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Exil et migration au féminin depuis et vers l'Espagne (Edul, 2026) Show/hide cover

« Dames de fraises » en exil en Espagne

Entre précarité et résistances

En introduction, il est important de rappeler que la communauté marocaine en Espagne est d’abord connue par ces hommes qui, dès les années 2000, arrivent, souvent clandestinement, pour fuir le manque de travail et d’opportunités économiques et sociales du pays. Les relations, et particulièrement de mobilités migratoires entre l’Espagne et le Maroc, remontent même avant cette arrivée massive de Marocains qui tentaient de partir du Maroc pour une meilleure vie ailleurs et ce, dans les deux sens. En effet, le 24 juin 1951, le journal marocain Al Alam écrivait : « Une patera a coulé cette matinée au large de Salé avec à son bord des émigrés espagnols voulant rentrer d’une manière clandestine » (Khachani et Mghari, 2006). Ensuite les Marocains, jusqu’en 1986, se rendaient en Espagne pour travailler quelques mois. Ainsi, ils pouvaient aller travailler lors des saisons agricoles et revenaient ensuite au Maroc dans leur famille. C’est en 1986 que l’Espagne entre dans l’Union Européenne et instaure le système des visas à un certain nombre de pays du Sud, comme le Maroc. Depuis cette date, les Marocains ne peuvent plus traverser la frontière maritime de la Méditerranée et découvrent alors que, pour pouvoir se rendre en Espagne et dans d’autres pays européens, ils doivent faire une demande de visa. C’est à partir de là que le trafic se développe pour atteindre son apogée entre 1999 et 2001 (Arab et Sempere Souvannavong, 2009, p. 191-206), où des milliers de Marocains se rendent en Espagne par la pratique du hrig1. Quelques années après, en 2002, ils bénéficieront d’une vague de régularisation par la loi de 2000 et 20012 qui leur permettra d’avoir une carte de séjour et de pouvoir résider sans peur de se faire arrêter par la police et expulser ensuite dans leur pays d’origine. L’INE (l’Institut National des Statistiques) recense 775 294 Marocains au 1er janvier 2021, ce qui en fait la deuxième communauté étrangère après les Roumains (environ 1 100 000) en Espagne.

Quant aux femmes marocaines, souvent invisibles dans les parcours de migrations, on les a majoritairement vues comme des femmes qui accompagnaient leur mari en migration, dans le cadre d’un regroupement familial.

Il a fallu attendre la mise en place de la migration des femmes saisonnières marocaines en 2007 dans la cueillette des fraises pour qu’enfin celles-ci sortent de l’ombre. L’Espagne et le Maroc ont mis en place un échange économico-migratoire. Il s’agit d’un programme de migration circulaire dit « éthique », qui doit satisfaire les deux pays (pays de départ et d’arrivée) : répondre à un besoin de main d’œuvre ponctuel (cueillette des fraises) en Espagne tout en luttant contre l’immigration clandestine, et en apportant des devises pour le Maroc grâce au retour des saisonnières au Maroc. C’est du côté marocain que le recrutement et l’accompagnement se fait. En Espagne, la mairie de Cartaya prend le relais, par le biais d’une fondation espagnole. Cette politique migratoire circulaire est doublement discriminante, car d’abord elle est clairement sexuée en écartant les hommes. Elle se limite aux femmes et les oblige à avoir des attaches familiales, elles doivent avoir des enfants, conditions qui imposent – du point de vue du programme – le retour de ces femmes au Maroc. Et elle s’adresse à des femmes issues majoritairement de milieux ruraux, souvent de milieux sociaux modestes, beaucoup sont analphabètes et/ou peu scolarisées.

Finalement, comme des hirondelles, elles viennent, le temps d’une saison agricole de la fraise, le temps du besoin espagnol, et repartent ensuite au Maroc, comme pouvaient le faire, il y a plusieurs décennies avant le milieu des années 1980, les hommes marocains qui partaient en Europe et en Espagne en particulier pour travailler également dans l’agriculture.

Mais que cache la réalité de cette saisonnalité ? Toutes les femmes rentrent-elles ensuite au Maroc ? Pourquoi certaines sont-elles restées ?

Je souhaiterais développer deux exemples dans cet article qui remettent en cause cette migration circulaire : celles qui ont décidé de rester par choix car elles voulaient régulariser leur situation en Espagne, et celles qui ont connu des violences et qui n’ont pas pu rentrer au Maroc.

Mais, avant cela, nous reviendrons dans la première partie de cet article sur comment fonctionne ce programme et le profil sociologique de ces femmes.

Cet article s’appuie sur plusieurs années d’enquêtes menées par Chadia Arab depuis 2009 (Arab, 2023), d’enquêtes plus récentes menés avec Mustapha Azaitraoui en 2018 pour interroger un groupe de 10 femmes resté en Espagne, et d’une enquête qui a été réalisée auprès de 300 femmes saisonnières au Maroc en 2021 (Arab, Azaitraoui et Lamarkbi, 2021).

Des « hirondelles » entre le Maroc et l’Espagne

Le terme même de saisonnière fait appel à la saisonnalité du travail. En effet, la cueillette des fraises ayant lieu de février à mai-juin, les travailleuses se rendent au printemps en Espagne. La saisonnalité de la production de la fraise induit donc un besoin ponctuel pour l’Espagne, et ces femmes subissent cette migration provisoire et temporaire avec les contrats en origine (Redondo Toronjo, 2008, p. 169-184). Dans les années 1980, les Portugais et les Espagnols qui venaient travailler le temps de la récolte étaient surnommés par les habitants de Huelva las golondrinas, les hirondelles (Demerson, 1990, p. 95-117).

Mise en place du Programme de gestion éthique de l’immigration saisonnière

Le projet des contrats en origine s’inscrit dans le cadre du programme Aeneas (Programme d’assistance technique et financière à des pays tiers dans le domaine de l’émigration et de l’asile) lancé en 2004 et financé par l’Union européenne. Il a pour objectif de lutter contre l’immigration clandestine et de mieux gérer les flux migratoires. Une convention est signée entre la mairie de Cartaya et l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (Anapec), dont la réalisation a bénéficié d’un budget de 1,5 million d’euros. Ce « Programme de gestion éthique de l’immigration saisonnière » est porté par le ministère de l’Emploi au Maroc et la mairie de Cartaya en Espagne. Cette dernière, en partenariat avec l’Anapec, doit mettre en place des espaces, des instruments et des systèmes de gestion éthique de cette main d’œuvre agricole.

La convention en résume ainsi les tenants et aboutissants :

Le projet va mettre en œuvre un système de gestion intégrale de l’immigration saisonnière de travailleurs marocains vers un groupe de municipalités agricoles espagnoles nécessitant tous les ans une grande quantité de main d’œuvre étrangère pour les cultures de fraises et d’agrumes. Les objectifs sont de développer l’immigration légale pour les emplois temporaires entre les deux régions concernées, d’inclure dans un système global de gestion toutes les étapes de la relation employeur-travailleur ainsi que différents services pionniers à l’attention des travailleurs et de prévenir les pratiques illégales favorisant les flux clandestins et de garantir le retour après saison. [Mairie de Cartaya, 2009, Enquête de terrain Chadia Arab]

Il s’agira pour les employeurs espagnols, les syndicats, les patronats et l’Anapec au Maroc d’ajuster le nombre de travailleurs se déplaçant vers la province de Huelva chaque année, de sélectionner les personnes ayant les meilleurs profils et/ou expériences préalables dans la région, et de garantir un logement adéquat et le retour au Maroc après la saison.

En Espagne, afin de remplir les objectifs établis dans ce projet dit « éthique », une fondation a été créée, la Fundacion para los trabajadores extranjeros en Huelva (Futeh) en novembre 2008. La Futeh est constituée pour employer les travailleurs, les médiateurs et les responsables du programme de migration circulaire qui encadrent la venue des Marocaines. Elle se veut autonome mais est, en réalité, en lien direct avec la municipalité de Cartaya : c’est le maire de Cartaya qui en était le président. Ses membres sont des élus de la municipalité, des représentants des syndicats et du patronat.

Le financement de l’Union européenne est opérationnel entre 2007 et 2011 : deux ans avec le projet Aeneas sur « le programme éthique de gestion migratoire des saisonnières », puis M@RES, avec un projet intitulé « Système pour la mobilité des flux migratoires des travailleurs dans la province de Huelva », dans la continuité du premier.

Le Maroc est un partenaire prioritaire de l’Union européenne et a un rôle stratégique dans la politique générale de voisinage de celle-ci, avec les accords de réadmission négociés avec la Commission. Ces programmes permettent donc le recrutement sur place, au Maroc, par l’Anapec et l’accompagnement en Espagne par la Futeh. Sont pris en charge la gestion du transport, le logement et l’accompagnement par des médiateurs interculturels. Ce projet a été désigné par l’Union européenne comme un modèle à suivre, comme une bonne pratique de l’immigration à travers la migration circulaire de ces femmes. C’est ainsi que le présente le responsable de la Futeh que nous avons rencontré (2009 et 2012 à Huelva). Le maire de Cartaya a reçu la visite de plusieurs provinces agricoles espagnoles qui voulaient dupliquer ce modèle, ainsi que plusieurs délégations marocaines avec des ministres et leurs représentants.

La migration circulaire, largement valorisée par le partenariat entre l’Anapec et Cartaya, amène à ce système de rotation qui permet aux femmes de ne pas être clandestines mais à ne pas être régularisées non plus, les obligeant à la circulation entre deux pays et leur imposant ce système de migration circulaire qu’elles n’ont pas choisi.

Pour éviter aussi des coupures trop longues avec leur famille, mais surtout parce que le temps où l’on a besoin des dames de fraises reste court, le temps d’une cueillette, le programme prévoit des séjours d’un à six mois (presque neuf mois pour celles qui font la plantation). C’est par ailleurs une manière de circuler entre le Maroc et l’Espagne, une idée réfléchie pour que ces femmes ne migrent pas, ne restent pas, ne s’installent pas, ne s’intègrent pas en espace d’arrivée.

Le projet de migration circulaire entre le Maroc et la province de Huelva a véritablement été pensé pour les femmes, mettant en œuvre une politique sexuée de la main d’œuvre, alors même que les femmes sur lesquelles ce projet repose n’avaient jamais pensé à partir en migration.

La majorité des saisonnières rentrent une fois la cueillette terminée, mais se pose aussi la question de rester, surtout depuis que le contexte a changé.

Profils des femmes : une triple discrimination

Les employeurs espagnols sont satisfaits du travail des femmes marocaines. Pleins de préjugés, ils annoncent clairement qu’ils aiment « la docilité des femmes marocaines » (entretien, 2012, Huelva).

Ce sont bien leurs conditions sociales qui expliquent cette docilité et malléabilité des femmes marocaines car, en plus de choisir le sexe des ouvrières agricoles et les origines géographiques rurales, c’est aussi des femmes précaires et pauvres du pays que l’on retrouve dans ces travaux durs et pénibles dans les champs espagnols.

En 2021, il apparaît que la saisonnière type a entre 35 et 45 ans (une femme sur deux). Elle est mariée (66 %), divorcée (24 %) ou veuve (7 %) et est originaire du milieu rural (75 % d’entre elles sont nées en milieu rural (Arab, Azaitraoui & Lamarkbi, 2021). 1 femme sur 3 provient de la région de Rabat-Kénitra-Salé (30 %), et plus particulièrement (à 17 %) de Sidi Kacem (1323 en sont originaires) et Sidi Yahia (1086). Elle est déjà venue au moins une fois en Espagne pour la cueillette des fraises (presque 3 sur 4, c’est-à-dire que 72 % sont des répétitrices3).

D’après l’enquête réalisée auprès de 300 femmes en 2021, près de 80 % d’entre elles ont un revenu moyen de moins de 1 500 dh par mois (environs 150 euros), ce qui signifie des salaires très bas pour des foyers d’au moins 3 à 10 personnes et avec des femmes qui prennent en charge, très souvent, plusieurs membres de la famille. Presque 14 % ont un revenu moyen de moins de 500 dh et seules 5,6% d’entre elles gagnent plus de 2500 dh au sein du foyer. En 2017, le SMIG au Maroc est d’environ 2 600 dh par mois (HCP, 2017). 95 % d’entre elles n’atteignent pas le SMIG (seules 12 femmes interrogées gagnent entre 2500 et 3500 dh), et seulement deux d’entre elles gagnent plus de 3 500 dh. Ces femmes font donc partie des catégories les plus pauvres et précaires du Maroc4.

Le travail agricole au Maroc reste prépondérant chez les 300 femmes rencontrées dans le cadre de l’enquête. D’après Abderrahim Bentaibi (2016), chercheur en sociologie rurale, le travail agricole des femmes est un travail précaire. Il rappelle qu’au Maroc, 45 % de la population active est employée dans le secteur de l’agriculture qui représente 15 à 20 % du PIB du pays. Les jeunes et les femmes constituent une part importante de la main d’œuvre agricole et y accèdent dans des conditions généralement précaires en termes de qualification et de cadre général de travail. Il ajoute que le travail ouvrier dans l’agriculture concerne principalement les personnes issues de familles pauvres, en majorité les sans-terres. Le chercheur conclut sur les normes sociales qui confient aux femmes certaines tâches dans un segment spécifique de la chaîne de valeur, limitant ainsi leur accès à des opportunités meilleures et renforçant davantage leur situation précaire. À cause de la faiblesse de leur capital humain, cette catégorie vulnérable sur le marché du travail rural serait condamnée à rester dans le secteur informel et dans l’emploi non rémunéré. Zhour Bouzidi (Bouzidi, El Nour & Moumen, 2011), sociologue et experte du travail des ouvrières agricoles dans la zone du Gharb au Maroc, constate cette vulnérabilité et cette pauvreté chez ces travailleuses. Cette précarité est accentuée par l’absence, parfois, de droits sociaux (assurance, retraite, sécurité sociale, chômage, etc.). Plusieurs rapports de l’ONG Oxfam ont dénoncé ces manques et ont réalisé des actions de plaidoyer pour y remédier.

Pauvres, rurales, précaires et vulnérables, il s’agit de femmes qui ne sont jamais parties et n’ont jamais pensé à partir avant cette expérience migratoire. La migration saisonnière leur apparaît comme une véritable opportunité qu’elles saisissent dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie. C’est aussi une des raisons qui expliquent la « réussite » de ce programme : les femmes venant de conditions aussi modestes préfèrent travailler en Espagne pour avoir un espoir de retour l’année suivante et pouvoir changer leur vie et celle de leurs proches.

Alors que chaque année, et sans bruit, ces milliers de femmes partaient et revenaient, dociles, travailleuses et rigoureuses, en 2018, certaines d’entre elles ont brisé le silence à cause du harcèlement sexuel qu’elles ont subi. D’autres ont décidé de rester pour d’autres raisons et sont considérées comme des harragate5.

Des femmes qui restent : les harragate

Celles qui refusent de subir ce système se retrouvent souvent dans des situations d’errance, de circulation en Espagne et même en Europe. Les institutions marocaines les appellent les « évaporées », les institutions espagnoles des « fugueuses », et les institutions de l’Union européenne des « clandestines ». Ce sont tout simplement des migrantes qui ne rentrent pas dans le schéma défini par le programme qui les a fait venir. Partir pour rentrer, partir pour ne pas rester, partir pour ne pas migrer, partir pour circuler librement et s’installer, ce n’était pas écrit. Alors celles qui restent, qui « s’évaporent » dans la nature, qui « fuguent » de leur coopérative, qui disparaissent sans papiers, ne sont plus dans ce modèle linéaire d’un système que le programme présente comme « gagnant-gagnant ». C’est aux hommes, largement étudiés dans divers travaux (Abdelmalek, 2004 ; Têtu-Delage, 2009 ; Khachani & Mghari, 2006 ; Tarrius, 2000 et Tarrius, 2002), que renvoie habituellement la figure du clandestin. Or, aujourd’hui en Espagne, elles sont de plus en plus nombreuses à incarner la figure de la clandestine, de la sans-papière, de la harraga au féminin. C’est le cas aussi des femmes de milieux populaires marocains parties seules vers la France : en dehors du mariage « légal » et inscrivant leur migration dans la clandestinité (Moujoud, 2007).

Les femmes mobilisent à leur tour leur « savoir-circuler », un « savoir circuler au féminin » (Coulibaly-Tandian, 2012, p. 76-88) et leur capacité à innover pour réussir leur migration. C’est aussi un droit que ces femmes tentent de s’approprier car elles n’obtiennent pas forcément de droits durables avec la migration circulaire (ni chômage, ni retraite). Elles ont alors les mêmes stratégies de circulation que les hommes. On voit se développer, autour de ces stratégies féminines, des stratégies individuelles d’ascension sociale et de libération de la tutelle familiale, de la pression sociale et communautaire, là où l’on voyait auparavant des stratégies collectives et familiales.

La raison principale du non-respect de la condition de retour au Maroc est la peur des travailleuses de ne pas avoir d’autre opportunité de travail en Espagne, c’est pourquoi certaines préfèrent passer en situation clandestine. Si « bien réfléchi, bien pensé et bien rédigé » qu’il était en théorie, ce projet n’a pas passé l’épreuve des faits. Dès 2010, l’effectif est en baisse. Et toutes celles qui avaient travaillé de manière consciencieuse, d’arrache-pied et d’arrache-mains, qui avaient parfois perdu de l’argent, ont été tout simplement leurrées. Sans explication, elles ne remettront plus les mains dans les champs de fraises d’Espagne. Elles avaient, pour la plupart, pourtant joué le jeu, en rentrant au Maroc chaque année, critiquant même leurs consœurs qui avaient décidé de rester. Les anciens médiateurs eux-mêmes, longtemps défenseurs de ce programme, ont à leur tour souligné en 2017 que les véritables perdantes étaient les femmes. Ils décrivent une dure réalité :

Le hrig s’est accentué ces dernières années, de sorte qu’une main d’œuvre féminine sans papiers est sur le marché. Avec son lot d’exploitation de la part de l’employeur agricole espagnol, des Marocains qui font des papiers, des intermédiaires qui vendent l’obtention des papiers… Le hrig s’est accentué à partir de 2014-2015 et plus encore en 2017.

Parce que certaines n’étaient pas revenues depuis 2012, pas question pour elles d’attendre cinq ans de plus pour revenir car, depuis la disparition de la Futeh et la crise économique, les femmes n’y croyaient plus. Et quelques-unes, qui attendaient depuis 2012 qu’un jour on les rappelle, ont dit aux médiateurs : « Je ne vais pas rentrer et attendre en espérant qu’ils vont me rappeler. Pendant cinq ans, j’ai vécu dans une grande souffrance et dans l’espoir qu’un jour ils me rappellent ». Les médiateurs poursuivent :

Ces femmes sont livrées à elles-mêmes et survivent grâce au travail au noir et l’aide des associations. Elles ne sont plus protégées, elles sont abandonnées à leur sort. Parfois, elles font même les poubelles pour trouver de quoi manger.

Les anciens médiateurs rencontrés en 2017 ont vécu cette évolution difficile pour les femmes. Ils travaillent désormais dans d’autres secteurs d’activités, parfois proches du travail de médiation, notamment ceux qui ont trouvé à s’insérer dans les associations de défense des droits des migrants. Bien qu’ils ne soient plus employés par la Futeh, ils restent en alerte lorsque l’une d’entre elles les sollicite car ils continuent, aujourd’hui encore, à être appelés par certaines de ces dames de fraises et continuent à œuvrer bénévolement auprès des saisonnières.

Le hrig, aboutissement de cette migration circulaire ?

Là où la migration circulaire avait pour objectif de lutter contre l’immigration irrégulière et clandestine, on observe aujourd’hui qu’elle est un élément accélérateur de la fabrique de dames de fraises sans-papières en Espagne. Le hrig est une opportunité de rester pour ces femmes, et pour tenter de régulariser leur situation. Pour un cadre de l’Anapec, il est important de ne pas encourager les femmes à rester dans la clandestinité. Voilà son analyse :

Nous ne disposons pas de chiffres ou d’informations officiels à ce sujet. Il s’agit certainement d’une minorité, autrement nous aurions été alertés par les autorités espagnoles compétentes. Malgré la sensibilisation que nous effectuons, certaines font ce choix. Nous nous concentrons davantage sur les ouvrières qui sont sur place et qui reviennent chaque année au Maroc. Nous ne pouvons pas encourager les ouvrières à rester dans la clandestinité avec tous les risques que cela comporte. Pour les personnes qui décident pour une raison ou une autre de demeurer dans la clandestinité, le problème relève d’autres instances. Elles sont informées avant leur départ, elles ont un contrat saisonnier qui stipule qu’elles doivent revenir, elles doivent respecter les clauses de ce contrat qu’elles ont signé.

Ce cadre ajoute :

C’est vrai que le fait de ne pas renouveler leur contrat automatiquement peut leur faire peur, mais la nature de l’activité impose le recours à des contrats saisonniers. De 2008 à aujourd’hui, c’étaient des années de crise, ce qui a fait que de nombreux contrats n’ont pas été renouvelés. Mais je pense que ce n’est pas la seule raison. Il faudrait analyser le phénomène davantage pour en connaître les tenants et les aboutissants. Il est nécessaire de renforcer la sensibilisation.

Et de conclure : « Les femmes disent souvent qu’elles préfèrent être en enfer à l’étranger qu’en enfer ici. C’est une erreur. »

On a pu observer sur le terrain, en 2017, une recrudescence de celles qui sont restées. Combien sont-elles ? Personne n’a pu répondre à cette question. Ni les membres de l’Anapec, ni les médiateurs, ni les associations. Elles existent, elles sont de plus en plus nombreuses, et on peut supposer qu’à partir de 2012, 2013 et des années suivantes, celles qui étaient restées dès le début ont montré l’exemple et qu’il était possible d’avoir des papiers.

Cette migration circulaire, qui avait pour objectif d’obtenir une main d’œuvre régulière et temporaire, a finalement aussi créé des clandestines, allant à l’encontre même du fondement principal du programme. On peut supposer encore que celles qui sont revenues en 2017, après trois, quatre ou cinq années d’exclusion, auront envie de ne pas rentrer. Zahra, retrouvée en 2017, m’a confié qu’elle regrettait de ne pas avoir fait comme Saïda et qu’aujourd’hui, si elle avait supporté l’exil et la situation de sans-papière, elle aurait aussi sa carte de résidence et pourrait circuler.

Institutionnellement parlant – et à l’exclusion bien sûr des conditions de travail, du salaire des femmes, de la non prise en compte des charges sociales, de l’« expulsabilité » des travailleuses, du choix fait sur des critères discriminants, de la non prise en charge d’un accompagnement au Maroc pour créer leurs entreprises, etc. – le système « fonctionnait bien », tant qu’il y avait cet encadrement de la Futeh en Espagne, avec les douze médiateurs mis en place. Depuis que la situation s’est dégradée, il a véritablement contribué à la fabrique de clandestines sur le territoire en Espagne.

Certaines de celles que j’ai croisées ont leurs papiers, et beaucoup d’autres sont encore en procédure de régularisation. C’est le cas de l’une d’entre elle qui a obtenu ses papiers en septembre 2017, après presque quatre années de « galère ».

Exemple de Sana : les faux contrats

Sana est arrivée en 2007 à Palos de la Frontera lors de la première saison. Elle est divorcée et a deux enfants. Elle est actuellement sans-papière et vit avec une Marocaine qui a un enfant en bas âge. La jeune femme chez qui Sana vit depuis quelques mois, venue comme elle en 2007, a obtenu ses papiers depuis peu. Elles occupent un appartement avec quatre hommes marocains. Elles n’ont pas le choix, car les loyers restent élevés par rapport à ce qu’elles gagnent, et elles sont obligées de faire de la colocation. Sana a perdu deux fois 1 500 euros pour l’achat de deux faux contrats mais ni l’un ni l’autre ne lui ont permis de régulariser sa situation. En effet, actuellement, l’Espagne est de plus en plus rigoureuse sur les suivis des dossiers de régularisation et le patron espagnol qui propose le contrat de travail doit être irréprochable face à la loi. Par exemple, pour le premier contrat que Sana a présenté, le patron ne payait pas la sécurité sociale à ses employés. Le second ne payait pas ses impôts. Pour le second contrat, Sana est passée par un intermédiaire algérien qui lui a vendu le contrat et a disparu. Aujourd’hui, grâce à l’aide de ses colocataires marocains, elle a réussi à se mettre en lien directement avec le patron pour lui demander des comptes. Elle dit être prête même à aller porter plainte contre lui pour faux contrat.

Ces aventures de femmes qui restent, accentuent les situations de précarité et parfois d’exploitation, d’arnaques.

D’autres dames de fraises sont restées suite à des abus au travail et du harcèlement sexuel.

Des femmes qui ne peuvent repartir à cause des violences subies en Espagne

C’est en 2018 que des cas d’exploitation et de harcèlement au sein de certaines coopératives de fraises ont été mis en lumière par divers médias allemands, espagnols et marocains (et aussi par la presse mondiale telle que The New York Time, The Guardian, etc.).

C’est dans ce contexte qu’un groupe de 10 femmes que nous avons rencontré l’été 2018 a accusé leur employeur de maltraitance, de harcèlement au travail et, pour certaines d’entre elles, de harcèlement sexuel. Ces femmes ont lutté et résisté face à un programme qui leur imposait de rentrer chez elles. Une mobilisation de la société civile marocaine et espagnole a été importante avec une marche de soutien qui s’est tenue le 17 juin 2018 à Huelva, réunissant des milliers de personnes.

Ces dix femmes marocaines ont porté plainte contre leur employeur pour dénoncer l’entreprise sur plusieurs volets : les conditions de travail et de logement, le harcèlement au travail, le non-respect du contrat, la maltraitance au travail, le harcèlement sexuel, les agressions sexuelles, le climat de terreur que l’employeur faisait régner dans l’entreprise, etc.

Le fait que ce soient de nouvelles recrutées, qui n’étaient jamais parties, qui portent plainte nous interpelle. Les anciennes connaissaient déjà ce système d’exploitation au sein de l’entreprise Doñana, mais n’avaient jamais osé évoquer cette problématique. Safia, leader du groupe des dix femmes, m’explique que les anciennes filles non seulement connaissaient cette exploitation, mais l’avaient assimilée, acceptée et même, pour certaines d’entre elles, cautionnée. Le retour étant conditionné au bon comportement de la saisonnière, oser parler, c’était risquer de perdre son emploi de saisonnière et son gagne-pain. Oser parler c’était aussi, peut-être, porter le déshonneur sur toute une famille restée au Maroc. Les nouvelles, finalement, n’avaient rien à perdre et furent choquées dès les premiers jours. Safia explique aussi qu’elle a un niveau Bac, qu’elle n’est pas analphabète et qu’elle sait se débrouiller. C’est elle qui va rechercher, trouver et joindre Saïd, un jeune marocain engagé dans une association des Musulmans à Huelva. Parmi les dix plaignantes, la majorité est du même niveau social et scolaire que les autres femmes rencontrées jusqu’à maintenant, mais elles sont trois à être allées jusqu’au lycée.

Depuis ces affaires de 2018, et bien que des abus sexuels aient déjà été dénoncés quelques années auparavant, chaque année, d’autres affaires surgissent : quatre saisonnières ont également porté plainte en 20196 et une autre l’année 20207 .

Les dix femmes sont aujourd’hui encore en Espagne pour plusieurs raisons et ont tenté, avec l’aide de leurs avocats, d’obtenir justice. Les hommes accusés d’harcèlement sexuel et d’exploitation au travail n’ont finalement pas été inculpés. Les femmes sont malgré tout restées en Espagne depuis 2018, d’abord parce qu’elles ont porté plainte et devaient être sur place si elles voulaient témoigner. De plus, certaines ont des situations familiales compliquées. Il peut même être dangereux pour elles de rentrer au Maroc, à cause de la forte stigmatisation qui est portée sur elles. Leur famille pourrait leur en vouloir. Il y a déjà trois cas de divorce parmi le groupe de dix, des maris ne supportant pas la pression sociale, les moqueries et les regards inquisiteurs de leur entourage.

Les conséquences sur les femmes sont graves car aujourd’hui, les impacts sociaux, économiques et psychologiques sont nombreux. Les conséquences sont transnationales, aussi bien en Espagne où elles doivent continuer à se battre pour avoir un toit, manger, travailler et régulariser leur situation qu’au Maroc, où certaines sont menacées par leur famille du fait d’avoir été déshonorées par ces plaintes. Elles restent stigmatisées comment étant les coupables de ce qui leur arrive et non comme des victimes. L’une d’entre elles nous a raconté que son mari l’avait menacée de la tuer si elle rentrait, et une autre que sa fille, ne supportant plus les sarcasmes des autres, avait fugué. Elles doivent subvenir à leurs propres besoins en Espagne, mais aussi continuer à envoyer de l’argent à leur famille restée au Maroc.

Aujourd’hui encore, ces femmes tentent, malgré toutes les difficultés qu’elles rencontrent, de survivre. Les conséquences sont graves : certaines n’ont plus de logement, toutes n’ont pas de papiers et, pour beaucoup d’entre elles, pas de travail. Safia a dû aller dans le Nord de l’Espagne pour rechercher un emploi et, après quelques jours à errer dehors, sans logement ni travail, elle est revenue dans la zone de Huelva. L’une des femmes qui a été violée est en stress post-traumatique, avec une dépression forte. Elle est suivie par un psychologue mais la barrière de la langue rend le suivi difficile. En plus des trois cas de divorces, il y la séparation avec les enfants qui perdure et, parfois, avec perte de la garde. Les maris accusent leur femme d’avoir abandonné leurs enfants.

De ce fait, ces saisonnières en Espagne sont soumises à de nombreux rapports de pouvoir qui s’inscrivent dans un continuum allant du pays d’origine au pays de migration et qui les obligent très souvent à taire leurs conditions de travail, de peur de ne pas revenir l’année suivante, créant ainsi des ruptures dans un parcours qui pouvait être pensé par les Etats comme seulement circulaire.

Pour conclure ce chapitre, la province de Huelva est devenue un « point noir », pour reprendre les propos du responsable du SAT (Syndicat Andalou des Travailleurs, entretien en 2018). Au départ, cette migration saisonnière avait été le fruit d’une réflexion poussée théoriquement entre le Maroc et l’Espagne pour faire en sorte de répondre à un besoin de main d’œuvre ponctuel dans les champs de fraises en Espagne, de lutter contre l’immigration clandestine et permettre l’entrée de devises pour le Maroc, voire la participation des femmes au développement du pays. Et pourtant, en dix ans, cette enclave ethnique (Portes et Sensenbrenner, 1993, p. 1320-1350 ; Roulleau-Berger, 2011) au milieu d’un océan de plastiques s’est fait connaître par son or rouge, mais aussi par celles qui cueillent cet or rouge. Bien qu’il eût fallu que tout se passe sans bruit et de manière lisse (gagner de l’argent et s’enrichir pour l’Espagne, tout en enrichissant des femmes marocaines pauvres et précaires qui étaient dans le besoin), elles sont devenues visibles et, en parallèle, elles ont mis en exergue que la théorie tout simplement réfléchie en amont, si bien réfléchie soit-elle, était bien plus qu’une théorie et qu’elle cachait tous les mécanismes de pressions, d’oppressions, de violences, de discriminations et d’inégalités intersectionnelles que soulevait, chaque année la venue de milliers de femmes dans cet interstice territorial qu’était devenue Huelva. Là où des femmes devaient rentrer chez elles au Maroc, plusieurs d’entre elles sont restées en Espagne, remettant en cause cette migration circulaire.