Date | Nombre |
10 juillet | 828 |
17 juillet | 821 |
24 juillet | 820 |
31 juillet | 951 |
07 août | 936 |
14 août | 925 |
21 août | 908 |
28 août | 908 |
04 septembre | 799 |
11 septembre | 793 |
18 septembre | 762 |
25 septembre | 760 |
02 octobre | 748 |
11 octobre | 753 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
De manière fort heureuse, l’historiographie de l’exil républicain espagnol en France prend désormais en compte les particularismes de collectifs longtemps invisibilisés au profit d’une lecture globalisante de cet épisode de migration. Les travaux de Maëlle Maugendre sur les femmes en exil (2019), de Célia Keren sur l'accueil des enfants espagnols durant la guerre en Espagne (2014) sont ainsi particulièrement inspirants. Par ailleurs, dans cette même orientation, il convient de prendre en compte les études locales sur l’accueil des réfugiés espagnols (Parello, 2010 ; Sodigne-Loustau, 1995) afin de saisir les itinéraires individuels, la gestion de l’accueil, l’organisation de la vie en exil dans les différents départements dits de « seconde urgence ». C’est dans ce sillon que nous inscrivons notre analyse en nous appuyant sur les apports de la micro-histoire de Carlo Ginzburg (Ginzburg et Poni, 1981) qui, en réduisant les échelles, apporte des éclairages sur des phénomènes qui font l’Histoire. En effet, s’intéresser aux itinéraires individuels ou aux groupes réduits permet de sortir les « oublié.es de l’Histoire » de leurs zones d’ombre. Nous entendons par conséquent focaliser notre étude sur les femmes réfugiées espagnoles durant ce qui fut la première grande vague d’immigration en France en conséquence de la guerre en Espagne. C'est-à-dire en 1937, lorsque le gouvernement basque entreprend d’évacuer femmes et enfants vers des pays tiers (essentiellement en Grande-Bretagne et en France). Nous analysons la manière dont le département du Puy-de-Dôme a organisé l’accueil de centaines de femmes et d’enfants durant l’été et l’automne 1937. Il nous intéresse, en effet, de concentrer notre étude à partir de trois convois, partis du Pays basque et arrivés à Clermont-Ferrand entre juin et juillet 1937. Nous justifions ce choix par le fait que, tout d'abord, cet épisode représente pour les autorités françaises une véritable première expérience d’ampleur de l’organisation de l’accueil des réfugiés espagnols avant la grande vague de l’hiver 1939 lorsque la France a accueilli près de 500 000 réfugiés. Par ailleurs, cet épisode de l’immigration espagnole, durant l’été 1937, se conjugue principalement au féminin puisque l’enjeu majeur de l’évacuation organisée par le gouvernement basque est de mettre les femmes et les enfants à l’abri des violences vécues sur le front du nord-ouest de l’Espagne.
Notre analyse s’appuie principalement sur des documents d’archives déposées aux Archives départementales du Puy-de-Dôme (ADDPDD). Celles-ci représentent un matériau précieux qui nous permet de rendre compte des expériences personnelles de ces centaines de femmes espagnoles dans une région qui leur était jusqu’alors inconnue. Même si nous reconnaissons le caractère lacunaire que peut revêtir ce type de corpus, il est néanmoins suffisamment fourni pour nous permettre de suivre la trace des collectifs étudiés.
Ce corpus nous permet dans un premier temps de dresser un bilan statistique des trois convois de l’été 1937. Dans un deuxième temps, nous nous intéressons à l’organisation de l’accueil en centre d’hébergement. Enfin, et en analysant des trajectoires individuelles, nous nous attacherons à analyser l’expérience de cet exil au féminin.
L’histoire de l’immigration espagnole durant la guerre en Espagne se comprend à l’aune des différentes phases de l’avancée des troupes nationalistes sur le territoire espagnol. Une analyse minutieuse des vagues de retrait vers des pays tiers permet de saisir les spécificités des collectifs qui fuient les zones de guerre. La prise en compte de la chronologie de l’immigration durant les années de guerre en Espagne nous donne ainsi l’occasion de mettre en relief la composition sociologique des collectifs, l’organisation et les acteurs du départ et de l’arrivée, les motivations et les espoirs du départ et enfin la durée de l’exil.
Partant de ce constat, l’année 1937 représente un épisode marquant de l’immigration par son ampleur. Même si depuis le début de l’insurrection nationaliste en 1936, les civils quittent l’Espagne1, entre juin et octobre 1937, ce sont environ 120 000 personnes qui sont évacuées (Dreyfus-Armand, 1994, p. 34). En effet, les avancées du camp nationaliste sur le front nord-ouest, la prise de Bilbao et les bombardements sur Durango le 31 mars et de Guernica le 26 avril poussent le gouvernement autonome du Pays basque à entreprendre et à financer l’évacuation des enfants, des femmes et des vieillards. Pour cela, le gouvernement basque fait appel à la Grande-Bretagne et à la France pour collaborer au transport par bateaux et à l’accueil de ses habitants. Des navires sont affrétés aux ports de Bilbao et de Santander. Des milliers d’enfants, femmes et vieillards embarquent notamment vers la France, où ils sont attendu.es, autant par les autorités françaises, que par des représentants du gouvernement basque, dans les ports de Pauillac en Gironde, La Pallice en Charente-Maritime ou encore Nantes et Saint-Nazaire. De là, les réfugiés espagnols sont redirigés dans différents départements où ils seront pris.es en charge. Ainsi les préfets de La Roche-sur-Yon, Niort, Poitiers, Angoulême, Guéret, Bourges, Moulins, Clermont-Ferrand, Saint-Étienne, Mâcon, Nevers, Auxerre, Dijon, Troyes et Chaumont sont-ils réquisitionnés pour organiser l’accueil des réfugiés2.
Le 4 juin 1934, le premier convoi arrive en gare de Clermont-Ferrand. 512 Espagnol.es en provenance de Bilbao et arrivé.es à La Rochelle sont pris.es en charge. Dès leur arrivée, une fiche personnelle est dressée, ce qui permet de connaître l’identité, le point de départ en Espagne, le point d’arrivée en France, leur condition matérielle (avec ou sans ressource), leur état de santé et de vaccination (les réfugiés sont systématiquement vaccinés à leur arrivée en France)3.
Le deuxième convoi arrive à Clermont-Ferrand le 25 juin 1937 avec 306 passagers espagnols et enfin le dernier contingent arrive le 24 juillet 1937 et 136 espagnol.es sont accueilli.es.
Les listes dressées et les informations qu’elles consignent nous permettent d’affiner notre analyse des groupes de réfugiés, parti.es du Pays basque. Il était, en effet, demandé, aux préfets de produire, chaque semaine, des listes des réfugiés présents dans leur département. À partir de ces documents, nous pouvons distinguer qui étaient ces réfugiés, le nombre total de réfugiés accueillis dans le département du Puy-de-Dôme entre juin et octobre 1937 et enfin le temps passé dans le Puy-de-Dôme.
Dans son ouvrage sur l’exil des républicains espagnols en France, Geneviève Dreyfus-Armand (op. cit., p. 35) met en garde sur les tentatives de recensement des réfugiés. En effet, comptabiliser des flux massifs de personnes en migration se révèle particulièrement complexe. « Ficher » chaque individu entrant sur le sol français relevait d’un enjeu majeur pour les autorités françaises. Il n’est néanmoins pas rare de constater des écarts importants dans les données statistiques. Ces écarts peuvent se justifier par les modes de calcul, mais également par la prise en compte des catégories. Par exemple, dans les chiffres donnés par la préfecture chaque semaine, les personnes de 15 à 21 ans sont comprises comme adultes. À leur arrivée en France, chaque réfugié·e faisait l’objet d’une fiche personnelle, établie par les services de police. À partir de ces fiches personnelles, des listes de étaient dressées. Par ailleurs, chaque semaine, les préfets devaient rendre compte au ministère de l’Intérieur les statistiques des hommes, femmes et enfants hébergé·es dans leur département. À partir de ces chiffres étaient calculés les budgets alloués à chaque préfet et destinés à l’accueil des réfugiés. Ainsi, la figure 1, élaborée à partir des statistiques hebdomadaires envoyées par le préfet du Puy-de-Dôme entre le 10 juillet et le 11 octobre4, montre que le département auvergnat aurait accueilli jusqu’à 950 réfugiés espagnols. Ce chiffre est atteint au début du mois de juillet 1937, lorsque les réfugiés des deux convois du 4 et du 25 juin sont présent.es dans le département. Ce chiffre est révélateur des conditions d’accueil et d’hébergement, mais également de la gestion de cette situation exceptionnelle par les autorités françaises. En effet, des échanges télégraphiques entre préfets et ministère de l’Intérieur témoignent de la complexité et du débordement de la situation. Dans un télégramme datant du 3 juillet 1937, le ministère de l’Intérieur avise le préfet du Puy-de-Dôme qu’il doit faire « un nouvel effort et vous informe qu’en raison d’afflux de réfugiés espagnols, vous devrez faire face dans de très courts délais à de nouvelles arrivées qui porteront le nombre de réfugiés indigents à héberger dans votre département à 500 unités »5. Nous apprenons par ce même télégramme que ce sont les préfets de Bordeaux, La Rochelle et Nantes qui sont responsables de répartir les réfugiés dans les différents départements d’accueil. Pour Alfred Baffrey, le préfet du Puy-de-Dôme, la situation est déjà extrêmement tendue. Il prévient par ailleurs le préfet de Nantes qu’il ne peut plus accueillir de réfugiés supplémentaires, car il existe une épidémie de rougeole dans le centre d’hébergement de Clermont-Ferrand. La situation sanitaire dans le centre d’hébergement clermontois ne constitue finalement pas un frein puisque, contre son avis, le préfet Baffrey est sommé de prévoir l’accueil de près d’une centaine de réfugiés.
Date | Nombre |
10 juillet | 828 |
17 juillet | 821 |
24 juillet | 820 |
31 juillet | 951 |
07 août | 936 |
14 août | 925 |
21 août | 908 |
28 août | 908 |
04 septembre | 799 |
11 septembre | 793 |
18 septembre | 762 |
25 septembre | 760 |
02 octobre | 748 |
11 octobre | 753 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
La figure 2 nous montre que les femmes et les enfants sont majoritaires dans les contingents de l’été 1937. Le faible nombre d’hommes est constitué de personnes âgées. En ce sens, ce premier épisode de migration d’envergure durant la guerre en Espagne peut être qualifié de migration au féminin. Cet épisode est différent de celui qui suivra en 1939 par son caractère homogène. Les circonstances de la chronologie de la guerre en Espagne expliquent cette homogénéité. En 1937, cette vague de migration est une évacuation des personnes considérées comme les plus vulnérables et surtout, l’accueil des milliers de femmes et enfants provenant du Pays basque est envisagé comme étant provisoire par les différentes parties prenantes.
Date | Hommes | Femmes | Enfants |
10 juillet | 32 | 374 | 422 |
17 juillet | 32 | 369 | 420 |
24 juillet | 31 | 369 | 420 |
31 juillet | 35 | 420 | 496 |
07 août | 30 | 410 | 485 |
14 août | 29 | 403 | 476 |
21 août | 29 | 403 | 476 |
28 août | 29 | 403 | 476 |
31 août | 31 | 417 | 488 |
04 sept | 20 | 361 | 418 |
11 septembre | 20 | 357 | 416 |
18 septembre | 20 | 342 | 400 |
25 septembre | 20 | 340 | 400 |
02 octobre | 20 | 329 | 399 |
11 octobre | 20 | 336 | 397 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
Ce sont donc principalement des femmes adultes, relativement jeunes (voir les figures 2,3 et 4), accompagnées de leurs propres enfants ou ayant un lien familial avec les enfants accueillis et, enfin, en groupe familial qui sont évacuées vers la France. Nous retrouvons, en effet, des femmes d’une même famille (sœurs, cousines, tantes, mères, belles-sœurs…) regroupées dans les contingents.
Tranche d'âge | Nombre |
0 à 4 ans | 75 |
5 à 9 ans | 73 |
10 à 14 ans | 101 |
15 à 20 ans | 58 |
21 à 40 ans | 123 |
41 à 78 ans | 68 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
Tranche d'âge | Nombre |
0 à 4 ans | 35 |
5 à 9 ans | 37 |
10 à 14 ans | 62 |
15 à 20 ans | 33 |
21 à 40 ans | 90 |
41 à 78 ans | 50 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
Tranche d'âge | Nombre |
0 à 4 ans | 31 |
5 à 9 ans | 24 |
10 à 14 ans | 18 |
15 à 20 ans | 12 |
21 à 40 ans | 35 |
41 à 70 ans | 16 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
Ces femmes, issues principalement de milieux ruraux (voir la figure 6) et qui, pour la plupart d’entre elles, n’exercent pas de profession, vivent, durant cet épisode de migration, une expérience inédite d’éloignement de la tutelle familiale, de leur père et/ou de leur mari. Elles supportent donc seules, mais avec une solidarité féminine, le poids de l’épreuve de l’éloignement dans un territoire inconnu, dont elles ne parlent pas la langue et ignorent les cultures locales. Nous soulignons par ailleurs que les femmes sont accompagnées de leurs enfants et que très peu d’enfants sont évacués seuls. Selon les statistiques produites par la préfecture, 11 enfants seraient sans un parent.
Lieu de provenance | Nombre de réfugiés |
Bilbao | 577 |
San Sébastian | 6 |
Santander | 320 |
Portugalete | 12 |
Durango | 8 |
Hernani | 9 |
Erandio | 7 |
Lejona | 8 |
Castro Urdiales | 8 |
Plencia | 5 |
Barracaldo | 2 |
Nueva Montaña | 2 |
Amorabieta | 2 |
Source : Olivia Salmon-Monviola
Le séjour à Clermont-Ferrand et dans les communes du Puy-de-Dôme est, selon les situations individuelles, plus ou moins long. Comme le montre la figure 1, après avoir atteint le pic de 950 réfugiés au début du mois de juillet 1937, durant les mois d’août, septembre et octobre, nombre d’entre elles furent rapatriées en Espagne par la frontière de leur choix (soit par Hendaye, soit par Port-Bou). Effectivement, si Léon Blum est propice à l’accueil des réfugiés, au nom de la solidarité internationale et à la tradition de l’accueil, la venue des réfugiés en France reste restrictive. Durant l’été 1937, la politique d’accueil se durcit et une partie de l’opinion publique ne manque pas de manifester son rejet face à celles et à ceux qu’elle considère comme indésirables. Dès la fin septembre 1937, Max Dormoy, alors ministre de l’Intérieur, ordonne l’organisation des rapatriements des réfugiés espagnols à l’exception des enfants, des blessés et des malades. La restriction du rapatriement des enfants pose un véritable problème dans le cas des réfugiés espagnols du Puy-de-Dôme, car il eût supposé que les mères, tantes ou grands-mères partent en les laissant seul.es en France.
Le 2 octobre 1937, le préfet du Puy-de-Dôme adresse une circulaire à tous les édiles de son département et les charge de réunir, à la caserne de Gribeauval, tous les réfugiés afin qu’ils prennent un train en partance pour Cerbère, prévu le 19 octobre.
D’après notre analyse, fondée sur les tableaux statistiques, nous dénombrons 137 personnes rapatriées sur les 519 réfugiés arrivé.es le 4 juin 1937. Pour le convoi du 25 juin, 12 réfugiés furent rapatriés sur le total des 309. Autrement dit, comme le montrent les figures 7 et 8, les proportions de rapatriement volontaires sont faibles.
Catégorie | Nombre | Pourcentage |
Rapatriés | 137 | 26 % |
Reste des réfugiés | 382 | 74 % |
Source : Olivia Salmon-Monviola
Nous nous appuyons sur la tenue hebdomadaire des réfugiés présents dans le département. À partir de ces recensements, le préfet est en mesure de demander des crédits réservés au transport vers les départements frontaliers6. Les rapatriements s’effectuèrent majoritairement entre le mois d’août et le mois de septembre 1937. Durant ce premier épisode de retour, afin de pouvoir être rapatrié.es, il était nécessaire d’en formuler la demande, assortie d’une « réclamation d’un parent en Espagne ». Nous constatons, en effet, dans les dossiers individuels, la présence systématique de courrier de justification du rapatriement en Espagne, rédigé, dans la majorité des cas, par un homme de la famille (un mari, un père, un oncle, un patron...). Il nous manque toutefois les éléments de chronologie qui nous permettraient de connaître qui, des deux côtés de la frontière, est à l’origine de la demande de rapatriement.
À la suite de la circulaire du ministre de l’Intérieur concernant le rapatriement systématique des réfugiés adultes et valides, en date du 19 septembre 1937, le préfet du Puy-de-Dôme fait savoir que le 13 octobre 1937, 262 réfugiés ont rejoint l’Espagne par Hendaye. Le 18 octobre 1937, de plus, 500 réfugiés furent raccompagnés à la frontière de Cerbère.7
La mesure de rapatriement systématique des réfugiés adultes et valides, mise en place début octobre 1937 par Max Dormoy, fut modifiée en novembre 1937 et accorda aux réfugiés la possibilité de rester sur le territoire français, à condition d’être en mesure de pourvoir de manière autonome à leurs besoins matériels et leur hébergement.
L’organisation de l’accueil et de l’hébergement se divise en ce qui était appelé deux régimes : soit en régime de colonie, soit en régime de famille. Trois lieux de Clermont-Ferrand sont réquisitionnés pour assurer l’hébergement en colonie et l’accueil sanitaire. Il s’agit tout d'abord de l’ancienne caserne désaffectée du quartier Gribeauval, située avenue Carnot, puis d’hébergements faits de baraquements d’une cité Michelin Route de Gerzat et enfin l’Hôtel Dieu au centre de la ville. Ajoutons également pour ce qui est de l’accueil en régime de famille (de femmes avec leurs enfants) les hébergements chez des habitants volontaires.
Par ailleurs, le préfet Baffroy fait savoir au ministère de l’Intérieur, dès le 11 juin, qu’il va procéder à la répartition des réfugiés entre les différentes communes de son département8. La préfecture avait préalablement procédé à un recensement des possibilités d’hébergement dans les différentes communes (locaux vacants, maisons abandonnées, hôpital-hospice). Le résultat de ce recensement permettait d’accueillir un peu moins de mille personnes sur dix-sept communes9.
L'accueil et la situation d'urgence des réfugiés espagnols à Clermont-Ferrand étaient d'abord organisés par le préfet du Puy-de-Dôme, qui était responsable de l'hébergement des Espagnol.es dans son département, conformément aux directives provenant du ministère de l'Intérieur et de la Sureté et du ministère de la Santé publique. De plus, la mairie de Clermont-Ferrand a rapidement créé un service pour l'accueil des réfugiés dans sa ville. En 1937, un Comité local de centralisation pour l'accueil des réfugiés espagnols a été créé, dirigé par Roger Coulon et dont le secrétaire était Joseph Delafoulhouse, ces derniers agissant directement dans les deux lieux d'hébergement, c’est-à-dire à Gribeauval et Route de Gerzat. Le Comité de centralisation pour l'accueil des réfugiés avait pour mission de veiller à la logistique de l'ensemble des colonies (les centres d'hébergement) et de faire le lien entre les réfugiés et la population locale, principalement pour le placement dans les familles d'accueil10. La commission locale pour l'accueil et la centralisation des réfugiés espagnols est une organisation qui regroupe cinq ou six personnes. L'entête de ses documents de correspondance nous indique que ce comité était dépendant du Comité départemental de Front populaire. Par ailleurs, et comme c'était le cas pour Vital Merle, Jean-Auguste Sénèze, Joseph Delafouhouse et Émile Descamps, il existait un lien avec la loge maçonnique « Les Enfants de Gergovie », dont ils étaient membres.
Lorsque le préfet Baffrey reçoit l’information que son département est réquisitionné pour accueillir des réfugiés, il doit prendre des mesures et mobiliser tous les acteurs afin de prendre en charge une situation complexe. Il ne s’agit pas simplement de trouver des lieux d’hébergement, mais également de recenser tous les réfugiés, de prendre en charge les malades et les blessé.es, de trouver des solutions au désœuvrement matériel, à la nourriture et à sa préparation, d’organiser, le cas échéant les rapatriements, les transferts vers d’autres départements et les rapprochements de familles.
Les lieux d’hébergements recensés préalablement étaient tous des lieux vacants, dépourvus de couchage et des commodités, quelques fois même insalubres. Une des premières urgences fut donc de fournir des couchages. L’Inspection académique et le 13° Région de Clermont-Ferrand furent les premiers sollicités pour les fournir. Cependant, le nombre de literies conventionnelles vint bientôt à manquer et ce fut bien souvent de la paille qui servit de lit.
À la caserne de Gribeauval à Clermont-Ferrand, la municipalité se chargea de fournir le ravitaillement en nourriture à l’aide des cantines municipales (Garcia, 2018, p. 216). Par ailleurs, les autorités militaires louèrent des cuisines mobiles à la ville de Clermont-Ferrand pour la subsistance des réfugiés11.
La cuisine était faite par des femmes espagnoles. L’une d’entre elles maitrisait le français et se faisait non seulement l’interprète pour toutes les questions d’alimentation, mais était également en charge de la direction de la cuisine, en élaborant les menus « à la manière espagnole »12. Les femmes qui participaient à la cuisine ne recevaient pas de rétribution, mais bénéficiaient de petits extras.
La vie à la caserne de Gribeauval était rythmée par des tâches de la vie quotidienne. Nous savons qu’une majorité de femmes et d’enfants y séjournaient. Celles-ci occupaient leurs journées à la préparation des repas pour celles qui étaient désignées à cette activité. D’autres s’occupaient de travaux de couture et de confection de vêtements et de lainages, dont les matériaux leur étaient mis à disposition afin de pourvoir aux nécessités de se vêtir. Les vêtements et les matériaux de confection provenaient de divers particuliers qui répondaient aux appels aux dons publiés dans la presse.
Ce premier épisode d’ampleur de migration, durant la guerre en Espagne, est marqué par sa particularité féminine, mais également par la courte durée de séjour en France. Les réfugiés sont restés peu de temps sur le territoire puydômois, pourtant, les narrations de vie nous offrent de précieux témoignages de l’expérience vécue en exil. Nous nous intéressons aux trajectoires individuelles en nous appuyant sur les apports de la micro-histoire, non seulement dans le but d'éclairer des points aveugles de la séquence historique, mais encore dans le but de sortir de l’ombre, par quelques exemples, des groupes sociaux (ici les femmes) restés dans l’anonymat et invisibilisés. Le matériau que nous analysons reste les documents d’archives, qui étaient initialement inscrits dans les dossiers administratifs du collectif « réfugiés espagnols » de la préfecture du Puy-de-Dôme. Ces récits constituent des instantanés de vie et nous éclairent sur trois thématiques que nous avons dégagées : le choc culturel, la condition des femmes et les insoumises. Il s’agit néanmoins d’un éclairage partiel. Les exemples que nous avons retenus sont, en effet, assujettis à des positionnements masculins faute de disposer de témoignages féminins qui viendraient (ou pas) infléchir la lecture qui en est faite.
Vivre une expérience de migration dans un contexte de guerre est traumatisant. Lorsque les femmes et les enfants sont évacué.es du Pays basque vers la France, ils et elles se retrouvent dans un territoire qui leur est inconnu dans toute sa complexité. La barrière de la langue constitue indéniablement un premier frein à la rencontre entre les deux parties (ceux qui accueillent et celles et ceux qui sont accueilli.es). Nous savons que des interprètes furent mobilisés. À la caserne de Gribeauval, ce sont les abbés Fagolle et Dosmas13 qui se chargent de traduire toutes les correspondances et de faire le lien linguistique entre les Français et les Espagnol.es. Pour autant, la langue n’est pas la seule difficulté à surmonter. Deux cas de figure se présentèrent au choc interculturel de manière différente. Les réfugiés logés en centre d’hébergement se retrouvaient dans un contexte de « l’entre-soi » et pouvaient maintenir leur culture propre (la langue et la cuisine par exemple). Les échanges étaient intermédiés par des interprètes espagnol.es ou français pour toutes les communications avec l’extérieur. Les réfugiés qui étaient hébergés chez les habitants ont rencontré, pour certain.es d’entre eux/elles, des obstacles interculturels, qui, quelques fois, ont suscité du rejet. L’exemple de Encarnación Pérez, logée avec son enfant chez Monsieur B. à Chamalières, illustre les incompréhensions interculturelles vécues par les réfugiés et leurs hôtes. À partir de novembre 1937, lorsque le gouvernement français autorise les réfugiés à rester sur le territoire dès lors qu’ils peuvent subvenir à leurs besoins et ne dépendent plus du soutien économique de l’État, quelques femmes et leurs enfants sont recueillies chez des habitants volontaires. Monsieur B. informe le préfet du Puy-de-Dôme, par une lettre datée du 1ᵉʳ novembre 1937, qu’il héberge Encarnación Pérez avec son petit garçon depuis qu’il avait « sollicité du Comité de secours qu’on veuille bien la laisser en France avec son petit garçon pour lui éviter à nouveau l’angoisse des bombardements »14. Néanmoins, la cohabitation s’est révélée difficile puis impossible étant donné les habitudes de vie de chacun puisque Monsieur B. indique : « Je constatai, à mon grand regret, dès son arrivée chez moi, le trouble apporté à la maison par l’entêtement maternel de soigner son enfant à rebours de tous les principes d’hygiène alimentaires les plus simples : repas à toute heure du jour, à la volonté du petit tyran, etc. ». Encarnacion Pérez finit par quitter le domicile de Monsieur B., en se mettant dans une situation délicate au regard des autorités, puisque l’on perd sa trace. L’échec de la cohabitation provoque chez Monsieur B. la surprise « qu’un pareil état d’esprit de la part d’une personne qui devrait au contraire se trouver heureuse d’être à l’abri ».
Durant l’épisode d’évacuation des enfants et des femmes, ces dernières traversent seules l’épreuve de migration. Elles se retrouvent dans une situation d’autonomie relative, du moins par rapport à la tutelle masculine familiale. Elles sont accueillies par un personnel essentiellement composé d’hommes qui exercent sur elles une autorité. En tant que réfugiées, elles ne sont évidemment pas libres de leurs mouvements. Il nous intéresse ici de saisir, parmi la population féminine que nous avons étudiée, le degré d’implication par la prise de décision du départ et du retour. S’il est difficile à ce stade de déterminer si les femmes furent décisionnaires, pour elles-mêmes et pour leurs enfants, du départ vers un pays tiers, les témoignages qui nous parviennent sur le retour en Espagne sont bien plus édifiants sur la condition des femmes que nous avons étudiées. Le processus de rapatriement était instruit par la préfecture et nous constatons que les réfugiées étaient réclamées par leur famille restée, dans le cas qui nous occupe, au Pays basque, où se déroulaient toujours des opérations d’offensive militaire. La condition des femmes et le rôle social, comme « ange du foyer » qu’elles jouaient, sont mis en exergue dans le processus de rapatriement. En effet, de nombreux courriers de maris, pères, oncles, cousins et patrons réclament le retour en Espagne des femmes, pour des raisons purement domestiques. Ainsi, Josefina Hernández Cambero est-elle réclamée par son patron, M. Vellutin, chez qui elle est « bonne à tout faire » depuis de nombreuses années15. Pour justifier le retour de Margarita Usategui Ureta, son cousin explique que « Cristina devra aller à l'usine quand ils recommenceront à travailler et pour la cuisine personne n’est mieux que toi »16. Le mari de Gregoria Zaldivar écrit que « La mère de ma femme est très âgée et malade et pourtant elle a besoin d’être soignée et personne comme sa fille peut lui donner ses soins de qu’elle a besoin (sic) »17. Valentina Merino, arrivée à Clermont-Ferrand le 25 juin avec son fils, repart en août 1937 à Bilbao ; son mari exprime que « Je fais toutes les démarches possibles pour vous réclamer […] ce que je fais donc, en vous faisant connaître le besoin réel que j'ai de votre compagnie, car, comme vous le savez, je suis seul dans notre maison et j'arrive difficilement à m’occuper des tâches »18. À travers ces quelques exemples, nous voyons le rôle majeur que les femmes ont joué durant ce premier épisode de migration pendant le conflit en Espagne. Elles furent les mères-courage qui protégèrent leurs enfants, et les accompagnèrent loin des zones de guerre vers des lieux où elles durent supporter l’angoisse de l’inconnu et de l’ignorance des nouveaux environnements. Elles furent celles qui n’eurent d’autre choix que de s’adapter aux conditions d’arrivée et d’accueil en France, mais également aux contingences du quotidien dans les lieux d’hébergement. Enfin, les conditions et les justifications du rapatriement volontaire (c’est-à-dire avant octobre 1937) nous montrent qu’elles étaient des piliers sans lesquels s’effondrait toute l’édification familiale. Loin de jouer un rôle subalterne, même si la plupart d’entre elles ne jouissaient pas d’une large liberté d’agir, les femmes espagnoles réfugiées durant le conflit, et à plus forte raison durant l’épisode de l’été 1937, sont restées dans l’anonymat de l’histoire alors qu’elles constituent un groupe social important en nombre.
L’évacuation vers la France représente un véritable soulagement pour les femmes réfugiées et leurs enfants. À l’abri des bombardements et de la terreur, l’accueil en France constitue pour certaines d’entre elles un nouvel horizon et une opportunité d’émancipation. Nous avons vu la situation d’Encarnacion Pérez, arrivée à Clermont-Ferrand le 25 juin 1937. La fiche personnelle nous indique qu’elle a 33 ans en 1937 et qu’elle est mariée. Elle fut d’abord logée à la caserne de Gribeauval avec son petit garçon, sous la supervision du Comité local de centralisation pour l'accueil des réfugiés espagnols. Lorsque l’obligation de rapatrier tous les réfugiés espagnols est décidée par Max Dormoy, elle reste néanmoins dans le Puy-de-Dôme et s’installe chez Monsieur B. à Chamalières. Les dissensions avec ses hôtes conduisent à son départ inopiné de ce domicile provisoire. Encarnacion Pérez s’émancipe alors des encadrements imposés et incarne une des figures féminines observées par Maëlle Maugendre qui « prises dans des rapports de force qui se cachent parfois sous des pratiques humanitaires, elles se soumettent, s’accommodent, ou bien résistent, individuellement ou collectivement, consciemment ou non, aux différentes situations rencontrées » (Maugendre, 2019, op. cit., p. 121). Effectivement, face à la volonté de ses hôtes de « se montrer ferme dans l’intérêt de tous, la maman, vexée sans doute du fait que nous avons voulu mettre son enfant aux mêmes règles que les nôtres, préfère s’en aller que de le faire souffrir ». La bien nommée Encarnacion s’affranchit ainsi, de manière individuelle, des jougs plus ou moins contraignants qui lui sont imposés et considère « qu’elle est libre en France ».
Une autre figure de résistance à l’autorité analysée par Maëlle Maugendre et incarnée par la subversion du quotidien nous parvient par les itinéraires des cousines Carmen Somocueto Alday et Marie Asuncion Torres Alday. Ces deux jeunes femmes de 22 ans, arrivées à Clermont-Ferrand le 4 juin 1937, produisirent par leur attitude une forme de rébellion à l’autorité imposée, considérée par James C. Scott comme « l’infrapolitique des dominés » (Maugendre, 2019, op. cit., p. 129 ; Scott, 2006, p. 25-29). Usant de leur jeunesse et de leur féminité, ces deux jeunes femmes imposent auprès des structures d’accueil et dans l’espace public leur singularité, à la fois en tant que femmes, mais aussi leur individualité au sein du groupe anonymisé des réfugiées espagnoles. Dès leur arrivée dans la capitale auvergnate, elles se font remarquer par une attitude qualifiée de « piquante ». Dans un rapport établi le 31 juillet 1937, adressé au préfet, le maire d’Issoire précise « ces deux jeunes personnes, ont cherché dès leur arrivée à attirer l’attention des jeunes gens et des militaires en les provoquant par des gestes, depuis la terrasse des cafés, faute de pouvoir le faire verbalement »19. Les trajectoires des deux jeunes Espagnoles nous apparaît comme une forme et une opportunité d’émancipation. Loin de se plier aux contraintes et aux obligations imposées par les structures de l’accueil, Carmen et Maria Asuncion prirent pleinement possession de leur propre destin et d’une forme de liberté qui s’offrait à elles. Rétives à toute forme d’autorité, elles mirent en échec toutes les tentatives de « redressement moral »20. Elles furent d’abord accueillies à Gribeauval, puis placées chez des particuliers et enfin « consignées » à l’hôpital d’Issoire. Dans le rapport dressé par le maire de la commune, nous constatons que les agissements des jeunes filles auprès de la population masculine locale étaient perçus comme contraires aux bonnes mœurs de l’époque, ce qui leur a valu le qualificatif d’indésirables puisque l’édile conclut « Dans ces conditions, je vous remercie M. le préfet de bien vouloir débarrasser la population issoirienne d’aussi indésirables personnes, ne doutant pas que votre souci de la moralité publique nous fasse obtenir satisfaction dans les plus brefs délais »21.
Finalement, les cousines Alday décidèrent de retourner en Espagne, par la zone républicaine catalane22.
Si les femmes furent longtemps les grandes oubliées de l’histoire, au profit d’une narration à la fois au masculin, mais aussi englobante, il existe aujourd’hui un courant qui permet de réhabiliter la place et le rôle qu’elles ont joué dans des épisodes majeurs de l’histoire. La complexité de l’exil espagnol, dans ces différents événements et dans ce qui relève de sa composition sociologique, induit une attention minutieuse qui se traduit, entre autres, par des études locales ou des études de genre.
La vague de migration de l’été 1937 nous offre l’occasion de nous pencher en profondeur sur la multiplicité des formes de migrations durant la guerre en Espagne. Nous avons eu l’occasion de saisir des caractéristiques propres de cette séquence de l’histoire franco-espagnole. Éminemment féminin, ce cas de migration nous éclaire sur les conditions de départ et d’accueil en France. Cela nous donne l’occasion de mettre en relief des figures féminines. Elles furent mères-courage, résilientes, déterminées, piliers de famille socialement invisibles ou encore rebelles et émancipées. Elles endossèrent diverses formes d’engagement, politique ou non, de manière plus ou moins consciente.
Elles sont finalement, pour la plupart d’entre elles, restées peu de temps dans le Puy-de-Dôme. Néanmoins, ce premier épisode d’ampleur a permis d’engager l’organisation et la gestion d’une vague de migration qui ne faisait que commencer en 1937.