs de migrants et migrantes, ainsi que l’arrivée en Europe de femmes migrantes d’autres continents, ont mené à la création en 2012 du Réseau Européen des Femmes Migrantes (ENOMW - European Network of Migrant Women), une plateforme rassemblant 50 organisations membres situées dans 23 états membres de l’Union Européenne.

Les chapitres de ce volume montrent combien, en dépit des nombreuses difficultés auxquelles elles ont dû faire face, les femmes exilées ou émigrées n’ont pour la plupart jamais perdu ni leur combativité et ni leur engagement, notamment politique. Avec les moyens de leur époque et de leur terre d’accueil, elles ont instruit des enfants, dénoncé médiatiquement les injustices, des abus et des exactions commis dans leurs pays d’origine, accompagné d’autres femmes sur le chemin de l’autonomisation, pris part à la vie en société et joué un rôle actif dans des pays qui entendaient bien souvent les cantonner à des fonctions subalternes. Le 21e siècle leur apporte une visibilité bien plus forte grâce à Internet et aux réseaux sociaux, et la possibilité de tisser des liens de nature féministe non seulement à l’échelle régionale et nationale, mais également internationale.

L’enjeu aujourd’hui est de parvenir à représenter un ensemble de femmes en réalité très diversifié : si elles vivent en Europe, leurs origines peuvent être lointaines et variées. En outre, leurs parcours de migration sont très différents les uns des autres et leur statut dans le pays d’accueil également. Des pays comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni ont une longue tradition d’accueil, ce qui n’est pas le cas de l’Espagne, qui a plutôt connu le phénomène de l’émigration jusqu’aux années 1990, avant que le mouvement ne s’inverse et ce, de manière massive, avec des centaines de milliers d’arrivées par an. De plus, autant les pays cités ci-dessus ont généralement mené des politiques visant à accueillir, par période, des migrants de quelques pays bien ciblés, autant l’Espagne, dans son besoin énorme de main d’œuvre et de faire remonter son taux de natalité, a « ouvert les vannes » et accueilli sur son sol des migrants et des migrantes aux origines extrêmement diverses. Femmes de pays d’Europe de l’Est, de pays d’Amérique centrale et du sud, de pays d’Asie, le résultat est une très grande hétérogénéité des origines avec, de fait, des problématiques particulières.

L’ENOWM a donc pour tâche de dépasser les potentiels clivages et de se concentrer sur les luttes communes. En ce sens, aux élections européennes de juin 2024, il a rencontré des candidates et publié un Manifeste qui se décline en dix recommandations2. Parmi celles-ci, notons l’accent mis sur la lutte contre l’exploitation sexuelle, contre la dépendance juridique à l’égard du mari dans le cadre de regroupements familiaux, ainsi que sur les revendications de conditions de travail décentes, notamment pour les emplois liés aux secteurs domestiques et de soins, et même pour les femmes en situation irrégulière. Il est demandé aux États de prendre en compte les spécificités des femmes migrantes, généralement plus précaires professionnellement malgré, parfois, la possession de diplômes universitaires, non reconnus dans le pays d’accueil, et plus visées par la violence de genre.

Comme les chapitres de ce volume présentant des récits de vie et témoignages de femmes migrantes le montrent, ces dernières cherchent à s’intégrer dans la société du pays d’accueil et à y occuper une vraie place qui leur serait reconnue comme légitime, d’autant plus que beaucoup d’entre elles jouent un rôle important dans l’économie du pays. Auxiliaires de vie pour personnes âgées et dépendantes, « nounous » et employées à domicile, femmes de chambres, employées agricoles, plongeuses dans la restauration…, ces invisibles sont pourtant indispensables et elles osent maintenant demander, voire exiger un traitement digne et respectueux. Pour cela, elles rompent leur isolement et s’impliquent dans des associations locales ou régionales, avec lesquelles elles mènent des actions et manifestent, par exemple le 8 mars, Journée Internationale des Droits des Femmes. Communiquant entre elles, ces associations trouvent un écho à l’échelle nationale et même internationale, au-delà de leurs divergences (les questions liées à la prostitution ou à l’avortement, par exemple, produisent des avis très partagés)3.

À côté de ces actions politiques collectives, existent des initiatives individuelles, dont la deuxième partie de ce volume vise à donner quelques exemples : des écrivains et écrivaines, des dramaturges, des cinéastes s’emparent de la thématique de l’exil et de la migration au féminin pour en concevoir des romans, des pièces de théâtre ou encore des films. Certaines de ces œuvres sont destinées au grand public et, par conséquent, portent les enjeux liés aux migrations féminines sur la place publique, dans les écoles et les familles. C’est un autre biais pour tenter de faire cesser l’omerta sur les violations des droits humains que subissent de nombreuses femmes migrantes et exilées. Ces œuvres mettent le doigt sur les contradictions des populations accueillantes et sur leurs comportements parfois irrationnels à l’égard des migrants et notamment des femmes migrantes, allant d’une compassion quelque peu condescendante et d’une empathie égocentrée, à un rejet immédiat et ferme, en passant par une tentative de dialogue qui ne vise qu’à conforter leurs préjugés et idées reçues. Or, les femmes migrantes elles-mêmes prennent la parole, s’adressent à des journalistes, publient des poèmes, des livres, créent des spectacles, « performent ». À l’Université Complutense de Madrid, une thèse de Doctorat intitulée Propuesta pedagógica de programa de escritura creativa conversacional para facilitar a las personas migrantes la confección e integración de su experiencia en la narrativa propia4 (Proposition pédagogique de programme-atelier d’écriture créative pour aider les personnes migrantes à construire et intégrer leur expérience dans leur histoire) a été soutenue : au-delà d’une simple narration, les volontaires participants, qui sont très majoritairement des femmes, construisent un véritable récit littéraire en se distanciant émotionnellement de leur vécu, en prenant conscience de leur parcours, en s’interrogeant sur eux-mêmes afin de trouver les réponses aux inévitables questionnements qui étreignent les êtres coupés de leurs racines et de pouvoir se positionner en tant que personnes à part entière, avec leur(s) valeur(s), leur(s) qualité(s), leur légitimité. Les défis de notre époque, les guerres, le dérèglement climatique, la mondialisation sont en train d’engendrer de nouveaux mouvements de populations qui draineront leurs lots de réfugiés et réfugiées vers des pays où les taux de natalité sont très faibles. Il est par conséquent primordial que les revendications actuelles et légitimes de ces populations soient entendues, pour des questions de justice et de paix sociales. La recherche universitaire, la littérature, les arts et l’engagement sur le terrain y contribuent.