Entretien avec Sylvie Camet
Laurence Kohn-Pireaux : La lecture du roman de Sylvie Camet, La Submersion qui vient1, invitait à un entretien avec l’auteure, qui clôture cette journée d’étude. Sylvie Camet est professeure de littérature comparée à l’Université de Lorraine et autrice. Après La Submersion qui vient, le roman Le Nez dans le ruisseau convoque la figure de Jean-Jacques Rousseau2. Citons quelques-uns des textes publiés : Votre manuscrit n’entre pas dans le cadre de nos collections (2015), La Passagère (2013), À l’évidence vous ne me répondez pas (2002), Resistenza infinita- Situations (2010), ou encore Journal de La Tunisie en révolte (2011) publié par la revue Les Temps modernes. Voilà des textes passionnants, contenant un témoignage et un engagement toujours présents.
La Submersion qui vient est un texte dramatique, qui n’exclut pas l’humour. Il se situe au début du 21e siècle. Dans un récit principal qui fonctionne comme un récit-cadre s’insèrent d’autres textes qui en prolongent et élargissent les perspectives. Que raconte-t-il ? Une femme, qui reste anonyme, parisienne, enseignante autrefois (elle est sans doute retraitée), veut absolument acheter un appartement à Paris, même si le budget dont elle dispose est relativement modeste. Un appartement lui plaît, toutefois il est situé en rez-de-chaussée dans les zones inondables de la capitale. Les avis de l’entourage divergent quant à l’opportunité d’un tel achat. D’un côté, les assureurs tentent de l’en dissuader en faisant valoir le risque d’inondation et la fameuse crue centennale (la dernière, si besoin est de le rappeler, remonte à 1910) ; de l’autre, ses amis et elle-même sont davantage sceptiques et se gaussent parfois de cette crue annoncée qui relèverait peut-être de la croyance. En tout cas, elle achète, emménage et transforme ce qui est en fait un local en maison d’édition, les Nautes, au nom programmatique, pour se protéger en partie des assureurs. Très vite, elle se prend au jeu de cette maison d’édition, d’autant plus qu’elle est une grande lectrice.
Quelques mois s’écoulent, ceux d’un bonheur sans nuage, puis l’automne arrive, avec son cortège de pluies. Le nouvel appartement de la protagoniste possède une cave qui pourrait être utilisée ; mais elle est très vite considérée comme un « couvercle précaire sur les Enfers » : effectivement, le lieu, humide, se remplit d’eau progressivement et inexorablement. La découverte du cadavre d’un rat semble alors de fort mauvais augure, même si l’événement est relativisé par l’humour. Elle tente de se raisonner, tout en lisant les manuscrits qui lui parviennent. Il s’agit, dans un premier temps de récits maritimes, dont des extraits s’insèrent dans le récit premier, en caractères italiques. Leur genre est très souvent celui de l’aventure, en opposition avec l’immobilité de la lectrice et peut-être son impuissance par rapport à la menace aquatique qui la cerne de plus en plus ; en même temps ils entrent en résonance avec les événements vécus par le personnage et participent aussi d’une auto-analyse. Ainsi, malgré ses efforts, la façon dont elle tente de mesurer les risques, en suivant attentivement les informations, la fameuse crue a lieu : elle arrive par le bas, par le sous-sol, cette bouche des Enfers précédemment évoquée. Face à la montée des eaux, à l’affolement des autorités inefficaces, le personnage doit quitter son appartement tout juste rénové et se réfugier dans les étages d’un petit hôtel voisin, en compagnie de quelques autres malheureux qui n’ont pas d’autre choix. Le confinement s’installe, différent des confinements liés à l’épidémie provoquée par le coronavirus, mais véritable confinement lors duquel on est privé de tout, de l’essentiel d’abord : le chauffage, l’électricité et les moyens de communication. L’hygiène souffre, et il n’est même plus possible de se laver les cheveux. Dix-neuf semaines s’écoulent, temps de paralysie par les eaux. En fin de compte, le bilan global sur lequel le personnage et l’auteure s’interrogent s’avère dramatique.
Un premier extrait donne une idée de l’interrogation liminaire, qui lance le récit :
Mais demain, téléphonerait-elle à l’agent immobilier pour signer la promesse d’achat ? Mince, cette belle image solidaire s’appliquait magnifiquement au quatrième étage, mais au rez-de-chaussée, elle n’aurait ni pâtes, ni haricots verts, mais des pompiers pour venir l’extirper d’une mare de boue. Le voulait-elle vraiment ?
Cela aussi on le lui avait décrit au 17 boulevard Morland ne vous imaginez pas Madame que c’est de l’eau que vous aurez chez vous, qu’il suffira d’attendre le reflux pour procéder à un petit rinçage, non, ce qui envahira votre appartement ce sera une eau terreuse sale charriant de tout, des immondices, des parasites quand elle se retirera vous ne pourrez rien récupérer parce que tout absolument tout sera altéré, par vous-même vous ne pourrez pas agir ce sont des entreprises spécialisées qui devront intervenir avec des instruments de nettoyage spécifiques d’autant qu’il y a du danger les prises de courant comme vous le savez l’eau et l’électricité ne font pas bon ménage les conduites de gaz le réseau entier fragilisé. Et son érable ? Il aurait les pieds dans le ruisseau lui seul peut-être traverserait la crise avec philosophie… » [p. 12-13]
Yasmina Benferhat : Ma première question est liée à Paris. Pourrait-on finalement imaginer l’intrigue dans une autre ville ayant la même configuration : un fleuve, un temps connu pour être pluvieux, Londres par exemple ? Suppose-t-elle l’atmosphère spéciale d’une ville ?
Sylvie Camet : Je pense qu’il y a une double réponse. La réponse « oui », évidemment, puisque bien entendu la topographie de nombreuses villes est conçue selon cette même organisation, un fleuve central et une agglomération tout autour. D’ailleurs, on le sait bien, Londres est menacée par la Tamise. Cela fait à peu près une quarantaine d’années qu’à Londres une solution a été trouvée, qui apparaît comme un peu précaire aujourd’hui, et qui a consisté à construire des digues. Pour l’instant, Londres est une ville plus ou moins épargnée, mais on sait qu’avec l’élévation du niveau de la mer ces digues ne vont plus véritablement faire leur office dans les années qui viendront : malgré tout, la menace est là. En revanche, il y a des exemples concrets, comme celui de Prague ; Prague qui a été inondée à deux reprises, du moins deux reprises remarquables, en 2002 et en 2013, avec des désastres considérables, des évacuations : je crois que l’on a évacué à peu près 70 000 personnes la dernière fois ; et le nombre de morts, s’il a été oublié complètement, est bien réel.
En dépit de ces situations possibles, en choisissant Paris, j’ai montré que ma préoccupation était une interrogation sur les conditions climatiques actuelles et environnementales, une forme de projection. Paris était un terrain d’épreuve.
Quant à une transposition ailleurs, je dois malgré tout répondre « non », parce qu’en fait Paris est la seule ville que je connaisse, que je puisse décrire de l’intérieur. C’est dire qu’en fait, si la question s’adresse à moi, il s’agit de la seule ville dont je puisse parler avec précision, avec des détails sur la vie de quartier, avec l’examen de conditions vraiment représentatives et argumentées. Ma réponse est double.
Y. B. : Une autre question prend tout son sens au terme de cette journée d’étude, puisque nous avons évoqué, avec la musique notamment, différents moyens de rendre le son de la pluie et son rythme. Comment pourrait-on procéder dans l’écriture ? Il m’a semblé que l’un des moyens était de jouer sur la ponctuation, d’éviter toute ponctuation pour essayer de rendre le flux de l’eau qui monte.
S. C. : Effectivement, le parti-pris stylistique de ce récit n’est pas celui d’une sorte de logorrhée, ce qui serait un terme un peu négatif, mais de flux. Il s’agit de communiquer l’impression qu’il n’y a pas véritablement de pause, en tout cas que les pauses sont peu marquées, et que, même si l’on voulait scinder la lecture — inévitablement cela se fera, on ne va pas lire le livre in extenso en une seule fois — on aurait du mal à trouver la bonne intersection. Il n’y a pas véritablement de moment d’interruption ou de pause, car demeure une volonté d’entraîner la lecture à la fois dans cette tension, cette angoisse qui ne fait, bien entendu, que s’exacerber peu à peu ; en même temps il s’agit de transcrire, traduire, lire cet effet particulier que constitue le phénomène météorologique. La continuité illustre à la fois ce rideau qu’est la pluie — les pages sont autant d’éléments de ce rideau — et ce fleuve qui grossit, qui s’emballe, dont le débit devient de plus en plus violent. Je dirais que la phrase elle-même est un peu mimétique de ces phénomènes, ce que l’on pourra mieux entendre à travers ce petit passage du livre :
D’ailleurs il pleuvait tous les jours, pour la conforter dans son pessimisme les nuages se mêlaient à la pollution, à la nuit de dix-sept heures, les voitures s’employaient à foncer dans les flaques aspergeant les jambes des passants aux arrêts de bus, les phares les lampadaires les enseignes croisaient leurs signaux rouges et jaunes sur l’asphalte luisant, les klaxons s’irritaient, Paris devenait alors proprement détestable on ne demandait qu’enfermement chaleur et oubli. L’hiver n’était pas rigoureux il se transformait en une espèce d’automne infini, elle suspendait son parapluie à la clenche il ruisselait dehors elle le trouvait le lendemain prêt à partir. La Seine avait monté, elle allait l’observer depuis le pont de l’Archevêché, l’eau affleurait à la surface des quais, une eau d’un kaki mêlé de blanc le vif courant drainant les campagnes depuis des kilomètres en amont c’était le seul spectacle digne dans cette ville accablée de circulation automobile d’où les piétons avaient été chassés sous la violence des moteurs et le tic-tac des feux. Vous traversiez chronométrés, les scooters agaçant la poignée des gaz, à peine aviez-vous rejoint l’autre trottoir qu’une trombe se déclenchait vous respiriez, vous aviez outrepassé votre droit, comprimant le flux indûment les quelques minutes de votre couleur verte, vous respiriez comme si chaque fois vous aviez réchappé à une rafale. Depuis le pont la proue de l’île contre laquelle se divisait le flot acquérait une dignité immémoriale qui contrastait heureusement avec l’ineptie du présent. Elle aurait voulu regarder chaque jour le fleuve grossissant avec un détachement poétique et non la tête encombrée de mesures et de chiffres ne rien savoir ne plus l’entendre cette parole magistrale assénée par les présentateurs elle se demandait toujours quelle école les dressait à articuler des banalités avec l’intensité d’un président de cour d’appel regarder le fleuve intempestif sans ce conditionnement de chaque instant par ce qu’on appelle les nouvelles. Pourtant, ces mises en garde la concernaient au premier chef et si les chiffres, les mesures intéressaient quelqu’un c’était bien elle, non des chiffres pour le livre des records mais l’évaluation concrète du risque de débordement. Avec l’habitude elle n’y croyait plus, elle épousait cette opinion que l’extrême ne s’était plus produit et qu’il ne se reproduirait pas de sitôt, les neiges là-bas fondaient et il fallait bien qu’elles puissent s’écouler c’était la logique de l’hiver il ne fallait pas s’en alarmer. Depuis l’épisode du rat un certain fatalisme lui était venu qu’il ne servait de rien de vouloir s’abriter de tout, un peu de répugnance aussi, sa maison elle-même n’était pas si précieuse qu’elle ne puisse un jour supporter l’épanchement d’un trop plein. La navigation était désormais interdite, la plupart des embarcations ne pouvaient plus passer sous les arches elle se penchait un peu sur la balustrade observant les remous il n’aurait pas fallu tomber à l’eau il n’y aurait rien eu à faire nager n’aurait servi à rien contre cette pression inapprivoisable. Les arbres seuls résistaient pilotis fichés on ne savait plus où ni dans quoi ponctuant le cours leur écorce léchée puis détrempée puis desséchée ils résistaient moins tourmentés que les hommes tout autour lancés comme des jouets mécaniques collés à l’obstacle du mur ces robots de ferraille qui continuent de vouloir avancer leur ressort crépitant et grinçant jusqu’à ce que la clé ait effectué une giration complète et qu’ils se convainquent, graduellement, de périr. [p. 29-30]
L. K.-P. : Justement ce personnage, cette femme qui assiste à la montée des eaux, s’avère fataliste par certains aspects. Toutefois, parallèlement à cette immobilité qui devient mortifère, les lectures qu’elle fait relèvent souvent de l’aventure. Est-ce seulement un effet de contrepoint ? Quel rôle ces récits jouent-ils ? Que représentent-ils ?
S. C. : Effectivement il y a une trame générale puis des récits insérés. Les récits insérés sont unis par le motif de l’eau parce qu’ils tournent tous manifestement autour de cette thématique commune qu’est la mer : tantôt sous l’aspect de la catastrophe liée au naufrage, tantôt dans une perspective historique. Je ne dirais pas vraiment que je conçois cela comme des représentations de l’aventure, parce que pour moi ces fragments signifient plutôt des formes de représentations assez tragiques de l’élément aquatique, donc de ses conséquences sur la vie, de façon assez générale. Prenons l’exemple d’une référence aux compagnies maritimes, notamment à travers un personnage que j’ai adapté, celui de Violet Jessop (1887-1971). Il s’agit d’une figure authentique, celle d’une femme qui a survécu à trois grands naufrages, celui de l’Olympic, celui du Titanic et celui du Britannic. Cette femme incarne l’espèce de figure du survivant avec ce que cela comporte de péripéties incroyables et ses mémoires interrogent l’idée de catastrophe, tantôt avec pragmatisme tantôt avec fatalisme. Après la Première Guerre mondiale, la Seconde est évoquée par le biais d’un autre personnage, Takeo Oshikawa, un agent secret à l’origine des informations accumulées par les Japonais sur le compte des Américains, informations qui ont permis le déclenchement de l’attaque de Pearl Harbour en 1941. Donc les événements qui s’interposent ou qui interfèrent avec la trame narrative sont des éléments qui convoquent le réel, parce qu’évidemment cette crue centennale n’a pas eu lieu : elle est probable, anticipée, appréhendée, mais sa création fictionnelle risquerait de faire tendre le récit du côté d’une projection un peu fantasmatique, voire vers des formes un peu irréalistes ou relevant de la science-fiction. Avec les récits insérés, je crois qu’il y a toujours un rappel de ce que cette trame ne doit pas être sentie comme appartenant au surnaturel : l’invention est rendue naturelle en quelque sorte par des éléments extérieurs qui, eux, sont bel et bien vérifiables.
L. K.-P. : Une fois confiné dans le petit hôtel parisien, le personnage féminin pense à L’Heptameron, à ses devisants ; et se mettent en place – tant que cela est possible – des récits insérés comme celui de l’espion japonais, des récits de personnages confinés et acceptant, à un moment donné, de jouer le rôle de conteurs. À partir de là, il est possible de se demander si l’effet de circonstances catastrophiques peut nous amener à accepter un mode de vie tout à fait différent, fondé sur des valeurs, des activités — la lecture, l’échange : est-ce envisageable ?
S. C. : Le personnage féminin dans le récit, depuis le début, est partagé entre une véritable appréhension de la catastrophe et, en même temps, un vrai désir de la voir survenir. Ce désir est explicable notamment à travers l’idée que pour elle le point d’arrêt mis par la crue de la Seine à l’activité, l’effervescence et cette sorte de frénésie que représente la vie moderne, est souhaitable. En fait elle sait qu’elle va y perdre d’un côté matériellement, mais que d’un autre côté cette perte sera compensée par un gain. Elle imagine ce gain notamment à travers de nouvelles valeurs communautaires de partage, de rencontre. Elle estime que ce temps suspendu est un temps au cours duquel il sera possible effectivement aux êtres de se retrouver, d’accepter à nouveau d’être curieux les uns des autres, de se parler, de se rencontrer. Cette expérience de confinement à l’intérieur de l’espace clos qu’est l’hôtel — donc un espace dont on ne peut s’échapper pendant quelques jours — c’est aussi une expérience un petit peu à la manière de Cauterets et de Marguerite de Navarre, qui va permettre que l’on oublie la technologie, qu’on oublie la vie professionnelle aussi — un des aspects intéressants également. Cette pause et cette suspension vont permettre d’avoir un temps à soi et ce temps est un temps qu’on va pouvoir investir. Elle chérit l’espoir que ce temps-là sera un temps de lecture, d’écriture, et aussi de narration spontanée ou – éventuellement – un peu moins spontanée comme avec l’épisode du touriste japonais qui, lui, a entièrement rédigé son histoire. En tout cas, il s’agit d’essayer d’être dans une concentration plus forte, en essayant de nourrir des valeurs plus profondes.
L. K.-P. : Pourtant, quand on en arrive au dénouement et à l’épilogue, il y a l’aspiration de ce personnage auquel on peut assez facilement s’identifier et à la fin le bilan d’une catastrophe. À ce moment-là il y a des drames, un nombre de morts impressionnant, des morts directes ou indirectes et puis le terrible effet Seveso : il ne s’agit pas de la crue d’un torrent, mais d’un fleuve en ville, avec les effets de la pollution ; les eaux sont à ce moment-là vraiment toxiques — cela a été prévu aussi par les urbanistes actuels. Pourtant, malgré ces catastrophes, la vie reprend son cours. Finalement — c’est peut-être là une question un peu personnelle —, pourquoi personne, le personnage principal mis à part, ne s’en inquiète-t-il vraiment ? Cela rejoint les questions de responsabilités individuelles et collectives posées avec le roman de Nicola Pugliese.
S. C. : J’ai lu justement Malacqua et on retrouve cette sorte de symptôme de cécité collective, d’aveuglement collectif, que nous traversons de la même manière aujourd’hui qu’il y a quarante ans. Effectivement, l’on est ravi d’être déconfiné, mais le confinement ne nous a, manifestement, strictement rien enseigné : l’on va foncer tête baissée exactement comme auparavant, dans l’idée, toujours, d’un prétendu progrès technique, technologique, avec ce qu’il en coûte. Lorsque nous parlons submersion, pluie ou au contraire sécheresse, il s’agit très souvent d’effets consécutifs à l’action humaine. Néanmoins ce que l’on voit dans le roman, c’est que le fleuve va, comme c’était prévisible, se retirer, les eaux vont progressivement baisser. Chacun, chacune, va retourner à la vie d’avant avec cette sorte d’espoir fou et quasiment délirant en fait, que l’on peut toujours tout oublier, celui de faire en sorte que ces événements n’aient jamais été qu’un accroc. Donc l’épisode de la crue est un épisode que l’on veut refermer, replier sur lui-même avec l’idée qu’au fond tout cela c’est quelque chose que l’on peut volontiers effacer, dans la mesure où la priorité des priorités reste le confort tel qu’on l’expérimente et le connaît, y compris avec le prix qu’il faudra payer pour ce même confort.
La dernière page du récit donne une idée de cette amertume :
Tant qu’ont duré les travaux j’ai été portée par l’énergie de la transformation, maintenant la mémoire me revient par bribes, je me réveille soudain la nuit, me rappelant un abat-jour, une statuette, j’ouvre un tiroir et je cherche machinalement un couteau qui n’est plus là, je ne peux pas dire que je n’ai plus rien puisqu’évidemment j’ai d’autres choses, je remplace peu à peu, parfois avec plaisir, parfois avec tristesse, ma bibliothèque est partie tout entière à la benne, les pages gondolées, collées, les couvertures bombées, j’avais placé au coffre les papiers indispensables, j’ose espérer les avoir bien triés, n’avoir jamais à me dire qu’un contrat, un bulletin de salaire a suivi le courant, c’est ce côté irrémédiable qui est le plus troublant, les objets sont là prêts à être décrits, on les voit, leurs formes leurs contours leurs couleurs les petits défauts qu’on est seule à connaître mais on ne peut tendre la main, l’espace est creux, et ce vide on l’éprouve quelque part à la place du cœur. Les voisins disent souvent qu’il faut repartir à zéro, je ne partage pas ce sentiment, zéro c’est neuf, on y ajoute un, puis deux, à ce stade on hésite au contraire, on retranche puis on comptabilise. Je ne quitterai probablement plus cette habitation, il faudra guetter de nouveau, 6,40 m, 6,70 m, je ne m’éloignerai plus jamais sans craindre de devoir rentrer, singing in the rain…, non, je ne pourrai plus jamais chanter sous la pluie, laughing at clouds, dancing in the rain, non certainement jamais plus…
La crue centennale, est-ce à dire qu’elle ne reviendra vraiment plus avant cent ans ? Que je pourrai l’oublier à mon échelle de vie ? Ou bien, le dérèglement forcené du climat va-t-il multiplier les épisodes multipliant les craintes ? Personne n’a de réponse à mes interrogations, mais pour ma part, j’ai obtenu au moins une certitude, que mon attente a été déjouée. J’avais projeté de toutes mes forces dans cette inondation la survenue d’un tumulte, la mobilisation d’une conscience, la constitution d’une fraternité, c’était sans tenir compte de ce que cette société finit toujours par tout apprivoiser, ses plus grands pourfendeurs finissent rangés dans les chapitres de manuels scolaires, maintenant, la Seine même, quoi qu’elle ait eu de subversif à nous dire, a été renvoyée à son périmètre de quais, on trouvera dans de mystérieux comptes les milliards qui autrement n’existent pas, on accrochera quelques médailles au revers des vestons, prononcera des paroles senties sur les tombeaux, ni Auschwitz ni Hiroshima n’ont eu raison de cette logique, a fortiori la folie d’un fleuve. Il a suffi de la rapporter à une calculatoire QIX100, au quotient centennal, la beauté et la sobriété d’une formule circonscrivant en six caractères l’incommensurable des règnes végétal, minéral ou animal.
Elle a donc été endiguée, l’insurrection qui venait, elle sera oubliée l’immersion qui est venue, mais tout de même,
rien
ni personne
ne pourra empêcher la submersion qui vient. [p. 127-129]