Les armes du dernier groupe armé d’Europe s’étant tues il y a quelques années, les travaux scientifiques sur l’ETA se multiplient désormais. La plus connue des gudaris (mot signifiant « soldat » en basque et qui renvoie aux membres de ce groupe terroriste) demeure sans doute María Dolores González Katarain, Yoyes de son surnom. De fait, elle fit partie de la direction du mouvement en 1978-1979 et fut poussée à l’exil avant de revenir dans son village d’Ordizia (Guipuscoa) en 1985. Prise entre deux feux en ces années de « guerra sucia », « guerre sale » (Baby, 2013), elle fut assassinée l’année suivante sur ordre de l’ETA dans des circonstances qui ont suscité un rejet massif de la part de la société civile : devant son fils de trois ans, en pleine rue, pendant les fêtes d’Ordizia.
Ce n’est pas son rôle de militante ou de dirigeante de l’ETA qui retient notre attention dans le présent travail, mais son statut de double exilée au début des années 80 (en France, puis au Mexique et à nouveau en France, avec le statut de réfugiée politique). Dans le cadre de ce chapitre, nous étudierons le regard que la Yoyes portait sur son exil à partir de ses écrits posthumes publiés en 20091. Bien entendu, ces écrits ont par ailleurs une valeur inestimable pour la construction de la mémoire historique sur l’ETA, comme l’a souligné Cristina Ortiz Ceberio (Ortiz Ceberio, 2016, p. 73-92).
Son journal intime témoigne du fait qu’elle était consciente des risques qu’elle courait. Or, elle choisit de prendre ce risque plutôt que de rester en exil, alors même que le statut de réfugiée politique était le plus « avantageux » auquel pouvaient prétendre les exilées et qu’elle vivait à moins de 1000 km de son village natal. Face à l’alternative qui se posait à elle (le risque de mort ou l’exil), elle a renoncé à l’exil : nous étudierons du point de vue de l’analyse de discours et de l’intersectionnalité ce qu’elle écrit sur l’exil.
Si la polémique sur le personnage public ne désenfle pas près de quarante ans après sa mort2, ses écrits à la première personne restent : ils nous semblent revêtir plusieurs intérêts, le premier en tant que discours féministe, le second en tant que discours sur l’exil, le troisième en tant que témoignage historique de l’histoire du Pays Basque.
Dans un premier temps, nous présenterons le livre dans son contexte ; nous verrons dans un second temps comment Yoyes construit un discours sur l’exil à partir de son séjour au Mexique, notamment depuis une perspective intersectionnelle avant la lettre.
Plus d’un paradoxe entoure ce sujet : Yoyes a été perçue à la fois comme une terroriste de l’ETA et comme une réfugiée politique qui avait abandonné la lutte armée et s’y opposait. Cela correspond à deux étapes successives de sa vie mais, dès la fin de l’année 1984, elle n’avait que des ennemis et elle fut abattue sur ordre de l’ETA en septembre 1986 :
Es como si todos se hubieran puesto de acuerdo para matarme. Estarán satisfechos en los dos lados, porque se dan mutuamente la razón y, sin embargo, ¡todo es mentira! Quisiera gritarlo. Fui militante de ETA, dimití porque estaba cansada y en desacuerdo con la nueva línea que se perfilaba, hace de esto más de seis años. Es una injusticia monstruosa lo que hacen conmigo. ¡Tengo un hijo! ¡Quiero vivir! ¡Lo tuve porque quería vivir! Tan sencillo y trágico al mismo tiempo. Pobre Yoyes.
C’est comme s’ils s’étaient tous mis d’accord pour me tuer. Ils seront sans doute satisfaits des deux côtés, puisqu’ils se donnent mutuellement raison, et pourtant, tout est faux ! Je voudrais le crier. J’ai été militante de l’ETA, je l’ai quitté parce que j’en avais assez et que j’étais en désaccord avec la nouvelle ligne qui se profilait, il y a maintenant plus de six ans. C’est une injustice monstrueuse ce qu’ils font avec moi. J’ai un fils. Je veux vivre ! J’ai l’ai eu parce que je voulais vivre. C’est si simple et si tragique à la fois. Pauvre Yoyes3.
Le second paradoxe concerne le livre Yoyes. Desde su ventana. Les écrits posthumes de Yoyes constituent une part importante de ce livre : l’œuvre appartiendrait donc au genre autobiographique, de manière plus précise à celui du journal intime. Or, comme l’indique le titre à la troisième personne du singulier, le livre présente la vision de Yoyes depuis son point de vue mais les textes de Yoyes sont introduits par les écrits du groupe d’éditeurs, constitué par les amies les plus proches, les sœurs et le mari de Yoyes : Elixabete Garmendia Lasa, Juli Garmendia Lasa, Ana González Katarain, Glori González Katarain et Juan José Dorronsoro, quatre femmes et un homme, ce dernier étant l’exécuteur testamentaire de Yoyes et le père de son fils. L’ordre de ces noms est donné dès les lignes qui suivent le titre, sans qu’il suive l’ordre alphabétique : on peut peut-être en déduire que cet ordre reflète l’ampleur du travail d’édition de chacun des éditeurs et la responsabilité de chacune et chacun en lien avec le travail de mémoire autour de la disparue.
Le livre est publié pour la première fois en 1987, c’est-à-dire l’année ayant suivi l’assassinat de Yoyes. À ce moment-là, la famille a voulu mener à terme le projet d’écriture de Yoyes, mais aussi la réhabiliter en réaction à la version de l’ETA, relayée par les graffitis de ses sympathisants quelques mois avant sa mort, notamment dans sa ville natale (Yoyes, chivata et Yoyes, traidora – « Yoyes, moucharde ; Yoyes, traître »). Sur la plaque commémorative posée à la date anniversaire de sa mort chaque année à l’endroit où elle a été tuée, on peut lire : Por atreverse a discrepar y por usar de libertad (« Pour avoir osé être en désaccord et pour avoir usé de liberté »). Cette liberté était le moteur de son courage hors du commun. Là encore, ce fonctionnement s’oppose totalement à la doctrine des gudaris, ces exécutants qui ne doivent pas avoir de volonté propre et doivent vivre au service du mouvement, comme en témoignent les romans El hombre solo de Bernardo Atxaga (1994) et Patria de Fernando Aramburu (2016). Plusieurs décennies avant la fin du terrorisme au Pays Basque entre 2011 et 2018, Yoyes a ouvert la voie au mouvement des repentis, même si l’organisation terroriste a tout fait pour juguler toute opposition ou dissidence.
Le livre pourrait avoir une dimension apologétique : une femme, étudiante en sociologie au Mexique, avait voulu vivre au plus haut point ses idéaux, guidée par la liberté, notamment la liberté de conscience, jusqu’à en mourir. Elle-même se revendique comme féministe dans son journal intime en écrivant par exemple que Simone de Beauvoir était sa « mère intellectuelle » et en rendant compte de lectures très nourries d’œuvres de féministes4. De plus, son mémoire de fin d’études portait sur la garde des enfants de femmes qui travaillent dans différents territoires mexicains.
Par ailleurs, plusieurs années avant sa mort, le mythe de Yoyes semblait avoir dépossédé María Dolores González Katarain : de par son entrée dans la clandestinité caractéristique des mouvements terroristes et de par son rôle de premier plan au sein de la direction de l’ETA, elle avait perdu tout droit à mener une vie individuelle indépendamment de ce collectif :
Parece que los últimos [ETA] no quieren aceptarlo, como si fuera un marido al que la mujer ha dejado pero que mientras no todo el mundo lo sabe mantiene la esperanza de que elle vuelva. [p. 166]
On dirait que les nouveaux dirigeants [de l’ETA] ne veulent pas l’accepter, comme s’il s’agissait d’un mari que sa femme a quitté mais qui, tant que tout le monde n’est pas au courant, conserve l’espoir qu’elle revienne.
Certains travaux en études de genre ont aussi prouvé que les femmes combattantes étaient souvent érigées en mythe, ce qui menait à leur enfermement dans une iconographie. Elles deviennent ainsi une espèce d’image d’Épinal de la révolte au féminin, « sous la forme glorifiée et héroïsée d’une égérie » (Poirson, 2020, p. 15). Déroger aux assignations de genre ne permet donc pas d’accéder à un espace de liberté, pour des raisons sociologiques diverses, à la fois externes et inhérentes aux circonstances.
Plus de vingt ans après cette publication précoce, le livre est réédité en Guipouscoa, la province d’origine de Yoyes (alors qu’il avait été publié dans une petite maison d’édition de Pampelune en Navarre, la première fois), en 2009. L’ETA approche de sa fin, le livre acquiert une dimension en lien avec le travail de mémoire historique et le difficile vivre-ensemble des héritiers des différentes parties du conflit, les enfants des victimes et de leurs assassins – ceux de Yoyes ont purgé leurs peines, notamment celui qui a appuyé sur la gachette5. Le développement qui précède s’est voulu fidèle au discours familial, véhiculé par le paratexte, les introductions des éditeurs, ainsi que les entretiens qu’a donnés Elixabete Garmendia, dont le nom apparait en tête de la liste des éditeurs. Ces derniers avaient conscience, dès les mois qui ont suivi la mort de Yoyes, que ce livre serait un témoignage historique direct et indirect sur le terrorisme au Pays Basque.
Après ces prolégomènes, nous nous centrerons sur le discours de Yoyes, pour le caractériser en tant que discours féministe de l’exil, en combinant les outils conceptuels des études de genre à ceux de l’analyse de discours. Si son séjour à Paris ou Marseille est un prélude à son exil mexicain, ce n’est que lors de cette étape qu’un discours personnel sur l’exil se construit.
Au cours des dernières décennies, des outils conceptuels issus des études de genre ont été théorisés. Par exemple, dans une perspective sociologique, l’intersectionnalité a pour but de mettre en lumière les discriminations raciales, de classe ou de confession qui se combinent au genre (Dorlin, 2014, p. 81-85 ; Davis, 2015 ; Bilge, 2009, p. 70-88 ; Bilge & Hill Collins, 2023 ; Lepinard et Mazouz, 2021). Le poids de la maternité et des contraintes familiales sont aussi des traits qui vont contribuer à forger l’identité d’une femme : ce sont par exemple les assignations dont les femmes peinent à se libérer. Une femme devrait être mère, une combattante ne devrait pas l’être ? Dans le cas de Yoyes, il apparaît que sa maternité a fortement modifié sa trajectoire de combattante. Elle aurait trahi les idéaux de la combattante pour la libération du Pays Basque (selon l’idéologie de la révolution que l’ETA défendait) en devenant une mère parmi d’autres en exil, puis dans son village natal. Elle-même revendiquait son droit à redevenir « madame tout le monde ».
Elle s’était éloignée des réseaux politiques basques à l’étranger : d’une part, parce qu’elle était surveillée par les polices espagnole et mexicaine, d’autre part, car elle voulait éviter tout nouvel embrigadement. Aussi, elle qualifie le Centro Vasco de Mexico de « ghetto ». Au-delà de la connotation péjorative de cet emprunt passé dans de nombreuses langues comme terme de civilisation faisant référence au peuple juif, il est intéressant de noter une variation du sens de ghetto au sens propre. En effet, l’isolement des Juifs dans un quartier pouvait être volontaire ou forcé – le sème de la contrainte sera présent ou absent selon les contextes. Dans cet emploi au sens figuré, dans le cas des Basques de Mexico, le choix de l’exil a été forcé, celui du communautarisme choisi, mais Yoyes estimait que cette liberté lui était interdite du fait de son passé de terroriste. Elle a aussi choisi de s’ouvrir à l’Autre, même si elle n’a pas vraiment réussi à dépasser sa propre différence. L’analogie entre le peuple basque et le peuple juif se fonde sur une histoire commune marquée par les migrations, parfois volontaires (pour des raisons économiques), parfois forcées (pour fuir l’oppression ou la répression). Pour preuve, on relève l’existence d’une collocation construite avec le même adjectif, référencée dans plusieurs langues dont l’espagnol et le français : el judío errante (le Juif errant) et el vasco errante (le Basque errant), même si la fréquence d’emploi de la seconde est environ 20 fois moindre que la première (le corpus sur lequel je me fonde est Google books). Par ailleurs, un nationalisme ethnique s’est développé à l’époque contemporaine concernant ces deux peuples : pour le nationalisme basque, les raisonnements pseudo-scientifiques sur le sang des Basques ou sur les huit noms de famille basques témoignent de cette construction idéologique. Or, à l’époque de l’ETA et encore aujourd’hui, le discours idéologique fonde plutôt une analogie entre le peuple basque et le peuple palestinien : le trait commun est l’occupation par une puissance étrangère. Même si Yoyes ne développe pas l’analogie et ne se fait pas non plus le relais du nationalisme ethnique, cette métaphore de l’enfermement entre parfaitement en consonance avec l’ensemble de son discours sur l’exil.
Malgré cela, après quelques années au Mexique, elle constatait qu’elle n’avait pas réussi à passer pour une citoyenne comme une autre :
México D.F., 28 de enero de 1982: He sentido como un puñal la noticia que traen algunos periódicos de México y que hablan de que algunos militantes estamos recaudando dinero en el D.F. para ETA. Sé que en todo el tiempo que llevo aquí no han dejado de hablar de mí en una u otra ocasión. Pero esta vez, cuando yo estaba casi convencida de que habían terminado por aceptar que ya no soy más que una ciudadana normal y corriente, viviendo aquí, me salen con ésas. Sonaría a risa, si no fuese por que soy yo, la del nombre ése de quien hablan. Si la Policía española está haciendo de verdad su trabajo y se mueve para que crean que aún soy dirigente y activista, es que busca algo. Siguen acosándome y yo, alucinada, miro para un lado y otro sin saber a cuento de qué se me echa encima semejante piedra.
Mexico D.F., 28 janvier 1982 : La nouvelle que certains journaux mexicains rapportent, selon laquelle certains militants de l’ETA levons actuellement des fonds pour l’ETA à Mexico, m’a fait l’effet d’un coup de poignard. Je sais que, depuis tout le temps que je suis ici, ils n’ont eu de cesse de parler de moi, de temps à autre. Mais cette fois, alors que j’étais presque convaincue qu’ils avaient fini par accepter que je ne suis rien de plus qu’une citoyenne normale et banale, qui vit ici, ils me sortent ça. On pourrait en rire, si ce n’était pas de moi dont ils parlent. Si la Police espagnole fait vraiment son travail et se débrouille pour qu’on croie que je suis encore dirigeante et activiste, c’est qu’elle cherche quelque chose. On continue de me harceler et moi, hallucinée, je regarde partout autour de moi sans savoir qui me jette une telle pierre.
Le choix des pronoms et des actants est révélateur de sa perception en tant que victime prise entre deux feux. Elle l’écrit en août 1984 : Estoy en una situación muy delicada, entre la espada y la pared (« Je suis dans une situation très délicate, dos au mur »). D’un côté, l’ETA, de l’autre, la police espagnole, deux organisations en guerre. Or, plusieurs verbes sont conjugués à la P6, qui glisse vers la forme impersonnelle : ce sont les forces qui l’empêchent de reprendre une vie normale, les journaux mexicains, ceux qui continuent à parler d’elle comme une militante de l’ETA. Le discours rapporté inclut le moi dans un collectif, celui des militants pro-ETA : algunos militantes estamos recaudando. Les formes de la P1 se multiplient pour mettre au jour ses émotions, la vertu première d’un journal intime. L’écart entre le moi réel et les propos que les journaux véhiculent sur elle conduisent à une dissociation d’identité, une dépossession de soi qui passe par l’usage de la P3 soy yo, la del nombre ése de quien hablan. María Dolores (ce prénom caractéristique des lois franquistes quant à l’état civil des femmes) souffrait de passer pour cette Yoyes, ce surnom contenant désormais irrémédiablement le sème du terrorisme pour les médias qui s’en étaient emparés6 : au Mexique, elle avait pris le prénom Nekane, l’équivalent de Dolores en basque. Le verbe ser à la P1 et le pronom personnel sujet (yo) apparaissent à trois reprises, et on relève une forme du pronom personnel complément tonique (mí). Cette saturation du texte à la P1 sert d’exutoire en écrivant ses états d’âme, de justification face à une attaque et d’affirmation de son identité. Le journal sert souvent à cela : Nunca me consideré un héroe, tampoco un antihéroe. Tampoco fui terrorista, sino militante política (« Je ne me suis jamais considérée comme un héros, ni comme un anti-héros. Je n’ai pas été non plus terroriste, mais militante politique »). On remarque ici le choix du genre masculin plutôt que féminin. Là encore, le verbe ser apparaît à la P1. Bien entendu, les terroristes ne se perçoivent pas comme tel : ils revendiquent leurs idées politiques et ce sont les États qui qualifient de terroristes des groupes armés qui perpétuent des attentats. Dans son journal intime, personne ne pouvait lui nier son identité, c’était donc son espace de liberté, cette fenêtre selon la métaphore du titre.
Elle n’échappe pas à l’instrumentalisation politique et elle accuse de harcèlement, sans que l’on sache si elle fait référence aux autorités espagnoles, qui est l’antécédent le plus proche, ou la presse mexicaine, ce qui correspond davantage à ce que l’on trouve plus loin dans le récit :
El día 11 de octubre [1984] estuve en San Sebastián, demasiado familiar, demasiado extraño. Una semana después reventó la noticia en los periódicos, en la radio, empezó el acoso. Me han quitado el nombre: Yoyes es una ficción, una invención.
Le 11 octobre [1984], j’étais à San Sebastián, trop familier, trop étrange. Une semaine après la nouvelle a éclaté dans les journaux, à la radio, et le harcèlement a commencé. On m’a enlevé mon nom : Yoyes est une fiction, une invention.
On pense aux accusations de harcèlement envers les médias qui ont émergé à cette époque (on pense à la mort de Lady Di par exemple) et se sont intensifiées aujourd’hui.
D’ailleurs, dans le droit espagnol, si l’on consulte le Diccionario panhispánico del español jurídico, aucun des sens d’acoso ne correspond à ce qu’elle décrit, pas plus que l’article 172 ter du Código penal qui consacre le harcèlement comme le fait d’une seule personne et non d’une organisation ou d’un groupe. Il doit donc être interprété dans un sens non judiciaire. On comprend qu’elle revendique le droit à l’oubli avant la lettre, elle qui a bénéficié de la loi 46/1977 du 15 octobre sur l’amnistie7. C’est d’ailleurs un concept juridique (le droit à l’oubli) qui n’existait ni en Espagne, ni en France à cette époque et qui a été développé dans le droit européen puis les droits des pays membres il y a une dizaine d’années. Ce concept ne s’applique absolument pas dans ce contexte, mais uniquement pour des victimes qui demandent que des informations personnelles ou médicales soient effacées, ou qu’elles n’aient pas à les déclarer. La comparaison como un puñal et la métaphore semejante piedra montrent son statut de victime qui est sonnée par cette attaque inattendue.
Quant à l’exil, un autre paradoxe que nous pouvons énoncer sur la vie de Yoyes (ou de nombreux gudaris), c’est que son amour démesuré du Pays Basque a eu pour conséquence l’exil et donc une souffrance liée à cet éloignement de son territoire natal. L’exil sera l’antichambre de la mort pour Yoyes et elle le pressentait en écrivant un poème le 5 août 1979 :
Ya no puedo quererte más
Pueblo mío
No puedo quererte más
Hay amores que matan, dicen [p. 65]
Je ne peux plus t’aimer davantage
Mon peuple
Je ne peux pas t’aimer plus
Il y a des amours qui tuent, dit-on.
Le choix du Mexique pour son exil correspond à deux critères : la garantie de sa sécurité et la possibilité de faire des études universitaires, non pas pour son développement personnel, mais pour se rendre utile à la cause du Pays Basque :
tengo que estudiar […] además sigo formando parte de un pueblo en un momento muy especial de su historia, tengo que aportar algo a él aunque no siempre sea bajo las mismas formas. [p. 74]
je dois étudier […] en plus, je fais encore partie d’un peuple qui est à un moment très spécial de son histoire, je dois lui apporter quelque chose même si ce n’est pas toujours de la même manière.
C’est pourquoi elle avait renoncé à partir au Nicaragua car elle ne pourrait pas y étudier, et par ailleurs, on lui refuse un visa pour Cuba, les etarras y étant considérés comme des petits bourgeois. Son corps est au Mexique, mais elle est consciente du risque que son esprit reste au Pays Basque (24 février 1980, p. 99-100) :
Llevo casi un mes fuera de Euskadi y me siento ya algo diferente, creo que estoy aprendiendo a diferenciar mejor lo esencial de lo superfluo en la lucha, sí, tengo la impresión de que podría aprender muchas cosas, entre estudios de Sociología y la proximidad de las luchas de América Latina, con una inmensa riqueza y experiencia, serían estos años fructíferos, pero tendría que conseguir papeles y convencerme bien de ello para no estar con un pie aquí y otro en Euskadi todo el tiempo, sin olvidar que aquello es el objetivo fundamental. Tengo que situarme aquí, porque de lo contrario es mejor que me vuelva.
Cela fait presque un mois que j’ai quitté le Pays Basque et je me sens déjà un peu différente, je crois que je suis en train d’apprendre à mieux différencier l’essentiel du superflu dans la lutte, oui, j’ai l’impression que je pourrais apprendre beaucoup de choses, entre des études de Sociologie et la proximité des luttes d’Amérique Latine, avec une immense richesse et de l’expérience, ce seraient des années fructueuses, mais je devrais obtenir des papiers et bien m’en convaincre pour ne pas être tout le temps avec un pied ici et un autre au Pays Basque, sans oublier que c’est là l’objectif fondamental. Je dois me situer ici, parce que sinon, c’est mieux que je rentre.
Les premiers temps sont marqués par son optimisme (emploi du superlatif mejor, de déterminants et d’adjectifs quantitatifs mélioratifs muchas et inmensas). Elle souhaite développer des projets sur place, même si le Pays Basque est toujours au centre de sa vie.
Elle partage avec la plupart des réfugiés politiques, exilés ou migrants des angoisses pour des raisons administratives (16 avril 1980) :
Me asusta la idea de no poder resolver los papeles y tener que volver sin haber hecho nada concreto, también la idea de volver ahora. Me asusta todo. De todas formas hoy estoy más tranquila, pensando en que a pesar de los pesares tendré que seguir intentándolo, sin rendirme ahora. Además el problema no tiene nada que ver con mi vida anterior, es cuestión burocrática de sellos en cosas completamente normales.
L’idée de ne pas pouvoir résoudre le problème des papiers et de devoir rentrer sans avoir rien fait de concret m’effraie, et aussi l’idée de rentrer maintenant. Tout m’effraie. De toutes façons aujourd’hui je suis plus tranquille, en pensant que malgré tous les chagrins je dois continuer d’essayer, sans renoncer maintenant. De plus le problème n’a rien à voir avec ma vie passée, c’est une question bureaucratique de timbres sur des choses complètement normales.
On retrouve la fonction du journal thérapeutique, qui lui permet de se convaincre elle-même. Les éléments dysphoriques (a pesar de los pesares) sont contrebalancés par des aspects positifs. À la différence des migrants pour des raisons économiques, les réfugiés politiques conservaient des craintes quant à de possibles représailles même à l’étranger, et les terroristes qui, comme elle, étaient surveillés développaient un stress post-traumatique et une paranoïa sans pouvoir bénéficier de soins. Il existait déjà des programmes de réinsertion, mais ils étaient vus comme un passage dans le camp ennemi et Yoyes avait refusé d’y participer.
Elle se plaint que les Mexicains ne considèrent les femmes que comme des objets sexuels (cela rappelle les témoignages des républicaines espagnoles qui dénonçaient la condition féminine au Mexique, notamment Luisa Carnés). Elle constate que ses préoccupations, tournées vers le Pays Basque, ne coïncident en rien avec celles des Mexicaines et des Mexicains qui l’entourent.
Yoyes jugeait l’exil avec sévérité ; selon elle, il était impossible de s’épanouir dans l’exil :
Estos días estaba pensando que cada humano sólo tiene la posibilidad de desarrollar lo máximo de sí mismo en su lugar de origen; la mayoría de los emigrantes, exiliados, ect. son gentes trauma[tiza]das que no han podido desarrollar parte de su potencial [vital]. [9-1-81, p. 119]
Ces jours-ci, je me disais que chaque humain ne peut développer le meilleur de lui-même qu’à l’endroit d’où il est originaire ; la majorité des émigrés, exilés etc., sont des gens traumatisés qui n’ont pas pu développer une partie de leur potentiel [vital].
L’exil (comme l’émigration) produirait donc un traumatisme et une trajectoire brisée, un empêchement de se réaliser, de faire vivre son identité. La généralisation peut sembler exagérée et peut-être que dans les cas auxquels elle fait référence, ce n’est pas l’exil qui est la cause du traumatisme, mais bien les événements antérieurs à l’exil. Le concept de potencial vital semble assez récent, comme le confirme Google Books Ngram Viewer : il apparaît au début du 20e siècle et connaît deux pics dans sa fréquence d’emploi vers 1950 et 2000, puis une chute de son emploi entre les deux. Depuis 2015, il atteint des niveaux d’emploi jamais observés auparavant : en cela, cette aspiration à se réaliser personnellement de la part d’une femme qui écrivait il y a 40 ans confirme le caractère précurseur de la pensée de Yoyes et ses revendications féministes. Cette vision tranchée de l’exil et de l’émigration peut être critiquée, comme si tout bonheur était impossible en dehors de sa société d’origine. Nombreux sont les témoignages qui expriment que, si les difficultés d’adaptation et d’insertion existent, l’exil et l’émigration sont aussi une chance, une manière de vivre selon ses idéaux, par exemple dans le cas de personnes qui subissent des discriminations du fait de leur dissidence politique ou de leur orientation sexuelle. Bien sûr, comme elle l’écrit dans son journal intime, on comprend bien que cette généralisation vaut comme l’aveu qu’elle ne se sent pas capable de trouver le bonheur en dehors de sa société d’origine. Lugar de origen semble d’ailleurs assez restrictif et précis, ce n’est pas le pays d’origine, mais la ville ou le village, et renvoie implicitement aux solidarités familiales. Ce lieu devient un paradis perdu pour l’exilé en souffrance, alors que les habitants des villages et des villes basques, en particulier au Guipouscoa, subissaient une atmosphère très pesante à l’époque de la « guerre sale ». L’exil ne peut être qu’une étape passagère : No es malo salir, ver otros lugares, pero es mucho mejor volver al sitio donde uno fue creado (« Ce n’est pas mal de partir, de voir d’autres lieux, mais c’est beaucoup mieux de retourner à l’endroit où on a été conçu », p. 120). Avec l’installation de son mari au Mexique et sa grossesse, elle vit la época dorada de [su] exilio (« l’époque dorée de [son] exil », p. 132). L’enfant grandit et elle a le projet de vivre à Paris, de se rapprocher. Or, elle reconnaît que l’exil est préférable à la torture policière pour certains militants qui sont restés chez eux, comme c’est le cas de son frère :
Lo de Jose (sic) me parece insoportable, no sé si ahora estará tranquilo, pero ha vivido unos años horribles, cerca de casa, pero horribles, yo estoy lejos, pero no creo haber sufrido tanto. [p. 154]
Ce qui est arrivé à Jose me semble insupportable, je ne sais pas s’il est tranquille maintenant, mais il a vécu des années horribles, près de la maison mais horribles, moi je suis loin, mais je ne crois pas avoir autant souffert.
Pourtant, elle refuse de se réunir avec les Basques du Centro Vasco (on en a parlé en évoquant le terme de ghetto) et préfère côtoyer des Mexicains (p. 156).
Comme la plupart des exilés, elle souffre parfois de mauvaises conditions de vie et constate son inaptitude à s’y adapter et a des moyens économiques limités :
Creo que hoy he aprendido una cosa y es que a pesar de ideologías o buenas voluntades, yo no puedo adaptarme a vivir como la gente pobre de este país, son condiciones inaguantables para mí, me siento transportada de siglo y de planeta, tengo que administrar de diferente manera el poco dinero que tenga en cada caso, hay necesidades primarias diferentes entre ellos y yo. [p. 105]
Je crois qu’aujourd’hui j’ai appris une chose et c’est que malgré les idéologies ou les bonnes volontés, je ne peux pas m’adapter et vivre la vie des gens pauvres de ce pays, ce sont des conditions insupportables pour moi, je me sens transportée dans un autre siècle et sur une autre planète, je dois pour chaque situation gérer différemment le peu d’argent que j’ai, eux et moi avons des besoins primaires différents.
À la fin de l’année 84, elle quitte le Mexique pour Paris et reconnaît que tous les exils ne sont pas aussi difficiles à vivre :
De repente me parece que no voy a ser capaz de empezar mi vida de nuevo, y venir a vivir a París es eso, que ya no tengo fuerzas, que en Euskadi Norte fue muy duro, que en México fue terrible y que en París no va a ser menos, que ya no puedo, no puedo… [p. 172-173]
Soudain j’ai l’impression que je ne vais pas être capable de recommencer ma vie, et venir vivre à Paris c’est ça, car je n’ai plus de forces, parce qu’au Pays Basque Nord ça a été très dur, au Mexique ça a été terrible et à Paris ça ne le sera pas moins, parce que je ne peux plus, je ne peux pas…
Dans l’idéologie abertzale, le Pays Basque Nord faisait partie intégrante du territoire basque. Or, elle préfère Paris au Mexique :
Hoy he sentido que esto es más mío que México. La comida, los cafés, las caras, las calles… Están más cerca de mí, reconozco mejor la forma de vida de la gente, la siento más parecido a la mía, más cercana… cinco años en México no han pasado en balde, también es cierto, pero es curioso que a pesar de la lengua [,] México sea tan distinto a todo[s] los niveles: cultural, social, etc., que la distancia es mayor para mí. [p. 173]
Aujourd’hui j’ai senti que ça, ça me ressemble plus que le Mexique. La nourriture, les cafés, les visages, les rues… Ils sont plus proches de moi, je reconnais mieux la manière de vivre des gens, je trouve qu’elle ressemble plus à la mienne, elle est plus proche… cinq ans au Mexique n’ont pas passé en vain, c’est sûr aussi, mais c’est curieux que malgré la langue [,] le Mexique soit si différent à tous les niveaux : culturel, social, etc., et la distance est plus grande pour moi.
Finalement, l’identité européenne est un des traits qui émerge concernant les composantes de son identité.
N’arrivant pas à obtenir une bourse pour faire sa thèse en France, elle renonce à l’exil pour des raisons économiques et aussi pour donner une stabilité à son fils qui vivait entre Paris et le Pays Basque. Elle évoque sa difficulté à recommencer une nouvelle vie dans un nouveau lieu. Renoncer à l’exil sera une sentence de mort assurée tôt ou tard, mais c’est le choix qu’elle a fait. Le retour chez elle ne l’exposera pas à une vie plus facile : elle est scrutée, critiquée ouvertement, certains anciens amis ne la saluent plus, elle ne parle pas assez bien le basque pour obtenir un emploi et prend des cours, comme elle prenait des cours de français à Paris. Après dix ans d’exil, la société qu’elle connaissait a disparu et elle semble inadaptée à la nouvelle société du Guipouscoa, qu’elle trouve trop fermée et fanatisée.
Yoyes aurait eu soixante-dix ans en 2022 : sans aucun doute, ses écrits constituent un discours féministe en avance sur son temps et un discours original sur l’exil, en plus d’un témoignage historique qui permet de mieux comprendre la deuxième des cinq décennies de violence armée au Pays Basque et un chapitre des migrations basques. Pour la génération de Yoyes, il aura fallu attendre tout une vie pour connaître la paix au Pays Basque.