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Exil et migration au féminin depuis et vers l'Espagne (Edul, 2026) Show/hide cover

Analyse discursive du récit de vie des femmes migrantes vénézuéliennes en Espagne

Comprendre l’immigration vénézuélienne

Le Venezuela a été un pays d’accueil d’immigrants pendant le 20e siècle. Des personnes migrantes ont fui l’Europe et d’autres pays latino-américains à cause de la Première et la Deuxième Guerre Mondiale, des dictatures militaires et des crises économiques. Des migrants d’origine européenne ont été également attirés par le boom pétrolier vénézuélien qui avait besoin de main-d’oeuvre pendant les années quarante et cinquante. À partir des années 80, ce schéma de migration change suite à un crack monétaire connu comme le Vendredi Noir, qui a eu lieu en 1983. Beaucoup de Vénézuéliens émigrent et les Européens rentrent dans leur pays natal.

À la fin des années quatre-vingt-dix et au moment de l’arrivée au pouvoir d’Hugo Rafael Chávez Frías, le Venezuela connaît, à nouveau, un flux migratoire important. Sa population migre vers les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, l’Espagne et les pays frontaliers (Castillo Castro et Alvarez Reguant, 2017, p. 133-163)1. Tomás Castillo Castro et Mercedes Álvarez Reguant affirment que les réformes politiques, l’insécurité juridique, l’insécurité personnelle et l’instabilité économique sont les principales causes de l’exode vénézuélien.

Les flux migratoires qui ont eu lieu pendant les années 1990-2000 peuvent être classés en fonction de trois périodes temporaires de migration vénézuélienne à l’étranger :

  • Première période (1999 – 2003) : avec l’arrivée de Hugo Chávez Frías au pouvoir, cette période est marquée par les événements suivants : l’adoption de la Constitution Nationale de 1999, la tentative de coup d’État de 2002, le chômage pétrolier entre 2002-2003, le contrôle du change et la création de la Commission de gestion des changes (CADIVI) en 2003. En 2003, avec les mises à pied massives au sein de l’entreprise pétrolière PDVSA, les Vénézuéliens ayant une formation professionnelle qualifiée ont quitté le pays pour s’installer à l’étranger.
  • Deuxième période (2004 – 2013) : c’est une période caractérisée par la hausse du prix du pétrole qui favorise la présence militaire dans différents secteurs du pays, la nationalisation et l’expropriation d’entreprises. Le flux migratoire de cette période est constitué par des Vénézuéliens qui fuient les atteintes à la liberté, aux droits de propriété et ceux qui cherchent des possibilités d’études et de développement professionnel. Cette période finit avec la mort d’Hugo R. Chávez et la nomination de son successeur Nicolás Maduro Moros en 2013.
  • Troisième période (2014 – 2018) : cette période est marquée par l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro et la continuation vers un gouvernement communautaire, le ralentissement du marché international, l’augmentation de l’inflation, etc. ; les importations et les exportations sous le contrôle de groupes liés au régime politique ; l’insécurité alimentaire, la pénurie de services médicaux, d’électricité, d’eau, de gaz.
  • Depuis 2015, un exode de masse continue d’avoir lieu. Le nombre exact d’émigrants vénézuéliens à destination de l’Espagne est difficile à établir. Compte tenu de la connexion historique entre l’Espagne et le Venezuela, un large groupe de Vénézuéliens est arrivé en Espagne avec un passeport européen. Cela signifie que ces personnes sont considérées comme des citoyens européens et non pas comme des citoyens vénézuéliens, même si elles n’ont jamais vécu en Espagne.
  • Une étude menée par Katrien Dekocker, Consuelo Valbuena Martínez et Mercedes Fernández (2021). définit le profil sociodémographique des migrants vénézuéliens en Espagne comme :
    • un groupe récent mais avec une situation juridique qui peut être stable grâce à la relation historique entre les deux pays ;
    • un groupe diplômé car une grande partie des Vénézuéliens arrivent de leur pays d’origine avec une formation poussée ;
    • un groupe issu de la classe moyenne, venant des zones urbaines du Venezuela. Les couches populaires ne sont pas les principaux acteurs du processus migratoire vénézuélien.

En Espagne, le nombre officiel d’immigrants vénézuéliens est de 209 223 dont 112 787 sont des femmes, selon les chiffres recueillis par l’INE (Instituto Nacional de Estadística). Concepción Domingo Pérez affirme que :

Las mujeres alcanzan prácticamente la mitad del conjunto de personas desplazadas [...]. Hoy se dispone de multitud de estudios y trabajos de investigación sobre las mujeres migrantes, puesto que son obvias las cuestiones referidas a ellas, como su número creciente en términos absolutos, sus proporciones respecto a los varones, lo específicos que pueden ser sus trabajos o nichos laborales…. pero, con frecuencia, la influencia del género como construcción social, no resulta explícita en la interpretación de las diversas situaciones en que se encuentran las mujeres. [Domingo Pérez, 2008, p. 74]

Les femmes atteignent pratiquement la moitié de l’ensemble des personnes déplacées […]. Aujourd’hui on dispose d’une multitude d’études et de travaux de recherche sur les femmes migrantes, étant donné que les questions qui les concernent sont flagrantes, tout comme leur nombre en chiffres absolus, leur pourcentage par rapport aux hommes, les spécificités de leurs emplois ou de leurs secteurs d’activité… mais, fréquemment, l’influence du genre comme construction sociale ne ressort pas explicitement dans l’interprétation des situations diverses dans lesquelles se trouvent les femmes. (traduction de Christelle Schreiber-Di Cesare).

Il existe peu d’études sur les migrantes vénézuéliennes en Espagne, jusqu’à maintenant leur présence a été analysée selon les axes suivants :

  • la femme vénézuélienne en tant qu’entrepreneuse en Espagne : Laura Oso Casas et Maria Villares Varela (2005, p. 1-19) s’intéressent aux femmes migrantes qui sont auto-entrepreneuses. Cette étude porte sur le cas d’une population immigrée vénézuélienne habitant en Galice parce que leurs parents ou grands-parents d’origine galicienne avaient des liens avec le Venezuela.

Ces femmes migrantes vénézuéliennes sont décrites comme appartenant à une classe moyenne dégradée à cause de la situation sociale, économique et politique du Venezuela. Cette population de femmes vénézuéliennes va créer des entreprises comme une stratégie :

  • de continuité professionnelle : c’est le cas pour les femmes qui ont été chefs d’entreprise au Venezuela et leur initiative est une suite de la trajectoire de carrière précédente ;
  • familiale : l’entreprise de certaines migrantes vénézuéliennes fait partie d’un projet familial dans lequel tous les membres de la famille travaillent ;
  • de refuge : la segmentation du marché du travail et la ségrégation ethnique relèguent les immigrantes à des postes beaucoup plus bas ;
  • de qualification : l’ouverture d’une entreprise est considérée comme la seule alternative pour éviter le travail peu valorisé. L’étude précise que les liens avec la communauté galicienne favorisent l’installation en Espagne, l’intégration juridique et sociale et la réinvention de l’identité de ces femmes migrantes vénézuéliennes ;
  • intersectionnelle : contrairement à Oso Casas et Villares Varela, Eduardo José Sánchez Uzcátegui souligne la complexité sociale des femmes migrantes vénézuéliennes. Il affirme que « l’accès au travail, les conditions de vie, la précarité du travail et le manque d’emploi ont conduit la grande majorité (tout en étant des professionnelles) à s’aventurer principalement sur le marché du travail domestique dans des conditions précaires » (Sánchez Uzcátegui, 2023, p. 6 ; traduit par nos soins).

Sánchez Uzcátegui souligne que de nombreuses femmes immigrées, malgré leur niveau d’instruction, sont reléguées à des emplois subalternes, qui leur sont attribués par un marché du travail ségrégué par la race. Il insiste sur le fait qu’il existe des formes de refus linguistique, car les différences linguistiques/phonétiques entre l’espagnol en Espagne et l’espagnol en Amérique latine mènent au rejet ou à la discrimination. Il existe également des stéréotypes ou de la discrimination liés au sexisme, les femmes pourraient être stéréotypées par des imaginaires associés au plaisir sexuel.

Analyse discursive du récit de vie des femmes migrantes vénézuéliennes en Espagne : objectif et approche

Cet article explore le discours de la femme migrante vénézuélienne en Espagne en s’appuyant sur des récits de vie. Le récit de vie est un outil qui permet au « sujet narrateur ­de s’engager dans un travail d’exploration et de compréhension d’une histoire qui est la sienne et dont il cherche à démêler les intrigues pour mieux y trouver sa place » (Orofiamma, 2008, p. 69). Le sujet narrateur raconte toujours une histoire parmi tant d’autres possibles. Dans ce processus de construction subjective opère une nouvelle mise en forme de l’expérience vécue, le sujet engage à chaque fois une part de lui- même et de son rapport au monde. Le récit de vie va permettre à l’individu de construire le discours de soi et avec ses propres choix discursifs. Le narrateur ordonne la succession d’événements (sa mise en intrigue) qu’il relate selon sa chronologie et sa subjectivité. (Ricœur, 1983)

L’objectif général de ce travail est d’analyser des récits de vie des femmes migrantes vénézuéliennes en Espagne. Comment des femmes migrantes vénézuéliennes se saisissent-elles des moyens de communication aujourd’hui pour partager leur récit de vie ? C’est à travers des entretiens faits par des youtubeurs et des youtubeuses vénézuéliennes que nous avons recueilli le corpus d’étude. À partir de ces récits oraux, les femmes migrantes vénézuéliennes semblent saisir un moyen pour dominer le récit de soi et évoquer leur expérience migratoire, le changement géographique, les bouleversements personnels causés par l’émigration. Les narratrices mobilisent leurs arguments pour construire l’idéologie de leur propre vie (Bourdieu, 1986, p. 69-72).

Nous avons choisi, comme approche d’étude, l’analyse du discours du récit de vie car la personnalisation et l’identification de l’expérience migratoire permettent aux femmes migrantes, à travers leur récit, d’aller au-delà des catégorisations sociales imposées. Le sujet retrace sa trajectoire singulière et son récit est l’interprétation de sa propre histoire. « Le sujet devient propriétaire. Chacun est convié à l’accession à la propriété individuelle de sa vie, à construire un pavillon d’écriture sur son petit lopin d’existence » (Lejeune, 1980, p. 213). L’individu choisit les éléments qu’il juge pertinents pour se faire comprendre (Bertaux, 1997). Ainsi, le récit de vie du sujet devient la représentation du passé permettant au sujet de s’identifier à la place sociale qui lui convient (Cyrulnik, 2003).

Pour l’analyse de ces corpus, nous identifions les thématiques ainsi que les figures ou représentations du sujets utilisées dans les récits de vies des femmes vénézueliennes.

Corpus

Nous avons analysé des récits de vies publiés sur Youtube, des entretiens faits sur les chaînes :

  • Diaspora Venezolana : Il s’agit d’une chaîne youtube qui raconte la vie d’un immigrant vénézuélien qui, après dix ans en Espagne, n’a pas encore réussi à s’établir économiquement. Actuellement, on retrouve sur cette chaîne des entretiens faits auprès de vénézuéliens et vénézuéliennes en Espagne et dans d’autres pays ;
  • Esgoi : C’est une chaîne youtube animée par Goi Azúa, journaliste vénézuélienne qui, depuis l’Espagne, partage des histoires d’entrepreneurs immigrés, d’artistes, de professionnels, de personnes qui se réinventent ;
  • des auto-publications faites par des youtubeuses vénézuéliennes immigrées en Espagne.

Dans les exemples cités, nous analysons les récits extraits de discours de trois vénézuéliennes.

  • Le sujet 1 est une écrivaine, journaliste et dramaturge vénézuélienne, qui a été très célèbre au Venezuela et aux États-Unis. Elle a immigré en Espagne en décembre 2017. Elle est venue passer les fêtes de Noël avec sa fille et, à la fin du séjour, elle a décidé de ne pas rentrer au Venezuela. Elle est également espagnole de troisième génération. En effet, sa grand-mère espagnole avait émigré au Venezuela pendant sa jeunesse. Pour s’intégrer en Espagne, elle a décidé de faire un master en Arts à Madrid. Pour pouvoir financer sa vie en Espagne, au début, elle a dû travailler pour Airbnb comme femme de ménage.
  • Le sujet 2 a émigré en 2016. Elle était psychologue et enseignante à l’Université du Zulia-Venezuela. Elle a émigré avec son compagnon vénézuélien et espagnol de troisième génération. Son premier emploi a été téléconseillère et, maintenant, elle est coordinatrice au sein de la même entreprise. Elle est présente sur les réseaux sociaux car elle fait des marathons avec son mari.
  • Le sujet 3 est arrivée en Espagne, à Madrid, en août 2019. Elle est arrivée sans aucun papier d’identité espagnol. Elle ne donne pas explicitement d’informations à propos de sa formation et les emplois occupés en Espagne.

De quoi parlent les énonciatrices ?

Une première analyse thématique a donné lieu à la construction de catégories qui regroupent des parties des récits sur un même thème ou objet. Dans les récits de vies de la femme migrante vénézuélienne en Espagne, nous avons repéré les thématiques suivantes :

  • la souffrance pour le Venezuela : les sujets évoquent les besoins d’entretenir des liens avec le Venezuela et la colère contre le gouvernement ;
  • l’histoire d’immigration : les sujets évoquent le départ du pays, les débuts en Espagne, le parcours d’intégration et la reconversion professionnelle ;
  • l’acceptation du changement personnel : les sujets évoquent le renouveau, le positif de l’immigration, l’identité personnelle après l’immigration ;
  • l’Espagne pays d’immigration : les sujets évoquent la reconnaissance envers l’Espagne, l’Espagne comme endroit pour immigrer, l’Espagne comme destin ;
  • l’appel à la solidarité ;
  • les conseils et les informations pour demander un premier rendez-vous à la préfecture pour une demande d’asile politique, pour obtenir une carte de séjour et un permis de travail temporaire, pour chercher un logement, ou encore pour calculer le coût de la vie en Espagne.

Quelles figures du sujet sont-elles présentes dans les récits de vie des femmes migrantes vénézueliennes ?

Dans les récits de vie, le sujet est un maître de soi où il bâtit son sujet et ses images. Le sujet se sert de son récit pour construire une narration et choisir comment raconter son histoire. Le récit de vie lui permettra de mettre en évidence des figures de lui-même. Dans le corpus, nous avons identifié les figures du sujet suivantes : le sujet nostalgique, le vécu singulier du sujet, un sujet qui se connaît, le sujet et ses appartenances.

Le sujet nostalgique

Dans les récits de vies de femmes migrantes vénézuéliennes, on retrouve leur regard nostalgique pour un passé et un présent qui pourrait disparaitre avec la distance, le passage du temps, l’interruption ou le changement du lieu de vie (Clapier-Valladon, 1983, p. 45). Lorsque les énonciatrices parlent à propos de la famille et de leur pays, la figure du sujet nostalgique ressort :

Échantillon 1 – Sujet 3 : En lo sentimental creo que ha sido la parte más difícil que a mí me ha tocado porque pues yo he sido muy apegada a la familia y cuando uno se viene solo, pues, es algo difícil estar solo. [Barcelo, 2022]

Sur le plan sentimental, je pense que c’est la partie la plus difficile qui me soit arrivée parce que j’ai été très proche de ma famille et quand on part seule, c’est un peu difficile d’être seule2.

Le sujet met l’accent sur les aspects émotionnels de son expérience de l’immigration dans son discours. Dans cet échantillon, le sujet est nostalgique et il (elle) se réfère :

  • aux difficultés émotionnelles : le fait de quitter sa famille et son pays d’origine a eu une incidence profonde sur elle ;
  • à l’importance de sa famille : le fait de laisser de forts liens familiaux crée chez elle un sentiment de vide émotionnel ;
  • à l’isolement et à la solitude : ces sentiments sont amplifiés par les différences culturelles et l’éloignement de ses proches.

Le récit de vie de cette immigrante vénézuélienne met en évidence les difficultés émotionnelles auxquelles elle a été confrontée en quittant sa famille et en commençant une nouvelle vie seule en Espagne.

Le vécu singulier du sujet

À travers leur récit de vies, les femmes migrantes se racontent, elles vont rendre compte de leur histoire, de leur expérience, de leurs vécus singuliers. Elles reconstruisent les identités à travers lesquelles elles souhaitent se faire reconnaître. [Leur] moi est le résultat de [leurs] récits (Bruner, 2002, p. 76).

Dans le récit, lorsque les immigrantes vénézuéliennes parlent de renaissance, de renouvellement, la figure/représentation de leur individualité ou de leur expérience singulière est présente. Certaines femmes affirment renaître/vivre un renouveau dans l’acte d’immigration et dans les nouveaux choix faits (changement de carrière, acceptation de la situation et quête d’une intégration réussie) :

Échantillon 2-Sujet 2 Y las cosas buenas de la inmigración que te descubres que te conoces, que puedes hacer más cosas y que el mundo es mucho más amplio de lo que en algún momento pensábamos. [Diaspora Venezolana, 2022]

Et les bonnes choses de l’immigration, on réalise qu’on peut faire plus et que le monde est beaucoup plus vaste que ce que nous pensions à un moment donné.

Le sujet 2 affirme :

  • découvrir de nouvelles opportunités : en quittant son pays natal et en déménageant en Espagne, elle a découvert de nouvelles opportunités qu’elle n’avait peut-être pas envisagées auparavant ;
  • élargir ses perspectives : elle met en évidence un changement qui lui a permis de se confronter à de nouvelles cultures, à des réalités inconnues et d’élargir ses horizons ;
  • renforcer la résilience : l’immigrante semble avoir surmonté les défis de l’immigration avec succès.

Dans l’ensemble, le sujet choisit de souligner les aspects positifs de son expérience d’immigration.

Échantillon 3- Sujet 1 :Si mi abuela pudo yo también voy a poder. La mujer que se reinventa, la hija, la madre, la amante, la que es mayor […] Es como renacer como si tuviera que reencarnar si tener que morirme pues. Es muy fuerte, pero también te da la oportunidad de hacer otro tipo de cosas. [Esgoi3, 2022]

Si ma grand-mère a pu le faire, je pourrai aussi. La femme qui se réinvente, la fille, la mère, l’amoureuse, la femme plus âgée… C’est comme renaître comme si je devais me réincarner sans mourir. C’est dur, mais ça nous donne aussi la possibilité de faire autre chose.

Ce récit souligne :

  • les identités et rôles sociaux de l’énonciatrice : le sujet énumère les différents rôles sociaux qui ont façonné son identité : « la femme qui se réinvente, la fille, la mère, l’amoureuse, la femme âgée... » ;
  • la transmission intergénérationnelle : la phrase « si ma grand-mère a pu, je pourrai aussi » met en avant la transmission d’expériences et d’histoires d’immigration familiales. La grand-mère a relevé les mêmes défis et devient une source d’inspiration pour l’énonciatrice.
  • la renaissance : la phrase « C’est comme renaître comme si je devais me réincarner sans mourir » évoque la notion de renouveau, de changement radical et de transformation personnelle dans le processus d’adaptation suite à l’immigration.

Dans ces récits, les sujets 1 et 2 rendent compte de leur parcours individuel. Elles présentent leur être social et leur être individuel « par essence inachevé et non maîtrisable, un être mis en mouvement par des forces, des pulsions et des désirs qui demeurent pour une grande part insondables » (Niewiadomski et De Villers, 2002, p. 10).

Un sujet qui se connaît

Le récit de vie est une interprétation et une re-figuration de soi :

C’est en effet en déchiffrant et en interprétant le texte de son action que la personne serait à même d’accéder à son histoire […] Ainsi est-ce principalement devant et à travers son récit biographique que la personne est amenée à s’interpréter, comme à se comprendre. [Ricœur, 1983, p. 108]

Dans le récit, les migrantes vénézuéliennes mettent en évidence les changements dans leur façon de penser, elles font des observations sur leurs comportements, leurs sentiments :

  • en évoquant un passé récent ;
  • en utilisant des structures des comparaisons entre le passé et le présent ;
  • en justifiant leurs nouveaux besoins, ce qui permettra également de nuancer dans leurs discours les concessions faites dans l’acte de migration.

Échantillon 4 - Sujet 1 : El emigrar me ha hecho cambiar mucho. Yo primero pensaba que era muy difícil emigrar a la edad mía a los cincuenta años, a los sesenta, y menos difícil emigrar a los 20 […] porque tienes más fuerza y tal. Y ahora pienso lo contrario. Te pase lo que pase siempre puedes cerrar los ojos y recordar. Yo cumplí montones de sueño y fui muy exitosa. Hay cosas que ya no necesito. Me encantaría, pero hay cosas que yo puedo decir: Eso ya yo lo viví. [Esgoi4, 2022]

L’émigration m’a fait beaucoup changer. D’abord, je pensais qu’il était très difficile d’émigrer à mon âge à cinquante ans, soixante ans, et moins difficile d’émigrer à 20 ans [...] parce qu’on a plus d’énergie. Et maintenant, je pense le contraire. Quoi qu’il arrive, on peut toujours fermer les yeux et se souvenir de ce qu’on a vécu. J’ai accompli beaucoup de rêves et j’ai vraiment réussi. Il y a des choses dont je n’ai plus besoin. J’adorerais, mais il y a des choses pour lesquelles je peux dire : ça je l’ai déjà vécu.

Ce récit dévoile plusieurs aspects liés à la perception de soi et l’expérience migratoire :

  • identité et âge : le sujet commence en rappelant son âge. Elle exprime ces anciens préjugés liés à l’âge et à la migration, indiquant qu’à son avis, il était plus difficile de migrer à un âge avancé. L’énonciatrice montre sa conscience de la dimension temporelle de la migration et comment elle peut aujourd’hui percevoir le temps idéal pour entreprendre ce voyage. Elle part avec des réussites et des souvenirs qu’elle n’a pas besoin de revivre de la même façon. L’énonciatrice évoque la possibilité de « fermer les yeux et se souvenir de ce qu’on a vécu ». Les souvenirs sont son réconfort et sa façon de tisser des liens avec sa propre histoire et son identité ;
  • réflexion sur le passé : le sujet affirme qu’il y a des choses dont elle « n’a plus besoin » L’énonciatrice fait une réflexion sur ses expériences passées. Cette réflexion peut se rattacher à son processus d’adaptation et à son évolution comme personne, comme femme migrante ;
  • succès et bonheur : l’énonciatrice souligne avoir réalisé bien des rêves et avoir réussi.

Échantillon 5- Sujet 2 : La inmigración te enseña a tener paciencia y que todo tiene su tiempo y su momento (Diaspora Venezolana5, 2022).

L’immigration nous apprend à être patient et que tout a un temps et un moment.

Dans cet échantillon, bien que l’énonciatrice n’en parle pas directement, la notion d’apprendre la patience et de comprendre la temporalité peut aussi refléter une forme de connaissance de soi et d’adaptation. Faire face à des situations imprévisibles et apprendre à composer avec ces incertitudes était peut-être une forme d’apprendre à se connaître pour l’énonciatrice.

Le sujet et ses appartenances

Dans le récit de vie, le sujet construit aussi ses affiliations : les femmes insistent sur leurs relations avec l’Espagne et peuvent affirmer qu’elles font partie de ce pays.

Échantillon 6- Sujet 2 : No me siento extranjera. Desde hace un año que soy española. Creo que eso ha sido el detonante para que yo me sienta más propia de España quizás al principio sientes que eres un extranjero y que no estás todavía en tu lugar, pero poco a poco cuando las cosas se van dando cuando haces las cosas bien que […]vas sintiendo que estás en el lugar indicado. [Diaspora Venezolana, 2022]

Je ne me sens pas étrangère. Je suis espagnole depuis un an. Je pense que cela a été le déclencheur pour que je me sente appartenir plus à l’Espagne, peut-être, au début on sent qu’on est un étranger et que l’on n’est pas encore à notre place, mais peu à peu quand les choses se produisent quand nous faisons bien les choses, que […] nous sentons que nous sommes au bon endroit.

Le sujet montre à nouveau sa capacité réflexive de se désigner lui-même, d’être responsable de ses actes :

Le sujet se construit en reconnaissant ses liens de filiation et d’appartenance, mais aussi en reconnaissant les choix personnels qui ont permis de tisser la trame singulière de son existence. [Orofiamma, 2008, p. 13]

Conclusion

En conclusion, cette étude des récits des femmes vénézuéliennes en Espagne témoigne de leur capacité à changer dans un monde en constante transformation, à s’adapter et à créer des récits de vie empreints de résilience et de positivité. L’attitude positive et les énoncés déclaratifs positifs permettent aux femmes vénézuéliennes de détourner leur regard des aspects difficiles de leur réalité. Les figures du sujet que nous avons explorées : le sujet nostalgique, le vécu singulier du sujet, le sujet qui se connaît, le sujet et ses appartenances, ont toutes contribué à façonner la manière dont ces femmes perçoivent et communiquent leur réalité. Le sujet nostalgique reflète la dualité de leurs sentiments, oscillant entre la nostalgie de leur pays d’origine et l’aspiration à s’intégrer dans leur nouveau foyer en Espagne ; le vécu singulier du sujet apporte leur perspective unique sur leur vécu ; le sujet qui se connaît est capable de reconnaître sa propre capacité à s’adapter aux défis de la migration ; le sujet et ses appartenances accentuent leur choix et leur droit d’affiliations.