Nouvelles représentations de l’émigration arabe vers l’Espagne dans l’œuvre de Rima Bali
Le 26 mars 1995 marque la date de la création de l’espace Schengen en Europe. Néanmoins, elle représente aussi un changement radical pour la mobilité des êtres humains dans le monde. Si, d’une part, l’établissement de Schengen assure la libre circulation des biens et des personnes entre les États membres de l’Union, de l’autre, il impose des brusques restrictions en matière de visas aux ressortissants des pays tiers, qui ont de plus en plus recours à des voies illégales pour se déplacer à leur guise. L’Espagne notamment met fin au statut privilégié des Marocains datant de l’époque coloniale de se rendre librement sur son territoire pour procéder à l’installation du Sistema Integrado de Vigilencia Exterior, qui ceinture ses côtes depuis 1998. Cependant, cette fermeture intervient à un moment d’agitation croissante dans le monde arabe, où de nombreux conflits socio-politiques se succèdent : les « années de plomb » au Maroc (1961-1999), la guerre du Golfe (1990-1991) et les guerres civiles au Soudan (1983-2005), au Liban (1975-1990) et en Algérie (1991-2002). De plus en plus de personnes en provenance de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient décident alors de quitter leur maison à la recherche d’un lieu sûr ou d’épanouissement individuel, mais seuls les citoyens de certains pays parviennent à obtenir l’asile politique, comme les Irakiens en Suède et les Algériens en France. En l’absence de passages terrestres, la mer Méditerranée finit ainsi par se transformer en la frontière la plus mortelle du continent européen.
Cette route dangereuse et apparemment barrée continue néanmoins à favoriser la connectivité de ses rivages, grâce à un système de cabotage qui sert de relais pour toute âme errante déterminée à faire la traversée. Il en découle que le phénomène de la migration illégale, au lieu de diminuer, augmente, s’implantant notamment dans l’imaginaire nord-africain sous le nom arabe de ḥarga. Ce terme, dont la racine en arabe standard moderne Ḥ-R-Q signifie « brûler », fait référence au fait que les migrants, à savoir les ḥarrāga (« ceux qui brûlent »), détruisent leurs papiers d’identité dans un double dessein : celui, concret et stratégique, d’éviter tout risque de rapatriement et dans celui, plus symbolique, d’« incinérer leur passé » et d’ainsi couper tout lien avec leur société d’origine, y compris leurs proches.
En raison de la proximité géographique de l’Espagne, le nombre de candidats à la migration qui essaient de traverser le détroit de Gibraltar à bord de bateaux de pêche de fortune, connus comme las pateras, atteint des chiffres exponentiels. Ce fait, comme toute problématique sociale, attire l’intérêt des écrivains, qui réfléchissent aux enjeux tragiques de ces voyages et développent un genre littéraire quasiment à part entière. Jonathan Smolin indique, comme premier roman de ce courant, al-‘Aṣāfīr tuhāǧir likay ta‘īš (« Les oiseaux migrent pour vivre », 1995), par le Marocain Nūr al-Dīn Bin Sāliḥ Zarfāwī, un récit dont le protagoniste finit par se noyer dans la traversée (Smolin, 2011, p. 76). Nombre d’œuvres plus complexes lui font suite, comme le note Miloud Gharrafi, qui est allé jusqu’à recenser la publication de plus de soixante romans consacrés à ce type d’histoires (Gharrafi, 2016, p. 6). Ces textes ne sont plus uniquement rédigés en arabe : ils apparaissent désormais aussi dans les langues des pays de destination, notamment en français, en espagnol et, plus récemment, en anglais1. Regroupée sous l’appellation de « littérature de harraga », cette production se caractérise d’emblée par un fort engagement politique. Centrée principalement sur des jeunes hommes en quête d’un Eldorado européen, elle dénonce à la fois l’attitude négationniste et criminalisante des institutions des pays de départ et les politiques d’exclusion sociale mises en œuvre dans les pays d’arrivée. Elle met ainsi au jour le revers de la mondialisation, en éclairant la hiérarchisation contemporaine des mobilités : d’un côté, ceux qui voyagent pour le loisir ou le profit ; de l’autre, ceux qui se déplacent pour améliorer leurs conditions de vie, voire simplement pour survivre. Les romans qui s’inscrivent dans cette tendance s’attachent à raconter la genèse des désirs migratoires de leurs protagonistes, se concentrant ensuite sur la chronique de la traversée. Certains d’entre eux offrent aussi des détails sur les événements qui suivent la réussite de leur voyage, à travers des récits d’exploitation visant à détruire la chimère de l’émigration, dont Yawmiyyāt muhāğir sirrī (« Journal d’un immigré clandestin », 1999) de Rashid Nini (Rašīd Nīnī, né en 1970) représente un exemple emblématique de la réalité du travail dissimulé des migrants en Espagne.
Pourtant, la migration ne s’arrête pas au fil du temps, mais, bien au contraire, elle touche également les autres pays du Grand Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, où la corruption, la crise économique, l’autoritarisme et les conflits se propagent comme une trainée de poudre. Dans les premières années 2000, la question de la pauvreté et du malaise social est rapidement rejointe par celle de l’émancipation des femmes et de plus en plus de romans écrits par des écrivaines et/ou centrés sur des protagonistes féminines qui quittent leurs pays à la recherche de la liberté commencent à voir le jour. Parallèlement au monde de la criminalité et de la contrebande dans lequel les personnages se retrouvent généralement embarqués, ces récits importent aussi dans la fiction le fléau du trafic sexuel, comme dans le cas de Haschich (2000 [2010]), qui vaut à son auteur Youssef Fadel (Yūsuf Fāḍil, né en 1949) le prix Grand Atlas.
Après les « printemps arabes » de 2010-2011, les mouvements migratoires et leur démographie changent encore davantage : ils ne concernent plus uniquement des individus isolés en quête d’un avenir meilleur, mais deviennent des phénomènes massifs, qui prennent encore plus d’ampleur à partir de la transformation accélérée de la révolution syrienne en guerre civile. En 2015, a notamment lieu ce que l’ancien Commissaire européen aux migrations Dimítris Avramópoulos décrit comme « la pire crise des réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale », alors que plus d’un million de déplacés de tous genres et de tous âges arrivent aux frontières sud de l’Union Européenne en quête d’un abri des guerres qui ravagent leur pays (UNHCR). Ces demandeurs d’asile potentiels rejoignent les autres migrants économiques « illégaux » sur leurs routes, apparaissant côte à côte dans de nouvelles œuvres littéraires consacrées au thème du déplacement forcé, qui ne se focalisent pas seulement sur les obstacles matériels de la traversée des frontières et/ou sur les interactions des personnages déplacés avec le système humanitaire international, mais aussi sur les traumatismes liés à la fois à la violence qu’ils ont laissée derrière eux, dans leur pays d’origine, et à leur réinstallation à l’étranger, dans les pays d’accueil. La chercheuse Johanna Sellman a rassemblé ces textes sous le nom d’adab al-tahǧīr (Sellman, 2013), littérature de l’émigration forcée, mais depuis 2016 une autre dénomination a également été avancée, notamment pour le cas syrien : celle d’adab al-luǧū’, une littérature d’asile, ou du refuge, qui constituerait un calque de l’anglais Refugee Literature (Bianco, 2023c, p. 101-120).
Cette nouvelle production littéraire présente plusieurs similitudes avec la littérature de harraga, mais aussi quelques différences importantes. Dans ce chapitre, nous passerons en revue ces éléments de continuité et de discontinuité à travers l’exemple du roman d’inspiration autobiographique Mīlāġrū : bayna ṭāḥūnat al-ḥarb wa-mu‘ǧiza al-ḥayāt (« Milagro : entre le moulin de la guerre et le miracle de la vie », 2016), rédigé par l’écrivaine syrienne Rima Bali (Rīmā Bālī), née en 1969 à Alep et réfugiée et Espagne depuis 2015. Nous commencerons par la replacer dans le contexte de la scène littéraire arabe espagnole d’aujourd’hui, en soulignant que la présence dans le pays d’auteurs du Moyen-Orient, et en particulier de Syrie, a augmenté de manière exponentielle par rapport à la situation d’il y a trente ans. Ensuite, nous nous concentrerons plus spécifiquement sur la production romanesque de l’écrivaine, en soulignant comment elle oscille constamment entre le passé et le présent, la Syrie et l’Espagne, récupérant et réinventant en même temps l’imaginaire panarabe lié au fantasme d’al-Andalus.
Mīlāġrū, la première de ses œuvres, un récit documentaire avec des touches de réalisme magique2, se prêtera notamment à la reconstruction de la trajectoire de fuite de l’autrice. Le roman finira par montrer comment les différents personnages créés par Rima Bali contribuent à démonter les stéréotypes sur les migrants et les réfugiés arabes en Europe, affichant une véritable conscience trans-individuelle, incarnée avant tout par son alter ego littéraire, Lamyāʼ.
Première destination de l’immigration clandestine en provenance de la rive sud de la Méditerranée dans les années 1990, l’Espagne est aujourd’hui le quatrième pays européen en termes de nombre de demandes d’asile présentées, bien qu’il n’en accepte que 10,5 % (CEAR a). Si le pays constitue un lieu d’accueil privilégié pour les réfugiés vénézuéliens, colombiens et sahraouis, en raison de liens historiques, linguistiques et politiques, il devient également, depuis quelques années, la destination d’un nouveau profil de migrants arabes. Ces flux ne proviennent plus seulement de l’Afrique du Nord, mais s’originent également du Moyen-Orient, en particulier de la Palestine et de la Syrie, à la fois par voie aérienne et terrestre, ainsi que le long d’anciennes et nouvelles routes maritimes.
Si cette orientation migratoire s’explique en partie par la fascination persistante que le mythe du califat d’al-Andalus (711-1492), ainsi que la culture hispanophone latino-américaine, continuent d’exercer dans l’imaginaire collectif oriental (Abdel Nasser, 2022), les motivations principales relèvent toutefois de considérations bien plus pragmatiques. Parmi celles-ci, on peut citer principalement le nombre des aides allouées par l’Espagne, grâce aux fonds européens que le pays a reçus à la suite de la déclaration de l’état d’urgence migratoire de 2015, mais aussi la possibilité qu’ont les demandeurs d’asile de pouvoir commencer à travailler à partir de six mois après leur arrivée, même si leur dossier reste en attente de validation (ACCEM-rapp.).
Le pic d’accueil des réfugiés syriens — aujourd’hui en forte diminution en raison de la nouvelle conjoncture géopolitique européenne liée à la guerre russo-ukrainienne et à la chute de Bashar al-Assad — a été atteint en 2016, année durant laquelle 6 215 demandes d’asile ont été acceptées (CEAR b). Celle de notre autrice en faisait également partie.
La présence de Rima Bali en Espagne s’inscrit dans un contexte où une attention croissante est portée à la production culturelle arabe, grâce aux activités menées depuis 2006 par les différentes Casas Arabes (voir le site officiel de cette institution : https://www.casaarabe.es/) présentes sur le territoire espagnol, qui sont des centres d’études et de connaissances sur le monde arabe créés par le ministère des affaires étrangères, mais aussi par le Círculo Intercultural Hispano Árabe (Cercle interculturel hispano-arabe, Cihar), fondé en 20153. Il ne faut pas non plus négliger l’émergence plus récente de webzines comme Bayana4, une plateforme bilingue fondée par des réfugiés syriens sur le modèle de l’Anglaise Syria Untold5 et de l’Allemande Abwab6, ou, encore, la fondation en 2020 de la version espagnole de la revue britannique Banipal, dédiée à la vulgarisation et à la diffusion de la littérature arabe en traduction à travers le monde.7 Cette revue joue un rôle important dans la promotion de la littérature du Moyen-Orient et du Golfe, car elle fait connaître de nouveaux écrivains et écrivaines au lectorat espagnol, qui est bien plus familier avec les ouvrages produits par des auteurs maghrébins traduits de l’arabe8 ou qui, résidant en Espagne, écrivent directement en castillan – comme Saïd El Kadaoui et Munir Hachemi –, ou bien en catalan – Najat El Hachmi, Jamila al-Hassani, Laila Karrouch (Ricci, 2019, p. 56).
Cependant, quelques écrivains originaires du Levant étaient déjà présents dans le pays dès les années 1980, même s’ils n’étaient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui. Ils incarnaient pour la plupart des figures isolées d’intellectuels exilés et de militants anti-Baas, comme l’Irakien Muhsin al-Ramli (Muḥsin al-Ramlī, né en 1967), qui est l’un des grands noms de la littérature arabe contemporaine, l’Égyptien Ahmad Yamani et les deux poètes syriens Mohamad Osman et Malak Mustafá (Mahuyb Rayaa et Gutierrez Almenara, 2021). Certains d’entre eux, étant à la fois journalistes, écrivains et traducteurs, ont également participé à la création de la Asociación de Periodistas y Escritores Árabes en España (Association des journalistes et écrivains arabes en Espagne), qui est toujours active et politiquement engagée.
Bien qu’elle n’ait jamais adhéré à cette association, Rima Bali navigue discrètement au sein de la scène littéraire arabe en Espagne, où la présence féminine se fait de plus en plus importante. L’autrice entretient notamment des relations d’amitié et des échanges intellectuels avec deux autres écrivaines syriennes réfugiées à Madrid, issues de générations différentes : la Damascène Maisoun Shukair (Maysūn Šuqayr, née en 1969) et Nesrine Khoury (Nisrīn Ḫūrī, née en 1983), originaire de Homs — une ville qui est désormais connue comme étant la capitale de la Révolution syrienne.
Toutes trois commencent d’ailleurs à se faire un nom dans le champ littéraire arabe transnationale9, transcendant l’espace littéraire espagnol et la scène culturelle syrienne en exil. La trajectoire de Rima Bali est particulièrement illustrative à cet égard : elle arrive en Espagne en 2016 quasiment par hasard, sponsorisée par des amis du consulat qui l’aident à obtenir le statut de réfugiée politique. Après une carrière dans l’hôtellerie dans le centre historique d’Alep, qui s’est brusquement terminée avec l’éclatement de la guerre civile en Syrie, elle a fini par se réinventer en tant qu’écrivaine à Madrid et est actuellement l’autrice de cinq romans, qui, au fur et à mesure de son succès, sont publiés par des maisons d’édition arabes de plus en plus prestigieuses. Ses ouvrages commencent aussi à être traduits dans plusieurs langues occidentales, après avoir fait l’objet d’un bon accueil de la part des critiques littéraires panarabes et du public. Parmi ses livres, on peut compter : Mīlāġrū : bayna ṭāḥūnat al-ḥarb wa-mu‘ǧiza al-ḥayāt ; al-Ġadī al-azraq (Le tournesol bleu, 2018)10 ; Ḫātim Sulaymà (Le seau de Soulayma, 2022), retenu dans la longlist du prestigieux Prix international de la littérature arabe (IPAF) de 2024, Nāy fī al-taḫt al-ġarbī (Nay11dans l’orchestre occidental, 2023) et Lam naʾkul al-tuffāḥ (Nous n’avons pas mangé de pommes, 2025).
À l’exception des deux derniers romans, dont les événements se déroulent entre le Moyen-Orient et l’Amérique, les œuvres de Bali se caractérisent toutes par une présence massive de l’Espagne en arrière-plan du récit : elle devient un lieu de refuge inattendu dans Mīlāġrū ; un pays d’émigration dans al-Ġadī al-azraq, où s’entremêlent les parcours de fuite vers la France des protagonistes européennes et syriennes du roman, à de différents moments de l’Histoire ; et, enfin, le simulacre du paradis perdu d’al-Andalus, dans Ḫātim Sulaymà. Néanmoins, ce sont sans doute les thèmes de la guerre en Syrie et de l’exil qui apparaissent comme les piliers de la production de l’écrivaine, qui insiste constamment sur la résilience et la dignité de ses personnages en situation de refuge. Ceux-ci incarnent tous des femmes fortes et résolues, issues de différents groupes ethno-sectaires syriens12, mais appartenant principalement à la classe moyenne supérieure éduquée de la société, à l’image de l’autrice. Elles luttent toutes pour s’émanciper de la domination patriarchale qui régit leurs communautés et se retrouvent à vivre des histoires d’amour tendres et passionnées qui contrastent avec la violence de la guerre, pour ensuite parcourir l’Europe en quête d’un abri, à travers des itinéraires géographiques et temporels toujours différents.
En effet, le style narratif de Bali mélange constamment le présent, le passé et le futur, par le recours à l’analepse et à la prolepse, et fait de même avec la réalité et l’imaginaire, oscillant entre l’écriture documentaire et un style plus lyrique, imprégné d’influences soufies, dont Ḫātim Sulaymà représente le cas le plus frappant13. Bien que chacun de ses romans puise, à des degrés divers, dans l’expérience personnelle de leur autrice, Mīlāġrū demeure, parmi les œuvres de Rima Bali, le seul que l’on puisse véritablement considérer comme une forme d’autobiographie fictionnelle14. D’ailleurs, l’écrivaine elle-même affirme que 60 % de l’histoire qu’elle raconte est tirée de sa propre expérience de fuite de la Syrie et de relocation en Espagne15. Comme on le verra ci-après, Mīlāġrū est aussi le roman qui se concentre davantage sur les défis vécus par les réfugiés syriens ; il se présente non seulement comme une œuvre littéraire d’une grande valeur esthétique, mais aussi comme un témoignage essentiel de la réalité sociopolitique contemporaine, révélant les aspects souvent invisibilisés de la migration vers l’Europe.
Dédié aux parents restés au pays, Mīlāġrū est une œuvre où l’on peut identifier plusieurs références à la vie de l’écrivaine ainsi qu’à son expérience de la guerre, et cela malgré – ou précisément à cause de – la « clause de non-responsabilité » qui sert de prologue à l’histoire :
هذا النص ليس سيرة ذاتية لحياة البطلة، ولا كتاب مذكراتها. إنما هو رواية من الخيال. التشابه أو التطابق بين شخصيات هذه الرواية وشخصيات من الواقع (الذي لم يكن دائماً غير مقصود!)، هو مجرد استعارة استبحتها لنفسي لغايات روائية. الأحداث غير العامة المذكورة في النص، مقتبسة من الواقع في قسم منها، ومتخيلة في أقسام أخرى [p. 7]
Ce texte n’est ni une autobiographie de la vie de l’héroïne ni son livre de mémoires. C’est un roman de fiction. Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé (même si elle n’est pas tout le temps fortuite) n’est qu’une métaphore dont je me suis servie à des fins fictives. Les événements n’appartenant pas au domaine public qui y sont mentionnés relèvent, selon les passages, tantôt de la réalité, tantôt de l’imagination16.
Bien que la frontière entre réalité et fiction demeure volontairement floue tout au long du roman, celui-ci adopte une structure bipartite. Les neuf macro-chapitres à visée documentaire retracent les différentes étapes de la transformation de la révolution syrienne en guerre civile, et alternent avec de courts interludes numérotés intitulés « vision(s) » (ruʾyā). Dans ces passages, la protagoniste Lamyāʾ, désormais réfugiée en Espagne, s’imagine retrouver ce qui s’avère être le fantôme (šabaḥ, p. 8) du père de sa fille Milagro (du mot espagnol désignant « miracle »), au sein d’une temporalité parallèle réactivée dans l’espace de la mémoire. Le livre s’ouvre et se clôture avec l’évocation de l’esprit de cet homme mystérieux, s’organisant ainsi selon une structure circulaire dans laquelle les événements narrés sont mus par la force irrépressible du destin : l’avenir de salut de Lamyāʼ semble avoir déjà été écrit par une prophétie (nubūʼa, p. 116) de renaissance et de révolution déclenchée à la fois par la guerre en Syrie et par la découverte soudaine de l’amour, qui guident cette jeune femme en exil dans la découverte de son identité, comme dans un véritable roman d’apprentissage (Bildungsroman17). Cette manière d’appréhender l’expérience amoureuse, tout comme la puissance du destin, sera d’ailleurs reprise par l’autrice dans ses autres romans et notamment dans Ḫātim Sulaymà (Bianco, 2023b).
Mīlāġrū, quant à lui, compte plus de 320 pages et fait de la bataille d’Alep, qui fut jadis l’une des plus anciennes agglomérations urbaines du monde et la plus cosmopolite des villes syriennes, le paradigme de l’horreur et de la dévastation causées par la guerre. L’autrice souligne d’emblée l’ampleur de la violence fratricide qui a ravagé la Syrie : dès le premier chapitre, nous retrouvons Lamyāʾ dans un centre de tri pour migrants en Autriche. Face au fonctionnaire chargé des visas, elle présente des photographies de l’hôtel où elle travaillait — détruit par les bombardements, à l’image de celui où travaillait l’écrivaine elle-même — puis entame le récit de sa fuite afin de plaider sa demande d’asile. Une alternance équilibrée entre les modes de narration extradiégétique et intradiégétique escorte le lecteur dans le passé de la femme, le plongeant dans les coulisses de ses pensées les plus intimes et de ses mémoires d’enfance, ainsi que dans l’histoire du conflit à partir de 2012.
Dans le deuxième chapitre, « L’effondrement » (al-Inhiyār), il est décrit dans les détails comment les rebelles de l’armée libre syrienne s’emparent de plusieurs quartiers d’Alep et de nombreux villages environnants, mais échouent à emporter la totalité de la ville, qui se retrouve divisée entre les quartiers ouest et est, tenus respectivement par le régime et l’opposition. La Citadelle18 et le centre historique de la ville se transforment alors en un véritable champ de bataille entre les différentes forces impliquées dans l’affrontement : les groupes paramilitaires locaux ; les milices chiites irakiennes, libanaises et afghanes soutenues par l’Iran ; l’État islamique en Irak et au Levant (Daëch) ; les forces armées du Parti de l’union démocratique kurde (PYD) ; et, finalement, les Russes, qui s’empressent de soutenir le régime (Dorronsoro, Baczko & Quesnay, 2016). C’est au cours de ce siège que l’hôtel dont Lamyā’ est directrice adjointe est rasé, avec de nombreux autres bâtiments historiques de la ville, qui était jusqu’alors classée au patrimoine de l’Unesco pour sa beauté, comme le roman le rappelle à plusieurs reprises. Plusieurs passages textuels sont consacrés à son architecture ottomane19 ainsi qu’à sa topographie urbaine, dans laquelle sont mélangés différents noms et symboles issus des trois monothéismes. Emblématique de cet idéal de coexistence, continuellement juxtaposée à la réalité à la réalité destructrice et fratricide de la guerre, est un flash-back de Lamyā’ dans lequel un client de l’hôtel l’interroge sur les étoiles de David qui apparaissent entre les incrustations des arcs de la cour et dont la position, au cœur d’un décor de calligraphie islamique complexe, le surprend. Lamyā’ lui répond qu’à l’époque du Sultanat ce mélange des signes et cultures était normal et que ce palais avait même appartenu à une importante famille chrétienne d’Alep, les al-Ġazāl (p. 99).
Ce genre d’expédients narratifs permet de retracer à la fois l’histoire de la ville et de la communauté chrétienne aleppine dont Lamyā’ est issue, remontant jusqu’à l’époque du mandat français en Syrie (1923-1945) pour rechercher une explication aux conflits ethno-sectaires contemporains20, mais aussi pour créer un lien de causalité entre les émigrations vers l’Amérique latine de l’époque du Mahǧar (19e-20e siècles) et la diaspora syrienne actuelle. On apprend ainsi que Lamyā’ descend d’une famille de marchands partie faire fortune au Brésil pendant cette phase historique, avant de revenir en Syrie, où elle a mené une vie aisée. La protagoniste a reçu une éducation cosmopolite, a des amis de toutes confessions21 et a travaillé pendant des années, avant qu’il ne soit détruit en 2015, dans l’un des plus anciens hôtels d’Alep, grâce à ses compétences en matière de gestion et sa connaissance approfondie des langues étrangères, qui l’ont amenée également à côtoyer le milieu des consulats et des ambassades.
La destruction de l’hôtel où travaillait Lamyāʾ, la laissant sans emploi ni perspectives à la veille de ses quarante-neuf ans, la contraint à quitter son pays à contrecœur, comme nombre de ses proches et amis. Terrifiée par tout ce que le mot « réfugié » implique — de l’image des camps à l’impossibilité juridique de retourner chez soi selon les lois de l’asile — elle finit par prendre la route de l’exil :
عندما عزمت على السفر، لم أكن أفكّر بطلب حق اللجوء. كان يروّعني لقب لاجئة، وتروّعني صورة مخيم اللاجئين، ويروّعني القانون الذي يمنع اللاجئ من العودة إلى وطنه لمدة خمس سنوات [p. 90]
Lorsque j’ai décidé de partir, je ne pensais pas à demander l’asile. J’étais terrifiée par le titre de réfugié, j’étais terrifiée par l’image du camp de réfugiés et j’étais terrifiée par la loi qui empêche un réfugié de retourner dans son pays d’origine pendant cinq ans.
Le récit de la fuite de son amie Mayyā, qui se rend clandestinement en Europe par la mer passant par la Turquie, lui revient notamment à l’esprit et rappelle en même temps au lecteur les dangereuses traversées de la Méditerranée décrites dans la littérature de harraga de la fin du siècle dernier, tout en contribuant à nuancer la représentation canonique du migrant clandestin ancrée dans l’imaginaire occidental, selon laquelle les sans-papiers seraient essentiellement des hommes célibataires en quête de fortune économique (Schmoll, 2020, p. 186). Ici, le paradigme est même renversé : ce n’est plus l’homme mais la femme qui choisit de s’aventurer vers l’inconnu. Divorcée d’un mari abusif et violent, elle décide de partir pour soustraire ses enfants à « l’enfer » (ǧaḥīm, p. 176s) dans lequel ils sont plongés, espérant obtenir, une fois en sécurité, le regroupement familial.
Contrairement à Mayyā, Lamyā’ a la chance d’avoir des amitiés plus influentes : pendant les années où elle travaillait à l’hôtel, elle avait noué une relation clandestine avec un fonctionnaire de l’ambassade d’Espagne, Alex, qui parvient rapidement à lui obtenir un rendez-vous pour un visa à Beyrouth. Après une fuite désespérée d’Alep sous les bombardements, elle atteint le Liban en transitant par Lattaquié, bastion du régime Assad, où elle passe quelques nuits chez des amis loyalistes avec lesquels la confrontation est vive. Cette étape introduit le lecteur à la corruption et à la violence perpétrées par le gouvernement central, tout en révélant progressivement les convictions prorévolutionnaires de la protagoniste. De Beyrouth, une fois son visa obtenu, elle prend le premier vol pour Vienne, où elle décide de demander l’asile lorsqu’elle découvre qu’Alex n’a pas l’intention de l’accueillir à Madrid, mais préfère se consacrer à sa carrière diplomatique, acceptant une affectation en Irak : celui qu’elle croyait être « [s]on ange gardien » (malākī al-ḥāris, p. 90) et « une ancre pour [s]on bateau » (al-mirsāt li-qārbī, p. 90) disparaît littéralement du récit, ouvrant les yeux de Lamyā’ sur la nécessité d’apprendre à se débrouiller seule, sans dépendre d’un homme. Esclave de l’attente d’une réponse de la part du bureau des visa et le cœur brisé, Lamyā’ décide de quitter le centre pour migrants de Salzbourg, où elle se sent littéralement emprisonnée et privée de toute dignité humaine. Elle est alors accueillie par un couple d’amis syriens installé en Autriche depuis quelque temps déjà. Le couple organise une fête pour leur anniversaire de mariage et elle y fait la connaissance de Gerard Klamer, un médecin attiré par la force avec laquelle elle défend la révolution syrienne face à ceux qui la présentent comme « une construction médiatique » (mufabrakatan iʻlāmiyyan, p. 94), et dont elle finit par tomber amoureuse à son tour. L’homme tente de l’aider dans son nouveau quotidien de réfugiée, en parrainant son voyage vers l’Espagne une fois sa demande refusée par le gouvernement autrichien, et cela malgré les réticences de Lamyā’, qui déteste l’idée de devoir dépendre encore une fois d’un homme. Les deux finissent par tisser une liaison, mais, comme Alex, Gerard est aussi marié et père de trois enfants qu’il ne veut pas quitter. Après une nuit d’amour dans un hôtel de Madrid, ils mettent donc fin à leur liaison. Lamyā’ découvre bientôt qu’elle est enceinte, mais lorsqu’elle tente de le communiquer à Gerard, elle découvre que ce dernier est décédé d’un arrêt cardiaque : c’est alors que le lecteur comprend l’identité du fantôme qui hante le roman. Lamyā’décide de garder l’enfant, malgré son âge avancé et la honte et le mépris que le fait d’être une mère célibataire suscite à la fois au sein de sa famille et de sa communauté d’origine. C’est la raison pour laquelle elle prénomme sa fille, de manière très symbolique, « Milagro ». Elle se retrouve ainsi face à une nouvelle vie très riche en Espagne, partageant son temps entre le centre de réfugiés où elle vit, le roman qu’elle trouve enfin le courage d’écrire et un travail bénévole au sein d’une association qui s’occupe de la gestion des couloirs humanitaires depuis la Syrie. En effet, elle est désormais si sûre de sa place dans le monde qu’elle va jusqu’à rejeter Alex, dès que celui-ci revient vers elle, ne doutant pas un instant de sa capacité à élever seule son propre enfant.
L’image de la révolution syrienne qui se dégage du roman est donc double : si elle a, d’une part, causé la mort et la destruction, elle a aussi été un signe avant-coureur de renaissance, ouvrant de nouvelles perspectives aux personnes qui ont fui le pays, en particulier à Lamyā’. À posteriori, la femme voit en effet dans le soulèvement syrien l’éclatement d’une révolution encore plus dangereuse (aḫṭar ṯawra min ṯawrātī, p. 121) : sa révolution personnelle, qui l’a enfin amenée à trouver l’indépendance qu’elle avait toujours souhaitée, même lorsqu’elle était jeune fille, et à réaliser ses rêves de liberté, en donnant naissance à une fille qui symbolise l’espoir d’un avenir différent pour son pays. Le « miracle » que représente la venue au monde du fruit de son amour interdit lui permet de se libérer de la peur qui avait enveloppé son esprit jusqu’alors ; une peur atavique, instillée par le système de contrôle politique et social mis en place par le Baas à travers ses services de renseignement (muḫābarāt), et qui revient comme un thème constant dans la production des écrivains et des écrivaines syriens contemporains22.
La fuite de l’héroïne est vouée à la recherche d’un refuge à la fois physique et spirituelle de la violence et des horreurs de la guerre civile qui est au cœur de la littérature d’asile syrienne, ladite « adab al-luǧū’ » évoquée dans notre introduction. Néanmoins, les caractéristiques que prennent progressivement ses déplacements, plus motivés par son désir d’autodétermination professionnelle et amoureuse que par la terreur de la guerre, continuent à renvoyer à une tradition de recherche d’épanouissement individuel également typique de la littérature de harraga. Le renoncement au passeport d’origine, brûlé dans le cas des migrants illégaux et remis aux autorités des pays d’accueil dans le cas des réfugiés23, implique l’idée de bâtir une identité toute nouvelle, affranchie des anciennes contraintes sociales, mais en même temps exposée à de nouveaux risques de restrictions à la liberté individuelle engendrés par l’asile et par les représentations stéréotypés des personnes en situation de refuge que les médias suscitent dans l’imaginaire de la société d’accueil.
Mīlāġrū, comme tous les romans de Rima Bali, est l’histoire d’une femme bien déterminée à ne pas se contenter de survivre ; une femme qui, à l’image de sa créatrice, veut être bien plus qu’une réfugiée sans voix. Considérée comme « le témoin oculaire de la plus grande tragédie du siècle contemporain » (šāhida al-‘ayān ‘alā akbar ma’sa ya‘īšu-hā l-qarn al-ḥālī, p. 93), et regardée avec un mélange de fascination et de désarroi par les invités de ses amis syriens en Autriche, Lamyā’ ne veut absolument être réduite à cette image de créature fragile et impuissante et fait tout pour affirmer sa subjectivité politique, prenant publiquement la parole pour défendre la révolution à cette occasion. Ensuite, elle passera même à la télévision pour raconter son histoire, lorsqu’elle sera bien installée à Madrid et aura appris l’espagnol. Cet événement est directement inspiré de l’expérience de Bali, invitée à parler de l’entrée de l’État islamique à Alep et de sa fuite de Syrie dans l’émission catholique de HM Television, « Tras las huellas del Nazareno » (Sur les traces du Nazaréen), dans un épisode diffusé en mai 201824.
Le témoignage de l’écrivaine sera ensuite sublimé par la publication de Mīlāġrū, un roman dans lequel cet exploit finit par représenter la récupération absolue de l’agentivité de la protagoniste, qui, comme d’autres demandeurs d’asile contemporains, avait dû y renoncer en échange d’abri et de la protection internationale. Pour l’anthropologue David Farrier les personnes en situation de refuge constituent une nouvelle catégorie de sujets subalternes (Farrier, 2013, p. 5), car, pour accéder à l’asile, elles sont contraintes de renoncer à leur propre voix et à leur identité composite pour adhérer à l’image conventionnelle de réfugiés à la merci des événements, esclaves de la « crainte de persécution » qui est placée au cœur de la Convention de Genève relative à leurs droits25. Même si « le titre de refugiée » (laqab lāǧi’ia), dont Lamyā’ n’a jamais été fière, « fait malheureusement partie de sa nouvelle identité » en Espagne (lam akun faḫūra abadan bi-laqab lāği’ al-lāḏī ṣāra li-l-asif ğuz’an min huwiyyatī al-ğadīd fī hāḏā l-balad, p. 305 ; « Je n’ai jamais été fière du titre de ‘réfugiée’ qui est malheureusement devenu une partie de ma nouvelle identité dans ce pays »), elle essaie de mettre en place des stratégies de résistance contre les chantages exercés par l’asile et fait souvent preuve d’endurance face aux stéréotypes et aux clichés qui lui sont assignés à la fois par la xénophobie et par la condescendance de la société européenne et de ses institutions. La scène d’ouverture du roman est, en ce sens, particulièrement éloquente. Dans le titre du chapitre « Photo de non-identité » (Ṣūrat ġayr šaḫṣīyya), le jeu de mots renvoie immédiatement au processus inhumain de dépersonnalisation que subissent les demandeurs d’asile lors des procédures nécessaires à l’introduction de leur demande, ponctué dans ce cas par un relevé précipité des empreintes digitales de Lamyā’ et la prise d’une photo qui ne rend pas tout à fait justice à son beau visage. Ce portrait, défini par la voix narrative de la protagoniste comme la photo la plus laide de sa vie et qui a été réalisé à la hâte en la plaquant contre un mur blanc (p. 9), est joint à sa demande d’asile avec la pile de justificatifs nécessaires pour prouver la véracité de son histoire : carte d’identité, passeport, permis de conduire, CV, diplômes et licences. Si cette technique d’accumulation entraîne le rire doux-amer du lecteur, la situation qui se présente peu après à ses yeux apparaît encore plus grotesque : l’agent du bureau autrichien des visas qui interroge Lamyā’ sur la validité de son visa de deux ans pour l’Espagne, très difficile à obtenir pour une Syrienne, se montre réellement déçu qu’une femme de sa condition ait dans son sac des billets pour un match de football du Real Madrid. L’apparence de l’héroïne ne correspond pas à l’image de misère que l’on associe habituellement aux réfugiés. Consciente de ce décalage, elle précise aussitôt que ses vêtements lui ont été offerts par des amis. Pourtant, sa voix intérieure raconte tout autre chose :
وسألت نفسي ما الذي يجب أن يكون موجوداً فيها إذاً، كسرات من الخبز اليابس أم مناديل قذرة لتجفيف الدموع!؟[p. 12]
Je me suis demandé ce qu’il devait y avoir alors [dans mon sac] : des morceaux de pain sec ou des mouchoirs sales pour sécher mes larmes ?!
Dans ce passage, comme dans d’autres moments du roman, Lamyā’ développe progressivement ce que le philosophe Étienne Balibar définit comme une véritable « conscience trans-individuelle » (Balibar et Morfino, 2014). Cette conscience, selon Sellman, caractériserait la plupart des protagonistes de la nouvelle littérature arabe de l’exil en Europe (Sellman, 2022, p. 121), se configurant comme une revendication susceptible de transcender l’autonomie d’un sujet, qui crée un nouveau rapport à la société et à ses frontières. Les relations entre les déplacés et la communauté qui les accueille apparaissent ainsi comme des processus ouverts, qui accordent une attention simultanée au récit individuel et à la manière dont il est constitué en réponse aux dynamiques collectives de la migration de masse. Le roman ne se contente pas en effet de retracer le chemin par lequel Lamyā’ retrouve sa voix, mais attire l’attention du lecteur sur les histoires d’autres personnages secondaires migrants (des Irakiens, des Iraniens, des Africains, des Palestiniens, des Libanais, des Ukrainiens, des Chinois ou des Syriens comme elle), que la protagoniste rencontre au cours de ses différents séjours dans des centres de demandeurs d’asile entre l’Autriche et l’Espagne. Dans ce dernier pays, en particulier, elle commence à travailler comme interprète, non seulement en servant de médiatrice entre les personnes en situation de refuge et les fonctionnaires du bureau des visas, mais en devenant littéralement une caisse de résonance pour leurs histoires lorsque, de traductrice, elle se transforme en écrivaine. Le métier exercé par Lamyā’ renseigne aussi le lecteur sur le fonctionnement du système d’accueil espagnol, décrit dans les détails :
النظام في إسبانيا يقتضي أن يبقى اللاجئ تحت رعاية الدولة لمدة ستة شهور فقط، حيث تؤمن له من خلال مراكز مثل هذه الإقامة والطعام، وبدل مادي للكسوة والمواصلات، ومصروف بسيط للجيب. وتمنحه « كرت » الصحة الذي يخوّله الحصول على الطبابة المجانية. كما تفرض على كل اللاجئين تعلّم اللغة الإسبانية من خلال دروس مجانية تنظّمها لهم داخل مراكز اللجوء وخارجها. وبعد انقضاء الأشهر الستة، يغادر اللاجئ المركز، ويجدّد بطاقة إقامته الحمراء Tarjeta Roja لستة شهور أخرى، وتضاف إلى بطاقته عبارة « يسمح له بالعمل »، وعندها تتوقف الدولة عن دعمه، فيكون عليه أن يبحث عن عمل ليقتات منه، أو أن يلجأ لطلب معونة من إحدى المنظمات الناشطة في العمل الإنساني مثل الصليب الأحمر[p. 216]
Le système espagnol exige que le réfugié reste sous la garde de l’État pendant six mois seulement, car de tels centres lui fournissent un logement et de la nourriture, une allocation financière pour les vêtements et le transport, ainsi qu’une petite somme d’argent de poche. Il bénéficie d’une carte de santé qui lui donne droit à des soins médicaux gratuits. Le système exige aussi que tous les réfugiés apprennent la langue espagnole grâce à des cours gratuits qu’on organise pour eux à l’intérieur et à l’extérieur des centres d’asile. Au bout de six mois, le réfugié quitte le centre et renouvelle sa carte de séjour rouge (la tarjeta roja) pour six mois supplémentaires, avec la mention « autorisé à travailler ». Après cette période, l’État cesse de le soutenir. Il doit donc chercher du travail pour subvenir à ses besoins, ou recourir à l’aide d’une des organisations actives dans l’humanitaire, comme la Croix-Rouge.
La voix narrative de Lamyā’ compare ensuite ce système à celui de l’Autriche, louant les services que l’Espagne offre aux populations qu’elle accueille, malgré sa pauvreté économique, mais ne se privant pas de critiquer l’action de certaines associations qui ne viennent en aide qu’aux déplacés chrétiens, rappelant comment tant d’autres musulmans, kurdes et yézidis sont rassemblés à la frontière avec l’Europe dans l’attente de l’ouverture d’un « minuscule passage » (manfaḏ ṣaġīr) pour rejoindre la « terre promise » (arḍ al-mīʻād, p. 213). L’Europe n’apparaît plus, dans cette nouvelle littérature arabe de l’exil, comme un Eldorado où l’on chercherait fortune, mais comme un véritable lieu de salut. Pour la protagoniste, elle devient le théâtre de multiples « petits miracles » quotidiens, au premier rang desquels celui d’obtenir enfin un logement à elle — un droit qui lui était pratiquement refusé en tant que femme célibataire en Syrie.
C’est d’ailleurs en Espagne, où Lamyā’ s’est d’abord retrouvée par hasard à la poursuite de l’amour, qu’elle parvient finalement à harmoniser les différentes composantes de son identité transculturelle et à trouver le foyer qu’elle avait toujours cherché, sans avoir besoin de compter sur un homme : les relations amoureuses avec Alex et Gérard ne représentent donc finalement que des étapes sur le chemin de l’émancipation que l’héroïne a entrepris dès le moment où elle a décidé de laisser derrière elle les décombres de son ancienne vie à Alep. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le dernier chapitre du roman, centré sur la nouvelle réalité de la protagoniste à Madrid, porte le titre de « La Libération » (al-Inʿitāq). Centré sur les petits combats quotidiens qu’elle mène pour conquérir des espaces de citoyenneté active et franchir les frontières invisibles qui séparent immigrés et autochtones, il fait de la capitale espagnole un véritable lieu de célébration de la vie :
مدريد! حيث تنبض الحياة، وحيث تمضي روحي حزة منتعشة سالية عن همومها وأوجاعها، محتفلة بالجمال الذي يحيط بها من كل اتجاه، ومنتشية بالراحة النفسية العميقة التي تفيض عليها سلاماً وأملاً. السر في مدريد، أنني وجدت فيها تلك التوليفة الغريبة والجميلة، المناسبة تماماً لمزاجي والمفضلة على قياسي، توليفة تضم ثلاثة عناصر: الإبهار، الحرية، وحلب. «رشّة » من إبهار العظمة الملكية الأوروبية العريقة، الذي يتجلّى في القصور الشاهقة والساحات الفسيحة والمتاحف العظيمة والحدائق البديعة. «رشّتان » من حرية الحياة العصرية والمتحضّرة، وبساطة الغرب الراقية البعيدة عن العقد الشرقية المتخلّفة. وأخيراً.. «كمشة » من طقس حلب، دفء شمس حلب، وجفاف هواء حلب، وقمر ليالي حلب، ومرح وتلقائية أهل حلب. مدريد، مدينة تنبض بحبّ الحياة، وأي حياة! الحياة لا كما يحبها النمساوي أو السويدي، الروسي أو الياباني، الأميركي أو الكندي. بل الحياة كما أحبّها أنا، أنا لميا ابنة حلب[p. 174-175]
Madrid ! Où la vie bat et où mon âme passe rafraîchie, libérée de ses soucis et de ses douleurs, célébrant la beauté qui l’entoure de toutes parts, et extatique avec le profond confort psychologique qui déborde de paix et d’espoir. Le secret [de ma vie] à Madrid, c’est que j’y ai trouvé cette combinaison étrange et belle, parfaitement adaptée à mon humeur et à mes standards, une combinaison de trois éléments : charme, liberté et Alep. Une « touche » de l’éclat de l’ancienne grandeur royale européenne, évidente dans les palais imposants, les places spacieuses, les grands musées et les magnifiques jardins. « Deux pincées » de la liberté de la vie moderne et civilisée et de la simplicité raffinée de l’Occident, loin des complexes arriérés de l’Orient. Et enfin... une « bouchée » du temps d’Alep : la chaleur du soleil d’Alep, la sécheresse de l’air d’Alep, les nuits de pleine lune d’Alep, et le plaisir et la spontanéité des habitants d’Alep. Madrid, une ville pleine d’amour pour la vie, et quelle vie ! Mais la vie pas comme l’aime un Autrichien ou un Suédois, un Russe ou un Japonais, un Américain ou un Canadien. Plutôt la vie telle que je l’aime moi, Lamyā’, fille d’Alep.
À mi-chemin entre l’Orient et l’Occident, synthèse des différentes valeurs chéries par notre héroïne, Madrid est un lieu où elle peut enfin se sentir véritablement chez elle, grâce à la mémoire d’al-Andalus qui surgit de sa nouvelle vie espagnole. Une mémoire qui, d’ailleurs, émergera de plus en plus de la production littéraire de Rīmā Bālī, au fur et à mesure que l’écrivaine redécouvrira cette composante importante du passé syrien et notamment alépin26. S’étant retrouvée en Espagne par le plus grand des hasards, Lamyā’ a eu la chance, à l’image de l’autrice, d’atterrir dans un lieu qui présente de nombreuses similitudes avec son pays d’origine et qui non seulement ne l’a pas dépaysée, mais l’a protégée du double risque d’assimilation et d’exclusion sociétale auquel les déplacés sont généralement confrontés. Si la guerre l’a privée de son identité d’hôtelière, l’exil s’est révélé en revanche clément avec elle, lui épargnant une nouvelle dépossession et lui assignant un nouveau statut professionnel, celui d’écrivaine. La protagoniste est néanmoins consciente de l’exceptionnalité de sa trajectoire : si l’asile devient pour elle une forme de libération et de sur-classement social, il n’en va pas de même pour beaucoup de ses amis et de sa famille. L’avocat Ġālī renonce par exemple à l’idée de s’enfuir d’Alep précisément par crainte de finir comme garçon de courses ou livreur des pizzas. C’est pour cette raison que Lamyā’ défend son individualité avec tant d’acharnement, en adoptant constamment une posture anti-misérabiliste, qui n’est que le reflet de celle de Bālī.
En effet, l’autrice refuse d’être considérée comme une écrivaine réfugiée et dénonce constamment l’attitude prédatrice des journalistes à son égard. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’un des premiers textes littéraires écrits par Bālī traduit dans une langue occidentale fut « Une réfugiée » (Lāǧi’a), un court extrait dans lequel elle reprend l’épisode du billet du Real Madrid devant des élèves d’une école secondaire de Tolède, suscitant des réactions inattendues :
Klapsalverne giver genlyd i salen, da jeg er færdig. En af de studerenderækker sin hånd i vejret, og jeg giver tegn til at hun kan stille sitspørgsmål: « Bliver din første roman oversat til spansk? Og tænker du på atskrive endnu en i fremtiden? » Spørgsmålet giver mig ro. Det er en glædelig overraskelse at opdage,at der er nogen, som interesserer sig for mit nuværende virke,og det liv, der ligger forude; ikke kun for døden og ødelæggelsen, derligger bag mig. [Hastrup, 2019, p. 118]
Les applaudissements résonnent dans la salle alors que je termine. L’une des élèves lève la main et je lui fais signe de poser sa question : « Votre premier roman sera-t-il traduit en espagnol ? Et pensez-vous en écrire un autre à l’avenir ? » La question me met à l’aise. C’est une agréable surprise de découvrir que quelqu’un s’intéresse à mon métier actuel et à la vie qui m’attend, et pas seulement à la mort et à la destruction que j’ai laissées derrière moi.
Regarder vers l’avenir plutôt que vers le passé est le principal message véhiculé par les romans de Rīmā Bālī et en particulier par Mīlāġrū, dont le titre en lui-même évoque un horizon d’espoir. Cela ne signifie certainement pas que la patrie et sa mémoire n’occupent pas une place prépondérante dans la poétique de l’écrivaine, mais la nostalgie de ce qui a été perdu est constamment supplantée par une force qui tire les protagonistes de toutes ses œuvres vers l’avant. Comme nous avons eu l’occasion de le voir dans ce chapitre, Mīlāġrū retrace le parcours d’asile de l’écrivaine de manière presque totalement autobiographique, se présentant comme un roman documentant les horreurs de la guerre en Syrie, mais aussi comme une œuvre littéraire de formation et d’apprentissage, dont la protagoniste ne parvient pas seulement à se sauver du conflit armé, mais accède à une véritable renaissance. Madrid est le lieu qui accueille son identité composite, se présentant comme la destination idéale pour notre héroïne, qui y voit un reflet de la transculturalité de sa propre expérience de vie : la ville se situe à ses yeux à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident, dans le sillage de l’héritage d’al-Andalus.
Dans ce type de productions littéraires portant sur l’asile en Europe, de plus en plus nombreuses en raison de la conjoncture géopolitique actuelle dans le monde arabe, l’Espagne en particulier n’apparaît plus comme la première escale du continent pour les migrants clandestins cherchant à échapper au chômage, à la pauvreté et au malaise social. Elle devient désormais un véritable havre de paix où toutes sortes de déplacés peuvent se construire un nouveau foyer et une nouvelle identité. Ces romans ne se contentent donc pas de décrire la fuite et l’asile dans toute leur complexité ; ils assument également une fonction critique en problématisant le revers de la protection internationale. Ils mettent en lumière les formes de dépossession et les processus de dépersonnalisation auxquels les individus en situation de refuge sont soumis au sein des sociétés d’accueil. La conscience trans-individuelle affichée par des personnages comme celui de Lamyā’ incarne donc l’une des tentatives de la fiction de déconstruire l’imaginaire entourant la migration et les migrants dans les sociétés occidentales, en contribuant à désamorcer la notion même de « crise ».