Había odiado la expresión « ser de dos mundos ». Nosotras no éramos más que del barrio, ni de dos mundos ni nada.J’avais détesté l’expression « être de deux mondes ». Nous n’étions que du quartier, pas de deux mondes ni rien. (Najat El Hachmi, El lunes nos querrán)
Le phénomène d’immigration très significatif qu’a connu l’Espagne dans les années 1990 – second pays d’immigration (Schmoll, Thiollet & Wihtol de Wenden, 2015, p. 285-297) de l’OCDE après les États-Unis, alors qu’il fut profondément marqué, dès la fin de la Guerre civile (1936-1939), par l’exil politique puis l’émigration économique – modifia les rapports à l’autre de plus en plus visible dans l’espace social, les relations mémorielles au passé historique – où la figure, entre autres, du moro (l’Arabe maghrébin) (Martín Corrales, 2002, p. 243-245) charrie tout un imaginaire collectif – et les regards sur le nouveau statut du pays désormais pleinement intégré au sein de l’Union Européenne et, donc, éloigné de sa situation auparavant semi-périphérique. Par conséquent, les politiques publiques évoluèrent pour faire face aux besoins démographiques et de main d’œuvre en menant notamment des campagnes de régularisation, entre autres, de 1991 à 2001, des immigrés en situation irrégulière, sans pour autant pouvoir répondre à l’ensemble des enjeux sous-tendus par une immigration à présent assez bien implantée et structurellement nécessaire – par exemple, la lutte contre le travail clandestin, l’économie illégale souterraine, l’inégalité de traitement des immigrés discriminés, l’adaptation effective des politiques éducatives et la montée de la xénophobie1.
Dans le domaine de la production littéraire, à la différence de la France qui vit éclore ce que l’on appela une « littérature beur » dès le milieu des années 1980 – dont les auteurs étaient des enfants d’immigrés maghrébins –, en Espagne il fallut donc attendre le début du 21e siècle pour voir vraiment émerger la publication d’ouvrages écrits par de jeunes auteurs issus de la « seconde génération » de l’immigration maghrébine très majoritairement marocaine. Cette dernière put croître de manière considérable, surtout en Catalogne, tout au long des années 1990 et au début de la décennie suivante2, en suscitant assez fréquemment un rejet dans la population espagnole3.
Malgré un certain patrimoine commun et des relations historiques étroites, ponctuées également de conflits, entre le Maroc et l’Espagne, qui partagent certains legs d’al-Andalus, mais aussi, bien plus tard, le passé difficile et complexe des guerres coloniales et du protectorat (1912-1956), il n’existe qu’une production littéraire postcoloniale assez marginale en langue espagnole écrite par des auteurs marocains – tels que, par exemple, Mohamed Sibari, Mohamed Chakor et Saïd Jedidi, entre autres – qui a encore du mal à être reconnue (Fernández Parrilla, 2014, p. 257-283) et à se renouveler. Sur l’autre rive, en Espagne et singulièrement en Catalogne, assez détachées de ce passé historique postcolonial, les œuvres littéraires d’auteurs d’origine marocaine, qui traitent du fait et de l’expérience migratoires, rencontrent une certaine réception chez les lecteurs et acquièrent une visibilité durant les années 2000. Ces premières œuvres abordent principalement la problématique du processus de construction identitaire, ses paradoxes et ses dualités, dans la société d’accueil, où s’est développée par l’école la socialisation la plus déterminante de ces écrivains, tels que Laila Karrouch, Saïd El Kadaoui et Najat El Hachmi. Dans ce contexte, la création littéraire de cette dernière constitue un cas plutôt unique dans la littérature espagnole contemporaine, dans la mesure où, pour la première fois en Espagne, une écrivaine d’origine étrangère issue de l’immigration familiale – originaire du Rif, de culture berbère (amazighe), El Hachmi émigre à Vic, en Catalogne, à l’âge de 8 ans, en 1987, suite à un regroupement familial – parvient à acquérir une véritable reconnaissance4 dans le champ littéraire pour la qualité d’écriture et les apports critiques de son œuvre sur une réalité migratoire vécue et interrogée de l’intérieur.
Cette réalité migratoire n’avait pas encore pu véritablement trouver ses propres voix narratives ni la singularité de ses formes de représentation et d’expression littéraire en lien avec la question centrale de l’altérité faite d’hybridations, d’écartèlements identitaires et, donc, d’interrogations sur le passage des frontières socioculturelles, linguistiques, politiques et même psychiques.
En ce sens, les romans et les essais d’El Hachmi, qui ont de profonds soubassements autobiographiques5, par l’acuité de la transposition des différentes phases de l’expérience migratoire repensée dans la création littéraire, s’écartent du récit des tragédies de naufragés entre les deux rives de la Méditerranée, tel qu’il fut mis en œuvre par un certain nombre d’écrivains espagnols dans les années 1990-2000, comme par exemple Antonio Lozano et Andrés Sorel6. En demeurant identifiée à l’appellation de « littérature de l’immigration7 », la création littéraire d’El Hachmi prend place jusqu’à la publication de son dernier roman El lunes nos querrán, en 2021, dans la littérature catalane actuelle. Car elle écrit en catalan – langue de l’enseignement durant sa scolarité et dans laquelle elle s’est formée comme écrivaine – la partie de son œuvre la plus connue, à savoir sa trilogie centrée sur l’immigration et constituée de El último patriarca (2008), La hija extranjera (2015) et Madre de leche y miel (2018). Après la publication d’un premier ouvrage, Yo también soy catalana, en 2004, situé entre l’essai autobiographique et des mémoires, où l’écrivaine affirme sa place et une certaine transidentité culturelle aux appartenances enchevêtrées dans la société catalane8, la trilogie explore les dualités entre l’ici et le là-bas constitutives du processus migratoire vécu de l’intérieur par les narratrices. Ces dualités visent, entre autres, à mettre en lumière la confrontation des normes sociales et familiales traditionnelles de la culture d’origine à la volonté d’émancipation des protagonistes, qui souhaitent conquérir une autonomie propre pour se soustraire aux contraintes et aux pressions de leur milieu tant familial que communautaire, tout en évitant l’arrachement définitif.
Cette confrontation, qui reconfigure les rapports plus distants entre générations et les valeurs traditionnelles des relations entre les genres au sein de la famille marocaine immigrée, se déploie dans la trilogie – laquelle ne constitue pas une saga familiale ni une suite de récits successifs – par une poétique du déplacement et de l’entre-deux. Celle-ci s’articule sur les paradoxes, les oppositions et les adaptations permanentes éprouvés et subis par le sujet migrant et qui sont inhérents à la dynamique de son expérience des passages d’un pays à l’autre, d’un lieu à l’autre, des relations différentes à soi et à son corps, mais aussi des transferts d’une langue orale – comme la langue amazighe du Rif – à une autre imprégnée de culture écrite et redécouverte par l’oralité et la matérialité sensitive et organique des rapports aux choses et au monde portés par la langue maternelle9.
À la différence de la problématique interculturelle10 qui prévaut dans la trilogie, le dernier roman, El lunes nos querrán, tout en approfondissant certaines modalités esthétiques et des perspectives critiques déjà présentes dans cette dernière, affronte plus particulièrement les différents stades de l’épreuve d’émancipation d’une jeune femme à partir de sa préadolescence jusqu’à environ ses 22 ans. Celle-ci grandit dans une ville moyenne catalane, en Espagne, habite un quartier périphérique, très largement peuplé de personnes issues de l’immigration marocaine, comme elle, et se débat face aux contradictions internes de la « seconde génération » d’immigrés qui se trouve tiraillée entre, d’un côté, les injonctions coercitives, au plan social et moral, du milieu familial et, de l’autre, le manque de reconnaissance propre au sein d’une société d’installation qui tend à la définir par une identification préconçue à ses origines maghrébines et musulmanes. C’est en réalité la mise en question de l’expression assez discutable de « seconde génération » qui se trouve au cœur de ce que prétend signifier l’écriture d’El lunes nosquerrán : à savoir, de quelles répercussions de l’immigration les enfants d’émigrés héritent-ils ?
Ce déplacement du point de vue et des niveaux d’analyse montre que l’écriture approfondit le traitement de l’expérience et de l’identité post-migratoires non pas simplement en fonction de la question de l’intégration dans la société d’accueil, mais bien plutôt à la lumière de ce que transmet l’immigration elle-même en termes de mémoire sociale, de dualités intériorisées et de rapports conflictuels à soi-même. Le dernier roman d’El Hachmi laisse ainsi derrière lui en partie l’hybridation inhérente à l’approche interculturelle et, donc, à la conception d’une identité mouvante de la frontière entre l’ici et le là-bas, telle qu’elle est explorée dans la trilogie11. Cet aspect-clé explique, à notre sens, le changement de langue de l’écrivaine, du catalan de la trilogie à l’espagnol du dernier roman, dans le but, entre autres, de s’adresser à la société d’installation dans son ensemble en touchant, plus particulièrement, de jeunes lectrices et lecteurs issus ou pas de l’immigration et qui pourront se reconnaître – par l’objectif de transmission parcourant le roman – dans le cheminement-épreuve initiatique de la narratrice-protagoniste, Naima, qui affronte une quête d’émancipation elle-même travaillée de l’intérieur, comme nous le verrons, par des points aveugles comme refoulés.
Il s’agit aussi, pour El Hachmi, au-delà de son positionnement stratégique nouveau dans le champ littéraire12, par l’adoption de l’espagnol, qui contribue ainsi à inscrire la riche thématique migratoire transnationale dans les « canons » d’écriture du roman contemporain péninsulaire, de tendre également à une certaine universalité du propos, et ce, en accentuant, par exemple, la portée de la réflexion sur la dimension révélatrice de soi de l’écriture dont l’expérience créatrice se trouve comme objectivée dans El lunes nosquerrán en lien avec l’appréhension de l’altérité que représente le sujet issu de l’immigration – cette forme d’objectivation de l’expérience créatrice distingue de même ce dernier roman de la trilogie. De la sorte, les attentes de lecture des textes de la narratrice d’El lunes nos querrán sont, elles aussi, mises en question dans la narration pour éclairer comment elles peuvent contribuer à instrumentaliser des représentations identitaires et politiques par rapport à l’origine culturelle de l’apprentie écrivaine au détriment de ce qui est véritablement exprimé dans son écriture :
El presidente de la fundación dijo que estaban orgullosos de mí, como si yo fuera suya, como si les perteneciera por el simple hecho de que mis padres habían nacido en el mismo país que ellos. […] nadie me preguntaba sobre los asuntos de los que realmente quería hablar […] [p. 263]
Le président de la fondation dit qu’ils étaient fiers de moi, comme si j’étais à eux, comme si je leur appartenais du simple fait que mes parents étaient nés dans le même pays qu’eux. […] personne ne m’interrogea à propos des questions dont je souhaitais vraiment parler […].
À la lumière de la trajectoire du désir d’émancipation de la jeune narratrice-protagoniste, qui recherche une liberté à elle-même à travers l’affirmation au début incertaine de sa propre identité de femme, l’écriture d’El Hachmi configure, dans une certaine mesure, une approche intersectionnelle. Car elle éclaire en filigrane l’interaction entre l’origine ethnico-culturelle, la classe sociale et le genre, dans la production et la reproduction des inégalités aussi bien en rapport avec le traditionalisme patriarcal du milieu d’origine – où la jeune femme est une espèce de propriété du capital social, des valeurs morales et symboliques, de la famille – qu’en lien avec la société d’installation. En effet, celle-ci tend à projeter une assignation identitaire sur l’enfant de l’immigration en l’amenant à se définir et à se penser en fonction de représentations ethnocentrées et de schèmes de pensée lui déniant en partie son autonomie propre.
Sur cette voie, dans El lunes nos querrán, l’agentivité – à savoir la capacité d’agir – du sujet féminin se construit et acquiert signification dans la profonde relation d’amitié – où s’allient l’admiration à une forme d’amour – de la narratrice avec l’une de ses voisines du quartier périphérique, laquelle lui sert de modèle et de référent féminins de par son souhait constant d’entreprendre, d’aller de l’avant et d’assumer elle-même ses propres choix. L’écriture d’El Hachmi, en suivant ainsi certaines caractéristiques de la littérature féminine (telles que les relations entre femmes, leurs rapports au corps, à la sexualité et à la maternité13, présentes dans le roman), prolonge non plus l’auscultation des relations assez conflictuelles entre mère et fille14, comme c’est le cas dans La hija extranjera et Madre de leche y miel, mais bien plutôt l’analyse des souffrances, des dualités et des désirs – parfois comme sources illusoires de désaliénation. Ces souffrances, ces dualités et ces désirs proviennent des répercussions psychiques, de la transmission de formes de violence et de la mémoire sociale de l’immigration chez les deux amies issues de la « seconde génération ».
La narration repose sur l’écriture d’une très longue lettre de 300 pages – la totalité du roman – que la narratrice-protagoniste, Naima, en utilisant le « tu » de la seconde personne et le style indirect libre, adresse à son amie en réalité défunte – dans le présent de la narration –, et dont elle se sent responsable de la mort dans un accident de la circulation à Barcelone. Naima se reproche, à travers ce processus de deuil et cette nécessité de donner une voix et un récit à leur vie commune, de n’avoir pu aider son amie – dont le nom n’est jamais mentionné – qui était comme habitée, malgré tout son cheminement émancipateur, par une souffrance intérieure qu’elle n’a pas vraiment pu affronter. En suivant les conseils de son psychiatre, la narratrice-protagoniste écrit alors cette longue lettre pour comprendre le sentiment de culpabilité qui l’envahit, mais surtout pour quelles raisons son amie s’était laissé comme absorber par la mort en se détachant progressivement du monde.
À travers cette lettre, Naima tout en s’adressant à elle-même au sein d’un soi dialogique ne cesse aussi de parler à son amie disparue comme si elle était encore à ses côtés, mais également, à un autre niveau, aux lecteurs qui appréhendent l’intimité d’une voix donnant corps et existence aux couches profondes de subjectivation. Ces dernières sont alors aptes à cerner la généalogie des conditions sociales, des positionnements de résistance et des dispositions psychiques des deux jeunes femmes en quête de liberté. Aussi au début du roman la narratrice ne manque-t-elle pas, comme s’il s’agissait d’une sorte d’essai critique, d’exposer son projet d’écriture en préfigurant l’échec d’une émancipation en proie à ses propres tensions :
Esta es la historia de nuestros intentos fracasados de ser libres adaptándonos al entorno y de la huida definitiva cuando fuimos conscientes de la imposibilidad de conciliarlo todo. Y es el relato del vértigo que nos provocó la auténtica emancipación. También el de la soledad más absoluta y el desarraigo más descarnado. [p. 17]
Celle-ci est l’histoire de nos tentatives échouées d’être libres en nous adaptant à notre environnement et c’est aussi celle de la fuite définitive lorsque nous fûmes conscientes de l’impossibilité de tout concilier. Et c’est le récit du vertige que provoqua en nous l’émancipation authentique. C’est aussi celui de la solitude la plus absolue et du déracinement le plus dur.
Ces phrases quasi-justificatives du projet d’écriture porteur d’une expérience-limite à transmettre, et où résonnent les variations de la seule voix de la narratrice-protagoniste, synthétisent les phases de la trajectoire heurtée des deux amies pour atteindre une émancipation qui ne peut en réalité s’affranchir des effets et des répercussions de l’immigration, telle qu’elle a été vécue dans le pays d’accueil, et ce, d’abord en rapport avec le rôle de la jeune femme au sein du milieu familial et du quartier périphérique. Le terme de déracinement, qui clôt la citation antérieure et acquiert différentes significations au fil de la narration, ne se réfère pas seulement au sentiment de séparation et de perte par rapport à la culture d’origine, mais aussi, plus profondément, aux conséquences non pensées de la volonté des deux amies de déraciner les contradictions, les dualités et les pratiques assujettissantes liées à la condition d’enfants de l’immigration. En effet, ces enfants sont eux-mêmes, comme le déclarait déjà une étudiante d’origine algérienne à Paris, en 1975, au sociologue Abdelmalek Sayad, des immigrés « au second degré » (Sayad, 2006, p. 171) qui essaient, en fin de compte, de se défaire de ces contradictions et ces dualités en étant partagés entre les injonctions rattachées aux normes traditionnelles de la culture d’origine – indissociables d’un rôle et d’une place prédéterminés – et les attentes de la société d’installation pour les conformer aux modèles socioculturels acceptés en lien avec la représentation de l’autre. C’est pourquoi l’enjeu vital de comprendre les conditions de production sociale des inégalités et des discriminations, au sein de la famille et du quartier périphérique où est établie la communauté, et qui engendrent l’écartèlement identitaire et le mal-être de la jeune fille, devient l’instrument premier pour ressaisir son existence, se réapproprier son individualité et son corps, afin de savoir, dans une première phase, comment agir.
Dès lors, la narratrice animée au début par le désir de répondre aux attentes, aux regards et aux représentations que projette sur elle la société d’accueil – d’où le titre, El lunesnos querrán (« Lundi, on nous aimera »), comme espoir sans fin d’être acceptée en tant que telle dans une relation d’égalité avec les autres – met en pratique une négociation de son altérité en rapport avec la position qu’elle occupe dans les lieux investis – le quartier, l’école où elle est parfois appelée la mora empollona (p. 25 ; « l’Arabe intello »), le centre-ville de la localité où elle se soustrait au contrôle social de la communauté et la grande métropole Barcelone au sein de laquelle elle peut être vraiment elle-même15.
Dans ce passage permanent de lieux qui fragmentent, dans une certaine mesure, leur personnalité, les deux amies entreprennent un parcours initiatique de détachement, par paliers successifs, qui fonde en filigrane une généalogie de la rupture d’avec leur milieu d’origine comme prix – extrêmement élevé – à payer pour espérer vivre une liberté à soi. Sillonnée des blessures vives des affects de la mémoire rattachés à la perte et au manque par rapport à l’univers culturel d’origine, l’épreuve du cheminement initiatique à visée émancipatrice s’inscrit dans la textualité au sein d’une réélaboration de certaines caractéristiques du Bildungsroman (ou roman de formation). Cette réélaboration configure non pas tant le récit linéaire du développement d’une sorte d’éducation émancipatrice que l’affrontement intériorisée et, en même temps, bien réel aux liens traditionnels (familiaux, sociaux et même religieux) à travers ce qu’Alain Montandon appelle, en relevant certaines caractéristiques compositionnelles du Bildungsroman, « un travail de soi sur soi, une praxis, […] qui [prend] la forme du voyage [et] qui déplace le sujet de son lieu pour le faire advenir » (Montandon, 2019, p. 152). C’est précisément ce « faire advenir » qui rend indissociable dans l’écriture du roman la confrontation de la narratrice-protagoniste aux formes de conditionnement social liées aux répercussions de l’immigration dans sa trajectoire ; et c’est par là même que le langage littéraire peut traverser les strates de la subjectivité de cette voix narrative qui examine et interroge son intériorité scindée face aux contraintes inhérentes à des normes de références sociales et culturelles contradictoires.
Dans cette perspective, le réinvestissement de traits compositionnels du Bildungsroman, imprégné ici d’oralité, des retours permanents sur les raisons des expériences vécues et des questionnements d’un soi dialogique source de réflexivité, contribue à inscrire dans les formes d’expression littéraire une sorte de socioanalyse, telle que la concevait, par exemple, Abdelmalek Sayad dans le sillage de Pierre Bourdieu. En effet, l’écriture d’El Hachmi, tout en dégageant les significations de la trajectoire d’émancipation avortée des deux amies, ne cesse d’interroger rétrospectivement les possibilités d’action, la situation de clivage et les racines de la souffrance sociale de ces dernières qui se voient, par la rupture définitive d’avec leur milieu d’origine, amputées d’une part de leur identité antérieure – comme une espèce de mort à soi – pour essayer de devenir autre sans jamais pouvoir se départir des blessures et des pertes dont est porteuse la mémoire sociale de l’immigration. Il ne s’agit donc plus, à ce stade, des effets de la contradiction inhérente à la situation de la jeune femme issue de la « seconde génération » – à savoir, d’un côté, la subordination subie dans le milieu d’origine et, de l’autre, l’invisibilité de sa propre personnalité dans la société d’accueil –, mais surtout et à nouveau de la façon dont les deux amies luttent intérieurement contre une dualité qui conduit à ce que la transformation libératrice si désirée se confronte toujours aux manques, aux déséquilibres et aux blessures des violences, tant physiques que symboliques, de ce qui a été quitté.
La socioanalyse, comme instrument cognitif, permet une « réappropriation de soi » (Muel-Dreyfus, 2020, p. 795 ; Sayad, 2006, p. 172-173) et de son histoire sociale, par la reconstitution d’une trajectoire faite de ruptures, de dispersions et d’oppositions, telle que celle des deux amies dans El lunes nos querrán. Dans celui-ci, la socioanalyse narrativisée au sein des formes d’expression littéraire se manifeste par les interrogations constantes ajustées à différentes échelles individuelles et collectives, par les retours réflexifs de la narratrice sur les éléments en confrontation permanente des expériences vécues et par les registres d’une voix où la parole dans sa profondeur temporelle découvre les couches de signification des mots pénétrant sans cesse, à partir d’une perspective multi-focale, les regards, les gestes et l’intériorité des deux jeunes femmes. Cette profondeur temporelle, en rendant aussi possible de rapporter les propos de l’amie disparue pour en faire une alter ego interrogatrice et critique, par exemple, des doutes de Naima dans sa quête d’affirmation de soi grâce à l’écriture16, permet de mettre en perspective la conciliation impossible du positionnement clivée des deux jeunes femmes qui ne sont pleinement reconnues dans aucun des deux collectifs d’origine et d’accueil à cause de leur démarche considérée comme transgressive.
Ainsi, lorsque la narratrice commence à connaître une certaine réussite dans son activité littéraire, en remportant un prix dans son lycée, elle fait l’objet d’une double exclusion à travers des attaques offensantes. Celles-ci visent, d’un côté – en particulier celui d’un garçon du lycée –, à lui ôter une véritable légitimité comme apprentie écrivaine, comme si ce prix lui avait été donné pour instrumentaliser sa condition sociale comme représentante d’une minorité défavorisée, et, de l’autre – celui d’une voisine maghrébine – à la considérer comme une traître à l’égard de sa communauté d’origine qu’elle représente dans son récit primé de manière opposée à toute forme de complaisance. En s’adressant à son amie défunte et en se distanciant de toute position de victime, la narratrice explicite alors la double exclusion qui l’amène à être niée par ceux qui sont issus, comme elle, de l’immigration et ne peuvent se reconnaître dans son affirmation et par ceux qui la considéreront toujours comme une étrangère, dont la parole demeurera extérieure à ce qui constitue le prétendu « nous » de l’appartenance à la société d’installation :
Ya lo sabes, creían que no podíamos ni hablar, ¿Cómo íbamos a escribir? […] un chico [dijo] que era imposible que yo pudiera dominar su lengua –dijo «mi» lengua mejor que él. Que seguro que me lo habían dado porque era mora […]. Pero no te creas que eres de aquí, tú siempre serás extranjera […]. También los moros pensaban cosas parecidas […]; la Parabólica [una vecina magrebí de la familia] dijo que yo había avergonzado a todos los musulmanes, que les había retratado como salvajes y atrasados, y que provocaría más racismo. [p. 149]
Tu le sais bien, ils croyaient que nous ne pouvions même pas parler. Comment allions-nous alors pouvoir écrire ? […] un jeune homme [dit] qu’il était impossible que je pusse maîtriser sa langue – il dit « ma » langue mieux que lui. Il était certain, pour lui, que l’on me l’avait donné [ce prix] parce que j’étais maghrébine […]. Mais ne crois pas pour autant que tu es d’ici, tu seras toujours étrangère […]. Les Maghrébins aussi pensaient des choses similaires […] ; la Parabole [une voisine maghrébine de la famille] dit que j’avais fait honte à tous les musulmans, que je les avais décrits comme sauvages et arriérés, et que je provoquerais encore plus de racisme.
Par le déploiement d’une perspective narrative contrapuntique, où s’entrecroisent, se reflètent dans un dédoublement inversé et sont démentis, les discours et les représentations qui servent aux constructions idéologiques, le langage littéraire d’El Hachmi fracture implicitement ces dernières pour habiliter un espace moral de résistance dans la narration qui donne la possibilité de creuser, notamment par la thématisation des liens intimes à l’écriture, une distance critique par rapport à toutes les appartenances identitaires fondées, entre autres éléments, sur des structures de domination, de reproduction sociale et d’exclusion. On comprend comment, loin d’atteindre une supposée symbiose ou une conciliation idéalisée entre les univers culturels et leurs normes de références d’ordre identitaire, l’écriture d’El Hachmi relève et sonde les conditionnements socio-idéologiques favorisés par la place qu’occupe la jeune femme dans une situation de dualité qui la partage entre le milieu d’origine et la société d’accueil en la conformant à des représentations réifiées. Ce phénomène de conditionnement, plus ou moins conscient, est également abordé par l’écrivaine dans son essai-manifeste féministe intitulé Siempre han hablado por nosotras, publié en 2019, où elle examine et reconsidère sa propre expérience personnelle en abordant, par exemple, la relation avec la religion comme une espèce de refuge identitaire pour se situer aussi face et dans la société d’accueil :
Nosotros mismos caímos en la trampa de presentarnos en público únicamente como musulmanes. Era lo que se esperaba que hiciéramos. Es, en cierto modo, otra forma de orientalismo: pensar que para los musulmanes lo más importante es ser musulmán, que todos lo somos y lo somos de la misma manera y que, además, ser musulmán es una condición inmutable. [El Hachmi, 2019, p. 84]
Nous sommes tombés nous-mêmes dans le piège de nous présenter en public uniquement comme musulmans. C’était, en fait, ce que l’on attendait de nous. C’est, en quelque sorte, une autre forme d’orientalisme : c’est-à-dire penser que, pour les musulmans, le plus important est d’être musulman, que nous le sommes tous, et le sommes tous de la même manière et qu’être musulman est, en outre, une condition immuable.
Au sein du roman la négociation de l’altérité de la narratrice, pour essayer, entre autres, de répondre aux attentes de la société d’installation, et la phase de transition émancipatrice par rapport à son milieu d’origine s’avèrent complémentaires en conduisant à une négation partielle de la reconnaissance de soi du sujet qui souhaite agir, penser, s’exprimer et exister par lui-même. Dans la société d’accueil, Naima est comme pensée et définie par les autochtones qui lui parlent d’intégration, de multiculturalité et de frontières, sans comprendre en réalité les formes d’injonction contradictoire auxquelles elle est confrontée en lui demandant, parfois implicitement, de répondre à des conceptions identitaires et culturelles qui annulent, en fait, l’autonomie et l’évaluation propre des attaches singulières qu’elle construit avec la société d’accueil :
Toda la multiculturalidad que entonces estaba de moda se materializaba en nosotras, en nuestros cuerpos y nuestras vidas, y nadie nos preguntaba qué era lo que queríamos en realidad. [p. 262]
Toute la multiculturalité qui était à la mode à l’époque se matérialisait en nous, dans nos corps et nos vies, et personne ne nous demandait ce que nous voulions en réalité.
En parallèle, dans son milieu d’origine, elle est tenue de remplir un rôle et une fonction traditionnels en acceptant aussi les pratiques de contrôle d’ordre social, familial, vestimentaire et corporel, qui la rendent étrangère à elle-même17.
Pour articuler la sorte de socioanalyse liée à la trajectoire de la narratrice, au moyen de la réélaboration du Bildungsroman, l’ensemble des différents chapitres d’El lunes nos querrán sont divisés en deux grandes parties qui marquent un avant et un après dans le parcours de Naima, et ce, à travers son mariage-échappatoire avec Yamal, un jeune ouvrier issu, comme elle, de l’immigration marocaine. Cette union, qui débouchera très tôt sur un échec à cause de la reproduction par le mari d’un système de domination patriarcale – qui l’amène, par exemple, à inciter sa femme à porter le hijab –, constitue un moyen pour la narratrice d’avancer dans la phase de transition émancipatrice mentionnée plus haut. En effet, ce mariage-échappatoire lui permet de quitter, selon les règles traditionnelles, le foyer de ses parents en évitant, d’une part, le mariage arrangé que pourraient lui imposer ces derniers et, d’autre part, le scandale d’abandonner seule et à l’insu de tous le foyer familial – telle qu’elle l’envisage à certains moments. La narratrice souhaite ainsi préserver avant tout sa mère de ce qui serait un opprobre indélébile pour elle et qui accentuerait la violence de son mari à son égard puisqu’il la bat. En outre, par ce mariage, Naima souhaite aussi suivre les pas de son amie qui, par la suite, divorcera, elle aussi, mais dans son cas il s’agit d’une seconde fois – la première fut la conséquence d’un mariage arrangé par les parents de la jeune femme avec un de ses cousins du Maroc.
Oppressées dans leur milieu d’origine et confrontées aux désillusions conjugales, les deux amies n’ont plus en réalité leur place dans le quartier et s’y sentent comme expulsées – un quartier qui voit l’apparition d’un rigorisme islamique de plus en plus intrusif et, donc, d’un accroissement du contrôle social18 avec l’arrivée de nouveaux immigrés à la fin des années 1990. Les deux jeunes femmes, souhaitant aller au bout de leur lutte d’émancipation sans retour, décident alors de s’installer ensemble à Barcelone pour y mener leur propre vie qui bouleverse, par rapport à leur milieu d’origine, l’ordre du genre ici défait ; c’est là aussi une étape de plus au sein de la généalogie de la rupture signalée plus haut. En effet, elles habitent seules les deux, travaillent de nuit dans l’activité du nettoyage industriel, ne vivent pas avec leur enfant respectif et se réapproprient leur corps à travers, entre autres, la sexualité. Ce vertige d’une expérience de liberté menée jusqu’à son terme, dissimulant des souffrances plus ou moins étouffées, débouche sur la tragédie de la mort de l’amie et le deuil impossible imprégné de culpabilité de la narratrice. Celle-ci comprend alors, grâce à l’écriture de sa longue lettre, le leurre amer de la croyance en devenir autre ainsi que les véritables significations de l’arrachement – à la fois souhaité et nécessaire – aux blessures produites par le milieu d’origine et par l’incompréhension de la société d’accueil :
Nos liberamos de muchas opresiones, pero no supimos deshacernos del masoquismo que a nuestras madres les había servido para sobrevivir. A ti te mató, ahora lo sé. El dolor, aunque fuera controlado, no resultó sanador a pesar de que lo defendieran teóricas de lo más modernas. A ti te provocó la confusión y te llevó a la muerte, ahora lo veo claro. [p. 297]
Nous nous sommes libérées d’un grand nombre d’oppressions, mais nous ne fûmes pas capables de nous défaire du masochisme qui avait été utile à nos mères pour survivre. Celui-ci t’a tuée, à présent je le sais. La douleur, même si elle était contrôlée, ne s’est pas avérée réparatrice malgré ce qu’ont pu soutenir certaines théoriciennes des plus modernes. Elle provoqua en toi de la confusion et te conduisit à la mort, je le vois à présent clairement.
En sillonnant les frontières invisibles qui établissent les distances entre les deux jeunes femmes et la manière dont elles sont perçues par la société d’accueil, mais aussi en affrontant ces distances à travers leur lutte contre la transmission de ce qu’ont produit chez elles les contraintes coercitives, les formes de violence et de domination, présentes dans leur milieu socioculturel, la narratrice éclaire la manière dont son amie et elle sont en réalité renvoyées à leur origine sociale immigrée dont les marques survivent en elles et se manifestent de différentes manières, en particulier à travers les rapports au corps, mais aussi à l’image de soi-même et à la souffrance morale et psychique.
C’est pourquoi la reconnaissance de soi demeure clivée et conditionnée, car ce parcours-quête de reconnaissance se déploie en redécouvrant et, d’une certaine manière, en répondant au manque, à la perte et aux blessures transmis par la rupture d’avec le milieu d’origine et par la mémoire sociale qu’il véhicule. En se défaisant de l’illusion d’une émancipation affranchie de l’intériorisation des comportements transmis et subis, des sentiments hérités et des implications de la rupture, la narratrice révèle finalement le mécanisme apparemment compensatoire et faussement réparateur qui transfère la violence et la domination subies par les mères vers les névroses et la souffrance, entre autres, corporelle que s’infligent les jeunes femmes de la « seconde génération » comme, ici, en particulier l’amie de Naima.
Si la forme de socioanalyse déployée dans El lunes nos querrán par le soi dialogique de la narratrice peut être saisie à la lumière de certains apports de la sociologie de l’immigration, en particulier des travaux d’Abdelmalek Sayad sur ce qu’il appelait les « enfants illégitimes » et les contradictions internes à leur situation (Sayad, 2006 ; 193-194), l’écriture d’El Hachmi ne se cantonne cependant pas au statut de témoignage des conflits de loyauté et des pratiques de rupture en lien avec la problématique intergénérationnelle au sein de l’immigration, ainsi que de sa mémoire sociale et ses répercussions psychosociales. De fait, en réhabilitant la valeur littéraire d’un certain réalisme social – qui eut un rôle critique significatif et une dimension politique dans la littérature espagnole des années 1950-1960, et qui a été profondément renouvelé depuis le début du 21e siècle par des écrivains tels que Isaac Rosa, par exemple –, El Hachmi repense dans son langage littéraire une mise en confrontation des discours, des représentations et des attitudes, apte à traverser des modalités d’appartenance identitaire dont les strates historiques et les héritages socioculturels contribuent à appréhender des rapports conditionnés à l’altérité. Ces rapports sont façonnés sous le signe de catégories conceptuelles, comme celles de différence et de multiculturalité, mais également de projections identitaires, à travers, par exemple, des formes de paternalisme et d’ethnocentrisme, qui sont mises en question dans et par le parcours d’émancipation et la lutte d’affirmation des deux jeunes femmes dans le roman.
Il s’agit, dans cette optique, pour El Hachmi, de renverser la teneur des distances établies, représentées et parfois légitimées, de ces rapports à l’autre afin d’inclure la conception de l’altérité au sein de la proximité des problématiques que se pose à elle-même l’ensemble de la société concernant, notamment, la question des relations inégalitaires entre les genres, les formes de ségrégation spatiales et urbaines reproductrices d’exclusion et, enfin, le délitement de valeurs civiques conduisant aussi à communautariser19 celui qui est considéré comme un autre relégué. En ce sens, dans le traitement littéraire de ces distances, l’écriture objective les thématisations qu’elle approfondit et articule une perspective critique sociale sur la place, le rôle et les dispositions de chacun. Ainsi, la création littéraire d’El Hachmi en matérialisant par l’oralité, par les rapports au corps et par les formes de subjectivation morale, la manière dont les frontières visibles et invisibles orientent les positions, les situations et les déplacements de sujets assignés à une altérité mise à distance, contribue à dénaturaliser et à perturber les lignes de séparation et les regards entre le centre et la périphérie. L’un des objectifs consiste alors à intégrer dans la littérature espagnole contemporaine une problématique post-migratoire capable d’interroger la responsabilité politique de la société d’installation dans la reconnaissance non compartimentée d’un(e) autre, qui met aussi nécessairement à l’épreuve les référents identitaires de sa culture d’origine en resignifiant les valeurs et les répercussions de leurs transmissions.