D’une singulière manière, cet audacieux projet sur la pluie (Quel climat veut-il provoquer ? Contre quel réchauffement climatique ou diluvien changement entend-il se battre ?) m’a d’abord amenée à m’interroger sur ce que peut bien être notre travail de « chercheur ». Pour une fois, ce mot qui semble parfois empli de forfanterie ou d’affabulation (il n’est pas si facile de voir en nous les compagnons des vils et aventureux chercheurs d’or ou des découvreurs de vaccins) m’est apparu dans une simplicité et une naïveté nouvelles, que je commencerai par exposer.
La pluie. La pluie dans l’imaginaire européen. On a des mots, des titres. La Pluie d’été de Duras, les ciels bas et lourds des spleens baudelairiens, on a surtout des images, et du côté du cinéma, on a l’impression de voir la pluie ruisseler, qu’il s’agisse de chanter sous la pluie, ou de l’univers sans cesse pluvieux du Blade Runner de Ridley Scott en 1982.
Ainsi, quand fut posée cette question, sans réfléchir on a pensé à Conrad. C’était sûr, chez lui, il doit pleuvoir, que ce soit dans ses romans londoniens ou dans ses romans du sud-est asiatique. Après quoi, on ose espérer que cette pluie conradienne nous dira quelque chose, un quelque chose que nous tenterons de retranscrire, de théoriser pour le proposer sous la forme d’un modeste petit texte. Autrement dit, nous voilà, très humblement, en train de « chercher », c’est-à-dire de tenter de faire coïncider une proposition et une intuition. Comme on est de son temps, le premier et mauvais réflexe consiste à regarder dans les moteurs de « recherche ». Aujourd’hui, tout le monde est chercheur, c’est-à-dire que tout le monde confie sa modeste quête à quelque chose que nous ne maîtrisons absolument pas, mais qui permet de donner les atours du remplissage (le nombre fabuleux de réponses) à notre vide et notre paresse. Pour commencer une telle « recherche », on tape donc « Conrad » et « pluie » en guise de mots-clés. On tombe tout de suite sur un blog qui assure que le Londres de The Secret Agent est tout empli d’une atmosphère de pluie et de brume1. On est rassuré. Conrad et la pluie, on tient quelque chose, on relira L’Agent secret, c’est décidé.
Mais plus on laisse le moteur de recherches chercher à notre place, et moins on trouve. On essaie en anglais. Ce n’est guère mieux. On fait varier avec la brume, le brouillard, fog et autres, et c’est beaucoup mieux ; pour tout dire on est gâté : Conrad et le brouillard, on aurait pu faire quelque chose de fourni, une thèse quasiment ! On regrette que la journée soit consacrée à la pluie et non à cette vaporisation génératrice d’inquiétantes atmosphères2. Mais on doit faire face.
On change celui qui cherche à notre place. Le Gutenberg Project a scanné les milliers de pages de milliers de textes. On tape les titres des grands récits conradiens, en anglais (pour faire professionnel) et, une fois au cœur des textes, on utilise le moteur de recherche interne afin de trouver toutes les occurrences du mot rain. Comme on est un piètre chercheur, on oublie de mettre une espace devant rain, de sorte que les mots train, brain, restrain et autres apparaissent également. Ce que l’on trouve, une fois écartées les mauvaises occurrences, n’est pas rassurant. Par exemple, dans The Secret Agent, dont notre fameux blog a dit que Londres y était « perpétuellement noyée dans le brouillard et la pluie » et faisait une citation en passant, on découvre que cette citation en passant est la seule (ou presque3) de tout le roman à contenir le mot rain. Et cela continue : pas de pluie du tout dans Au Cœur des ténèbres pourtant au cœur de la forêt équatoriale africaine, à peine de la pluie dans Chance qui se passe en Angleterre, presque rien non plus dans Typhon où nous pensions qu’aux déluges d’eau qui s’abattent sur le Nan-Shan de l’anti-aventureux capitaine McWhirr pourrait bien s’ajouter un peu de pluie4 ; on trouve bien une pluie fine dans Youth, mais rien de bien significatif. Finalement il faut se rendre à l’évidence. Il pleut peu chez Conrad, hormis dans Almayer’s Folly, son premier roman, et dans Lord Jim. C’est sur ce dernier qu’on s’arrêtera plus longuement.
Avant que d’y venir, ces recherches faites par l’entremise de certains des médiums chercheurs d’aujourd’hui nous ont mis sur la piste d’une hypothèse : est-ce que ce peu de pluie dans des romans et chez un écrivain où l’eau joue pourtant un rôle souvent crucial (de submersion, de fascination, d’agent mythifiant), est une spécificité conradienne, ou bien, au contraire, cela prolonge-t-il une esthétique plus générale qui serait, par exemple, celle du roman d’aventures maritimes, auquel les romans de Conrad se rattachent, quand bien même c’est de façon problématique ?
Deuxième moment de « recherche » donc : l’investigation via le Gutenberg Project ne va plus s’arrêter aux seuls romans conradiens mais s’élargir à quelques grands classiques du roman d’aventures maritimes. Y pleut-il, oui ou non ? On pratique quelques coups de sonde : dans Moby Dick, il n’y a pas de scènes pluvieuses, mais quelques rares occurrences (chapitres 35, 51 et 56) où la pluie intervient dans des comparaisons ou pour décrire tel visage buriné par le soleil et la pluie. Dans Treasure Island, le mot rain n’apparaît que deux fois, pour décrire le visage contrasté de the man of the island (chap. 15), fait de fair and rain. Pas de scène pluvieuse, hormis une rain of sand (chapitre 19) ! On essaie un dernier classique : Vingt-mille lieues sous les mers. Là encore, pas de pluie, n’était cette occurrence5. Le narrateur raconte ici sa première sortie en scaphandre en compagnie du capitaine Némo :
Tout en avançant, j’entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu. J’en compris bientôt la cause. C’était la pluie qui tombait violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la pensée me vint que j’allais être trempé ! Par l’eau, au milieu de l’eau ! Je ne pus m’empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire, sous l’épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide élément, et l’on se croit au milieu d’une atmosphère un peu plus dense que l’atmosphère terrestre, voilà tout. [chapitre 19]
Cette pluie chez Jules Verne révèle un point évident et crucial : celui de l’inutilité de la pluie comme élément néfaste ou ajout d’une difficulté atmosphérique dans le roman d’aventures maritimes. La pluie n’est un élément effrayant que du point de vue terrestre, elle est l’une des manifestations sensibles du déchaînement des cieux sur la terre, en venant modifier l’espace terrestre pour le transformer (dans les submersions, les déluges) en espace liquide, d’enlisement et de mort (comme à la fin du Feu d'Henri Barbusse). Mais sur la mer, un peu d’eau douce ajoutée à l’eau salée de l’écume qui s’abat sur le pont, à la vague qui se brise sur la coque, cela n’ajoute ni ne retranche rien. La mention de la pluie comme adversaire ou danger devient une incongruité dans le roman d’aventures maritimes : l’autodérision du narrateur de Vingt Mille Lieues sous les mers nous le dit assez, c’est une « idée baroque ».
Une fois que le hasard des recherches a mené à ce point de lumineuse évidence, on comprend mieux qu’il n’y ait que peu de pluie chez Conrad. Ou plutôt, on s’étonne : plusieurs romans conradiens offrent pourtant des scènes de pluie, certes, pour deux d’entre eux alors qu’ils se passent à terre (Almayer’s Folly et Nostromo), mais également dans un des plus grands romans, dont on pourrait dire qu’il est « maritime », de Conrad : Lord Jim.
Cette désignation n’est en effet pas si simple : si Lord Jim est en grande partie raconté par Marlow, éminent marin déjà narrateur de Youth et de Heart of Darkness, et s’adresse d’abord à une petite communauté d’élus qui ont tous été marins, Lord Jim est un roman singulier. Celui-ci ne cesse en effet de se dédoubler, que ce soit dans son récit – celui d’un jeune marin empli de rêves d’aventures, mais qui va accomplir sa destinée « à terre », ou dans la forme qu’emprunte ce récit, elle aussi dédoublée, ainsi que ses commentateurs l’ont tôt perçu (et parfois critiqué), puisque celui-ci oscille entre une première partie critique, « novel » selon leurs termes, procès « post-moderniste » et réaliste de Jim l’idéaliste ; et une deuxième partie, romanesque, irréaliste, que les critiques anglo-saxons taxeront du terme méprisant de « romance »6.
Autrement dit, le hasard des recherches motorisées a fini par nous offrir un point de résistance. Si l’on peut tenir pour assuré que la pluie ne peut intervenir romanesquement (ou mythiquement, comme dans l’épisode du Déluge) comme un élément incontrôlable et dangereux que dans des récits terrestres, sa présence chez Conrad, en un roman qui interroge la possibilité de vivre encore des aventures « comme dans les livres », offre l’aspérité qui nous manquait pour avoir quelque chose, peut-être, à dire, de la présence de la pluie chez Conrad.
Il faut en finir donc, enfin, avec ce petit récit de l’étrange processus que l’on appelle « recherche » et dont le sujet se dérobe (est-ce moi ou un algorithme qui recherche quoique ce soit ?) autant que l’objet (de quoi parler ?) se précise au gré des hasards, et me penche, enfin, sur cette petite chose que je crois avoir trouvée : la pluie chez Conrad, c’est une incongruité, suffisante pour en faire, peut-être, un des marqueurs d’une mise en cause du « romanesque », ici maritime : quand il pleut, là où il ne devrait pas pleuvoir, peut-on donner à la pluie le rôle d’un marqueur signifiant, et si oui, lequel ?
Dans Lord Jim, il y a trois grands épisodes où la pluie intervient. Nous allons nous y attarder, pour comprendre quel rôle la pluie vient conférer à ces épisodes, et quelle signification, quelle valeur esthétique et axiologique tout à la fois, on pourra peut-être lui accorder.
Le premier épisode se situe au tout début du roman. Le personnage de Jim est entré dans le champ de vision du premier narrateur, apparemment omniscient. Celui-ci, dès la troisième page, retrace les années de jeunesse et de formation de Jim :
À l’origine, il venait d’un presbytère. … La cure était un bénéfice familial depuis des générations, mais Jim avait quatre frères ; aussi, lorsqu’à la suite de lectures de vacances consacrées à des récits d’aventures il se découvrit une vocation pour la mer, il fut immédiatement expédié sur un « bateau école pour officiers de la marine marchande »7.
Jim apprend vite, est sympathique à tous. Mais surtout Jim rêve d’aventures et d’exploits héroïques : « Il lui arrivait de se laisser aller à vivre en esprit, par anticipation, la vie de marin des récits d’aventures. Il se voyait sauver des passagers de navires qui sombraient, abattre des mâts dans un ouragan, etc. » (p. 834) et au terme de ces rêveries, « toujours il était un modèle de dévouement à son devoir, et aussi inébranlable qu’un héros de roman » (ibid.). Un cri le sort et nous sort de ces songes : « Il se passe quelque chose. Viens donc ! ». Jim se lève d’un bond, va voir ce qui se passe « et s’arrête net, comme frappé de stupeur ». Ce qui se passe, et qui tout à la fois sort Jim de ses fantasmes en même temps qu’il l’arrête, c’est la longue scène suivante, dont je conserve l’essentiel parce que c’est tout le roman qui s’y joue une première fois :
C’était le crépuscule d’un jour d’hiver. Le vent avait fraîchi depuis midi, arrêtant tout trafic sur le fleuve, et maintenant il soufflait en ouragan, par rafales intermittentes qui tonnaient comme des salves d’artillerie lourde tirant sur tout l’océan. La pluie tombait obliquement, en un rideau serré tantôt elle vous cinglait, tantôt elle mollissait, et de temps à autre, Jim avait la vision fugitive et menaçante du flot tumultueux de la marée, du chaos des embarcations ballottées le long du rivage …. La rafale suivante semblait chasser tout cela. L’air était saturé de poussières d’eau. Il y avait une résolution farouche dans la tempête, une fureur opiniâtre dans les cris rauques du vent, dans le tumulte brutal de la terre et du ciel elles semblaient dirigées contre lui et il était étreint d’une terreur mystérieuse qui lui faisait retenir son souffle. Il resta cloué sur place. Il eut l’impression d’être pris dans un tourbillon. Il fut bousculé. « Armez le canot ». Des camarades passèrent devant lui en courant.
Jim assiste alors, du haut du pont, au largage du canot qui seul dans la tempête va porter secours à un autre navire sur le fleuve. Jim, lui, a manqué le saut dans le canot :
Trop tard, mon gars ! D’une main ferme le capitaine du navire retint ce garçon qui semblait sur le point de sauter par-dessus bord, et Jim leva vers lui des yeux où se lisait la douloureuse conscience de sa défaite. Le commandant eut un sourire de sympathie. « Tu auras plus de chance la prochaine fois. Ça t’apprendra à être plus prompt ».
Ce long épisode est déterminant, malgré son apparente banalité, pour le destin de Jim mais aussi pour l’esthétique même du roman, qui exploite une première fois, de manière sensible, le tiraillement intérieur, et du roman, et de ses personnages, tiraillés entre romance (les désirs héroïques de Jim) et novel (la plate réalité, matérielle, exigeant une série d’actions pragmatiques et rapportées par l’ironie discrète du narrateur). Ce qui m’importe ici, c’est que l’irruption du réel, dans son urgence, se fait non seulement sous les espèces d’une tempête violente, mais surtout d’une dégradation atmosphérique dans laquelle la pluie joue un rôle, qui contribue à conférer à cette scène un caractère déstabilisant : la pluie empêche de bien voir, elle rend la vision mouvante (« vision fugitive », « chasser tout cela »), elle-même se mêle à d’autres eaux (les embruns) pour former une « poussière d’eau » qui sature l’air et rend confuse la vision, et partant l’action.
Loin de se morfondre longtemps sur cette première occasion héroïque manquée, Jim va rapidement en tirer vanité. L’autre jeune marin, celui qui a su se porter au secours du navire en difficulté, et en tire des récits, irrite Jim qui y voit un héroïsme de pacotille ; il est presque heureux de n’avoir pas réagi : il se réserve pour des actions plus glorieuses, pour un devenir plus grand et en ressort « avec une assurance nouvelle, de son ardent désir d’aventures et d’une impression de courage aux facettes multiples » (p. 837)8.
Autrement dit, ce premier épisode qui pourrait sonner comme un avertissement que le réel — sous les espèces du vent et de la pluie — donnerait à un personnage naïf, permet au contraire à Jim de persévérer dans son être fantasmatique, dans sa certitude d’être héroïque plus tard.
Deux ans plus tard intervient le second épisode — décisif — où l’héroïsme de Jim va être mis à rude épreuve. Jim évolue désormais sur les mers de l’Asie du Sud-Est. Il est passé second sur un rafiot, le Patna, qui transporte près de huit cents pèlerins malais en direction de la Mecque. Le narrateur premier nous le montre fidèle à lui-même, s’écrivant, sur la mer, un destin à la hauteur de ses ambitions :
Il n’était rien qu’il ne pût affronter. Cette pensée lui donnait un grand plaisir …, il voyait la raie blanche tracée aussi droite sur la mer par la quille du navire que la ligne noire tracée par le crayon sur la carte… Il soupira de contentement mais de regret aussi à l’idée qu’il allait devoir se séparer de cette sérénité si favorable au libre essor de ses pensées aventureuses. [p. 846]9
De nouveau Jim va être tiré de ses rêveries par un appel – qui lui signifie ici plus banalement la fin de son quart ; très vite pourtant c’est un autre bruit, un heurt brutal, soudain, non identifié sur la mer étale, dans la sérénité de la nuit silencieuse et étoilée, qui mettra fin au chapitre 3. Ce sera à Marlow, introduit au chapitre 4, de prendre le relais du narrateur premier, pour nous raconter la suite de l’histoire.
Le bateau a bien heurté quelque chose. Jim descend pour voir, et la voie d’eau qui apparaît laisse peu d’espoir : le Patna ne tiendra pas le choc et va immanquablement couler. Jim calcule tout, voit tout ce qui va s’ensuivre : le trop peu de canots de sauvetage, la panique, la cohue, l’horreur qui va succéder à cette nuit paisible, l’horreur de ne même pas pouvoir mourir seul, tranquillement, et qui le fait se tenir debout, figé, « dans l’idée d’une sorte de retenue héroïque » (p. 917).
Pendant ces méditations, le reste de l’équipage blanc prépare sa fuite en défaisant silencieusement un des canots. Ce qui se passe alors va faire l’objet d’une scène, d’un récit, différé, où Jim raconte à Marlow ce qui s’est passé, en mettant les conditions atmosphériques au premier plan ; celles-ci vont nous permettre de comprendre l’agencement des circonstances à venir :
Il vit un grain noir qui, en silence, avait déjà mangé un tiers du ciel. Vous savez comme ces grains surgissent là-bas vers cette époque de l’année. On voit d’abord l’horizon qui s’assombrit – rien de plus ; puis un nuage opaque comme un mur. Une frange nébuleuse, rectiligne, striée de lueurs blafardes et plombées monte à toute vitesse du sud-est, dévorant les étoiles par constellations entières ; son ombre couvre les eaux en un rien de temps et confond ciel et mer en un unique abîme d’obscurité. Et tout est silencieux. Pas de tonnerre, pas de vent, pas un bruit, pas une lueur d’éclair. Puis, dans l’immensité ténébreuse, apparaît une arche livide ; une ou deux levées de houle passent qui sont comme des ondulations des ténèbres elles-mêmes, et, tout d’un coup, vent et pluie s’abattent ensemble avec une singulière impétuosité, comme s’ils avaient brusquement jailli à travers une matière solide. [chapitre 9, p. 919]10
Ce déchaînement soudain des éléments apparaît à Jim comme une trahison : alors qu’il s’est décidé à rester sur le navire et à couler silencieusement avec lui et ses passagers, ce vent et cette pluie inattendus (et qui remplacent dans le réel, sous une forme quasiment « solide », son fantasme de peur panique à bord) viennent annuler son scénario fantasmatique : « Ce maudit grain ! Je suppose qu’il m’était resté un vague espoir derrière la tête. Je n’en sais rien. Mais de toute façon, il n’en était plus question. Cela me rendait fou de me voir ainsi piégé. J’étais furieux, comme si j’avais été pris dans un traquenard. J’étais bel et bien traqué » (p. 919)11. Qui dit mauvais temps et pluie, dit impossibilité d’y voir clair, de pouvoir distinguer la mer du ciel et, dans le cas de Jim, mise à mal des rêves héroïques, impossibilité de rester dans le monde des fantaisies romanesques, où rien de tout cela n’a été prévu : la pluie qui s’abat n’en est responsable qu’en tant qu’elle est inattendue, qu’elle n’a rien à faire dans les élucubrations de romans d’aventures maritimes, où l’on affronte des tempêtes, des typhons, mais pas des pluies qui obscurcissent tout et empêchent de voir se réaliser les images mentales qu’on s’était forgées.
Au moment décisif, celui où Jim, malgré lui, va sauter dans le canot, suite à une double méprise (les autres membres d’équipage appellent George pour qu’il saute à bord, et pas Jim, qu’ils n’aiment pas, sans savoir que George est mort d’une crise cardiaque), la pluie est là, justement :
J’étais très calme, il faisait noir comme dans un four. On ne voyait ni ciel ni mer. J’entendais les chocs du canot qui cognait, cognait contre la coque. … Le bateau amorça un lent mouvement de plongée ; la pluie balayait le pont comme des paquets de mer ; ma casquette me fut arrachée de la tête ; mon souffle était refoulé dans ma gorge. Comme s’il me parvenait du sommet d’une tour, j’entendis un nouvel appel éperdu et strident : « Geo-o-o-rge ! Allons, saute ! » Le navire s’enfonçait sous mes pieds, la tête la première…… « J’avais sauté… » Il s’interrompit et détourna le regard… « Il faut croire… », ajouta-t-il. [p. 927]12
Une fois à bord du canot, où personne ne l’a reconnu, « pendant deux ou trois minutes on aurait cru la fin du monde arrivée sous la forme d’un déluge au milieu d’un noir d’encre. La mer sifflait ‘‘comme vingt mille bouilloires’’. L’image est de lui, pas de moi. » (p. 928)13. Cette comparaison de Jim (que Marlow prend bien soin de ne pas s’attribuer) ne repose pas sur n’importe quel chiffre bien sûr : c’est celui de Jules Verne et de Vingt Mille Lieues sous les mers (1869-1870) traduit pour la première fois en anglais en 1873 par le Révérend Lewis Page Mercier sous le titre de Twenty Thousand Leagues under the sea. Le récit de Marlow semblant raccordé au temps de l’énonciation (1900), il est tout à fait imaginable de penser que le jeune Jim a lu le texte vernien pendant son été de lectures déterminantes, au début des années 1890. Il en garde cette image, mais dérisoire : les vingt-mille lieues converties en vingt-mille bouilloires qui vont tôt cesser de faire entendre leur bruit strident, disent combien Jim tente de continuer à faire coïncider le réel et les fantaisies proprement romanesques.
La pluie, le déluge, la fin du monde. C’est pour la deuxième fois cet élément singulier, inattendu, déplacé, du monde terrestre sur la mer, qui accompagne, et peut-être même provoque en partie l’incapacité de Jim à reconnaître les circonstances dans lesquelles il est plongé. La pluie joue ici le rôle de marqueur de réel : la tempête n’est pas que tempête, elle peut même être faible, mais la pluie, en venant encore une fois brouiller la vue et alourdir les corps, alors qu’elle n’était prévue dans aucun scénario romanesque, devient un perturbateur, l’immixtion du réel dans le fantasme de Jim, l’intrusion du novel dans le romance qu’il a lu et qu’il ne cesse de s’écrire. Dès que la pluie cesse, Jim et les autres vont recommencer de réécrire l’histoire et en revenir à des scénarios fantasmatiques :
À ce moment l’averse courut plus avant, et le grand bruit affolant de son sifflement s’éloigna en même temps que la pluie, puis s’éteignit. On n’entendit plus rien alors que le léger clapotis contre les bords du canot. … Une voix dit : « Vous êtes là ? ». Une autre s’écria, en chevrotant : « Il a coulé ! » et tous ensemble ils se dressèrent pour regarder vers l’arrière. Ils ne virent aucun feu. Tout était noir. Une pluie fine, glaciale et pénétrante les cinglait au visage. [chapitre 10, p. 929]14
Cet épisode vient clore celui de l’abandon du Patna sur la mention d’un mensonge, ou tout du moins, d’une nouvelle illusion : si, une fois la pluie sifflante partie, ils ne voient plus le Patna, celui-ci n’a toutefois pas péri en mer, et nous apprendrons plus tard son sauvetage par un équipage français15.
Ces deux premières aventures sont évidemment parentes : la première n’a fait qu’annoncer et préparer la seconde, et ce n’est pas pour rien que le narrateur premier a retenu cet épisode comme l’un de ceux qui marquent la vie de Jim : il est celui qui ne sait pas saisir l’instant, qui n’est pas parvenu à sauter dans le canot quand il le fallait, et qui l’a fait quand il ne le fallait pas. Car la grande question de Lord Jim est celle-ci : comment un individu parvient-il à être à la hauteur des circonstances inattendues, à réagir ? Comment se fait-il qu’un individu a priori pétri de hautes valeurs morales (puisées dans les romans maritimes pour Jim) puisse agir immoralement ?
Il reste une troisième et dernière scène marquée par la pluie dans Lord Jim : celle-ci va analyser méticuleusement, presque phénoménologiquement (selon une météorologie dans laquelle la pluie a sa part) la façon dont un individu peut finir par se rendre au réel, par accorder ses pensées et ses valeurs à leur faisabilité.
Marlow, qui a rencontré Jim lors de son procès, l’accompagne pendant deux soirées décisives. Lors de la première, Jim lui fait le récit, heurté, dont j’ai cité quelques bribes, de cette nuit où il a abandonné le Patna. La seconde soirée fait suite au verdict qui retire à Jim son brevet d’officier de la marine marchande, pour sanctionner cet abandon de poste. Marlow l’emmène dans sa chambre d’hôtel : il sait que Jim n’a nul endroit où se retirer pour penser à son sort, nul lieu de quiétude où être seul face à lui-même et à son avenir salement compromis. Pendant que Marlow s’ingénie à mettre en ordre et à jour une correspondance qui n’en finit plus, Jim va sur le balcon. Jusqu’à devoir le quitter, parce que la dernière averse du roman va y faire rage. Jim, enfin seul face à lui-même, sera obligé, à la faveur de l’orage et de la pluie qui s’abattent soudainement, de rentrer dans la chambre, et de parler avec Marlow. La pluie va continuer à accompagner et entrecouper ce dialogue décisif :
« Merci en tout cas – votre chambre — elle a été drôlement la bienvenue — pour un gars… qui avait bougrement le bourdon ». La pluie se mit à tambouriner et à cingler dans le jardin ; un tuyau de descente (il était sans doute percé) se mit à donner un concert tout près de l’extérieur de ma fenêtre, une parodie de lamentation larmoyante avec des sanglots comiques et des gargouillements lugubres, entrecoupés d’abrupts silences spasmodiques. « Un peu de refuge », bredouilla-t-il, puis il se tut ». [chapitre 16, p. 987]16
Cette pluie ironique, qui souligne exagérément l’aspect possiblement pathétique de cette scène de prise de décision, peut encore se lire comme l’intrusion du réel, d’un réel insistant, puisque la pluie ne va cesser de ponctuer la discussion (ainsi « Il se tut un instant ; la pluie redoubla de violence », p. 988) et d’en accuser le caractère outrancier (« je ne savais même pas ce que c’était qu’il voulait tant regagner, ce que c’était qu’il avait perdu si tragiquement », ajoute Marlow dans la même page). Le dialogue heurté, celui du jeune homme qui doit s’arrêter à une décision, et qui doit surtout en finir avec la grandiloquence de ses rêves et de ses idées, avec un Marlow muet comme une conscience railleuse, se cogne à la réalité de la pluie :
« Adieu », dit-il avec cette hâte soudaine … et puis, pendant une seconde ou deux il ne fit plus le moindre mouvement. L’averse diluvienne tombait avec l’impétuosité violente et continue d’une crue brutale, avec un bruit de fureur effrénée, irrésistible, qui évoquait des images de ponts s’écroulant, d’arbres déracinés, de montagnes sapées. Personne ne pourrait faire front au torrent colossal et impétueux qui semblait se briser et tourbillonner contre l’asile de calme obscur où nous avions trouvé un refuge précaire comme sur une île. Le tuyau perforé gargouillait, s’étranglait, crachait, éclaboussait en imitant cruellement un nageur qui essaierait désespérément d’échapper à la noyade. « Il pleut, lui dis-je en manière de protestation, et je… — Qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil », commença-t-il d’un ton brusque ; puis il s’interrompit, et il alla jusqu’à la fenêtre. « Un vrai déluge », marmonna-t-il au bout d’un moment : il appuya le front contre la vitre. « Et il fait noir, en plus ». [fin du chapitre 16, p. 989-990]17
La pluie, par sa violence (comme le montre la gradation de downpour à deluge), plus intense encore que sur le canot lors de sa fuite, oblige Jim à autre chose qu’à la grandiloquence du romance. Les interruptions dans son discours le disent assez : il faut en finir avec les phrases comme « Qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil… », car ces détails atmosphériques dont le héros de romance se moque, sont au contraire ce à quoi se heurte l’individu qu’il est, lequel va devoir se rendre au réel de la pluie diluvienne qui tombe et l’empêchera de sortir pour un moment de la chambre de Marlow. C’est donc bien cette pluie qui va décider Jim à rester et écouter ce que Marlow a à lui dire. Et ce que Marlow a à lui dire concerne justement le réel : « Je lui parlai de l’aspect matériel de sa situation ». Le discours que la pluie permet d’entendre est un discours prosaïque et non plus héroïque, car, ajoute Marlow, ironique et agacé par le jeune idéaliste : « je suppose que vous avez l’intention de manger, de boire et de dormir sous un toit comme tout le monde » (p. 990). Ce réel finit par prendre la forme d’une lettre que Marlow a écrite pendant que Jim se livrait à ses pensées les plus noires. Celle-ci le recommande à un comptoir où il pourrait être agent de commerce, elle le relance dans le plat pragmatisme de la réalité de tous les jours.
Voici quelle est la réponse de l’idéaliste Jim : « Il leva la tête. L’averse était passée ; seul le tuyau de descente continuait à verser des pleurs dehors près de ma fenêtre, avec un floc ! floc ! absurde. Le silence régnait dans la pièce » (p. 991). La voix de la pluie s’est tue, mais fait encore entendre le fantôme d’une grandiloquence dérisoire, qui permet à Jim d’accepter la solution prosaïque, sans hésitation ni ironie : aucun « éclat moqueur » (p. 992) ne brille dans ses yeux, quand il bégaie ses remerciements, parce que c’était « exactement ce que… », « exactement… »18.
Enfin Jim a su affronter le réel, par l’entremise de cette pluie moqueuse, ironique, qui l’a obligé à rester dans une chambre un soir, qui l’a obligé à entendre les mots pragmatiques (comment vivre, manger, se loger) et à prendre les décisions prosaïques qui doivent être prises (se faire oublier dans un établissement commercial, tout recommencer) plutôt que de s’abandonner à des rêveries de hautes actions héroïques ou de suicides flamboyants.
La pluie, chez Conrad, peut alors être lue comme l’une des formes qu’aura pris le novel pour signifier l’impossibilité de l’univers de la romance. Le roman de Jim ne s’arrêtera pourtant pas là. Mais désormais, dans la partie éminemment romanesque qui va continuer, où Jim, à force de renoncement au romance sera en mesure d’être à la hauteur de ses rêveries de jeunesse, celui-ci entrera dans la face lumineuse de son destin. Il ne pleuvra plus jamais dans Lord Jim et Jim n’apparaîtra plus à Marlow et aux lecteurs que nimbé dans un halo brumeux ou dans une lumière solaire éblouissante19. Les éléments, chez Conrad, peuvent alors apparaître comme intrinsèquement liés à son projet romanesque, à sa conception même du « romanesque » : dans Lord Jim, la pluie est ainsi le signe de l’irruption d’un réel inacceptable dans l’esprit du romance, c’est le signe d’un réel insistant, pragmatique, qui vient heurter les conceptions erronées du romance, en souligner l’inanité. Ce n’est qu’en les affrontant (au lieu de les maudire) qu’un dépassement sera alors possible. Le soleil, même noir, de Jim, ne cessera plus dès lors de briller.
Marie Baudry
Mots-clés : Joseph Conrad, Roman, Romanesque, Novel/romance, Lord Jim.
Keywords: Joseph Conrad, Novel, Romance, Lord Jim
Partant du constat qu’il pleut assez peu dans l’œuvre romanesque de Joseph Conrad, pourtant si attentive aux moindres changements atmosphériques, ce texte se concentre sur le roman le plus « pluvieux », à savoir Lord Jim. Les occurrences de la pluie y sont moins des marques d’un réalisme climatique propre à l’Asie du Sud-Est que ceux d’une entrée en force du réel dans le texte. Chaque fois que le héros romanesque que voudrait être Jim pense pouvoir faire fi de la matérialité du temps qu’il fait et de ses conséquences, l’irruption de la pluie vient le ramener brutalement aux plates réalités et limitations de l’existence. Une esthétique de la pluie s’en dégage chez Conrad, qui vient servir l’antithèse fondatrice et productive des miroitements de la romance contre les brisants du réalisme.
« The rain in Joseph Conrad’s work »Among the whole novels of Joseph Conrad, so attentive to the slightest atmospheric changes, Lord Jim can be considered as the « rainiest » one. The notations concerning the rain mustn’t be read as a realistic depiction of the peculiar climate in South Asia, but, further more, as the forceful entry of reality itself into the text. Actually, every time Lord Jim, this romantic hero, thinks he can forget the materiality of the weather and its circumstances, the fall of the rain brutally brings him back to the flat realities and limitation of the existence. We could therefore speak about a rainy aesthetics in Conrad’s work, which supports a productive and rich antithesis between the shimmer of the romance and the sharpness of the reality.