La pluie, dans les textes littéraires du 16e siècle, semble assez rarement associée à des sensations plaisantes ou à des valeurs bénéfiques. A minima elle apparaît le plus souvent, de manière topique, en lien avec le temps hivernal et ses frimas ; elle est donc déjà, en ce sens, un marqueur dans le cycle des saisons et l’ordre naturel – donnant parfois lieu, comme dans les Hymnes de Ronsard1, à des explications mythologico-poétiques pour en rendre compte. Mais il semble qu’au-delà, la pluie, surtout lorsqu’elle revêt un caractère exceptionnel, par son ampleur ou par sa nature (ainsi lorsqu’il s’agit de « pluies prodigieuses », selon la catégorie de Pline, constituées d’autres choses que d’eau, comme aiment à en collecter les « pronostications » diverses...), vienne fréquemment marquer une temporalité particulière dans l’histoire ou la société, se faisant le signe d’un avertissement ou d’un coup de semonce divin.
Même si d’autres phénomènes naturels sont aussi concernés, il faut dans le cas plus particulier de la pluie voir à l’évidence une surdétermination biblique : le déluge est le moment par excellence, unique dans sa puissance et son caractère explicite, d’une intervention de Dieu dans l’histoire, geste qu’il s’interdit lui-même de réitérer par la suite, comme l’enseigne le chapitre IX de la Genèse. Le déluge, dans la conception chrétienne de l’histoire humaine en vigueur au 16e siècle, marque un « avant » et un « après », les temps antédiluviens peuplés de géants au statut indistinct s’opposant au régime historique qui se met en place après lui, où les relations entre l’humain et le divin sont mieux définies. Le déluge a renforcé ou redoublé l’unité du genre humain en le resserrant à partir de la descendance noachique, a modelé, selon les croyances de l’époque, la géographie et les formes naturelles, et a effacé les dernières traces du paradis terrestre, fermant définitivement tout retour possible vers une origine idéale et la possibilité d’un accomplissement terrestre pour ne laisser que la seule perspective d’un salut eschatologique et céleste.
Néanmoins, même si la Bible affirme l’unicité du « Grand Déluge », les auteurs chrétiens ne cessent de scruter de « petits » déluges et de s’efforcer d’en déchiffrer le sens – le terme de « déluge » étant volontiers pris lui-même au sens plus large de « catastrophe »2. C’est ce rapport entre temps météorologique, temporalité et signes que l’on voudrait préciser dans le parcours qui va suivre. On verra d’abord, en guise de prélude, la manière dont l’évocation de la pluie permet de mettre en évidence un certain nombre de significations temporelles – mais pas seulement – dans quelques textes de genres et d’intention divers. On s’intéressera ensuite plus précisément à l’interprétation donnée de phénomènes pluvieux exceptionnels à travers l’exemple de l’inondation de Lyon en décembre 1570, rapportée entre autres par François de Belleforest et par Simon Goulart. Il apparaîtra alors que la référence au déluge est non seulement la marque d’un imaginaire formé par les modèles antiques et bibliques mais aussi le rappel d’un ordre providentiel du monde qu’il s’agit de promouvoir et de maintenir, tout particulièrement dans les temps troublés de la fin du 16e siècle.
On pense bien sûr tout d’abord au célèbre prologue de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre : les pluies de la fin septembre surprennent ceux qui, venus de France, d’Espagne ou d’ailleurs, étaient venus prendre les eaux à Cauterets, alors qu’ayant terminé leur cure, ils s’apprêtaient à regagner leurs demeures ; mais il s’agit de « pluies si merveilleuses et si grandes, qu’il sembloit que Dieu eust oublié la promesse qu’il avoit faite à Noé, de ne destruire plus le monde par eau »3.
La référence au déluge est ici explicite, même s’il s’agit d’une hyperbole pour exprimer le caractère extraordinaire du phénomène. Or ces pluies ressortissent bien à une nécessité narrative, comme le souligne l’autrice qui vient de préciser que sa fin était « seulement de racompter ce qui sert à la matiere que je veux escrire » (ibid.). En effet, ces pluies diluviennes provoquent l’éclatement et la dissolution de la compagnie des curistes, qui doivent quitter précipitamment la station inondée, sans pour autant pouvoir rentrer chez eux, et se retrouvent jetés sur des chemins aléatoires. Mais elles vont par là même entraîner la réunion de la communauté des conteurs, ceux qui parmi les rescapés vont se trouver par hasard rassemblés à Sarrance, après avoir échappé aux aléas des ponts emportés, des attaques de brigands ou d’ours, en attendant qu’un nouveau pont leur permette de repartir vers leurs affaires et vers le monde. Les pluies marquent donc un moment de rupture dans le cours de la vie des futurs devisants, et ouvrent un temps « à part » qui va permettre l’éclosion des nouvelles. Le choix des pluies comme cause de cette parenthèse (à mettre en regard de la peste du modèle boccacien) souligne le jeu entre réalité, fiction, et signification : les pluies et les inondations, en septembre, dans une région de montagne, permettent d’ancrer la fiction dans une réalité éprouvée ; mais la référence au déluge vient pointer la possibilité d’un sens « plus haut », et désigne cette singularité d’un moment de dissolution/refondation qui ouvre en même temps une brèche par rapport au cours ordinaire du temps et des choses.
Dans le sonnet XX des Antiquités de Rome, Joaquim du Bellay, parmi de multiples autres similitudes, évoque une nuée d’orage pour exprimer le destin de la Ville et l’inscrire dans un cycle immuable qui va du presque rien au « rien », en passant par le « tout », de la croissance à la mort, de l’accumulation à la dissipation :
Non autrement qu’on voit la pluvieuse nueDes vapeurs de la terre en l’air se soulever,Puis se courbant en arc, afin de s’abreuver,Se plonger dans le sein de Téthys la chenue,
Et montant derechef d’où elle était venue,Sous un grand ventre obscur tout le monde couver,Tant que finablement on la voit se crever,Or en pluie, or en neige, or en grêle menue :
Cette ville qui fut l’ouvrage d’un pasteur,S’élevant peu à peu, crut en telle hauteurQue reine elle se vit de la terre et de l’onde :
Tant que ne pouvant plus si grand faix soutenir,Son pouvoir dissipé s’écarta par le monde,Montrant que tout en rien doit un jour devenir.
Mais la nue pluvieuse est aussi associée à un imaginaire de création et de génération : formée des vapeurs venues de la Terre, elle conjugue les différents éléments, air, terre et eau, non sans rappeler la création biblique. Elle simule aussi, de façon plus explicite, un accouplement lorsqu’elle va « plonger dans le sein de Thétis », formant un arc qui réunit la terre et l’océan où elle puise sa force ; elle conjugue voire confond ainsi les genres, de l’élément masculin pénétrant au « ventre » couvant le monde, sorte de matrice qui donne lieu à une nouvelle éjaculation de substances capables d’être aussi bien fécondantes que destructrices : pluie, grêle, neige. La pluie, ou la nuée pluvieuse, apparaît alors comme le rappel et le modèle d’un processus universel, présidant aux cycles naturels aussi bien qu’aux réalisations historiques, ou plutôt démontrant que celles-ci n’obéissent pas à d’autres lois et ne peuvent prétendre s’exempter de ceux-là. La pluie est alors le signe et le présage, à ceux capables de le lire, du destin de la Cité et des limites auxquelles se heurte invariablement l’hybris humaine.
Un récit de voyage comme l’Histoire d’un voyage en terre de Brésil de Jean de Léry, propose aussi, au chapitre IV, un épisode significatif : l’auteur y évoque les pluies équatoriales qui sévissent lors du passage d’un hémisphère à l’autre. L’équipage endure des grains qui tantôt arrêtent les navires faute de vent, tantôt les agitent avec tant de violence « que c’est merveille qu’ils ne nous ont virez cent fois les Hunes en bas, et la Quille en haut, c’est à dire, ce dessus-dessous » ; ils s’accompagnent de « grandes et continuelles pluies », mais d’une pluie qui « non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s’y levera des pustules et grosses vessies : et mesme tache et gaste les habillemens »4.
Tout dans ce passage, au contraire de ce qui se passe dans beaucoup des textes de cette période empruntant aux topoï littéraires, veut souligner qu’il s’agit d’une expérience vécue : les notations sensorielles sur l’odeur ou les sensations, voire les lésions occasionnées, mais aussi le lexique des marins, « grains », « hune » ou « quille », que Léry éprouve le besoin de gloser. Ici la pluie est en effet le signe d’un passage, certes spatial entre les deux hémisphères, mais aussi temporel et existentiel, entre un régime de vie et un autre : on passe du connu à l’inconnu, de l’ordinaire à l’aventure, comme le souligne la mise sens dessus dessous du navire, ou les effets prodigieux d’une eau qui loin de laver, de purifier ou de désaltérer, au contraire tache, contamine, et corrompt les provisions emportées. Il s’agit d’une rupture, mais aussi d’une épreuve initiatique, comme le souligne la suite du passage : Léry se lance en effet dans une diatribe où il interpelle ses lecteurs réticents à le croire ou trop « délicats », afin d’asseoir sa propre crédibilité en tant qu’auteur et témoin, pour la suite du récit, sur les épreuves endurées, elles-mêmes appuyant la supériorité de l’expérience sur le savoir théorique. Les pluies équatoriales marquent ainsi le passage d’un régime à la fois géographique et naturel, épistémique et narratif, à un autre, de la France à « l’Antarctique », de la théorie à l’expérience, et de la non-qualification au témoignage autorisé, qui sera essentiel pour la suite du récit.
Dans ces trois exemples, l’évocation de la pluie, quoique de manière différente, marque ou accompagne, voire révèle le passage d’un temps, mais aussi d’un état, à un autre, et revêt une fonction de signe, suscitant l’interprétation – qu’il s’agisse d’un retour réflexif de l’auteur ou du lecteur sur soi-même, d’une méditation sur le destin et l’histoire, ou d’une invitation à sonder les apparences trop simples d’une fiction. Or cette valeur de signe à décrypter, et cette dimension réflexive associée aux pluies notamment lorsqu’elles revêtent un caractère exceptionnel, se retrouvent tout particulièrement dans la lecture des événements réels ; et cela apparaît notamment lorsqu’il est question d’un événement qui a eu un retentissement notable sur les contemporains, dans la période la plus aiguë des guerres de religion : la crue du Rhône du 2 décembre 1570, qui provoqua des inondations catastrophiques dans la ville de Lyon5.
Elle apparaît ainsi dans la continuation que le chroniqueur et historiographe François de Belleforest ajoute en 1575 aux Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau, donnant son titre au chapitre 45 : « De l’effroyable et merveilleux desbord de la riviere du Rhosne dedans es entours de la cité de Lion, et de la cause de ceci et signifiance ou presage ». Dès la version de Boaistuau, le chapitre 10 sur les « deluges et inondations prodigieuses » était déjà l’occasion de recenser quelques-uns des « châtiments par l’eau » advenus depuis l’Antiquité, à commencer par le déluge biblique ; mais cela restait assez rapide6. Belleforest va développer bien davantage le propos, et l’actualise en intégrant des événements plus récents, notamment ce fameux déluge de Lyon. Notons que le chapitre qui précède est consacré aux tremblements de terre, où la question de leur signification donne également lieu à discussion. Il ne faut pas dissocier la pluie diluvienne d’autres phénomènes naturels, même si le précédent du déluge biblique semble, peut-être, lui conférer un statut particulier ou préférentiel : elle fait partie de l’arsenal des instruments dont Dieu se sert pour s’adresser aux hommes. Les « déluges » sont présentés comme des instruments pédagogiques de la providence divine, destinés à corriger les hommes de leurs erreurs et à les avertir de malheurs imminents encore plus terribles. Après le rappel du déluge biblique et de son pendant mythologique, celui de Deucalion et Pyrrha, Belleforest va ainsi rapporter une série de « déluges », des pluies torrentielles suivies de crues et d’inondations particulièrement soudaines et importantes, mais aussi des submersions marines, ayant eu lieu depuis l’Antiquité, jusqu’à celui de Lyon, en soulignant qu’ils sont toujours signe et présage de quelque ruine à venir, en plus évidemment des maux qu’ils causent par eux-mêmes.
Là où Boaistuau insistait plutôt sur l’idée de châtiment, on se déplace ici vers celle de présage, face auquel il ne s’agit plus seulement de se repentir et de se corriger, mais aussi de scruter les faits pour en tirer la juste interprétation. Puisque, comme le souligne Jean Céard7, c’est « l’evenement », c’est-à-dire ce qui s’ensuit, qui pour Belleforest fait le signe, il va donc s’employer à montrer que les déluges évoqués ont été à chaque fois les prémices de guerres ou de désordres civils, que ce soit dans la Rome antique ou dans les différents royaumes de la chrétienté, et ce d’autant que sous le nom des eaux, « sont entendues la multitude des nations en la sainte escriture »8. Il répond ainsi à ceux qui « attribuent plus à la nature qu’ils ne doivent », et qui considèrent qu’il n’y a rien de prodigieux dans de tels événements puisqu’ils peuvent parfaitement s’expliquer par des causes naturelles – l’abondance des pluies par exemple :
à quoy je ne veux resister, et scay que la nature est en cela ayant les effects : mais il vous souviendra que j’ay dit cy-dessus, que bien que tout soit consideré en la nature, si est-ce que Dieu fait par les corps inferieurs des choses qui excedent le cours ordinaire de la nature, comme en ce deluge où l’histoire porte les ravages avoir esté tels, qu’on estimoit que la fin du monde fut prochaine, ce qui monstre assez qu’il y avoit avec le cours naturel quelques cas d’extraordinaire, et que la main de Dieu y ouvroit, se servant de ses creatures9.
Belleforest fait ici preuve de prudence : et si l'on pouvait lui objecter qu’en l’occurrence, « l’evenement » n’est guère probant puisque la fin du monde n’a, à ce qu’il paraît, pas eu lieu suite au déluge dont il est question à ce moment du chapitre (des inondations advenues en Italie du Nord en 690), ce qui fait le signe c’est malgré tout une forme d’excès, de surplus, qui indique l’intervention surnaturelle, même si tout semble pouvoir être ramené à des causes naturelles.
C’est donc avant tout à un exercice de décryptage qu’est convié non pas le lecteur de l’ouvrage – puisque Belleforest le fait pour lui – mais le croyant confronté aux signes, souvent ambigus, que constituent les manifestations de la nature. Et c’est en effet ce à quoi se livre Belleforest, lorsqu’arrivé, après avoir accumulé les exemples historiques de « déluges », à celui de Lyon, dont il livre un récit circonstancié – quoique non dénué de lacunes, puisqu’il attribue la cause de la crue à la fonte des neiges, ce qui semble assez peu probable début décembre – il se risque à une interprétation :
Car je ne peux dire autre chose, fors que c’estoit un jugement de Dieu pour les pechez commis en ceste cité trop adonnee aux mondanitez, et où Dieu n’est servy ainsi qu’il appartient : et pour plus grande preuve, on sçait que ce bourg de la Guillotiere beau et riche à merveille a senty une estrange secousse, comme si l’eau y eut voulu purger les immondices là esparses, lors que il estoit permis aux Calvinistes d’y prescher leur fauce doctrine. Voila quant aux choses presentes, mais dequoy a esté presagé ce desbord, les plus sages le peuvent juger, voyant les seditions, mutineries, carnages, revoltes, meurtres, larcins et desbord de toutes choses qui se commettent à present le long du fleuve, et es terres qui l’avoisinent : où le grand Dieu est offencé, son Eglise foulée aux pieds, le Roy desobey, le peuple mutiné et destruit, et toute discipline aneantie, et en somme tout y estant desbordé autant ou plus, et avec esgalle effusion que le Rhosne l’estoit durant ce deluge10.
L’interprétation, on le voit ici, passe par un jeu d’analogies11 et même de métaphores, entre le débordement et le dérèglement du fleuve et ceux des comportements humains ; elle active aussi différentes symboliques de l’eau puisqu’à côté de la submersion diluvienne on retrouve le nettoyage et la purification, et elle se joue à un double niveau : le châtiment des fautes, morales et religieuses, passées et l’annonce des malheurs civils encore à venir.
Ces inondations lyonnaises font l’objet, dans le même temps, d’une mise en exergue encore plus suggestive, pour un propos qui n’est somme toute pas si éloigné en dépit de l’opposition confessionnelle, dans le recueil des Mémoires de l’Estat de France compilé par le pasteur français établi à Genève Simon Goulart en 1577-1578, lequel tente de construire un récit de la Saint-Barthélemy pour à la fois expliquer et dénoncer l’événement par la mise en accusation du pouvoir royal. Or dans les toutes premières pages de l’ouvrage, de manière quelque peu surprenante, alors qu’il s’apprête à nouer les fils qui vont aboutir à « la tragédie des tragédies » en montrant qu’il s’agit d’un complot mûri de longue date par le roi, sa mère et les Guise contre les huguenots, l’auteur fait mention de cet événement a priori sans rapport :
Le samedi second jour de Decembre 1570, le Rhosne fleuve renommé, ayant esté retenu en son cours impetueux, par un accident avenu en un destroit par où il passe ; nommé le pas de l’Escluse, pres Geneve : s’enfla tellement, que ce jour sur les onze heures de nuict, il se desborda à l’entour de Lyon, et fit un ravage horrible, emportant bestial, hommes, femmes, enfants, et mesmes enlevant les metairies et granges des champs. […] Les naturalistes s’arrestoyent aux causes secondes, disans (ce qui estoit) que l’Autonne precedent avoit esté estrange et fort pluvieux. Mais les gens de bien regardans plus haut, voyaient bien que de terribles deluges menaçoyent la France : comme ils seront aussi descrits en leur endroit ci apres12.
On retrouve ici une double interprétation, sur des plans quelque peu différents néanmoins de celle de Belleforest : il y a certes l’interprétation des « naturalistes » par les « causes secondes », naturelles, en l’occurrence un automne anormalement pluvieux. Mais cette pluviosité inhabituelle est elle-même une invitation, pour les « gens de bien », c’est-à-dire les pieux, à « regarder plus haut » pour y apercevoir le prélude aux « déluges » à venir sur la France, la Saint-Barthélemy et tout ce qu’elle représente : l’acmé de la cruauté des guerres civiles, une perfidie et une trahison inouïe d’un pouvoir royal devenu tyrannique envers ses sujets, en bref le « déluge » qui emporte la communauté nationale et met à mal tous ses ressorts politiques et moraux. Le déluge marque bien ici l’entrée dans une temporalité nouvelle, chaotique, où les valeurs et les repères traditionnels sont renversés et où le mal ne connaît plus de limites. En même temps, alors que Simon Goulart écrit après la Saint-Barthélemy en cherchant à donner un sens à la succession de défaites et de désastres qui s’abattent sur ses coreligionnaires, c’est pour lui le moyen de souligner, ou d’espérer, que tout cela n’est pas le fait du hasard mais qu’un dessein providentiel préside bel et bien à la conduite des événements.
Dans un ouvrage ultérieur intitulé Thresor d’Histoires admirables et memorables de nostre temps, publié en 1595 et qu’il rééditera en l’amplifiant sur plusieurs décennies, censé recueillir des faits et des anecdotes extraordinaires et par là invitant à contempler les « merveilles de Dieu », un chapitre intitulé « Deluge dangereux » offre à nouveau un récit de cet événement lyonnais, emprunté à l’historien Guillaume Paradin, qui se conclut sobrement par : « Ce deluge sembla estre le presage des fureurs françaises, en l’an 157213 ». Avec le recul de plusieurs décennies, ce « déluge » apparaît donc comme marquant une césure temporelle dans l’histoire du royaume, et si sa violence et son caractère inaccoutumé suffisent à le rendre « mémorable », c’est bien en raison de cette dimension de présage, à la fois annonce, avertissement et préfiguration, qu’on doit le voir comme « admirable ». Car, en dépit de leur caractère dévastateur, de tels événements sont aussi le témoignage paradoxalement réconfortant d’une providence divine à l’œuvre dans le monde.
Dans le commentaire qu’il donne, dans l’édition de 1581, à La Sepmaine de Guillaume de Saluste du Bartas, poème encyclopédique glosant la création du monde telle que rapportée par la Genèse, Simon Goulart, à la suite du poète lui-même, évoque plus précisément la question des signes en lien avec les phénomènes météorologiques. Le Jour II de la Semaine, ou deuxième jour de la Création du monde, amplifie le récit biblique qui mentionne la séparation de la terre et des eaux en exposant les propriétés des quatre éléments ainsi que les effets auxquels ils donnent lieu. Il est donc question des divers « météores » produits par l’élévation de l’élément humide dans l’air, sous l’effet de la chaleur, selon les théories venues de l’Antiquité14, dont fait partie la pluie :
La toute puissante main de Dieu fit ce partage :
Afin que le frimas, la comete, l’orage,
La rosée, le vent, et la pluye et le glas,
Se creassent en l’air moitoyen, haut et bas,
Dont les uns deputez pour feconder la Terre
Et les autres pour faire à nos crimes la guerre,
Peussent es cueurs plus fiers engraver chaque jour
Du monarque du ciel et la crainte et l’amour15.
On voit que le poète, conformément là encore à une tradition antique, distingue une double valeur et un double usage de ces phénomènes, dont certains, lorsqu’ils sont bénéfiques, fécondent la terre et permettent les récoltes (on retrouve l’imaginaire de la génération), tandis que les autres, quand ils s’avèrent dévastateurs, n’en sont pas moins des avertissements divins ; les deux catégories sont ainsi ramenées à une même signification, témoignant de la providence divine à l’œuvre envers le genre humain. Le commentaire de Simon Goulart renchérit en soulignant, comme dans l’extrait cité plus haut des Mémoires de l’Estat de France sous Charles IX, que là où certains prennent les manifestations météorologiques, quelles qu’elles soient, pour choses simplement naturelles, les autres y voient « quelque chose de plus », c’est-à-dire les signes avant-coureurs des jugements de Dieu :
Aussi ne sommes nous pas creez, pour contempler seulement le ciel et la terre : mais à fin de cognoistre et servir celuy qui en est le Createur et Seigneur Souverain. Pourtant les tonnerres que nous oyons, les foudres qui fracasssent tout ce qui leur resiste, les esclairs, les pluyes extraordinaires, les deluges et ravines d’eaux, brief les changemens estranges du ciel, mettent devant nos yeux infinies preuves asseurees de la puissance Divine, afin que nous tremblions sous icelle, et ramentevions à nous-mesmes ce qu’en propose David au Pseau. 29. […] Ces deluges de pluyes tant frequantes nous reprochent la dureté de nos cœurs, et la douceur de nostre pere celeste16.
Toutefois, il faut se garder d’une lecture trop systématique et superstitieuse de tels signes : vouloir interpréter et rendre exacte raison de chaque événement, ce serait encore pour les hommes vouloir « assujettir Dieu aux causes secondes » et « vouloir que rien ne se fist haut ou bas, qui ne peust estre sondé ou obliqué par l’entendement humain17 », alors même que l’Écriture ne cesse de rappeler combien la sagesse divine dépasse l’appréhension humaine. Face aux signes du ciel, il convient donc de se garder aussi bien de l’aveuglement naturaliste que de la superstition crédule et de s’en remettre au crible de l’Écriture.
Or ce deuxième jour du poème de Guillaume de Saluste du Bartas se conclut précisément sur une évocation du Déluge, le déluge biblique et « universel », présenté comme une réponse à la curiosité et à l’arrogance des hommes : du Bartas, en effet, au terme de cette journée où les fondations du monde ont été posées, se moque des hypothèses échafaudées par les écoles philosophiques et scientifiques pour tenter de sonder les ouvrages de Dieu, se réclamant pour sa part de la seule autorité biblique. De même que le Déluge devait punir les crimes et l’impiété des premières générations humaines, son évocation poétique vient submerger et emporter, au terme du livre II du poème, les questions et les doutes des lecteurs, les recherches trop « curieuses », pour les ramener à la seule vérité possible. Sur le plan littéraire, c’est l’occasion d’une joute poétique entre auteurs « Latins et François », comme le remarque Goulart18, dans les termes posés par la Pléiade : du Bartas en effet réécrit la description ovidienne du Déluge, dans les Métamorphoses, presque mot pour mot, en suppléant ainsi à la rudesse biblique par l’imitation de l’antiquité. Mais sur le plan scientifique (si l’on peut dire) et théologique, c’est l’occasion d’insister sur un point particulièrement important : l’existence « d’eaux célestes », selon ce qu’énoncent le verset 7 du premier chapitre de la Genèse : « Dieu donc fit l’estendue, et divisa les eaux qui estoyent sous l’estendue d’avec celles qui estoyent sur l’estendue. Et fut ainsi fait », et le verset 11 du chap. VII qui narre qu’au début du Déluge, « les ventailles du ciel furent ouvertes »19. Or, comme le remarque Goulart, pour une fois moins catégorique dans son commentaire que le poète qu’il expose, d’autres interprétations peuvent être proposées de ces versets : ces eaux célestes seraient simplement l’eau contenue dans les nuées amassées20. Mais du Bartas suit ici fidèlement Calvin, dans le commentaire que le réformateur donne de ce passage :
Moyse aussi a dit au premier chapitre, qu’il y a d’autres eaux suspendues là sus au ciel, lesquelles sont encloses comme dedans un tonneau, comme aussi l’enseigne David. Brief, Dieu a dressé un theatre aux hommes en la partie de la Terre qui est habitable, et ce par sa vertu secrete, afin que les eaux qui sont sous la terre ne bouillonnent, et que les eaux du ciel ne se rencontrent ensemble avec elles. Or maintenant Moyse dit, que quand Dieu voulut destruire le monde par le deluge, que les bornes que Dieu avoit mises furent arrachées. Et nous faut icy considerer le conseil admirable de Dieu. Car il pouvoit bien enclorre autant d’eaux en certains conduits ou és veines de la terre, pour suffire aux usages necessaires de la vie humaine. Mais il nous a mis tout expres entre deux sepulchres, afin que par trop grande assurance ne mesprisions sa grace, de laquelle nostre vie depend. Car l’element de l’eau, que les Philosophes mettent pour un des principes de la vie, nous menasse tant haut que bas de la mort, sinon en tant que la main de Dieu le retient21.
Un tel passage est extrêmement intéressant quant à l’imaginaire de la pluie promu par ces auteurs. La terre habitable, loin d’être un lieu sûr et stable, est un miracle permanent qui ne subsiste que par la volonté et l’intervention continuée de Dieu, maintenant des digues qui menacent de rompre à chaque instant, et plaçant l’existence humaine dans une constante dépendance envers la providence divine. Or la pluie, par son ambivalence, est l’instrument et le symbole par excellence de cette condition. L’eau qui tombe du ciel n’est pas une nécessité physique, puisque Dieu pouvait se contenter, pour pourvoir aux besoins des hommes, de disposer à leur intention les sources, les rivières et les eaux souterraines. Mais c’est une nécessité théologique : si elle est porteuse de vie et de fertilité, elle peut aussi à tout moment, en se joignant aux eaux d’en bas, submerger, inonder et dévaster, se faisant menace de mort, avertissement voire châtiment de l’arrogance et du péché humains.
Ainsi les textes du 16e siècle, tout en reconnaissant le rôle bénéfique de la pluie, semblent plus volontiers en mettre en avant le caractère violent et destructeur, sans doute en raison d’une primauté donnée à l’exceptionnel, mais aussi de la surdétermination de l’imaginaire biblique du déluge. Les « déluges » seraient ainsi ce qui scande le temps humain en introduisant des ruptures de continuité, dans le temps mais aussi dans l’espace, inversant les marques et supprimant les repères du paysage quotidien comme dans le récit ovidien, en rappelant ainsi la fragilité, le caractère provisoire et incertain des réalisations humaines livrées à l’emportement des flots et du courroux divin, et préludant aussi au passage à un état ou à une condition différente, que ce soit pour le pire ou pour le meilleur. Car cette fragilité, cette incertitude sont nécessairement vues – ou devraient l’être – dans la vision du temps, comme un appel à Dieu, à son secours et à sa grâce. D’où l’insistance sur la valeur de « signes » et l’interprétation à leur donner, pour des auteurs protestants comme Goulart et du Bartas, aussi bien que catholiques comme Belleforest. On perçoit toutefois peut-être une différence entre leurs approches : là où Belleforest a tendance, par l’accumulation d’exemples, à construire un système interprétatif a posteriori où le déluge est toujours l’annonce de malheurs à venir, et où l’exercice de déchiffrement consiste donc à identifier l’événement annoncé, pour Goulart et du Bartas – avec des nuances entre eux –, le caractère et le sens même du signe, quoique suggérés, restent malgré tout quelque peu en suspens, par crainte de se substituer à Dieu, et il s’agit avant tout d’un rappel de la providence et de la grâce divine toujours à l’œuvre. Ainsi, paradoxalement, la catastrophe et la référence au Déluge offrent au moins la possibilité de se rassurer et le moyen de réaffirmer des représentations et des valeurs alors qu’elles ne s’imposent peut-être plus de manière aussi évidente, qu’elles sont mises en question par le cours de l’histoire — ainsi pour les huguenots auxquels il est presque constamment défavorable, ou alors que d’autres systèmes explicatifs s’affirment peu à peu.
Cette propension interprétative n’est du reste pas sans susciter des prises de distance ou des contrepieds. Ronsard, ainsi, dans le poème « Les nues, ou nouvelles », publié en 1565, se moque de ces nuages inconstants et lourds de pluie, qui désignent en réalité les multiples pamphlets et écrits déversant les mauvaises nouvelles, bruits de guerre, vaines rumeurs et pronostications hasardeuses, en espérant que le retour de l’ordre royal les dissipera et fera revenir le soleil et la raison dans le royaume22.
On voit aussi se profiler dans ces débats un enjeu caractéristique de la première modernité, qui prend tout son sens au seuil de la révolution scientifique : cette opposition entre causes « naturelles » et interventions surnaturelles, avec la volonté, malgré les explications rationnelles disponibles, de préserver celles-ci, quitte à ce que la « cause première », c’est-à-dire l’intention divine garante d’une finalité, utilise les moyens des « causes secondes » naturelles pour s’exprimer. Il s’agit que la nature et les phénomènes naturels restent des « serviteurs » et des « messagers » de Dieu, qu’ils ne soient pas ramenés simplement à des effets mécaniques de causes objectivables, comme le voudraient les « naturalistes » – terme souvent peu défini, synonyme d’épicuriens ou d’impies dans la littérature de l’époque, pour désigner polémiquement les négateurs avérés ou supposés de la providence.
Il faut cependant souligner – en adoptant un point de vue plus contemporain – que ce faisant, dans cette vision entièrement anthropocentrée, la nature et les phénomènes naturels signifient toujours autre chose qu’eux-mêmes et n’ont de valeur qu’en tant qu’ils réfèrent à des faits humains. Ainsi le Déluge n’annonce pas un désordre dans la nature elle-même, laquelle, même lorsqu’elle rompt son cours habituel et semble en proie à la fureur, reste en réalité l’instrument docile et ordonné de la colère divine, à destination de la société humaine. C’est peut-être une différence, mais aussi d’une certaine façon une similitude, avec notre temps où si, confrontés aux effets de la crise écologique et climatique, nous nous sommes remis à scruter les signes du ciel et de la terre, ce sont désormais les dérèglements du monde physique et biologique lui-même que nous y observons avec anxiété ; pour y lire, non plus certes les témoignages de l’ire de Dieu, mais bien les effets de nos propres excès.
Cécile Huchard
Mots-clés : Signes, Déluge, Inondation, Catastrophe naturelle, Providence.
Keywords: Signs, Deluge, Flood, Natural Catastrophe, Providence
L’évocation de la pluie dans les textes du 16e siècle reste le plus souvent tributaire du paradigme du déluge biblique, et comme telle elle vient marquer une césure temporelle dans le cours de l’histoire (ou du récit), tout autant qu’elle indique une intervention de la providence divine, sous une forme qu’il s’agit de déchiffrer. Le parcours proposé, au travers de textes de genres divers, de Marguerite de Navarre à Calvin en passant par Belleforest, Goulart ou du Bartas, cherche à poser quelques jalons pour en préciser les enjeux.
Time and signs of the times: deluges, rains and floods in the 16th century
The presentation of the rain in the literature of the 16th rely mostly on the cliché of biblical deluge, and this way rain comes as a temporal breaking point in history (or story) as well as it is a sign of a divine intervention, which is to be interpreted. This chapter which is based on various texts illustrating various literary genres aims at offering some clues to precise the concerns.