Les femmes de l’exil républicain espagnol et le travail dans l’internement en France
Ce travail a été rédigé dans le cadre d’un contrat postdoctoral “Margarita Salas” financé par le Ministerio de Universidades espagnol et les fonds NextGenerationUE. Il s’insère aussi dans le projet Agentes, colectivos y organizaciones de ayuda humanitaria. De la Segunda Guerra Mundial al Estatuto del refugiado (1939-1951), (Proyectos de generación de conocimiento, 2022), UNED, 2023-2025, Ref. administrativa: PID2022-138308NB-I00.
Estábamos en un campo de mujeres y niños, podíamos ser miles, guardo el recuerdo de multitud1. [Alted Vigil, 1997, p. 236]Nous étions dans un camp de femmes et d’enfants, nous pouvions être des milliers, je me souviens de foules.
L’exil républicain à cause de la Guerre civile et de la dictature franquiste représente le plus grand mouvement migratoire pour des raisons politiques de l’histoire contemporaine de l’Espagne2. Un exil qui a été longtemps étudié depuis une perspective androcentrique qui privilégiait les grands événements politiques et militaires au détriment des histoires des gens ordinaires, et en particulier des femmes. Pourtant, grâce à l’impulsion de l’histoire d’en bas et de l’historiographie féministe, les approches de l’exil républicain des dernières années ont été renforcées par la dimension de genre et d’éléments tels que la vie quotidienne, l’agency et les émotions (Martínez, 2022, p. 191-208 ; Negrete Peña, 2025).
L’histoire des femmes espagnoles républicaines exilées en France est une histoire riche du point de vue qualitatif mais aussi quantitatif. Des plus de 450 000 hommes et femmes arrivés en France à l’hiver 1939 – s’ajoutant aux groupes qui s’y étaient installés depuis 19363 –, ce chiffre a été progressivement réduit, d’une part, grâce à l’insertion professionnelle et aux structures militarisées et, d’autre part, à la fois par les réémigrations vers un pays tiers et les rapatriements en Espagne. Le 1er octobre 1939, il y avait encore plus de plus de 100 000 femmes, enfants et vieillards internés dans différentes structures qu’on connaît généralement comme espaces d’internement4. Pourtant, le volume de ces chiffres doit nous empêcher de faire une analyse homogène de l’exil républicain, d’autant plus que le traitement différencié selon le genre a imposé des conditions de vie et des degrés de contrôle différents pour des femmes et des hommes dans ces espaces. Elles sont les protagonistes de notre recherche. Comme on l’a annoncé, les nombreux témoignages des réfugiés et réfugiées de nationalité espagnole dans les camps d’internement français gravitent autour des personnages masculins, comme axe central des événements historiques dramatiques (Valcárcel, 2011, p. 329). La constitution d’un récit d’exil qui prenne en compte la catégorie du genre comme élément structurant doit donc s’appuyer sur une pluralité d’expériences.
Dans cet article, nous analyserons les expériences de l’internement féminin et son rapport avec les notions d’activité et de travail, qui permettaient de lutter contre l’un des principaux dangers : l’oisiveté, devenue une préoccupation constante des autorités françaises, dès lors qu’il est apparu que cette situation n’était pas temporaire, comme cela avait été initialement prévu5. Pour cela, on abordera premièrement le phénomène des camps de concentration6 et refuges depuis la perspective du travail. Ensuite, on s’interrogera sur les activités développées par les femmes. Certaines de ces activités visaient principalement à rendre l’espace d’internement plus habitable. D’autres ont permis le développement de compétences professionnelles et, dans certains cas, en échange d’une rémunération.
Les femmes à la gare et les hommes au campYo no quería ir a la estación, yo quería ir a Argelès, porque allí encontraría a mi hermano. Así que me subí a uno de aquellos camiones y me llevaron hasta Argelès. Me alegré mucho al llegar, porque me encontré a mi hermano entre aquellas decenas de miles de personas, y también a mi padre- A mi padre le habían separado de mi madre. Es decir, que habían tomado las mismas decisiones que en otros campos. La mujer española había ido siempre a remolque del marido. El hombre era el pater familias. Para aquellas mujeres al encontrarse solas, era algo de espanto, ¡Adónde iban solas y desamparadas! … [Merchán Tejero, 1996, p. 39]
Les femmes à la gare et les hommes au campJe ne voulais pas aller à la gare, je voulais aller à Argelès, parce que j’y trouverais mon frère. Je suis donc montée dans un de ces camions et ils m’ont emmenée à Argelès. J’étais très heureuse quand je suis arrivée, parce que j’ai trouvé mon frère parmi ces dizaines de milliers de personnes, et aussi mon père - mon père avait été séparé de ma mère. En d’autres termes, ils avaient pris les mêmes décisions que dans d’autres camps. La femme espagnole a toujours suivi son mari. L’homme était le pater familias. Pour ces femmes, quand elles se retrouvaient seules, c’était effrayant, où allaient-elles seules et sans défense !...
Tel que l’explique Adela Carreras Taura, dite Adelita del Campo, une fois la frontière franchie, la plupart des femmes avaient d’abord été internées dans des espaces non mixtes, avec le reste de la population civile. Pour certaines, l’internement a duré des années, pour d’autres, ce ne fut qu’une question de semaines. Mais, en général, l’histoire de l’internement est souvent au centre de chaque itinéraire comme une ombre qui plane sur leur existence de 1939 à 1944 (Pouységur, 1994, p. 26) et, dans le cas des femmes, il ne s’agissait généralement pas d’un itinéraire linéaire. C’est ainsi qu’avec les premières arrivées de population civile fuyant la guerre en 1936 et surtout, en 1937, des groupes composés de femmes, enfants, vieillards et blessés ont été installés dans des refuges improvisés et à partir du mois d’avril 1938 ont été mis en place des « camps de circonstances » pour certaines catégories de réfugiés espagnols (Tuban, 2018, p. 17). Selon les mots de Rose Duroux, les femmes espagnoles ont connu un « mouvement erratique » le long d’une « grille territoriale zigzagante » (Duroux, 2021, p. 115) dans un total de 77 départements. Et, d’après un rapport de la Commission d’aide aux enfants espagnols réfugiés en France (CAEERF) du mois de mai 1939, il existait en France 1557 centres d’accueil abritant des femmes et enfants espagnols7. Ces centres d’accueil étaient des refuges et abris installés dans diverses structures telles que des écoles, des usines, des foyers, des hôpitaux et des maternités ou des camps en plein air. Il faut également mentionner l’hébergement chez des particuliers et dans des communes volontaires. Mais plusieurs des principaux camps de concentration ont aussi accueilli des femmes à un moment donné, notamment ceux d’Argelès-sur-Mer (où Adelita a été finalement internée) et Saint Cyprien, puis de Rivesaltes et de Rieucros.
Le sociologue Marc Bernardot a défini les « camps d’étrangers » comme un regroupement imposé et arbitraire de civils enfermés sans jugement et en dehors du système carcéral, dans le but de les isoler, de les expulser, de les rééduquer ou de les faire travailler (Bernardot, 2008, p. 11). Les refuges et les camps de concentration en France dans lesquels ont été internés les exilés républicains espagnols lorsqu’ils traversaient la frontière correspondent à ce type d’espace, où l’isolement du corps social comme principale mesure préventive a marqué leur création. Grâce aux travaux de Grégory Tuban ou de Maëlle Maugendre, il est de plus en plus courant de lire ces espaces aussi comme des structures sociales dans lesquelles se manifestent des relations de subalternité et de contrôle, sur la base d’observations telles que la violence ou le travail (Tuban, 2018 ; Maugendre, 2019). Une partie de l’organisation de la population internée était basée sur la systématisation du travail, avec la réalisation d’activités d’entretien de l’espace, mais aussi d’autres de nature productive. En effet, les espaces d’internement des Espagnols sont devenus aussi des réservoirs de main-d’œuvre bon marché et exploitable, et s’ils ne sont pas des camps de travail, ils encouragent l’activité et la proactivité de la population intérieure, qui pouvait être systématiquement mise à la disposition de l’économie nationale (Kotek et Rigoulot, 2001, p. 258).
Ainsi, l’espace d’internement est devenu aussi un lieu de sélection (Kotek et Rigoulot, 2001, p. 278). Le réfugié Tasio Sanz Formento évoquait comment
los campesinos sabían dónde ir para buscar mano de obra: al refugio […] Un día vino un agricultor que llevaba prisa en encontrar una joven para ayudar a su mujer que se había roto un brazo. Se marchó con mi hermana Juana9. [Sanz Formento, s.d., p. 277]
les paysans savaient où aller pour chercher de la main d’œuvre : au refuge […] Un jour est arrivé un paysan qui était pressé de trouver une jeune femme pour aider sa femme qui s’était cassé le bras. Il est parti avec ma sœur Juana.
D’autres témoignages racontent cette pratique au camp de Rivesaltes10, où les femmes étaient contraintes de partir aux vendanges, après sélection par les employeurs :
Les hacían ponerse en línea frente a las barracas. Los patrones desfilaban ante ellas y, como en los mercados de esclavos, elegían aquellas que les parecían más robustas, o más agradables11. [Montseny, 2018, p. 63]
On les faisait s’aligner devant les baraques. Les patrons défilaient devant elles et, comme dans les marchés d’esclaves, choisissaient celles qu’ils trouvaient les plus robustes, ou les plus agréables.
De surcroît, plusieurs lettres interceptées par la censure font également état de cette employabilité forcée, comme celle datée de septembre de 1941 et envoyée par la réfugiée Joselina Canes : Estoy muy mal y nos obligan a ir a trabajar a la vendimia12 (« Je suis très mal en point et on nous oblige à aller travailler pour les vendanges »).
Outre l’utilisation potentielle de la population internée comme main-d’œuvre, un élément commun à toutes les expériences est que chaque espace d’internement était configuré comme une société fermée, avec ses propres besoins organisationnels : modes de vie, culture et travail. C’est en ce sens que des activités et des relations productives se sont développées.
Las señoras se entretenían en limpiar sus cuartos y el pasillo o baños, cuando les llegaba su turno. Lavaban la copra, tejían y cosían. Por las tardes se reunían a charlar y a jugar a las cartas. [Martín, 1972, p. 92]
Les femmes s’occupaient de nettoyer leurs chambres et le couloir ou les salles de bain quand c’était leur tour. Elles lavaient le coprah, tricotaient et cousaient. Le soir, elles se réunissaient pour discuter et jouer aux cartes.
Pendant leur internement, combattre l’inactivité et l’oisiveté est devenu un des principaux défis pour les habitantes des camps et refuges : estas obligaciones distraían un tanto nuestros pensamientos y acortaban la monotonía insufrible de los días en aquel encierro (Carnés, 2014, p. 227) (« Ces obligations détournaient en partie nos pensées et raccourcissaient l’insupportable monotonie des journées dans cet enfermement »). La séparation familiale, le manque de nouvelles, la faim et la fatigue accumulées pendant des années de guerre devaient être combattus par toutes sortes d’activités qui donneraient aux femmes espagnoles la sensation — bien qu’illusoire — de normalité et rendraient le temps d’internement aussi court que possible. Ainsi, lorsqu’elles étaient installées, elles commençaient à solliciter auprès des autorités des camps des « demandes d’activités pratiques » (Maugendre, 2019, p. 48). Francie Cate Arries a appelé cette stratégie de survie le make-do, c’est-à-dire « la capacité créative de “faire avec” et de transformer la dure réalité de l’exil en un espace protecteur de survie (...) en réponse à un impératif moral » (Cate Arries, 2013, p. 211). C’est ainsi que, dans beaucoup de ces espaces, ce furent les internées qui se chargèrent de coordonner et planifier la vie, comme l’affirmait la réfugiée María Magda Sans :
Ante la realidad que estábamos viviendo, creímos conveniente organizarnos para que nuestra estancia en este lugar fuera lo menos dolorosa posible. La comida que nos habían dado, recién llegados, era bastante desagradable. Organizamos grupos rotativos que se ocuparan de la cocina y se organizaron en el interior de cada barraca formas de convivencia más agradables, tales como recitación de poesías, cantos, representaciones teatrales, bailables, etc., etc. [Bravo, 1993, p. 248]
Face à la réalité de ce que nous vivions, nous avons jugé pertinent de nous organiser pour que notre séjour dans ce lieu soit le moins pénible possible. La nourriture qui nous avait été donnée, alors que nous venions d’arriver, était assez désagréable. Nous avons organisé des groupes tournants pour s’occuper de la cuisine et des formes plus agréables de coexistence à l’intérieur de chaque baraquement, comme la récitation de poèmes, le chant, les représentations théâtrales, les danses, etc.
Notamment dans le domaine de l’alimentation, l’auto-organisation était fortement valorisée. Luisa Carnés évoquait l’organisation du refuge du Pouliguen, en Bretagne, où des brigades pour nettoyer et essuyer la vaisselle, éplucher les pommes de terre et les légumes avaient été mises en place par les jeunes réfugiées elles-mêmes (Carnés, 2014, p. 227). De plus, le travail en cuisine permettait aux détenues non seulement de se sentir utiles et de collaborer au sein de la communauté, mais aussi d’améliorer la nourriture qui, comme le dénoncent certaines d’entre elles, était de mauvaise qualité et insuffisante, ainsi que l’exposent des lettres adressées par les intéressées aux organisations humanitaires : cuando nos levantamos de la mesa tenemos más hambre que cuando nos ponemos13 (« Lorsque nous nous levons de table, nous avons plus faim que lorsque nous nous y asseyons »).
L’entretien de l’espace domestique dans les camps et les refuges a commencé par l’installation, voire la construction, de lits, de couvertures et d’autres articles ménagers de base, jusqu’à l’entretien le plus élémentaire de l’hygiène ou la fourniture de chauffage. À Argelès-sur-Mer et à Saint Cyprien, il était stipulé que les détenus, « hommes et femmes, seront tenus d’exécuter, à l’intérieur ou à l’extérieur du camp, toutes les tâches et tous les travaux d’entretien ou d’amélioration pour lesquels ils sont désignés par leur âge, leur force et leur aptitude physique »14. Bien que, surtout dans les camps, les hommes étaient généralement chargés des tâches manuelles, tous les détenus valides, y compris les femmes et les enfants, y ont participé.
Face aux vicissitudes de l’hiver, le froid était une des principales menaces contre lesquelles la participation des femmes était nécessaire. Dans le camp d’Argelès-sur-Mer, Nieves Castro se souvient qu’elles avaient fabriqué une cuisinière pour garantir l’eau chaude, en extrayant de l’uralite qui restait de la construction des toits des baraques (Castro Feito, 1981, p. 62). De même, Francisca Muñoz raconte le processus de recherche de bois de chauffage par les femmes dans les abris, à laquelle des filles comme elle ont collaboré :
Las mujeres pidieron permiso para ir al monte. Creo que las de nuestra barraca fueron de las primeras y yo me sumé a la primerísima expedición, tanto por sentirme útil como por cambiar de horizontes. Mi madre no tuvo inconveniente, pensando sin duda que ya tenía edad de no entorpecer el trabajo de los adultos y que respirar el aire “libre” durante unas horas no me podía venir mal. […] Me maravillaba la capacidad de adaptación de mi madre. Era asombroso que alguien como ella, tan poco acostumbrada a las duras faenas, fuese capaz de manejar y cargar con fuerza y destreza aquellos montones de leña, como si en su vida no hubiese hecho otra cosa. [Muñoz Alday, 2007, p. 92]
Les femmes demandèrent la permission d’aller dans la forêt. Je crois que les femmes de notre baraquement ont été parmi les premières à le faire, et j’ai participé à la toute première expédition, à la fois pour me sentir utile et pour changer d’air. Ma mère n’y voyait pas d’inconvénient, pensant sans doute que j’étais assez grande pour ne pas gêner le travail des adultes et que respirer l’air « libre » pendant quelques heures ne serait pas mauvais pour moi […]. Je m’émerveillais de la capacité d’adaptation de ma mère. C’était incroyable qu’une personne comme elle, si peu habituée à travailler dur, soit capable de manipuler et de porter ces piles de bois de chauffage avec force et habileté, comme si elle l’avait fait toute sa vie.
Parmi les tâches permettant d’occuper le temps libre, la couture était l’une des principales possibilités. Dans son récit, Francisca Muñoz se souvient des femmes qui se servaient du tricot pour destejer y tejer de nuevo (Muñoz Alday, 2007, p. 93) (« Détisser et tisser à nouveau »), sur le modèle de Pénélope. La possibilité de pouvoir recevoir un salaire en échange de leurs travaux était également intéressante pour elles15. Certains témoignages indiquent que le salaire reçu pour chaque vêtement était un moyen d’économiser petit à petit, pour obtenir une meilleure nourriture à l’intérieur du camp et pour faire face à d’autres dépenses quotidiennes telles que les timbres pour envoyer des lettres ou les matériaux et outils pour de nouveaux vêtements16.
Cependant, d’autres femmes critiquent cette activité pour le niveau d’exploitation auquel elles étaient exposées alors qu’elles étaient privées de leur liberté, notamment à partir de la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne. Dans ce contexte, la main d’œuvre des femmes espagnoles a aussi été mobilisée pour la confection d’uniformes et de vêtements pour l’Armée française. Lors d’une de ses visites dans les camps de Seine Inférieure et du Calvados en décembre 1939, la Commission d’aide aux enfants espagnols réfugiés en France, chargée de vérifier et assister les femmes et enfants internés, affirmait que dans le centre de Darnétal (Rouen), habité par 145 femmes, celles-ci se ocupan de trabajos domésticos y cosen para la intendencia17 (« Elles assurent les tâches ménagères et cousent pour le service de l’intendance »).
Un exemple de cette pratique, bien que sur un ton moqueur, est une adaptation de la chanson Batallón de modistillas, reproduite dans les mémoires de la réfugiée Benita Moreno. La version originale de cette chanson remonte aux années 1910, il s’agissait à la base d’un appel comique aux femmes pour qu’elles se préparent à la guerre18. Reprise et réadaptée depuis, la version créée par les femmes espagnoles travaillant en France disait :
Batallón de modistillas,De lo más requebonitoDe lo más requeprecioso, que paseaEn Arquesnan19Todos estamos dispuestos,A coser con entusiasmo, para los francos cobrar,Un, dos, tres, seis no van bienUn dos tres queremos más. [Gil Vázquez, 2020, p. 236]
Bataillon de couturièresles plus joliesles plus charmantes,qui se promèneà Arquesnannous sommes toutes prêtesà coudre avec enthousiasme, pour les Français et récolterun franc, deux francs, trois francs, six ce n’est pas assezun franc, deux francs, trois francs, nous voulons plus.
D’après le témoignage de Benita, las mujeres tenían que coser capotes para los soldados, que estaban luchando con los Alemanes, se pasaban todo el día dándole a la máquina y les pagaban seis francos por capote (Moreno García, 2009, p. 36) : « Les femmes devaient coudre des manteaux pour les soldats qui se battaient contre les Allemands. Elles passaient toute la journée devant la machine et étaient payées six francs par manteau ».
L’expérience de trois mois dans les camps de Saint Cyprien et d’Argelès-sur-Mer a servi d’inspiration à la première pièce de théâtre de Teresa Gracia, Las Republicanas. L’un des personnages les plus mémorables de cette pièce est celui de « La Marquesa », qui apprend aux enfants à lire et à écrire en cuadernos de arena20 (Gracia, 1984, p. 12) (« dans des cahiers de sable »). En effet, l’importance que la République espagnole avait donnée à l´éducation et la culture est poursuivie dans l’exil, y compris pendant l’internement. La mise en œuvre d’une vie culturelle par les réfugiés espagnols ne répondait pas seulement à des raisons politiques ou idéologiques, mais aussi à des raisons plus pragmatiques : la régulation de la vie quotidienne et la préservation de la réinsertion sociale et professionnelle par l’éducation et le maintien de la condition physique (Salaun, 1989, p. 117-24).
L’interclassisme de l’exil républicain a permis à des hommes et des femmes de différents milieux sociaux et de différents degrés d’éducation de coexister dans les espaces d’internement. Des femmes formées et professionnelles de l’éducation et la culture, de même que les enseignantes qui étaient arrivées en exil en accompagnant les colonies d’enfants, ont effectué un important travail culturel et éducatif dans les camps et les refuges. On estime que, sur les 3 000 enseignants en exil, 40 % étaient des femmes (de la Guardia Herrero, 2020, p. 99).
Bien que les activités culturelles dans les camps de concentration (« los barracones de la cultura » – les barraquements de la culture) soient mieux connues (Cruz Orozco, 1994) – toujours en raison de la plus grande présence documentaire –, les professionnels de l’enseignement ont été impliqués dans tous ces espaces, tant dans l’organisation des cours et des activités culturelles que dans leur exécution. Les enseignantes professionnelles ou ayant travaillé pendant la guerre civile dans les colonies d’enfants ont aussi développé leur métier dans les camps et refuges. Enriqueta Tuñón avait continué trabajando en plena guerra, oyendo las sirenas (« à travailler en pleine guerre, en entendant les sirènes »), à Barcelone et avait été installée en France dans l’une des résidences mises à la disposition du personnel du gouvernement républicain :
Entonces éramos hombres, mujeres y niños, los hombres hacían la limpieza de la residencia, las mujeres iban a comprar y guisaban, y un maestro y yo, maestra, fundamos una escuelita para los niños de las familias que había en la residencia21.
À cette époque, nous étions ensemble, les hommes, les femmes et les enfants ; les hommes faisaient le ménage de la résidence, les femmes faisaient les courses et la cuisine, et un instituteur et moi-même, institutrice, avons fondé une petite école pour les enfants des familles qui vivaient dans la résidence.
Au Mexique, elle a exercé comme maîtresse d’école. Mais on trouvait aussi des annonces solicitando colaboradores para dar clases de cultura general, idiomas o de especialidad22 qui ne s’adressent pas seulement aux professionnels, mais à toute personne ayant des connaissances et des compétences pour le faire, y compris les étudiants. Des femmes « ordinaires » ont également fait de leur mieux pour ne pas entraver l’éducation des enfants. Constanza Martínez faisait partie des enseignants improvisés qui, avec l’autorisation du préfet, organisaient des cours :
Compartieron sus tareas en uno y otro campo. No solamente daban clases a niños, sino a adultos, las más jóvenes aprendían con el estímulo de comunicarse con sus novios, que estaban internados en el sur del país, en campos de concentración. [Rodrigo, 1999, p. 262-264]
[Elles] ont partagé leurs tâches dans chacun des deux camps. Elles ont enseigné non seulement aux enfants, mais aussi aux adultes, les plus jeunes filles apprenaient afin de pouvoir communiquer avec leurs fiancés, internés dans les camps de concentration du sud du pays.
Dans tous les centres d’hébergement où il a été possible de le faire, des cours ont été mis en place pour les enfants les plus jeunes, mais aussi pour les adultes qui le souhaitaient, parfois avec l’espace disponible, parfois en improvisant des salles de classe. Le camp du Pôle Beyris à Bayonne disposait d’une école où travaillaient cinco institutrices y un institutor (« cinq institutrices et un instituteur »), même si les cahiers, les peintures et les cartes manquaient23. Comme pour les ustensiles d’hygiène, de cuisine et de couture, les besoins en fournitures scolaires ont été constatés par les visiteurs des camps de la Commission d’aide aux enfants espagnols réfugiés en France et d’autres organismes humanitaires. À Saint Cyprien, Remedios Oliva exprimait également l’enthousiasme pour les possibilités de développement de l’éducation, mais aussi les limites matérielles :
Todo el campo acogió con mucho gusto la apertura de una barraca escuela. A muchos niños, además de andar desocupados, se les olvidaba lo poco que sabían, nadie tenía libros. Unos profesores españoles refugiados como nosotros daban clases de francés. [Oliva Berenguer, 2006 : 65]
Tout le camp s’est réjoui de l’ouverture d’une baraque-école. Beaucoup d’enfants, en plus d’être oisifs, oubliaient le peu qu’ils savaient, personne n’avait de livres. Des professeurs réfugiés espagnols comme nous donnaient des cours de français.
Face à la prolongation du séjour et la perspective d’aller travailler ou de poursuivre les études dans le système français, les compétences linguistiques devinrent une priorité.
Au foyer de Pontarlier, l’adolescente Benita Moreno occupait ses journées :
Con la profesora, repasábamos escritura, lectura y cuentas. Otros días paseábamos. También teníamos tiempo para jugar. Aprendí a montar en bicicleta entre las columnas de la fábrica.
Avec l’institutrice, nous revoyions l’écriture, la lecture et le calcul. D’autres jours, nous allions nous promener. Nous avions aussi du temps pour jouer. J’ai appris à faire du vélo entre les colonnes de l’usine.
Plus tard, à Argelès-sur-Mer, elle apprit d’autres compétences comme la sténographie. Grâce à cela, cette période fut une sorte d’oasis pour elle :
Era divertido, el tiempo pasaba volando, los días nos parecían más cortos. Cuando termináramos, nos buscarían otra cosa. [Moreno García, 2009, p. 38]
C’était amusant, le temps passait vite, les jours semblaient plus courts. Quand nous aurions fini, on nous trouverait autre chose à faire.
Nombre des écoles improvisées dans les camps et refuges étaient organisées par la population internée elle-même, soit avec des cours pratiques de ce que chacun pouvait transmettre, soit avec un programme plus réglementé par le personnel éducatif. Dans les petits centres où il n’y avait pas d’éducateurs professionnels, l’éducation était également assurée par les femmes réfugiées internées dans le centre même.
Outre le travail culturel et éducatif, il convient de mentionner une autre activité à laquelle les femmes de l’exil républicain se consacraient déjà de manière prolifique pendant la guerre en Espagne : les soins infirmiers et aux enfants. Dans les principaux camps et refuges, des coins blancs furent aménagés dans lesquels, outre l’allaitement, des programmes de soins aux enfants furent mis en place par du personnel féminin (de Luis Martín, 1994, p. 357-370).
Par exemple, la même Adelita del Campo se souvient que dans le camp de Bram, où ils avaient été évacués depuis Saint Cyprien, se creó una “Gota de leche”, de la que mi mamá fue la directora24 (Merchán Tejero, 1996, p. 63) (« Une "Gota de leche" fut créée, dont ma mère était la directrice »). Ceux-ci représentaient des espaces protégés réservés aux enfants avec une atmosphère « plus heureuse et plus claire » (Farré, 2019, p. 105-119). Les différents rapports sur les conditions de vie dans les camps et refuges évoquent comment allá donde los refugiados no han sido transferidos, los “rincones blancos” han continuado funcionando hasta el agotamiento de los víveres (« Là où les réfugiés n’ont pas été transférés, les “coins blancs” ont continué à fonctionner jusqu’à l’épuisement des réserves alimentaires ») :
Rincones blancos: qué magníficos resultados han obtenido, tanto para la salud de los niños como para la moral de las madres; esta iniciativa ha sido la única experiencia que ha permitido dar a la solidaridad una forma verdaderamente constructiva, estableciendo con los refugiados relaciones constantes y de confianza. [Sportisse, 1939, p. 2, p. 6]
Les coins blancs : quels magnifiques résultats ils ont obtenus, tant pour la santé des enfants que pour le moral des mères ; cette initiative a été la seule expérience qui a permis de donner à la solidarité une forme vraiment constructive, en établissant des relations constantes et de confiance avec les réfugiés.
Dès le début, les services de santé dans les camps ont été assurés spontanément par le personnel sanitaire interné, avec une case de santé dans chaque secteur pour les consultations simples, et avec des infirmeries à l’extérieur du camp. En avril 1939, environ 80 % du personnel de santé travaillant dans les camps de concentration étaient eux-mêmes des réfugiés hommes et femmes (Mirón-González, 2020, p. 60). La première infirmerie documentée a été mise en place à Argelès-sur-Mer en février, comme le raconte Remedios Oliva :
El campo era un inmenso campamento sin libertad donde reinaba una gran miseria. Hicieron una barraca que servía de enfermería. Los médicos españoles no tenían medicinas, solo nos daban aspirina o pastillas de carne para ponernos a dieta. Una parte de la barraca hacía de hospital y sobre la arena había paja y nada más. [Berenguer, 2006, p. 45]
Le camp était un immense campement sauvage où la misère régnait. On a fait une baraque qui servait d’infirmerie. Les médecins espagnols n’avaient pas de médicaments, ils nous donnaient seulement de l’aspirine ou des pilules de viande pour nous mettre à la diète. Une partie de la baraque servait d’hôpital, et sur le sable, il y avait de la paille et rien d’autre.
Les rapports réalisés par les travailleurs de la Commission d’aide aux enfants espagnols réfugiés en France mettent en évidence l’existence de postes d’infirmières avec des professionnels espagnols25. En effet, le travail dans l’infirmerie des camps ou dans les structures d’internement était, pour beaucoup de femmes, une autre façon d’obtenir une certaine rémunération, mais surtout le droit à un logement, particulièrement important à des moments où celui-ci n’était pas assuré. Cela a été le cas de Rosa Laviña, qui réussit à être employée à Argelès-sur-Mer, lorsqu’elle trouva une amie à l’infirmerie du camp :
Le pregunté si tendría trabajo para mí, aunque solo fuera para plegar; el caso era no estar todo el día sin hacer nada. Hablé con el doctor y al día siguiente empecé a trabajar; me dieron una blusa blanca y me convertí en « enfermera ». [Muñoz-Rojas, 2020, p. 118]
Je lui ai demandé si elle avait du travail pour moi, même si c’était juste pour plier le linge ; le but était de ne pas passer toute la journée à ne rien faire. J’en ai parlé au médecin et le lendemain, j’ai commencé à travailler ; on m’a donné une blouse blanche et je suis devenue « infirmière ».
Cette anecdote, parmi d’autres, montre comment les femmes ont su s’adapter aux conditions qui leur étaient imposées tout en conservant une marge de manœuvre et une capacité d’action pour résister.
L’internement a signifié une des expériences les plus déterminantes de l’exil des femmes espagnoles républicaines en France. Pendant les semaines ou années qu’il a duré, loin de rester inactives, elles ont développé diverses activités et tâches de nature ménagère, culturelle, en relation avec les soins, ou encore économique. Pour cela, elles se sont servi des compétences qu’elles avaient acquises pendant leurs trajectoires traumatiques d’exil, mais aussi des savoir-faire qu’elles avaient intégrés en Espagne à partir de leurs expériences professionnelles et politiques, notamment pendant la guerre.
De plus, on peut parler de performativité dans le sens où, à partir de ces activités, elles n’ont pas seulement défié le rôle traditionnel féminin passif et silencieux, mais elles ont plutôt construit une nouvelle réalité en transformant, selon leurs propres besoins, les conditions de l’internement. C’est pour cela que nous avons mis l’accent sur l’amélioration quotidienne de leurs conditions de vie, considérées comme des périodes d’adaptation et d’acquisition de nouvelles compétences. Même si une grande partie de ces activités cherchait, selon les paroles de Nieves Castro, à distraer de nuestra memoria el deseo de estar libres (Castro Feito, 1981, p. 65) (« Distraire de notre mémoire le désir d’être libre »), elles ont réussi à rendre l’espace plus habitable, mais aussi à le construire. Les efforts mis dans des activités culturelles et éducatives ont permis que l’internement ne soit pas une parenthèse, surtout pour les enfants. Il s’agissait de continuer sa vie, ses projets et faire perdurer les valeurs mises en avant par l’esprit de la Seconde République espagnole.
Enfin, il convient de signaler comment l’occupation des femmes dans des activités telles que la couture a permis qu’elles commencent à gagner leur vie avec des petits salaires et parfois des avantages en nature. C’est ainsi que les Batallones de modistillas ont vécu un premier tour d’horizon des activités productives en exil qui, pour la grande majorité, continueraient sous différentes formes une fois loin de l’internement.