Lucila de María del Perpetuo Socorro Godoy Alcayaga, plus connue sous le pseudonyme de Gabriela Mistral (1889-1957), est l’une des figures majeures de la poésie chilienne. Elle fut récompensée par le prix Nobel de Littérature en 1945, ce qui est doublement symbolique de sa reconnaissance, puisqu’elle est à la fois le premier écrivain d’Amérique latine et la première poétesse, toutes nationalités confondues, à recevoir cette distinction1.
Abandonnée par un mari fantasque alors que Lucila est toute jeune, sa mère l’éleva seule dans une atmosphère assez austère et lui fit rapidement prendre la voie de l’enseignement. Cette première vocation est marquée par un engagement en faveur de l’instruction des enfants de classes sociales défavorisées qui ne s’est jamais démenti puisque, encore actuellement, ses droits d’auteur sont reversés à des associations œuvrant pour améliorer le sort des enfants défavorisés du Chili. A partir du début des années 1920, elle commença à publier des recueils de poèmes (Mistral, 1922) ainsi que des textes en vers et en prose montrant toute son attention pour la maternité, l’éducation des enfants et l’amour de la patrie (Mistral, 1923 ; Mistral, 1924). Elle fut également une grande voyageuse, parcourant, pour sa culture personnelle ou son travail de Consul du Chili, de nombreux pays : la France (Paris, Marseille, Nice), le Mexique, les États-Unis (New York, la Californie), le Brésil (Petrópolis), l’Argentine, l’Italie, le Portugal (Lisbonne), mais aussi, bien sûr, l’Espagne, où elle fut Consul du Chili à Madrid entre 1933 et 1935. Dès le milieu des années 1920, son talent est internationalement reconnu, lui permettant de donner de nombreuses conférences aux États-Unis, en Amérique Latine et en Europe, et de publier des centaines d’articles pour des journaux et revues du monde entier. Gabriela Mistral ne fit jamais de politique mais elle fut une femme engagée : tout d’abord, avant la guerre civile espagnole, dans des mouvements et groupes féministes tels que le Círculo Sáfico de Madrid2, le Lyceum Club Femenino3, la Residencia de Señoritas de Madrid4 et la Residència Internacional de Senyoretes Estudiants de Barcelone5 ; puis, au moment du conflit entre républicains et franquistes, elle se trouva personnellement très affectée par le sort des républicains espagnols, qu’il s’agisse de ses amis intellectuels qu’elle fréquentait assidument dans les tertulias madrilènes, ou d’anonymes jetés de la même manière avec leurs enfants sur les chemins de l’exil vers des destinations parfois hasardeuses, comme la France de la Collaboration. C’est pourquoi, durant la guerre civile et après celle-ci, Gabriela Mistral destina, à plusieurs reprises, les bénéfices tirés de la vente de certains de ses livres à l’aide aux réfugiés. Elle maintint également une correspondance très fournie avec de nombreuses personnes et notamment des femmes, amies chères à son cœur.
En 2020 paraît De mujer a mujer: Cartas desde el exilio a Gabriela Mistral (1942-1956) (Montiel Rayo, 2020). Cet ouvrage rassemble une partie de la correspondance de Gabriela Mistral avec dix femmes républicaines espagnoles de ses amies, exilées politiques dans divers pays (la France, les États-Unis, le Mexique, Cuba, l’Argentine, Porto Rico et la Colombie). L’ouvrage compte ainsi trente lettres, certaines gardées depuis le milieu des années 1940 ou 1950 dans des archives personnelles, d’autres stockées ou exposées dans des bibliothèques, des archives ou des musées6. Les correspondances ne sont pas complètes, il manque des lettres même si parfois, avec leur contenu et l’indication de la date, il est possible d’en mettre certaines en relation et de trouver, par conséquent, un fil conducteur, une conversation suivie sur plusieurs mois. Néanmoins, malgré cette incomplétude, l’amitié solide et la sollicitude mutuelle sont visibles à chaque ligne. Durant sa vie, Gabriela Mistral « écrivit des milliers de lettres, parce qu’elle était écrivain, correspondante, épistolière, depuis qu’elle avait appris, très tôt, à griffonner des billets doux » (Teitelboim, 2003, p. 35). Celles rédigées pour ses amies républicaines exilées sont, pour chacune d’entre elles, un bálsamo emocional (« un baume émotionnel7 ») et un alivio anímico (Montiel Rayo, 2020, p. 13) (« un soulagement de l’âme »). En effet, ces échanges épistolaires permettent aux unes et aux autres de raconter leur vie loin de leur terre natale mais aussi et surtout de confier à la poétesse chilienne le sentiment qui les anime et les lie : la nostalgie de la patrie et l’angoisse du lendemain. Comment s’exprime cette sororité épistolaire ? Comment cette correspondance les aide-t-elle à se battre contre l’adversité ambiante ? En quoi Gabriela Mistral, qui n’était pas une exilée politique, a-t-elle revêtu une grande importance pour ces dix femmes ?
En 1931, au moment de l’avènement de la République, Gabriela Mistral se réjouit sincèrement. Elle qui prônait l’égalité entre les individus et fut engagée en faveur des droits des femmes, des enfants et des populations autochtones de son pays8, ne pouvait que voir avec approbation l’installation d’un régime proclamant sa volonté d’apporter plus d’équité dans la société. Certes, l’athéisme affiché de la République la gênait, elle qui était une croyante catholique fervente, mais le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 lui parut être un fléau bien pire et elle montra immédiatement sa solidarité avec la cause républicaine, notamment lorsque la défaite s’annonçait de plus en plus probable : depuis le Portugal où elle était Consul du Chili, elle aida à organiser l’exil de républicains en danger ; notamment, elle établit des listes de personnes pour que le gouvernement mexicain leur adresse des lettres d’invitation à rejoindre la Casa de España ouverte spécifiquement pour eux en 1938. De même, alors qu’elle était Consul du Chili à Nice en janvier 1939, elle apporta une aide financière conséquente aux exilés de la Retirada et notamment aux enfants orphelins originaires du Pays basque espagnol et déplacés dans des établissements en France. Enfin, elle fit la promesse (et la tint) de ne plus fouler le sol espagnol tant que Franco serait vivant, considérant que la victoire franquiste est el logro / de la Muerte y de matadores (Mistral, 2020, p. 248) (« la réussite de la Mort et de meurtriers »).
Nombre de ses correspondantes font état, dans leurs lettres, de leur désarroi face à la situation que vit l’Espagne mais aussi le monde entier : pour la philosophe María Zambrano9, la guerre civile espagnole a été une guerra civil pero con sentido universal (« une guerre civile, mais avec une signification universelle », Montiel Rayo, 2020, p. 95) ; Teresa Manteca Ortiz, épouse du poète et diplomate Enrique Díez-Canedo10, évoque la mise à sac de leur maison de Madrid ayant entraîné la perte de manuscrits américains uniques et la destruction de l’œuvre de son mari, qu’ils avaient commencé à réunir en vue d’une publication. Elle nomme ses ennemis, les alliés de Franco : nuestra casa fue saqueada por los moros, los alemanes, los italianos (« notre maison a été saccagée par les maures11, les allemands, les italiens », Montiel Rayo, 2020, p. 3312) ; pour elle, ces armées représentent una invasión (p. 34) et lui font peur, sabiendo cómo las gastan las gentes de Franco (« sachant comment se comportent les hommes de Franco », p. 38). Lorsqu’elle fait allusion à la situation internationale, elle utilise les termes de horror, torbellino atroz (« horreur, tourbillon atroce »), soberbia (« suffisance ») ou encore maldad (« méchanceté », p. 31) et répète encore, en août 1942, la intranquilidad reina por toda la Tierra, época mala (« l’inquiétude règne sur toute la planète, mauvaise époque », p. 32). Dans la deuxième partie de l’année 1943, par contre, avec l’entrée en guerre des États-Unis, l’espoir semble renaître : comme l’écrit Maruja Mallo13, las cosas han tomado una decisión a favor de nuestros ideales (« la situation a pris une tournure favorable à nos idéaux », p. 61). Celle-ci évoque Franco sous l’appellation de verdugo del fascismo mundial (« le bourreau du fascisme mondial », p. 65) à cause de qui elle a dû fuir l’Espagne. Néanmoins, l’absence de changement après l’armistice et l’abandon dans lequel les Alliés laissent les républicains pourchassés en Espagne, provoquent chez toutes ces exilées un abattement dont elles ont du mal à se remettre même si, pour certaines, leur esprit combattif finit par reprendre le dessus, ainsi que l’exprime Margarita Nelken14 : yo sigo aún en carne viva, y me rebelo, y no sé resignarme (« j’ai encore les nerfs à vif, et je me révolte, et je ne sais pas me résigner », p. 76). Pour d’autres, la blessure reste béante : Ana María Martínez Sagi15 se définit comme une periodista y poeta española arrancada a su dulce tierra de Cataluña (« une journaliste et poétesse espagnole arrachée à sa douce terre de Catalogne », p. 68). María Dolores Pérez Enciso16, engagée en Espagne dans l’insertion professionnelle des femmes, exilée d’abord en Belgique où elle fait évacuer des enfants de républicains, puis en Colombie, assimile le destin, pareillement tragique, des disparus à celui de l’Espagne, dans une lettre datant du 11 août 1943. Elle se voit comme una española al servicio de España, que no es la de Franco (« une Espagnole au service de l’Espagne, qui n’est pas celle de Franco », p. 46). Ses convictions l’ont menée à rompre les liens d’amitié qui l’unissaient auparavant à des intellectuels tels qu’Amira de la Rosa17 dont elle ne peut supporter qu’elle ait protégé un phalangiste18. Cette trahison, pour elle qui ressent une immense douleur et un manque de l’Espagne abyssal, est insupportable. Son opposition au franquisme apparaît clairement dans ses lettres et de manière d’autant plus aigüe que, les années passant, la dictature ne faiblit pas. María Dolores Pérez Enciso est consciente que Franco, qui representa cuanto hay de oscuro y retrógrado espiritual y materialmente (« il représente tout ce qu’il y a d’obscur et de rétrograde, spirituellement et matériellement », p. 58), est appuyé par d’autres pays, et cela l’indigne ; son régime est tan absurdo como el que hoy tiraniza a nuestra hermosa tierra (« aussi absurde que celui qui tyrannise aujourd’hui notre belle terre », p. 58).
La religion, et surtout le soutien de l’Église catholique aux franquistes, sont des thèmes qu’abordent certaines des correspondantes de Gabriela Mistral, elle-même très croyante. Elles le regrettent, condamnent ce soutien et opposent le dogme à la foi. Ainsi Teresa Díez-Canedo dit-elle de sa belle-fille qu’elle est católica, pero como Cristo nos enseñó (« catholique, mais comme le Christ nous l’a appris », p. 41), ce qui semble être une critique implicite de la manière dont l’Église catholique entend désormais, appuyée par le régime franquiste, régenter la vie des femmes.
Gabriela Mistral ne s’est pas mariée, et n’a pas eu d’enfant biologique, ce qui ne l’empêche pas de compatir sincèrement aux épreuves que subissent ses amies : l’absence ou la maladie du mari ou des enfants, voire, en certains moments, le deuil, tel celui vécu par Teresa Díez-Canedo19 en juin 1944 ou celui que connaît Margarita Nelken dont le fils, Santiago, soldat de l’Armée Rouge, a été tué sur le front d’Ukraine en 1944, à seulement 22 ans20. Or, en août 1943, Juan Miguel dit Yin-Yin, le filleul de Gabriela Mistral, fils de son demi-frère dont elle avait obtenu la garde exclusive alors qu’il était encore nourrisson, se suicide en s’empoisonnant à l’arsenic. Il s’agit là d’un drame dont elle peine à se relever et dont elle dépeint la peine immense dans son ouvrage Lagar, publié près de dix ans plus tard (1954) :
Atravesaré de muerta el patio de hongos morosos El me cargará en sus brazos en chopo talado y mondo (...) La aldea que no me vió me verá cruzar sin rostro [Mistral, 2020, p 280, « La dichosa »]
Morte, je traverserai / la cour de champignons moroses Il me portera dans ses bras Telle un peuplier coupé et élagué […] Le village qui ne m’a pas vue me verra le traverser sans visage.
Pour Margarita Nelken, ce drame commun les fait se comprendre por encima de cualquier diferencia ideológica (« au-delà de toute différence idéologique », p. 73). Il est fort probable que lorsqu’elles passent quelques jours ensemble, en août 1949, ce deuil qu’elles partagent soit de leurs conversations car, à son retour, Margarita Nelken évoque esta espina, que día y noche se nos clava (« cette épine qui se plante en nous nuit et jour », p. 78).
La maternité est un thème essentiel aussi bien de l’œuvre que de la correspondance de Gabriela Mistral, où le fait de n’avoir jamais elle-même été mère biologique n’a aucune importance. Elle comprend et partage la douleur de ses amies obligées de laisser un enfant en bas âge derrière elles, ou angoissées par le risque que leur enfant déjà adulte et engagé dans la cause antifranquiste, soit arrêté, avec les conséquences que cela supposait… Dans Ternura, elle écrivait, ce qui, au regard de l’Histoire, a des résonnances prémonitoires :
¡Piececitos heridos, por los guijarros todos, ultrajados de nieves y lodos ! [Mistral, 1999, p. 56, « Piececitos »]
Petits pieds blessés, par tous les cailloux, souillés par la neige et la boue !
C’est sans doute dans cet état d’esprit que Zenobia Camprubí21 lui envoie, pour les fêtes de fin d’année 1952, une carte représentant la sculpture « Madre y niño » (1947, exposée initialement à La Ciotat) de Baltasar Lobo, autre républicain (anarchiste) exilé. Symboliquement, Gabriela est la mère de ces exilées qui s’en remettent à elle pour les soutenir et les aider dans leur détresse.
La profonde communion de sentiments pousse d’ailleurs certaines de ses correspondantes (Maruja Mallo, Margarita Nelken) à lui demander une photographie, afin de l’avoir plus présente encore dans leurs pensées et leur cœur, comme une relique, un porte-bonheur ou un objet transitionnel apportant du réconfort et trompant l’absence et la distance. Maruja Mallo la surnomme d’ailleurs arcangélica Gabriela (p. 75), mais la poétesse est fragile ; elle partage avec plusieurs exilées la dégradation précoce de sa santé ; ses yeux, notamment, la font beaucoup souffrir, ce qui l’empêche de pouvoir tenir à jour sa correspondance. Elle a parfois plus de sept cents lettres en attente (Montiel Rayo, 2020, p. 116) !
L’œuvre de Gabriela Mistral est le reflet de sa sensibilité et de sa profonde humanité. Elle met en exergue le malheur terrestre, avec un monde souvent présenté comme une vallée de larmes ainsi que le firent de nombreux auteurs avant elle. Déjà, los poemas del libro Desolación cumplen la función de purificar el alma del dolor de la vida humana (Cuneo, 1998) (« les poèmes du livre Desolación ont pour fonction de purifier l’âme de la douleur de la vie humaine ») et le recueil Ternura évoque paradoxalement, malgré son titre engageant, le même sujet, qui revient de manière obsessionnelle :
Es la noche desemparo de las sierras hasta el mar […] Es el cielo desemparo si la luna cae al mar […] Es el mundo desemparo y la carne triste va [Mistral, 1999, p. 8, « Yo no tengo soledad »]
La nuit est détresse des montagnes jusqu’à la mer […] le ciel est détresse si la lune tombe dans la mer […] le monde est détresse et la chair triste passe
De même, elle y évoque son amour pour les paysages de sa région d’origine, les Andes, tout comme la tristesse et la nostalgie de les avoir quittés, ce qui ne peut que toucher les républicaines exilées de force, parfois à des milliers de kilomètres d’une Espagne où elles avaient un statut enviable et une vie privilégiée.
Toujours active, par des publications dans la presse ou via des maisons d’édition, elle soutient ses amies lorsqu’elles lui confient se consacrer pleinement au travail afin de ne pas penser constamment à leur sort et de se sentir utiles par la production d’œuvres, littéraires, journalistiques ou picturales, symbolisant leur lutte à distance contre le régime franquiste. Ainsi, Maruja Mallo lui décrit son exposition de peintures à la Caroll Carstairs Gallery de New York en 1948 et lui explique que seul le travail intensif donne un sens à sa vie ; María de Unamuno22 lui explique ses missions d’enseignement ; Margarita Nelken se consacre à son travail de journaliste, qui consiste à cette époque (1946-1949) essentiellement à rédiger des critiques littéraires et d’expositions de peinture ; Francesca Prat i Barri23, membre en Espagne des Milicias de la Cultura, est exilée avec son mari en France malgré l’Occupation et, à partir de 1946, elle reprend à Montpellier des études par une Licence de Lettres et Langues Romanes (latin et catalan) et envisage de préparer un Doctorat, tout en dirigeant avec son mari une revue de lucha patriótica [y] de espíritu combativo y de actualidad (« lutte patriotique [et] d’esprit combatif et sur l’actualité », p. 70) destinée aux exilés. María Dolores Pérez Enciso constate amèrement que l’exil lui aura au moins permis de connaître l’Amérique, mais que toutes ses activités sont liées à sa douleur de l’exil. Le livre qu’elle écrit, Cristal de las horas (Enciso, 1942), est, selon ses dires, 100 % espagnol et consacré entièrement à la nostalgie qu’elle ressent de manière tellement exacerbée qu’elle dit comprendre parfaitement le suicide de Stefan Zweig, selon elle dû à son incapacité à supporter l’exil. Encore en août 1946, sa peine n’est pas amoindrie, et elle se dévoue entièrement à l’écriture : en los momentos difíciles, en que todo parece perdido, no encuentro mejor lenitivo que escribir (« dans les moments difficiles, lorsque tout semble perdu, je ne trouve pas de meilleur calmant qu’écrire », p. 54) ; plus d’un an plus tard, elle dit de son recueil de poèmes en préparation, Raíz al viento (Enciso, 1947), qu’il est escrito en sangre, como todo lo que desde hace unos años se escribe o se vive pensando en España, tan sacrificada (« écrit avec le sang, comme tout ce qui, depuis plusieurs années, est écrit ou est vécu en pensant à l’Espagne, si sacrifiée », p. 58) mais, constatant que de nombreux intellectuels et professeurs de l’ancienne résidence d’étudiants Río Rosas de Barcelone vivent désormais presque tous fuera de la Cataluña dominada por Franco [y] desperdigados por distintos países (« hors de la Catalogne dominée par Franco [et] éparpillés dans différents pays », p. 135), elle voit cette écriture comme un devoir : quisiera poder hacer algo muy bueno por mi patria. Por eso trabajo y hago cuanto puedo. […] no podemos desvincularnos del sufrimiento de nuestro pueblo (« je voudrais pouvoir faire quelque chose de bien pour ma patrie. C’est pourquoi je travaille et je fais tout ce que je peux. […] nous ne pouvons pas nous détacher de la souffrance de notre peuple », p. 58).
Gabriela Mistral est souvent sollicitée par ses correspondantes afin d’obtenir son soutien public ou parfois même une aide pécuniaire. En effet, nombre d’entre elles n’ont pu retrouver de poste à responsabilité, tout comme leurs époux lorsqu’elles en ont un, ce qui les amène à vivre dans des conditions précaires. Ce qui est demandé à Gabriela Mistral, c’est souvent un poème qui serait publié dans une revue ou une anthologie. C’est le cas de María Díez-Canedo qui suit de près le projet éditorial de son fils qui souhaite créer une nouvelle collection de recueils de poèmes, et qui évoque leur nécessité d’occuper certains emplois alimentaires pour pouvoir acheter des choses aussi banales que des billets de bus. Victoria Kent24, éminente femme politique, se trouve à Porto Rico dans une situation financière très problématique, et confie dans l’unique lettre d’elle retrouvée (9 janvier 1950), avoir besoin de la part de son amie d’une lettre de recommandation afin de pouvoir donner quelques cours à l’Université de Porto Rico, en Criminologie ou Droit pénitentiaire (Montiel Rayo, 2020, p. 81).
De plus, son aide peut être plus discrète, ainsi elle visite l’exposition de Maruja Mallo en l’absence de celle-ci et y signe le Livre d’Or, ce qui lui donne une visibilité (Montiel Rayo, 2020, p. 63) ; de même, elle use de ses contacts pour appuyer la candidature de Juan Ramón Jiménez au Prix Nobel de Littérature, ce qui relance la vente de ses livres et apporte une aide financière confortable à la famille. De fait, la distinction lui est attribuée en 1956, deux ans avant sa mort en exil à Porto Rico.
Une seule de ces femmes la tutoie ; avec les autres, le vouvoiement est de rigueur, sans pour autant qu’il signifie la distance. Bien au contraire, Teresa Díez-Canedo est une amie très chère, comme l’exprime Gabriela Mistral, mais elles se vouvoient, en marque de profond respect ; leur complicité ne signifie pas familiarité.
Ces exilées comprennent assez rapidement qu’il leur sera difficile de retourner en Espagne pendant un certain temps, même si elles n’ont aucune idée de la durée que pourrait avoir leur exil. Les années qui voient se dérouler la deuxième guerre mondiale sont pour elles, tour à tour, une période d’abattement, puis d’espoir. Comme beaucoup de républicains et républicaines, elles portent en elles le souhait que la défaite des nazis ne soit pas le point final du conflit mais que les forces alliées, étant sur le sol européen, continuent leur entreprise de libération en renversant Franco et en rétablissant la démocratie en Espagne. Espoir déçu, comme chacun sait… Elles envisagent alors de continuer leur vie dans leur pays d’exil, mais leur situation financière est souvent qualifiée de calvaire ou encore de catastrophe (Montiel Rayo, 2020, p. 84), pour reprendre les termes de Zenobia Camprubí, l’épouse de Juan Ramón Jiménez malade et dont les soins sont onéreux. Pour une femme comme Teresa Díez-Canedo, finir ses jours au Mexique devient une évidence à partir du moment où son mari y meurt en exil. Devenue veuve, elle vit une sorte d’anagnorèse : pour elle qui n’a vécu que pour lui, dans son ombre, soutien fidèle, il est impensable d’être inhumée ailleurs que là où lui-même se trouve. Elle prend conscience qu’elle va donc perpétuellement rester une exilée, ce statut qu’elle espérait temporaire est définitif. Cette constatation va de pair avec le sentiment de marginalisation, la nostalgie, le regret et la mélancolie abondamment traités par Gabriela Mistral dans Tala (1938). Comme ses amies, elle écrit l’errance et le déplacement subis, qui provoquent en elle une grande douleur, une langueur et un vide intérieur pouvant mener, à certains moments, jusqu’à une dislocation de sa personnalité (Santini, 2013, p. 171) puisqu’elle se voit et se décrit comme différente, abandonnée, étrangère incomprise :
Vide, absence, solitude, nostalgie, mélancolie se retrouvent donc au cœur du discours poétique de Gabriela Mistral, en particulier lorsqu’elle chante son pays d’origine regretté, et ses séjours parfois difficiles à l’étranger. [Santini, 2013, p. 178]
Teresa Díez-Canedo s’interroge également sur la « génération nepantla », c’est-à-dire cette deuxième génération d’exilés espagnols, portant en eux la culture de leurs parents mais vivant sur une terre parfois lointaine et très différente, où ils sont instruits et de la culture de laquelle ils s’imprègnent spontanément. Il y aurait chez eux une « conscience de l’entre-deux » (Palencia-Roth, 2014, p. 23-45) et une appréhension de l’altérité qui, selon Díez-Canedo, ne les exemptent pas du même désespoir et de la même déprime que ceux que vivent leurs parents, dans la mesure où cette rencontre avec l’autre culture est subie, forcée par l’obligation de fuir un pays hostile. De plus, ils ne savent pas s’ils pourront (re)découvrir un jour l’Espagne. Cette double culture conduit à une hybridité linguistique, mentale et artistique qui, si elle peut être gage de créativité, n’en porte pas moins la trace de l’arrachement et du manque. Une autre hybridation montrant l’union des peuples contre le franquisme peut être reconnue dans le geste symbolique de María Zambrano qui, sur le chemin de l’exil en janvier 1939, parmi l’interminable cohorte d’Espagnols tentant de rejoindre la France, plante juste avant la frontière des graines que lui avait données une amie chilienne lorsque son mari travaillait à l’ambassade d’Espagne au Chili ; selon elle, les fleurs susceptibles de naître de ce geste représentent l’espoir d’un renouveau (Montiel Rayo, 2020, p. 117). Cette anecdote des fleurs n’est pas anodine puisque Gabriela Mistral, « auteur d’une poésie gorgée d’eau, d’air, de nature où tout s’entremêle » (Teitelboim, 2003, p. 193) a longuement évoqué la végétation et les paysages de son Chili lointain dans les recueils Tala (1938) et Lagar (1954) : ces éléments de la Nature et typiques du Chili, par exemple le cactus, agissent en effet comme des marqueurs identitaires et des symboles d’appartenance à une culture aimée.
Les lettres mentionnent également le microcosme recréé dans les villes d’accueil : de nombreux républicains se retrouvent, se fréquentent et se soutiennent, comme l’explique Zenobia Camprubí qui vit avec son mari, à Porto Rico, dans une pension tenue par une Espagnole exilée. C’est un besoin viscéral : Juan Ramón mejora en cuanto está en un ambiente ‘español’ (« Juan Ramón va mieux dès qu’il est dans une atmosphère "espagnole", p. 86) et tous, constamment déprimés, trouvent une consolation éphémère à se retrouver. La question de la langue semble être cruciale : la solitude, couplée à l’exil, leur est insupportable, comme le ressent María de Unamuno qui, aux États-Unis, subit la barrière de la langue et souffre du climat peu clément des hivers dans l’État de New York (Montiel Rayo, 2020, p. 98). Se retrouver entre exilés républicains espagnols, c’est maintenir vivace leur langue commune, l’espagnol comme lengua del interior, segura y protectora, [que] representa el universo familiar (Rodríguez Varela, 2020, p. 588) (« langue de l’intérieur, sûre et protectrice, […] qui représente l’univers familier »). Il ne s’agit pas que de le parler, mais de l’écrire, de le publier, de le faire vivre, comme symbole de leur propre survivance. Certaines exilées s’emploient aussi à maintenir un lien constant par région d’origine, comme Ana María Martínez Sagi à qui la Catalogne manque cruellement et qui dirige Per Catalunya, une revue destinée aux exilés catalans, afin de maintenir entre eux un lien identitaire.
De nombreuses lettres que Gabriela Mistral envoyait en retour à ses amies exilées ont pu être retrouvées. Source de réconfort, oreille attentive et bienveillante, bonne conseillère et parfois ange gardien, elle-même expatriée mais non exilée, la poétesse joua un rôle essentiel pour ces femmes dont les missives révèlent toutes combien elles étaient désemparées.
D’un point de vue politique, Gabriela Mistral partage avec elles la condamnation du coup d’État franquiste ; elle suit avec effroi la guerre civile espagnole et son dénouement, pensant au Chili où il existe une très forte opposition au Front Populaire, et à l’Europe, loca y en calentura (« folle et enfiévrée », p. 106) sur le point d’entrer dans un nouveau conflit : el dolor ha tocado fondo ; no se puede ir más bajo (« la douleur a touché le fond ; on ne peut pas aller plus bas », p. 103), confie-t-elle encore naïvement en juin 1939 dans une lettre à Teresa Díez-Canedo. Pour les premières générations d’exilés, le chagrin de la fuite et la nostalgie de la terre natale s’accompagnent fréquemment d’un profond sentiment de gratitude envers les pays d’accueil. Ainsi le Mexique, qui a accepté sans limitation les réfugiés républicains, est-il évoqué avec beaucoup de reconnaissance, comme une tierra tan buena (« terre si bonne », p. 33), un pays acogedor, donde todos tenemos sitio (« accueillant, où nous avons tous notre place », p. 35) par Teresa Díez-Caneto qui loue encore, plus tard, nuestro México querido (« notre Mexique bien-aimé », p. 37). Face à cette gratitude exprimée et plusieurs fois renouvelée, elle répond par l’évocation de son regret de constater le mauvais accueil réservé aux exilés républicains sous le prétexte qu’il s’agirait d’extrémistes potentiellement dangereux par plusieurs pays d’une Amérique egoísta y necia (« égoïste et butée », p. 103), dont fait partie le Chili. Encore en février 1957, elle dit qu’elle a honte de voir cette inertie et cette indifférence et que nuestras playas, acogedoras de las más dudosas emigraciones no han tenido un desembarcadero para los niños errantes (« nos plages, accueillantes pour des migrations des plus douteuses, n’ont pas offert d’embarcadère pour les enfants errants », p. 138). Cette gran error (« grande erreur », p. 118) comme elle la qualifie dans une lettre à María Zambrano, est évoquée à plusieurs reprises et auprès de plusieurs destinataires car ces exilés arrivent pleins d’espoir en Amérique mais ne trouvent souvent qu’errance et pauvreté. Elle est cependant lucide sur le fait que d’autres pays ne sont pas plus exemplaires : en octobre 1940, elle dénonce dans une lettre à Teresa Díez-Canedo les persécutions et spoliations subies par les exilés juifs espagnols de la part de la police française. Selon elle, c’est una tragedia viva (« tragédie vivante », p. 106). Son opposition au lindo Franco (« joli Franco », p. 106), comme elle le nomme ironiquement, est farouche mais sa peur des communistes est réelle. Aux heures les plus sombres de la dictature, qui correspondent à celles de la deuxième guerre mondiale, elle ne cache pas son pessimisme : parece que el mundo no va para mejor (« on dirait que le monde ne s’améliore pas », p. 127) et considère qu’il est nécessaire de s’endurcir pour ne pas être détruit psychologiquement car, bien qu’espérant une résolution de la situation une fois la deuxième guerre mondiale terminée, les perspectives ne semblent pas très positives.
Si Gabriela Mistral apportait à ses amies exilées compréhension, soutien et aide économique, selon Francisca Montiel, elle avait elle aussi besoin de la chaleur de ces lettres échangées (Llorente, 2020). En effet, sa poésie laisse transparaître les thèmes qui lui étaient chers et la touchaient, parfois certainement malgré elle qui avait vécu l’abandon d’un père, l’arrachement brutal par suicide de son amour de jeunesse puis le deuil impossible à surmonter de son fils adoptif : la tristesse, la solitude, les souvenirs, l’errance, ou encore la nostalgie d’une terre quittée. Sa correspondance, tout autant que ses poèmes, laissent entrevoir la carence, le manque et les vides affectifs (Boussard & Santini, 2018, p. 18) qui ne cessent de la hanter. Ainsi, durant son séjour à Madrid, elle noua des liens d’amitié sincères et profonds avec plusieurs de celles qui, quelques années plus tard, allaient être obligées de tout quitter pour sauver leur vie. Malgré la distance, parfois très importante, qui les séparait, « l’archange du vent » (Pomes, 1963, p. 9) Gabriela Mistral, comme elle se surnommait elle-même, sut, dans une attitude quasiment maternelle et éminemment protectrice, créer un réseau international de solidarité, de soutien et de sororité.
En 1967, dans le poème Hallazgo inclus dans le recueil Poema del Chile, Gabriela Mistral se décrit comme une voyageuse errante qui s’adresse à une femme, hermana perdida (« sœur perdue ») partageant le même triste sort :
Se murieron tus amigos, te dejaron tus hermanas y te mueres sin morir de ti misma trascordada, y sueles interrogarnos sobre tu nombre y tu patria [Mistral, 1967]
Tes amis sont morts, tes sœurs t’ont laissée et tu meurs sans mourir de toi-même oubliée, et tu nous demandes souvent ton nom et ta patrie
La date exacte à laquelle fut écrit ce ce poème publié à titre posthume n’est pas connue mais quoiqu’il en soit, le thème abordé montre combien l’arrachement à sa patrie entraîne un sentiment de dépossession et une perte de repères tels que la question même de sa propre identité se pose, de manière douloureuse. Volodia Teitelboim estime que Gabriela Mistral « se condamna volontairement à l’exil perpétuel [mais] fut condamnée à toujours transporter, en elle-même, le pays qu’elle avait laissé » (Teitelboim, 2003, p. 274), portant ainsi en elle « une blessure qui ne se ferme jamais, d’où jaillissent souvenir, nostalgie » (Teitelboim, 2003, p. 275). L’abondante correspondance avec ses amies exilées est la marque criante du drame que fut cet exil massif de centaines de milliers d’Espagnols, parmi eux de nombreuses femmes, suite à la victoire franquiste. Les lettres, attendues avec impatience et reçues avec bonheur, recèlent toute l’angoisse de ces femmes, souvent bien installées et reconnues en Espagne, engagées, dévouées à des causes justes et nobles, jetées brutalement dans la précarité et l’incertitude. Elles trouvèrent en Gabriela Mistral une oreille attentive, une plume réconfortante mais aussi un véritable soutien intellectuel et, lorsque cela était possible, financier. Elles symbolisent cette sororité si nécessaire pour lutter avec force, déjà prônée par de nombreuses pionnières du féminisme avant elles (Schreiber-Di Cesare, 2023).