Il est évident que l’émigration des Marocains est un phénomène ancien et pérenne, si l’on considère que plus de trois millions de Marocains vivent à l’étranger, soit près de 10 % de la population du royaume. Bien que plus anciennement orientés en direction de la France, les migrants marocains se tournent vers d’autres pays européens : l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et l’Espagne, les pays du Golfe et, pour les plus diplômés, le Canada ou les États-Unis, voire vers Israël en ce qui concerne les derniers ressortissants juifs (Halami Michichi, 2018). Cependant, leur émigration vers l’Europe a été, jusqu’aux années 80-90, essentiellement masculine, ce qui impliquait a posteriori le déplacement des familles et de facto, l’arrivée de migrantes qui tentaient une intégration. La résonance économique et sociale des migrations masculines a dominé les champs de recherche, celles des femmes ayant été très longtemps reléguées au second plan, même si la littérature beur évoque leur situation et que le cinéma s’est aussi emparé de la thématique1.
En ce qui concerne l’Espagne qui devient une destination plus importante que la France, la relative aisance du regroupement familial tend à se durcir depuis la crise économique de 2008, ce que souligne en 2011, le Comité de la Communauté Marocaine à l’Étranger (CCME) :
Le gouvernement espagnol est en passe de durcir les règles sur le regroupement familial. Désormais, tout étranger désireux de faire venir des membres de sa famille devra non seulement avoir un salaire qui dépasse les 800 euros, mais aussi justifier que ce salaire lui sera versé pendant au moins un an. Les Marocains, plus nombreux à demander le regroupement familial parmi les immigrés en Espagne, risquent d’être les premières victimes de cette règle. [Schmachtel, 2011]
Toutefois, il ne faut pas négliger la récente, mais réelle migration féminine qui prend un aspect spécifique, en particulier en ce qui concerne le domaine agricole et qui fera l’objet de notre étude.
En effet, à ces migrations/exil dévolues le plus souvent au secteur du bâtiment pour les hommes et aux emplois de domesticité pour les femmes, quand elles trouvaient un emploi une fois la famille installée, s’est substituée une nouvelle forme de migration, travail temporaire et agricole à grande échelle, en particulier en Espagne2. Effet secondaire de la mondialisation, l’agriculture espagnole s’est orientée vers la production massive de fruits en Andalousie, région jusqu’aux années 80 essentiellement tournée vers la culture de l’olivier. La province de Huelva, au Sud-Ouest du pays, s’est rapidement consacrée à l’agriculture intensive et plus spécifiquement à celle des fraises dont elle est devenue la plus grande productrice en Europe et la troisième sur le plan mondial3. Cette culture sous serre, dans une région aux hivers doux et ensoleillés, s’inscrit dans un mouvement général de sollicitation du consommateur, en lui proposant des produits « hors saison » à des prix compétitifs. Depuis l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne (1986), le niveau de vie espagnol et l’évolution des populations rurales font que les autochtones se détournent des travaux agricoles, davantage sollicités par le secteur du bâtiment mieux rémunéré et situé dans un environnement citadin.
Or, la culture intensive des fruits réclame une importante main-d’œuvre durant plusieurs mois, ce qui conduit à des contrats spécifiques : « Pour favoriser la migration circulaire, l’Espagne met en place un système de « contrats en origine », un dispositif rendu possible grâce à la nouvelle version de l’adoption de la Ley de Extranjería (2000) » (Zeneïdi, 2013, p. 140). Le contrat « en origen » doit son appellation au fait qu’il résulte d’un accord entre le pays originel (principalement le Maroc) et du pays d’accueil (l’Espagne), le travailleur s’engage en le signant à ne pas demeurer en Espagne au terme de son contrat (Redondo Toronjo, 2008, p. 169-184).
Le recours aux saisonniers, rendu impératif par la croissance, comportait le risque de voir les travailleurs s’installer clandestinement une fois leur contrat achevé. Pour pallier ce problème, dans la logique d’une immigration maîtrisée, l’usage de ces contrats flexibles apportait une solution au risque d’une immigration prolétaire, telle qu’elle était apparue en Europe dans les années 50-60. Cette migration circulaire convient aux deux États : pour l’un, elle le protège et pour l’autre, elle apporte des devises qui permettent de réduire la misère des zones laissées à l’écart de l’avancée économique marocaine. À Huelva, la cueillette des fraises demande une main-d’œuvre particulière, plus attentive que pour d’autres travaux, et les producteurs se sont rapidement orientés vers les femmes et le justifient ainsi :
Les mains des femmes sont mieux adaptées à la cueillette des fraises, qui sont des fruits très délicats. De plus, avec les femmes, la convivialité dans les plantations est plus grande : elles créent moins de conflits [que les hommes]. Elles ne vont pas en discothèque, ne fument pas, ne boivent pas. Elles se concentrent plus sur leur travail et sur leurs économies. (Entretien avec un patron, publié par la presse locale en février 2006) [Redondo Toronjo, 2008, p. 180, note 4]
À ces arguments, se joint en sourdine l’idée que les femmes, inséparables de la fonction maternelle, seront moins tentées par une installation clandestine à la fin de la saison. Dans cette perspective, le recrutement s’oriente vers des femmes mariées âgées de 18 à 45 ans, mères de famille d’enfants de moins de 12 ans, dse veuves ou des femmes divorcées avec enfants, et écarte les célibataires avec ou sans enfants. De même, les citadines ne sont pas prises en compte au profit de femmes issues de milieux ruraux défavorisés, et le plus souvent privées d’instruction. La soumission apparaît aux employeurs plus aisée et place les femmes dans une situation de vulnérabilité : « Les critères de recrutement construisent la figure de la migrante marocaine comme une figure dépendante moralement, définie par la relation de soin et comme responsable sur le plan de la prise en charge de la famille » (Zeneïdi, 2013, p. 141).
Ces préambules posés que de nombreux ouvrages analysent dans les composantes juridiques de ce phénomène récent de la migration féminine marocaine, il convient de s’interroger, au-delà des données économiques, sur la situation des femmes partagées entre les deux rives de la Méditerranée, leurs conditions de travail, leurs relations avec la famille qui renvoient en filigrane à dresser un portrait d’un Maroc profond dont elles sont souvent les oubliées. Pour ce faire, nous nous appuierons sur l’excellent ouvrage de Chadia Arab : Dames de fraises, doigts de fée. Les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne4 (2018) dont la composition fondée sur des témoignages interroge l’évolution féminine par le biais de la migration et présente une forme originale de récits biographiques dont la littérature ne s’est pas encore emparée, a contrario des migrations masculines5 ou subsahariennes.
À la différence des nombreux ouvrages scientifiques consacrés à l’étude des ouvrières agricoles marocaines en Espagne, le livre de Chadia Arab ne comporte que peu de tableaux statistiques, à l’exception d’un chapitre6 consacré aux origines des migrantes « Des précaires, des rurales et des pauvres » (Arab, 2018, p. 85-106), mais entre in medias res dans le récit de Saïda qui retrace le parcours des aléas qui l’ont conduite à quitter le Maroc. La particularité de sa démarche est soulignée et justifiée par Houria Alami Michichi :
En présentant d’entrée de jeu l’histoire du parcours de Saïda en tant que travailleuse saisonnière en Espagne, Chadia Arab nous fait pénétrer directement dans l’univers des dames de fraises. Cela nous donne l’impression d’être là parmi ces migrantes, de participer à la cueillette, de tendre la main pour toucher le fruit, de percevoir la rigueur de l’effort et la dureté du travail. [Arab, 2018, p. 183]
Profondément humain, cet ouvrage consacré aux femmes rappelle, comme en aparté, le recrutement d’hommes tel qu’il était fait dans les années succédant à la Seconde Guerre dans les mines de charbon du nord de la France (Cegara,1999) : « Les critères étaient les suivants : ils devaient être âgés de vingt à trente ans, peser 50 kilos minimum, avoir une acuité visuelle correcte » (Arab, 2018, p. 17). Suivait l’examen du torse, des dents, des muscles, de la colonne vertébrale, qui rappelle cruellement le regard des marchands d’esclaves, voire ceux des maquignons au foirail. Le seul progrès que l’on peut signaler est l’initiation à l’espagnol que les femmes reçoivent à leur arrivée, alors que les mineurs avaient tout intérêt à ne pas mentionner qu’ils comprenaient le français… Toutefois, il s’agit plus d’un confort pour les employeurs que d’une considération des migrantes recrutées.
Les conditions de travail des cueilleuses de fraises relèvent d’un dispositif qui ne peut qu’appeler à poser la question du genre, en particulier en ce qui concerne le support maternel qui rassure les organisations étatiques comme les employeurs. Ce point attaché à la conception du féminin traditionnel est désigné par les chercheurs anglosaxons sous le terme de « care » qui regroupe « les pratiques de soin à autrui, en particulier aux personnes vulnérables et englobe le travail de type domestique (ménage, cuisine…), mais aussi la bienveillance, l’affection, l’amour » (Avril & Cartier, 2019, p. 134-152), autrement dit, tout ce qu’une femme est censée apporter, en particulier à ses enfants. Cette vulnérabilité qui table sur le sentiment de culpabilité des femmes ayant quitté leur foyer, permet d’exercer une pression sur elles, en même temps qu’elle les place dans une dépendance matérielle, puisque leur départ ne se justifie que dans le but d’améliorer les conditions de leur famille et d’assurer l’avenir de leurs enfants. Les femmes retrouvent là le concept traditionnel de la mère qui se sacrifie pour ses enfants, en miroir de l’héritage chrétien du culte marial. De fait, les contrats ne sont renouvelés qu’en fonction de la bonne volonté de l’employeur et selon le comportement de l’ouvrière envers ses congénères, sa docilité, son efficacité et sa bonne tenue. Ainsi se mêlent économie, sociabilité et morale à partir des critères convenus attribués aux femmes qui laissent penser qu’il est nécessaire de s’en méfier, justifiant les conditions drastiques qui leur sont imposées7. Outre la pénibilité du travail, la promiscuité dont font foi les témoignages8, les horaires qui dépassent dans la réalité les normes imposées (Arab, 2018, p. 70-73), se joint une organisation qui hésite entre le pensionnat, le couvent, voire la prison. En effet, l’employeur espagnol s’entoure de subordonnés qui font le lien entre ses consignes et les ouvrières : tout d’abord les médiateurs qui sont leurs représentants directs, lesquels sont aidés par des responsables de chaque logement, elles-mêmes secondées par des surveillantes qui veillent à la bonne tenue des employées9. Ce dispositif hiérarchisé est destiné à aider les ouvrières à s’intégrer, mais aussi à éviter les sorties nocturnes et les rencontres amoureuses, plus dans l’intention de protéger la réputation de l’entreprise que celle des migrantes, et surtout d’éviter des intrusions masculines dans le camp des femmes10. La protection affichée est à la fois rassurante pour les ouvrières dans leur premier séjour, mais renvoie pour une part à une infantilisation des femmes qui peut être une souffrance ajoutée aux souffrances. Elle devient également discriminatoire, lorsque l’obligation est faite aux femmes de porter un gilet jaune (Arab, 2018, p. 104) quand elles se rendent en ville faire leurs courses, car même si l’argument de la sécurité est avancé, le gilet jaune les stigmatise aux yeux de la population espagnole.
Ces éléments de leurs conditions de travail ne rebutent pourtant pas les migrantes qui voient dans leur accès à l’Espagne une opportunité à saisir que confortent leurs récits témoignant des conditions de vie au pays d’origine et qui justifient leur départ en dépit des difficultés.
La majorité des femmes sont issues de villages du Moyen Atlas et de foyers en situation extrêmement précaire et une grande majorité d’entre elles ne savent ni lire, écrire et compter. Leur départ du douar est une épreuve à la fois sur le plan affectif, avec la séparation des enfants, et sur le plan émotionnel, car elles redoutent le voyage, n’ayant jamais quitté leur famille. La peur du voyage et de l’inconnu se double d’une appréhension quasi physique de la traversée maritime, la mer étant un élément qui leur est totalement étranger et relève d’une crainte commune à toutes les populations continentales.
De plus, la composition du dossier demandé réclame des dépenses importantes pour payer les certificats médicaux, le visa, le passeport, etc. qui oblige souvent les candidates à s’endetter pour réunir les 2000 dirhams nécessaires. Toutefois, avant de se lancer dans la préparation de leur dossier, les femmes doivent négocier avec l’homme responsable de la famille. Il s’agit souvent du mari qui doit donner son consentement de manière officielle, mais pour les veuves ou les divorcées, l’acquiescement du père, du frère, du cousin, voire du caïd, est demandé en protection de la mauvaise réputation dont d’aucuns les affublent. Bien que la Mudawana de 2004 ait modifié considérablement la place de la femme dans la famille et lui ait accordé une égalité juridique, les mentalités dans l’arrière-pays n’ont pas suivi cette évolution et considèrent toujours la femme comme mineure, sentiment que renforce l’emprise locale de mouvements religieux traditionnalistes soutenus par le PJD :
Le PJD11 est, dit-il [Saâd El Outmani, numéro 2 du parti], contre un plan préparé par « des féministes manipulées par une force occidentale extérieure qui vise à atteindre l’islam à travers la déstabilisation de la famille ». La situation a pris une autre dimension quand des prêcheurs et des imams, proches des thèses islamistes, s’y sont mêlés. Les prêches du vendredi, dans certaines mosquées, sont devenus des moments privilégiés pour enflammer les passions contre « le plan satanique ». Jamais une question n’a fait couler autant d’encre, et ce jusqu’à ce jour. L’association Al hadl Wa Ihsan n’a pas été plus douce. Une occasion de faire non seulement échouer ce plan mais aussi de montrer leur force et pouvoir dans le pays12.
Les autorités espagnoles exigent l’accord du mari, pour ne pas placer l’ouvrière dans une situation conflictuelle préjudiciable à tous. Cet accord qui peut se concevoir au sein d’un couple, n’est pas acceptable lorsqu’il s’agit d’un homme de la famille, mais il demeure pour la majorité des migrantes un soutien moral qui justifie et légitime leur départ, tant les femmes migrantes ont une réputation désastreuse dans les mentalités. En effet, quitter le foyer est assimilé à quitter l’ordre moral et donc à se lancer dans une vie incertaine qui ne peut que conduire à la prostitution, donc au déshonneur, la honte, la hchouma. La femme demeure dans ces esprits la propriété des hommes et n’a aucun droit personnel, pas plus que ne sont considérées ses aspirations. Les récits de Saïda, Zohra, Halima, Fatiha, Samira, Mounia, Soumia, sont exemplaires dans ce sens et donnent une vision assez sombre de la condition féminine dans les contrées isolées.
Parallèlement à un portrait des mentalités et de la place occupée par les femmes dans la société rurale marocaine, l’ouvrage de Chadia Arab met en relief l’extrême misère de l’arrière-pays, les difficultés à trouver un emploi suffisamment rémunérateur et qui ne soit pas précaire. À cela s’ajoute le constat d’un taux d’analphabétisation considérable qui touche essentiellement les filles, soit en raison de l’éloignement des écoles, soit pour aider la mère à s’occuper de la fratrie ou être envoyées très jeunes en ville comme « petite bonne » quand elles ne sont pas employées comme bergères. De même, le mariage apparaît pour les familles comme une solution à la fois économique et morale13 que ces témoignages illustrent en évoquant comme naturels les mariages arrangés. Les récits de ces femmes défont l’image-vitrine d’un Maroc lancé dans la modernité, doté d’un TGV, de dispositifs écologiques présentés comme novateurs sur le continent africain. Il en est ainsi des relations conjugales et familiales, à des degrés divers, mais qui laissent voir les ravages psychologiques de la pauvreté et de l’ignorance.
Saïda, mariée à un vieil homme, a quitté le foyer avec son fils pour échapper aux tourments que lui infligeaient les filles de son mari, plus âgées qu’elle. La cueillette des fraises lui a rendu son indépendance et lui a permis de trouver asile en Espagne après des années de clandestinité, mais au prix de ne revoir son fils que bien plus tard, ce qu’elle constate avec amertume : « En mon absence, il est devenu un homme » (Arab, 2018, p. 16).
De son côté, Halima n’a pu partir en Espagne qu’une fois que son frère s’était renseigné quant aux conditions de vie afin que l’honneur de la famille ne soit pas entaché, en dépit de l’extrême nécessité de ce départ et de l’accord de son mari, inapte au travail. Si les relations du couple semblent assez harmonieuses, l’incapacité du mari à assurer le quotidien ne donne pas pour autant une autonomie à la femme, dépendante de la décision de son frère.
Plus sinistre est la vie de Fathia mariée à 17 ans à un Marocain de 50 ans, expulsé d’Italie pour trafic de drogue, qui la maltraite et dont elle finit par obtenir le divorce. Une fois à Tanger, elle vit précairement et doit résister aux avances d’hommes : « Ici, une femme seule, divorcée avec enfant est toujours considérée comme une femme avec laquelle on peut coucher et qui peut aussi se prostituer » (Arab, 2018, p. 44).
On le voit, la femme demeure parfois un objet sexuel que ce soit au Maroc14 ou en Espagne. Le règlement des entreprises espagnoles mentionne, par la voix de la surveillante qui les met sur un plan d’égalité, « zbala (faire les poubelles), Ihrig (brûler) et lfsad (se prostituer) » (Arab, 2018, p. 41), comme autant d’interdits qui laissent percevoir les préjugés sur la moralité des migrantes. Pour autant, celles-ci ne sont pas dupes et, face à la réalité, disent qu’il vaut mieux ne pas être belle pour être tranquille…
Or, il arrive que le départ pour l’Espagne représente pour certaines une aspiration à connaître un autre pays plus libre, dont l’image est diffusée, souvent de manière inconsciente, par les migrants masculins revenant au pays et qui sont fêtés et admirés, puisque soutien financier de la famille. L’argent devient aux yeux de la communauté l’argument central qui autorise l’émancipation, ce qui peut aller jusqu’à bénir un enfant illégitime qui a permis à sa mère de partir et d’améliorer ainsi les conditions de la famille, comme c’est le cas de Zahra, mère célibataire :
Elle est aujourd’hui considérée d’une toute autre manière. Elle se sent réintroduite dans le cercle familial dont elle avait été chassée […] Son fils qu’on appelait au village « le bâtard » est très gâté par tous ceux qui étaient à l’origine de son expulsion de la maison. Tous les voisins disent à Zahra que son garçon est une bénédiction, ils prétendent que c’est grâce à lui que tous ces changements ont été possibles. [Arab, 2018, p. 134]
Ainsi, en dépit des souffrances de la séparation et, parfois de la perte de l’estime de ses congénères, la migration circulaire apparaît-elle comme une occasion, une chance d’améliorer la vie de toute la famille, bien que ce soit, dans la tradition, une charge réservée au masculin. La multiplicité des cas de migrations temporaires accorde de facto une place nouvelle à la femme au sein de la collectivité.
Si, dans une société patriarcale, comme c’est le cas au Maroc du moins dans les classes populaires, le fait pour une femme de quitter le village, voire de trouver un travail qui l’éloigne de sa maison, est souvent condamné par les autres femmes restées au foyer, les migrations circulaires modifient peu à peu les opinions, par le biais des avantages matériels qu’elles apportent.
Quant aux migrantes elles-mêmes, une fois les premières craintes dissipées, elles prennent conscience de leur existence personnelle et de leurs capacités à pouvoir décider, à être responsables, ce qui les conforte dans l’estime d’elles-mêmes. Cette émancipation passe aussi par le vêtement : venue du douar en djellaba, elles quittent l’habit traditionnel au profit d’un pantalon, qui plus est un jean, plus pratique. Or, porter ce vêtement constitue une double transgression d’une part, parce qu’il est réservé aux hommes, et d’autre part, parce qu’il appartient à l’Occident, c’est -à-dire à une société non musulmane. Chadia Arab rappelle toutefois que la djellaba adoptée par les femmes est à l’origine un attribut masculin (Arab, 2018, p. 131, n. 27), laissant entendre que les femmes s’approprient une fois encore ce qui était l’apanage des hommes. Le jean, hérité de l’influence américaine, interroge sur l’intention de celle qui le porte :
Le jean comme marque de dévoilement et d’émancipation pour certaines est aussi un moyen de dissimulation de leur féminité pour d’autres. En effet, le jean apparaît aussi comme un moyen de se fondre dans la société espagnole le temps d’une saison […] De retour au Maroc, elles reprennent pour la plupart d’entre elles la djellaba et le foulard. [Arab, 2018, p. 131]
Elles ôtent parfois leur voile sur injonction de l’employeur en raison de la chaleur qui règne dans les serres et finalement, s’en trouvent mieux. Le fait d’être débarrassées du regard acéré du voisinage prêt à condamner le moindre écart leur octroie une nouvelle liberté de mouvement, tout comme la possibilité de circuler en se rendant à la ville voisine faire leurs courses. La vie communautaire entre femmes, en dépit de certaines contraintes et parfois de disputes, les place chacune à égalité de l’autre, loin de la domination d’une belle-mère exigeante pour certaines et des obligations envers les hommes de la famille. À ces changements s’ajoute, pour quelques-unes, l’initiation à la lecture et au calcul, qui compense l’ignorance dans laquelle elles avaient été maintenues et leur fait prendre conscience de la nécessité de l’instruction pour leurs propres filles.
De plus, apporter une aide précieuse à la famille leur donne une fierté qui force le respect de leur entourage lorsqu’elles rentrent au pays. Le regard que l’on pose sur elles passe de la critique et du rejet à une tolérance, parfois une réelle admiration, qui leur accorde une influence dans les décisions familiales. De soumises et passives, elles deviennent décisionnaires et actives, faisant évoluer insensiblement le rôle de la femme dans la famille qui devient pourvoyeuse d’amélioration des conditions de vie et crée, par suite, une inversion de la dépendance dans le foyer. Pour celles qui sont chefs de famille, elles démontrent qu’une femme est apte à diriger sa vie et celle de ses enfants, ce qui la libère de la tutelle masculine de son environnement.
Des enquêtes effectuées dans le cadre de l’étude de C. Arab, il ressort une image globalement positive des séjours espagnols quant à l’image que les femmes ont d’elles-mêmes. Elles se sentent responsables, plus libres, mieux respectées et ont davantage confiance en elles, maintenant qu’elles ne sont plus dévalorisées. Pour certaines, le contact avec la culture européenne les incite à prendre davantage soin d’elles, à l’identique de Soumia qui « a pris l’habitude de se doucher après chaque retour des champs […] » (Arab, 2018, p. 123), ce qui revient à constater que le séjour en Espagne apporte une forme de dignité et de respect de soi, une valorisation de la féminité qui n’est plus uniquement celle de la maternité. Cependant, certaines ne supportent pas le retour au douar et finissent par s’installer en Espagne et y refaire leur vie, du moins pour celles qui sont seules. Parmi elles, l’union avec un naturalisé est une garantie, mais rejoint l’idée qu’il n’est d’autre issue que le mariage pour s’insérer dignement dans la société. D’autres apprennent que la loi espagnole prévoit une régularisation après deux ans passés sur le territoire et un contrat de travail crédible, ce qui les incite à demeurer clandestines durant une période. Toutefois, hormis de très rares exceptions, leur abandon du pays ne signifie pas pour autant l’abandon financier de leur famille qui, en compensation de l’aide reçue, accepte leur exil et, parfois, l’ont encouragé.
L’ensemble des articles et ouvrages consacrés à la migration féminine en Andalousie se focalise sur les données statistiques résultant d’entretiens et de questionnaires auprès de migrantes choisies selon des critères représentatifs reposant essentiellement sur la provenance, la situation familiale, les objectifs. L’ouvrage de Chadia Arab, tout en apportant des éléments de cet ordre, offre la particularité d’insérer de longs récits dans lesquels s’affirme la parole des Marocaines de la région de Huelva ou qui y ont travaillé par le passé. Chacun de ces récits a des airs de micro nouvelle que l’on pourrait classer dans la catégorie du naturalisme, selon la forme de la « tranche de vie » qui lui est attribuée. Certes, l’écriture ne comporte aucune recherche de style, et repose sur une oralité toutefois maîtrisée, ce qui lui accorde une vérité supérieure à une vraisemblance littéraire. Elle mêle les faits matériels (intentions, règlement, aléas, etc.) aux sentiments et parvient ainsi à donner la juste mesure de ce phénomène socioéconomique dans ses aspects humains, en restituant la double vision de la vie des femmes dans l’arrière-pays marocain et celle rencontrée en Espagne, tout en laissant entendre l’évolution qui résulte de ces migrations circulaires. Cette démarche, outre l’intérêt que peut éprouver un lecteur peu familier de ce type d’ouvrage, reflète l’intention de donner la parole aux femmes en leur accordant une importance à laquelle elles sont peu accoutumées. Le procédé, ainsi que le titre attractif « Dames de fraises, doigts de fée », pour incarner leur dérisoire condition, laisse entendre une lecture attractive, et réalise de cette manière une vulgarisation, une visibilité, dont cette immigration manque cruellement.