Le Venezuela a été un pays d’accueil d’immigrants pendant le 20e siècle. Des personnes migrantes ont fui l’Europe et d’autres pays latino-américains à cause de la Première et la Deuxième Guerre Mondiale, des dictatures militaires et des crises économiques. Des migrants d’origine européenne ont été également attirés par le boom pétrolier vénézuélien qui avait besoin de main-d’oeuvre pendant les années quarante et cinquante. À partir des années 80, ce schéma de migration change suite à un crack monétaire connu comme le Vendredi Noir, qui a eu lieu en 1983. Beaucoup de Vénézuéliens émigrent et les Européens rentrent dans leur pays natal.
À la fin des années quatre-vingt-dix et au moment de l’arrivée au pouvoir d’Hugo Rafael Chávez Frías, le Venezuela connaît, à nouveau, un flux migratoire important. Sa population migre vers les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, l’Espagne et les pays frontaliers (Castillo Castro et Alvarez Reguant, 2017, p. 133-163)1. Tomás Castillo Castro et Mercedes Álvarez Reguant affirment que les réformes politiques, l’insécurité juridique, l’insécurité personnelle et l’instabilité économique sont les principales causes de l’exode vénézuélien.
Les flux migratoires qui ont eu lieu pendant les années 1990-2000 peuvent être classés en fonction de trois périodes temporaires de migration vénézuélienne à l’étranger :
En Espagne, le nombre officiel d’immigrants vénézuéliens est de 209 223 dont 112 787 sont des femmes, selon les chiffres recueillis par l’INE (Instituto Nacional de Estadística). Concepción Domingo Pérez affirme que :
Las mujeres alcanzan prácticamente la mitad del conjunto de personas desplazadas [...]. Hoy se dispone de multitud de estudios y trabajos de investigación sobre las mujeres migrantes, puesto que son obvias las cuestiones referidas a ellas, como su número creciente en términos absolutos, sus proporciones respecto a los varones, lo específicos que pueden ser sus trabajos o nichos laborales…. pero, con frecuencia, la influencia del género como construcción social, no resulta explícita en la interpretación de las diversas situaciones en que se encuentran las mujeres. [Domingo Pérez, 2008, p. 74]
Les femmes atteignent pratiquement la moitié de l’ensemble des personnes déplacées […]. Aujourd’hui on dispose d’une multitude d’études et de travaux de recherche sur les femmes migrantes, étant donné que les questions qui les concernent sont flagrantes, tout comme leur nombre en chiffres absolus, leur pourcentage par rapport aux hommes, les spécificités de leurs emplois ou de leurs secteurs d’activité… mais, fréquemment, l’influence du genre comme construction sociale ne ressort pas explicitement dans l’interprétation des situations diverses dans lesquelles se trouvent les femmes. (traduction de Christelle Schreiber-Di Cesare).
Il existe peu d’études sur les migrantes vénézuéliennes en Espagne, jusqu’à maintenant leur présence a été analysée selon les axes suivants :
Ces femmes migrantes vénézuéliennes sont décrites comme appartenant à une classe moyenne dégradée à cause de la situation sociale, économique et politique du Venezuela. Cette population de femmes vénézuéliennes va créer des entreprises comme une stratégie :
Sánchez Uzcátegui souligne que de nombreuses femmes immigrées, malgré leur niveau d’instruction, sont reléguées à des emplois subalternes, qui leur sont attribués par un marché du travail ségrégué par la race. Il insiste sur le fait qu’il existe des formes de refus linguistique, car les différences linguistiques/phonétiques entre l’espagnol en Espagne et l’espagnol en Amérique latine mènent au rejet ou à la discrimination. Il existe également des stéréotypes ou de la discrimination liés au sexisme, les femmes pourraient être stéréotypées par des imaginaires associés au plaisir sexuel.
Cet article explore le discours de la femme migrante vénézuélienne en Espagne en s’appuyant sur des récits de vie. Le récit de vie est un outil qui permet au « sujet narrateur de s’engager dans un travail d’exploration et de compréhension d’une histoire qui est la sienne et dont il cherche à démêler les intrigues pour mieux y trouver sa place » (Orofiamma, 2008, p. 69). Le sujet narrateur raconte toujours une histoire parmi tant d’autres possibles. Dans ce processus de construction subjective opère une nouvelle mise en forme de l’expérience vécue, le sujet engage à chaque fois une part de lui- même et de son rapport au monde. Le récit de vie va permettre à l’individu de construire le discours de soi et avec ses propres choix discursifs. Le narrateur ordonne la succession d’événements (sa mise en intrigue) qu’il relate selon sa chronologie et sa subjectivité. (Ricœur, 1983)
L’objectif général de ce travail est d’analyser des récits de vie des femmes migrantes vénézuéliennes en Espagne. Comment des femmes migrantes vénézuéliennes se saisissent-elles des moyens de communication aujourd’hui pour partager leur récit de vie ? C’est à travers des entretiens faits par des youtubeurs et des youtubeuses vénézuéliennes que nous avons recueilli le corpus d’étude. À partir de ces récits oraux, les femmes migrantes vénézuéliennes semblent saisir un moyen pour dominer le récit de soi et évoquer leur expérience migratoire, le changement géographique, les bouleversements personnels causés par l’émigration. Les narratrices mobilisent leurs arguments pour construire l’idéologie de leur propre vie (Bourdieu, 1986, p. 69-72).
Nous avons choisi, comme approche d’étude, l’analyse du discours du récit de vie car la personnalisation et l’identification de l’expérience migratoire permettent aux femmes migrantes, à travers leur récit, d’aller au-delà des catégorisations sociales imposées. Le sujet retrace sa trajectoire singulière et son récit est l’interprétation de sa propre histoire. « Le sujet devient propriétaire. Chacun est convié à l’accession à la propriété individuelle de sa vie, à construire un pavillon d’écriture sur son petit lopin d’existence » (Lejeune, 1980, p. 213). L’individu choisit les éléments qu’il juge pertinents pour se faire comprendre (Bertaux, 1997). Ainsi, le récit de vie du sujet devient la représentation du passé permettant au sujet de s’identifier à la place sociale qui lui convient (Cyrulnik, 2003).
Pour l’analyse de ces corpus, nous identifions les thématiques ainsi que les figures ou représentations du sujets utilisées dans les récits de vies des femmes vénézueliennes.
Nous avons analysé des récits de vies publiés sur Youtube, des entretiens faits sur les chaînes :
Dans les exemples cités, nous analysons les récits extraits de discours de trois vénézuéliennes.
Une première analyse thématique a donné lieu à la construction de catégories qui regroupent des parties des récits sur un même thème ou objet. Dans les récits de vies de la femme migrante vénézuélienne en Espagne, nous avons repéré les thématiques suivantes :
Dans les récits de vie, le sujet est un maître de soi où il bâtit son sujet et ses images. Le sujet se sert de son récit pour construire une narration et choisir comment raconter son histoire. Le récit de vie lui permettra de mettre en évidence des figures de lui-même. Dans le corpus, nous avons identifié les figures du sujet suivantes : le sujet nostalgique, le vécu singulier du sujet, un sujet qui se connaît, le sujet et ses appartenances.
Dans les récits de vies de femmes migrantes vénézuéliennes, on retrouve leur regard nostalgique pour un passé et un présent qui pourrait disparaitre avec la distance, le passage du temps, l’interruption ou le changement du lieu de vie (Clapier-Valladon, 1983, p. 45). Lorsque les énonciatrices parlent à propos de la famille et de leur pays, la figure du sujet nostalgique ressort :
Échantillon 1 – Sujet 3 : En lo sentimental creo que ha sido la parte más difícil que a mí me ha tocado porque pues yo he sido muy apegada a la familia y cuando uno se viene solo, pues, es algo difícil estar solo. [Barcelo, 2022]
Sur le plan sentimental, je pense que c’est la partie la plus difficile qui me soit arrivée parce que j’ai été très proche de ma famille et quand on part seule, c’est un peu difficile d’être seule2.
Le sujet met l’accent sur les aspects émotionnels de son expérience de l’immigration dans son discours. Dans cet échantillon, le sujet est nostalgique et il (elle) se réfère :
Le récit de vie de cette immigrante vénézuélienne met en évidence les difficultés émotionnelles auxquelles elle a été confrontée en quittant sa famille et en commençant une nouvelle vie seule en Espagne.
À travers leur récit de vies, les femmes migrantes se racontent, elles vont rendre compte de leur histoire, de leur expérience, de leurs vécus singuliers. Elles reconstruisent les identités à travers lesquelles elles souhaitent se faire reconnaître. [Leur] moi est le résultat de [leurs] récits (Bruner, 2002, p. 76).
Dans le récit, lorsque les immigrantes vénézuéliennes parlent de renaissance, de renouvellement, la figure/représentation de leur individualité ou de leur expérience singulière est présente. Certaines femmes affirment renaître/vivre un renouveau dans l’acte d’immigration et dans les nouveaux choix faits (changement de carrière, acceptation de la situation et quête d’une intégration réussie) :
Échantillon 2-Sujet 2 Y las cosas buenas de la inmigración que te descubres que te conoces, que puedes hacer más cosas y que el mundo es mucho más amplio de lo que en algún momento pensábamos. [Diaspora Venezolana, 2022]
Et les bonnes choses de l’immigration, on réalise qu’on peut faire plus et que le monde est beaucoup plus vaste que ce que nous pensions à un moment donné.
Le sujet 2 affirme :
Dans l’ensemble, le sujet choisit de souligner les aspects positifs de son expérience d’immigration.
Échantillon 3- Sujet 1 :Si mi abuela pudo yo también voy a poder. La mujer que se reinventa, la hija, la madre, la amante, la que es mayor […] Es como renacer como si tuviera que reencarnar si tener que morirme pues. Es muy fuerte, pero también te da la oportunidad de hacer otro tipo de cosas. [Esgoi3, 2022]
Si ma grand-mère a pu le faire, je pourrai aussi. La femme qui se réinvente, la fille, la mère, l’amoureuse, la femme plus âgée… C’est comme renaître comme si je devais me réincarner sans mourir. C’est dur, mais ça nous donne aussi la possibilité de faire autre chose.
Ce récit souligne :
Dans ces récits, les sujets 1 et 2 rendent compte de leur parcours individuel. Elles présentent leur être social et leur être individuel « par essence inachevé et non maîtrisable, un être mis en mouvement par des forces, des pulsions et des désirs qui demeurent pour une grande part insondables » (Niewiadomski et De Villers, 2002, p. 10).
Le récit de vie est une interprétation et une re-figuration de soi :
C’est en effet en déchiffrant et en interprétant le texte de son action que la personne serait à même d’accéder à son histoire […] Ainsi est-ce principalement devant et à travers son récit biographique que la personne est amenée à s’interpréter, comme à se comprendre. [Ricœur, 1983, p. 108]
Dans le récit, les migrantes vénézuéliennes mettent en évidence les changements dans leur façon de penser, elles font des observations sur leurs comportements, leurs sentiments :
Échantillon 4 - Sujet 1 : El emigrar me ha hecho cambiar mucho. Yo primero pensaba que era muy difícil emigrar a la edad mía a los cincuenta años, a los sesenta, y menos difícil emigrar a los 20 […] porque tienes más fuerza y tal. Y ahora pienso lo contrario. Te pase lo que pase siempre puedes cerrar los ojos y recordar. Yo cumplí montones de sueño y fui muy exitosa. Hay cosas que ya no necesito. Me encantaría, pero hay cosas que yo puedo decir: Eso ya yo lo viví. [Esgoi4, 2022]
L’émigration m’a fait beaucoup changer. D’abord, je pensais qu’il était très difficile d’émigrer à mon âge à cinquante ans, soixante ans, et moins difficile d’émigrer à 20 ans [...] parce qu’on a plus d’énergie. Et maintenant, je pense le contraire. Quoi qu’il arrive, on peut toujours fermer les yeux et se souvenir de ce qu’on a vécu. J’ai accompli beaucoup de rêves et j’ai vraiment réussi. Il y a des choses dont je n’ai plus besoin. J’adorerais, mais il y a des choses pour lesquelles je peux dire : ça je l’ai déjà vécu.
Ce récit dévoile plusieurs aspects liés à la perception de soi et l’expérience migratoire :
Échantillon 5- Sujet 2 : La inmigración te enseña a tener paciencia y que todo tiene su tiempo y su momento (Diaspora Venezolana5, 2022).
L’immigration nous apprend à être patient et que tout a un temps et un moment.
Dans cet échantillon, bien que l’énonciatrice n’en parle pas directement, la notion d’apprendre la patience et de comprendre la temporalité peut aussi refléter une forme de connaissance de soi et d’adaptation. Faire face à des situations imprévisibles et apprendre à composer avec ces incertitudes était peut-être une forme d’apprendre à se connaître pour l’énonciatrice.
Dans le récit de vie, le sujet construit aussi ses affiliations : les femmes insistent sur leurs relations avec l’Espagne et peuvent affirmer qu’elles font partie de ce pays.
Échantillon 6- Sujet 2 : No me siento extranjera. Desde hace un año que soy española. Creo que eso ha sido el detonante para que yo me sienta más propia de España quizás al principio sientes que eres un extranjero y que no estás todavía en tu lugar, pero poco a poco cuando las cosas se van dando cuando haces las cosas bien que […]vas sintiendo que estás en el lugar indicado. [Diaspora Venezolana, 2022]
Je ne me sens pas étrangère. Je suis espagnole depuis un an. Je pense que cela a été le déclencheur pour que je me sente appartenir plus à l’Espagne, peut-être, au début on sent qu’on est un étranger et que l’on n’est pas encore à notre place, mais peu à peu quand les choses se produisent quand nous faisons bien les choses, que […] nous sentons que nous sommes au bon endroit.
Le sujet montre à nouveau sa capacité réflexive de se désigner lui-même, d’être responsable de ses actes :
Le sujet se construit en reconnaissant ses liens de filiation et d’appartenance, mais aussi en reconnaissant les choix personnels qui ont permis de tisser la trame singulière de son existence. [Orofiamma, 2008, p. 13]
En conclusion, cette étude des récits des femmes vénézuéliennes en Espagne témoigne de leur capacité à changer dans un monde en constante transformation, à s’adapter et à créer des récits de vie empreints de résilience et de positivité. L’attitude positive et les énoncés déclaratifs positifs permettent aux femmes vénézuéliennes de détourner leur regard des aspects difficiles de leur réalité. Les figures du sujet que nous avons explorées : le sujet nostalgique, le vécu singulier du sujet, le sujet qui se connaît, le sujet et ses appartenances, ont toutes contribué à façonner la manière dont ces femmes perçoivent et communiquent leur réalité. Le sujet nostalgique reflète la dualité de leurs sentiments, oscillant entre la nostalgie de leur pays d’origine et l’aspiration à s’intégrer dans leur nouveau foyer en Espagne ; le vécu singulier du sujet apporte leur perspective unique sur leur vécu ; le sujet qui se connaît est capable de reconnaître sa propre capacité à s’adapter aux défis de la migration ; le sujet et ses appartenances accentuent leur choix et leur droit d’affiliations.