Première partie
Cette première partie, composée de deux chapitres, présente des exemples d’exils et de migrations de femmes depuis et vers l’Espagne, aux 20e et 21e siècles. Le premier chapitre est consacré aux femmes républicaines ayant fui la répression franquiste dès 1937, phénomène ayant largement mobilisé l’opinion publique de par son ampleur, sa soudaineté et sa médiatisation. En effet, les premières images largement diffusées de femmes espagnoles en exil remontent à janvier 1939, lorsque la prise de Barcelone par les troupes franquistes poussa vers la frontière avec la France des centaines de milliers d’Espagnols, hommes, femmes, enfants.
Avant cela, les parcours de femmes migrantes et exilées étaient méconnus car considérés comme minoritaires numériquement et, surtout, peu générateurs de ressources économiques. En effet, leurs salaires, très modestes car elles étaient généralement couturières ou domestiques, étaient vus principalement comme un maigre apport aux revenus du foyer (les hommes étaient majoritairement employés dans les champs et dans l’industrie). Ces femmes, souvent mères de famille, étaient discrètes et sont restées longtemps absentes de la mémoire collective. Il s’agissait principalement d’émigration économique dont les trois destinations phares étaient l’Argentine, Cuba et la France (incluant l’Algérie alors colonisée) avec, chronologiquement, le départ de l’homme de la famille, rejoint quelques mois plus tard par son épouse et leurs enfants, s’ils en avaient (Mira Abad et Moreno Seco, 2010). Il était convenu tacitement que le rôle majeur de ces femmes était de faire perdurer les coutumes espagnoles chez leurs enfants et de maintenir des liens forts avec les autres compatriotes exilés eux aussi (Bussy Genevois, 1996, p. 117-126), par le biais d’associations souvent informelles. Vivre dans les mêmes quartiers, partager les mêmes lieux (notamment liés aux tâches domestiques, comme pouvaient l’être les lavoirs), menait immanquablement à créer des liens et des solidarités entre familles.
À l’inverse de ces lacunes concernant l’émigration espagnole du premier tiers du 20e siècle, il existe de nombreuses sources archivées de la Retirada, avec de grandes quantités de vidéos et de photos montrant clairement le caractère massivement féminin de cette diaspora. Cet exil vers la France est symbole de défaite, certes, mais aussi de refus de se soumettre à un régime dictatorial et de loyauté envers les valeurs républicaines et la lutte pour la démocratie. De fait, dès l’été 1937, la France a accueilli des femmes et des enfants espagnols. Comme le développe Olivia Salmon-Monviola concernant l’accueil de réfugiées espagnoles à Clermont-Ferrand, il s’agissait essentiellement de Basques fuyant le front de bataille après le terrible bombardement de Guernica. En février 1939, si les hommes restèrent bloqués plusieurs jours à la frontière, car le gouvernement français craignait de faire entrer sur son territoire des « Rouges » et des anarchistes susceptibles de troubler l’ordre public, les femmes et les enfants furent assez rapidement placés dans des trains qui remontaient vers le nord du pays et dont les wagons, au gré des arrêts, étaient détachés, signifiant pour ces femmes et ces enfants qu’ils devaient commencer une nouvelle vie dans un endroit totalement inconnu. Néanmoins, entre les retours en Espagne et les départs vers d’autres pays, tous ne restèrent pas sur le sol français et les statistiques font état d’environ 50 000 femmes et enfants espagnols encore présents en France début 1946 – ce qui correspond à un peu moins d’un tiers du total de réfugiés espagnols en France (Dreyfus-Armand, 2000). D’après les études menées, il apparaît que, majoritairement, les émigrées espagnoles issues des classes populaires ont eu tendance à rester en France et à occuper des emplois subalternes, tandis que celles issues de classes plus favorisées et intellectuelles sont plutôt parties vers des pays de langue hispanophone, comme le Mexique, afin d’y travailler dans l’enseignement, souvent universitaire, ou dans le monde de l’édition, par exemple. Cela se reflète dans l’article de Christelle Schreiber-Di Cesare dont le corpus est la correspondance entre dix républicaines exilées et la poétesse Gabriela Mistral : six de ces femmes ont émigré en Amérique latine (Mexique, Argentine, Colombie) et deux autres à Porto Rico. Elles étaient penseuses, philosophes, femmes politiques, critiques d’art, peintres, éditrices ou encore enseignantes à l’université. Pour sa part, Rocío Negrete-Peña décrit le quotidien d’Espagnoles de classes populaires, apprenties couturières internées dans des camps en France et cherchant à améliorer leurs conditions de vie par le travail, montrant ainsi des capacités d’adaptation et de résilience très fortes qui les faisaient passer outre leur inévitable appauvrissement.
Durant la Seconde guerre mondiale, une grande partie de ces Républicaines réfugiées en France rejoignirent la Résistance, parfois au prix de leur vie. Partout, elles continuèrent leur combat politique et dénoncèrent avec force le régime franquiste, à l’image de Dolores Ibárruri (1895-1989), toujours militante depuis son exil en URSS. Ainsi, les exilées, engagées politiquement (Milza, 1996), devinrent visibles et refusèrent d’être réduites au rang de victimes.
Leurs actions (celles des femmes émigrées et exilées partout dans le monde) menèrent, avec beaucoup de délai, à une réaction du Haut-Commissariat pour les réfugiés qui, en 1985, organisa à Genève un premier forum consacré aux femmes, et à la suite duquel fut votée la résolution selon laquelle les femmes persécutées en raison de leur genre devaient pouvoir accéder plus facilement au statut de réfugiées, tel que la Convention de Genève le définissait. Il n’en reste pas moins que la massification des mouvements migratoires rend très difficile, voire impossible, la mise en application de cette résolution.
Les femmes qui émigrent pour des raisons économiques, avec un contrat de travail temporaire d’une durée qui peut atteindre un an, ne sont pas mieux protégées, et c’est ce que nous expliquent Chadia Arab et Bernadette Rey Mimoso-Ruiz en évoquant ces femmes marocaines « de entre 18 y 45 años, rurales, casadas, a poder ser con hijos menores de 14 años, con buena salud » (Muñoz, 2018), « âgées de 18 à 35 ans, rurales, mariées, si possible avec enfants de moins de 14 ans, en bonne santé » qui se rendent chaque année en Espagne ramasser des fraises que l’on trouve sur les étals des pays européens dès le mois de janvier, faisant fi non seulement de la saisonnalité et du respect des sols, mais aussi et surtout des conditions sanitaires dans lesquelles ces femmes travaillent. Vulnérables, soumises, corvéables à merci, elles sont, selon les années, entre 15000 et 20000 Marocaines à rejoindre les plantations de fraises par le biais de l’ANEPEC, l’Agence Nationale (marocaine) de promotion de l’emploi et des compétences, dans l’espoir d’améliorer leur quotidien à leur retour dans leur pays d’origine.
Avant elles, des femmes originaires d’autres pays avaient déjà expérimenté ces contrats de travail temporaire : sous l’appellation très politiquement correcte de guestworkers (López-Sala et Sánchez-Montijano, 2014, p. 196), des latinoaméricaines, notamment de la région andine, ont émigré en Espagne depuis la fin des années 1990, attirées par les programmes mis en place par les pays européens. Ceux-ci, en réalité, visaient à contrôler les flux migratoires, lutter contre l’immigration illégale, couvrir des besoins locaux en main d’œuvre bon marché et adapter la disponibilité de main d’œuvre au contexte économique (le nombre de contrats temporaires d’immigrés pouvant être drastiquement réduit en période de crise, comme cela a été le cas en 2009 pour l’Espagne). Présenté comme une opportunité grâce à laquelle chaque partie s’avère gagnante (les entreprises pouvant fonctionner correctement en planifiant leur besoin en main-d’œuvre temporaire, et les travailleuses pouvant avantageusement gagner leur vie par rapport au salaire moyen de leur pays d’origine), ce concept est, en réalité, très largement inégalitaire puisqu’il repose sur une logique de pouvoir déséquilibrée et qu’il crée une dépendance des femmes candidates à l’égard d’entreprises décisionnaires non seulement du nombre de contrats accordés mais également du profil des personnes recrutées, ainsi que de politiques nationales (en l’occurrence, espagnoles, via par exemple le plan GRECO de 20011) peu regardantes des droits qui leur sont (ou non) accordés (López-Sala et Sánchez-Montijano, 2014, p. 199). Colombiennes, Équatoriennes, Dominicaines, rejointes par des Polonaises, des Roumaines, des Bulgares, des Sénégalaises, des Maliennes, des Mexicaines, entre autres nationalités, s’additionnant les unes aux autres au gré des accords passés entre les États, ont ainsi été recrutées pour travailler dans les secteurs en tension délaissés par les populations locales.
En 2001, le collectif Ioé avait publié une étude intitulée « Mujer, inmigración y trabajo » (« Femme, immigration et travail ») qui révélait que les femmes immigrées étaient sur-représentées dans des secteurs comme l’aide à la personne, le ménage, l’hôtellerie et la prostitution (Colectivo Ioé, 2001). Un peu plus tard, en 2009, la situation n’avait pas changé, comme cela est notifié dans un rapport de plus de trois cents pages sur la situation professionnelle des femmes immigrées en Espagne et les modalités de leur insertion dans le monde du travail, rendu par trois chercheures au Ministère espagnol de l’Égalité (Salié Alonso, Molpecerez Álvarez et Ongil López, 2009). Elles y soulignèrent que les migrations de femmes en autonomie (et non pour accompagner un homme) étaient en constante augmentation et que, institutionnalisées, elles suivaient leurs propres règles et fonctionnements, provoquant, certes, chez ces femmes, une émancipation économique et sociale réelle par rapport à la société du pays d’origine, mais entraînant de nombreuses inégalités.
La mobilité de ces femmes était largement favorisée par la défaillance, dans les pays d’accueil, de l’offre en structures liées aux soins à la personne. Ce secteur devint, de ce fait, un pourvoyeur majeur d’emplois dans lequel de nombreuses femmes de pays tels que Roumanie, Bulgarie, Bolivie, Équateur, Maroc, Colombie… s’engouffrèrent malgré le caractère précaire, instable et ingrat de ces métiers (Salié Alonso, 2009, p. 18).
Le marché de l’emploi est donc particulièrement segmenté selon le genre et l’origine : immigrés et natifs, femmes et hommes immigrés n’exercent pas les mêmes professions. Beaucoup d’Espagnols refusent des emplois qu’ils jugent trop pénibles et/ou dégradants tandis que les immigrés les occupent, faute de mieux, même s’ils sont surqualifiés2. Parmi ces derniers, les hommes se tournent vers l’agriculture, le bâtiment et le transport tandis que les femmes se dirigent vers le secteur tertiaire et principalement l’hôtellerie-restauration, le travail domestique et le commerce. Le taux de contrats de travail à durée déterminée est vertigineux : plus de 90 % (Salié Alonso, 2009, p. 108), preuve que le risque de précarité est permanent. Beaucoup de ces femmes changent régulièrement d’employeurs et alternent périodes de salariat et périodes de chômage. Il apparaît donc difficile, voire impossible pour elles, d’obtenir une amélioration de leur salaire, car elles ne peuvent bénéficier ni de primes d’ancienneté, ni de programmes de formations qui leur permettraient de gravir certains échelons.
Nous le voyons, la situation de ces femmes, exilées politiques ou immigrées économiques, n’est guère enviable. Entre le traumatisme inhérent à la perte de repères, le choc d’avoir dû fuir pour sauver sa vie, le déchirement de laisser ses enfants dans le pays d’origine pour une durée indéterminée, la peur de traverser des frontières et de se retrouver en un lieu inconnu potentiellement hostile, la nostalgie du pays quitté, ou encore la désillusion ressentie en subissant le déracinement en même temps que le déclassement, les occasions de baisser les bras sont multiples et compréhensibles.
La mondialisation, la généralisation des téléphones portables puis des réseaux sociaux ont bouleversé les possibilités de communication : aujourd’hui plus qu’hier, même si ce n’est pas une généralité, les femmes se parlent, se rencontrent et s’organisent. Elles n’acceptent plus les inégalités criantes nord-sud, elles dénoncent l’exploitation salariale, le chantage et la violence (notamment les agressions sexuelles), elles se reconnaissent des qualités et de la valeur, de par un parcours qui a nécessité du courage et un dépassement de soi conséquents. Elles découvrent la sororité, elles défilent ensemble, le 8 mars, pour revendiquer leurs droits, en tant que femmes migrantes, à un salaire décent, au respect de leur intégrité, à des conditions de vie dignes. En juin 2018, la journée d’études « Mujeres creando estrategias contra las violencias » (« Femmes créant des stratégies contre les violences »), organisée à Madrid par l’association Alianza por la Solidaridad, a présenté des initiatives menées par des « héroïnes invisibles du 21e siècle » (Amecopress, 2018), loin des clichés les présentant comme des analphabètes, des prostituées ou dotées d’une vocation innée de femme de ménage : « La población da por hecho que queremos limpiar váteres desde niñas, pero nuestro trabajo, que es de cuidadoras, es muy valioso aunque esté infravalorado » (« Les gens s’imaginent que nous voulons nettoyer les WC depuis que nous sommes toutes petites, mais notre travail, qui est l’aide à la personne, est très précieux, bien qu’il soit sous-estimé »), comme témoigne Carolina Elías de l’association Sedoac (regroupant des employées à domicile) qui ajoute :
Las empleadas extranjeras del hogar somos invisibles, para el Estado, el sistema patriarcal, las leyes y hasta para el feminismo, porque aunque nosotros salimos a la calle en apoyo de las demandas generales del movimiento, aún estamos esperando que se movilicen con nosotras.
Nous, les employées de maison, nous sommes invisibles pour l’État, pour le système patriarcal, pour les lois et même pour le féminisme, parce que même si nous descendons dans la rue pour soutenir les demandes générales du mouvement, nous attendons encore que celui-ci se mobilise pour nous.
C’est pourquoi elles se réunissent, se regroupent et s’organisent entre femmes migrantes, souvent avec l’appui d’organismes locaux, par exemple au sein de l’association catalane Salud y Familia (Santé et Famille) créée en 2017 pour accompagner les femmes migrantes dans le développement de leurs compétences et la concrétisation de leurs projets professionnels3, ou de l’association Columbares4 – implantée depuis 2017 dans la région de Murcie et depuis 2019 dans la région de Valence – dont l’objectif principal est l’amélioration de la qualité de vie des femmes migrantes enceintes ou mères d’enfants en bas âge, par l’accompagnement sanitaire (campagnes de vaccination des enfants, suivi de problèmes de santé) et par l’aide à l’insertion professionnelle, car seule l’indépendance financière peut permettre une réelle autonomisation de ces femmes vis-à-vis des systèmes de domination.
Loin de l’image misérabiliste traditionnellement diffusée des femmes migrantes et exilées, cette première partie du volume Exil et migration au féminin depuis et vers l’Espagne s’attache donc à présenter des parcours de femmes combattantes et courageuses à différents moments de l’histoire d’Espagne, des femmes qui prennent du recul sur leur situation et analysent leur histoire pour tenter, même si toutes n’y arrivent pas, de reprendre le contrôle de leur vie.