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Couverture de Déluge ou simple averse ? (Edul, 2025) Show/hide cover

Le motif de la pluie dans l’œuvre d’Horace

Depuis des années la pluie est un sujet sensible en Europe1. Il semble qu’il n’y en ait pas assez. En France et en Allemagne, les agriculteurs s’inquiètent du rendement de leurs cultures si les précipitations printanières sont trop faibles ; les étés secs de ces dernières années ont également suscité de vives inquiétudes. Car l’eau est une bénédiction pour l’agriculture et pour la vie en général ; il n’en était pas autrement dans l’Antiquité. Citons Vitruve comme représentant des auteurs romains (De arch. 8.1.1) : « L’eau est hautement nécessaire pour la vie elle-même, pour les plaisirs et l’usage quotidien »2.

Cet « éloge de l’eau » était bien sûr connu des poètes, et d’abord de Pindare ; il qualifie l’eau de bien suprême (Ol. 11, 1) : Ἄριστον μὲν ὕδωρ, tout le reste étant secondaire, même l’or. Bien sûr, dans tout cela, on pensait aux rivières et aux lacs, et surtout aux puits, d’où l’on pouvait tirer de l’eau potable ; le fait que les précipitations en quantité suffisante fassent du bien et soient utiles aux champs correspondait à l’idée générale ; on souhaitait toujours un climat doux avec des quantités modérées de pluie. La réalité était différente. Si aujourd’hui nous nous plaignons non seulement de la sécheresse mais aussi des orages accompagnés d’un excès de pluie, il n’en était pas autrement dans l’Antiquité.

Cette étude portera sur Horace et la façon dont il a utilisé la pluie comme motif dans sa poésie. Son objectif sera de montrer clairement qu’Horace n’associe fondamentalement rien de bon au phénomène météorologique de la pluie, qu’il utilise en outre la jonction de la pluie, de la neige et de la tempête tout au long du texte pour signifier l’hiver et, à son tour, pour utiliser l’hiver de manière métaphorique.

Il n’y a qu’un passage dans l’ensemble de son œuvre où un temps pluvieux semble vraiment bénéfique, et c’est, parmi tous les poèmes, l’Épode 16, qui thématise notamment une fuite de la réalité. Les honnêtes citoyens de Rome devraient faire leurs valises et partir pour les îles des Bienheureux, où Jupiter leur réserve un monde idéal, vestige de l’Âge d’Or, où il n’y a ni serpents ni autres dangers, où les chèvres viennent d’elles-mêmes à l’auge avec leurs mamelles pleines à craquer, et où le miel coule des arbres. Le climat y est si doux que ni l’excès de pluie ni une trop grande sécheresse ne nuisent aux cultures :

 pluraque felices mirabimur, ut neque largis

aquosus Eurus arva radat imbribus,

pinguia nec siccis urantur semina glaebis,

utrumque rege temperante caelitum. [Horace, Ep. 16, 55-58]

Nous, les heureux, nous nous émerveillerons encore plus de voir que ni le vent du sud, chargé d’eau, n’accable les champs d’averses diluviennes, ni les graines juteuses ne se consument dans des mottes sèches, car le Seigneur des Cieux apporte les deux avec juste mesure.

Dans le domaine de la fantaisie, donc, dans le paradis lointain protégé par le dieu suprême, la pluie ne présente pas l’intensité qu’elle possède habituellement. En effet dans le monde de la réalité, la pluie fait gonfler les fleuves (c. IV, 2,5f.) et détruit à la longue même les choses les plus dures. Ainsi, dans l’Ode III, 30, Horace se vante de ce que la pluie vorace, c’est-à-dire érosive (imber edax), ne peut pas nuire à ses poèmes (c. III, 30, 1-4)3, car il a créé une œuvre durable, que les ravages du temps ne pourront jamais détériorer ; pour souligner cela, le poète choisit l’image de la pluie destructrice et du vent du nord porteur de pluie, la tempête d’hiver, qui indiquent l’indestructibilité de ses poèmes :

Exegi monumentum aere perennius

regalique situ pyramidum altius,

quod non imber edax, non aquilo impotens

possit diruere. 

J’ai construit une structure, plus durable que le métal bronze et plus haute que le site royal des pyramides, qu’aucune pluie, aussi vorace soit-elle, aucun vent du nord indiscipliné ne pourra détruire.

Partout ailleurs aussi, dans l’œuvre d’Horace, la pluie ne montre pas exactement son côté doux. Les vents tempétueux, la neige et la glace sont ses compagnons, et la pluie devient ainsi un symbole de l’hiver ; ses masses d’eau détruisent le paysage et mettent en danger les hommes et les bêtes.

Mais l’intention d’Horace en mentionnant l’inclémence de la pluie n’était pas simplement de colorer sa poésie. La pluie, comme le montreront trois exemples (Épode 2, Odes III, 1 et I, 9), est certainement un motif épistémique et, par conséquent, un élément poétique.

Épode 2

Dans la deuxième épode, Horace fait la satire du type du prêteur (Alfius) qui rêve d’une vie tranquille à la campagne, loin de l’agitation de la ville (Ep. 2,1 : beatus ille qui procul negotiis [...]), mais qui en réalité s’accroche à sa recherche du profit et à la ville. Dans un rêve, le banquier imagine combien il serait agréable de vivre à la campagne : dans le cycle annuel, occupé par la culture et le soin des champs, la culture et de la récolte de la vigne et des fruits, par l’élevage des moutons, même l’hiver réellement inhospitalier, qui apporte après tout la pluie et la neige (Ep. 2, 30 : imbris nivisque comparat), a de nombreux bons côtés car, par exemple, on peut aller à la chasse. Ici se dessine une image de l’hiver, qui correspond déjà en partie à la réalité de la vie telle qu’elle est perçue par les Romains. La mention de la pluie et de la neige — il est explicitement indiqué que la saison hivernale (Ep. 2, 29 : annus hibernus) offre les deux, pluie et neige, à égale mesure — contraste avec la chasse à la proie, qui est décrite comme agréable (Ep. 2, 36 : iucunda... praemia). Dans le rêve, donc, quelque chose de beau est en fait encore arraché aux intempéries, puisque la chasse est réussie même dans ces circonstances4 ; en hiver, cependant, la chasse semble épuisante et le froid fait des ravages, ce à quoi Horace fait allusion lorsqu’il évoque la fatigue du chasseur (lassi viri), qui revient avec plaisir dans sa maison bien tenue, où l’attendent un bon repas issu de son propre domaine agricole, le vin de la maison et où — cela est même mentionné en tout premier lieu — l’épouse lui prépare un feu de cheminée qui le réchauffe (Ep. 2, 43f. : sacrum vetustis exstruat lignis focum / lassi sub adventum viri).

Quel rôle la pluie mentionnée ci-dessus joue-t-elle dans la deuxième épode ? On a l’impression, dès les premiers vers du poème, c’est-à-dire du rêve, qu’une atmosphère très détendue à la campagne est décrite. Loin de toute agitation urbaine, on peut y mener une vie sans dettes et relativement sans danger : ni les soucis d’argent, ni le service militaire, ni une mer déchaînée, la terreur de tous les marins, ni les procès, ni les autres obligations sociales qui caractérisent la vie en ville ne peuvent alors gâcher la journée. S’il peut y avoir quelques travaux à faire à la campagne, la vie dans la nature a beaucoup de choses à offrir qui sont belles. Le labourage des champs, l’élagage et le greffage des arbres, la garde et la traite du bétail, ainsi que la récolte du miel5, tout cela fait nécessairement partie de la vie et est exigé du paysan ; mais au cœur de l’été ou en automne, lorsque les rivières ne coulent plus qu’en ruisseaux épars sous de hautes berges (Ep. 2, 25 : labuntur altis interim ripis aquae), il peut bientôt se reposer à l’ombre d’un vieux chêne, bientôt s’allonger dans l’herbe, écouter les sources, dont les eaux ondulantes se joignent au chant plaintif des oiseaux6, et il est invité à s’abandonner à un léger sommeil. Quel moment idyllique ! Mais la détente estivale s’achève brutalement. Avec le mot d’introduction at, Horace oppose immédiatement une image d’hiver austère :

 at cum tonantis annus hibernus Iovis imbris nivisque conparat [...] [Horace, Ep. 2, 29f.]

« Mais quand vient la saison hivernale du tonnerreJupiter prépare la pluie et la neige [...] »

Puis on sort à nouveau, et on va chasser. La description détaillée du piégeage, de la traque et de la poursuite des sangliers, de la capture des lièvres et des grues n’est pas vraiment relaxante ; le lecteur éprouve de la peine pour le chasseur gelé qui revient des bois et des prairies. L’ambiance domestique peut sembler accueillante : l’idée que l’on ne peut vraiment profiter de ce confort que si l’on s’est préalablement aventuré dans l’inhospitalité de la forêt diminue le sentiment général de bien-être. En effet, même l’idylle domestique est le fruit du travail et, de surcroît, dépend de la présence d’une épouse chère s’occupant de la maison et du foyer, qui est industrieuse et frugale. Horace permet que le rêve de la belle vie à la campagne se termine deux fois dans la paix et le confort contemplatifs, d’abord dans une retraite d’été et ensuite au coin du feu, deux situations qui seraient bien compatibles avec la libération promise des soucis et des dangers au début du poème ; mais il ne cache pas à l’avance, dans chaque cas, l’effort qu’il faut fournir pour atteindre finalement ce loisir. Le printemps, l’été et l’automne sont occupés par toutes sortes de travaux ruraux ; l’hiver, enfin, semble même être particulièrement pénible7, de sorte que le campagnard revient épuisé (lassus) de ces multiples activités à l’extérieur de sa maison.

À cet égard, Horace n’a pas dépeint la vie rurale d’une manière irréaliste ou simplement onirique. Dans sa représentation, la vie rurale est toujours liée au travail. Mais en même temps, il a doté cette description de quelques beaux aspects qui inciteraient certainement à s’installer à la campagne. Mais étant donné que même les moments idylliques et les dons de la nature sont présentés comme n’ayant pas été acquis sans effort et travail préalables, le rêve est fortement teinté d’une réalité dévoreuse d’énergie. À cela s’ajoute le fait que les repas sont finalement très simples. Ce ne sont pas les délices d’outre-mer, mais les fruits de son propre champ qui sont au menu. Il n’est donc pas étonnant que l’usurier Alfius, désabusé, préfère finalement rester en ville pour vaquer à ses occupations, ce qui est beaucoup plus facile.

Afin de rendre particulièrement vivante la dureté de la vie à la campagne, Horace a opposé le tableau idyllique de l’été à un décor hivernal. Ce faisant, il ne se contente pas de mentionner la pluie typique de l’hiver en tant que telle dans ce contexte, mais il associe la pluie à la neige (imbrīs nivīsque comparat). La neige et la glace étaient pour les Romains la pire des aggravations de cette saison déjà mal aimée. Il faut se souvenir de l’OdeSoracte d’Horace (c. I, 9), qui s’ouvre sur la description d’un paysage figé par le gel. Nous reviendrons sur cette ode plus loin dans cette étude, mais il convient d’examiner avant cela le motif de la pluie dans un contexte élégiaque.

Ode III, 10

Dans l’Ode X du troisième livre, Horace se réfère, entre autres, à une élégie de son jeune poète-collègue Properce, qui, dans le Carmen 16 de son premier livre, a formulé une complainte devant la porte fermée, adressée à la porte elle-même :

‘ianua vel domina penitus crudelior ipsa,

quid mihi tam duris clausa taces foribus ?

cur numquam reserata meos admittis amores,

nescia furtivas reddere mota preces?20

nullane finis erit nostro concessa dolori,

turpis et in tepido limine somnus erit ?

me mediae noctes, me sidera prona iacentem,

frigidaque Eoo me dolet aura gelu.

o utinam traiecta cava mea vocula rima 25

percussas dominae vertat in auriculas !

sit licet et saxo patientior illa Sicano,

sit licet et ferro durior et chalybe,

non tamen illa suos poterit compescere ocellos,

surget et invitis spiritus in lacrimis.30

nunc iacet alterius felici nixa lacerto,

at mea nocturno verba cadunt Zephyro.

[...]

a tibi saepe novo deduxi carmina versu, 41

osculaque innixus pressa dedi gradibus.

ante tuos quotiens verti me, perfida, postes,

debitaque occultis vota tuli manibus ! [Properce I, 16, 17-44]

Porte, bien plus cruelle que ta maîtresse elle-même, pourquoi t’es-tu fermée à moi avec tes battants si inflexibles, et pourquoi es-tu silencieuse ? Pourquoi ne laisses-tu jamais entrer mes sentiments amoureux, une fois ouverte, en t’étant montrée accessible ? Le chagrin de mon amour n’aura-t-il pas de fin, mais faudra-t-il dormir honteusement sur un seuil attiédi ? C’est moi, étendu, que la nuit en son plein milieu, c’est moi que les étoiles resplendissantes et la froide aurore au souffle glacé plaignent. Toi seule, tu ne t’apitoies jamais sur les douleurs des hommes et tu réponds par le silence de tes gonds. Si ma faible voix pouvait traverser une fente légère et aller frapper enfin l’oreille de ma maîtresse ! Qu’elle soit plus insensible que la roche sicilienne, qu’elle soit plus dure que le fer et l’acier, elle ne pourra pas toujours retenir ses yeux, mais un soupir s’élèvera en elle à force de verser des larmes malgré elle. Maintenant, elle repose lovée sur le sein heureux d’un autre, tandis que mes mots sont victimes du zéphyr de la nuit. [...] Pourtant, pour toi, j’ai souvent composé des poèmes sur des mètres nouveaux et donné à tes marches des baisers fervents. Combien de fois, pour prier, je me suis tourné, devant tes jambages, infidèle que tu es, pour t’offrir de mes mains, en secret, les cadeaux promis ! 

Cela semble tout à fait différent chez Horace, mais comment pourrait-il en être autrement ?

Extremum Tanain si biberes, Lyce,

saevo nupta viro, me tamen asperas

porrectum ante foris obicere incolis

plorares Aquilonibus.

audis, quo strepitu ianua, quo nemus 5

inter pulchra satum tecta remugiat

ventis et positas ut glaciet nives

puro numine Iuppiter ?

ingratam Veneri pone superbiam,

ne currente retro funis eat rota : 10

non te Penelopen difficilem procis

Tyrrhenus genuit parens.

o quamvis neque te munera nec preces

nec tinctus viola pallor amantium

nec vir Pieria paelice saucius 15

curvat, supplicibus tuis

parcas, nec rigida mollior aesculo

nec Mauris animum mitior anguibus :

non hoc semper erit liminis aut aquae

caelestis patiens latus. [Horace, c. III,10-20]

Toi, Lycè, qui boirais du Tanais lointain8, en tant qu’épouse d’un homme sévère, pleurerais-tu encore pour moi, une fois étendu devant la porte fragile, exposé aux vents du nord indigènes ? Entendez-vous le rugissement de la porte, auquel les arbres au milieu du beau palais répondent en hurlant aux vents, et comment la neige tombée se transforme en glace dans la nuit étoilée de Jupiter ? Laisse de côté l’orgueil désagréable à Vénus, de peur que le fil ne revienne avec la roue qui tourne : ton père tyrrhénien ne t’a pas engendrée pour que tu sois une Pénélope difficile pour les prétendants. Ô ! bien que ni les cadeaux, ni les supplications, ni la pâleur violacée des amants, ni l’homme en mal d’amour à cause d’une concubine thrace ne t’adoucissent, épargne au moins ceux qui te demandent pitié ; tu es aussi dure qu’un chêne d’hiver, et dans ton esprit aussi impitoyable que les serpents maures : mon flanc ne supportera pas éternellement le seuil sur lequel il est étendu et l’eau du ciel. 

Dans les deux poèmes, il y a un jeu entre l’intérieur et l’extérieur : l’amante dans la maison, l’amant à l’extérieur. La complainte de Properce, certes, ne pénètre pas à l’intérieur ; elle est retenue par la porte et s’adresse donc à celle-ci comme obstacle à surmonter. L’exclu se voit exposé à l’inclémence du vent et du temps ; la nuit elle-même, les étoiles et le gel ont pitié de lui, souligne-t-il : alors, que la porte aussi ait pitié de lui ! Dans Horace, on retrouve tous les moments du poème de Properce : la porte, la nuit, le vent, le gel, le pas de porte aussi, et même les cadeaux. Mais en esprit, l’amant, le sujet de son poème, pénètre à travers les murs à l’intérieur du bâtiment. Il se met à la place de la personne aimée. Elle aurait certainement pitié de lui, même si elle vivait loin dans le pays inhospitalier des Scythes. Il lui demande donc de mettre de côté son orgueil, car elle est exposée au même sort que lui. Même si elle est insensible aux cadeaux ou aux supplications, inflexible à l’égard de son mari infidèle, donc dure envers tout le monde, elle devrait au moins épargner quelqu’un comme lui qui persévère sur son seuil dans les pires conditions. L’amant se rend soudain compte que le temps n’est effectivement pas clément ; le poème se termine sur la pensée que l’on ne veut plus persévérer sur le seuil et continuer à s’exposer à la pluie. En d’autres termes, l’exclusus amator met fin au siège et va maintenant partir. Être présenté comme humilié, comme le font un Properce ou d’autres poètes élégiaques, Horace ne le souhaite pas, et se révèle, en quelque sorte, un élégiste « éclairé ».

Horace, comme nous le savons, n’est pas un poète élégiaque. Pour cela, d’ailleurs, il aurait dû choisir un autre mètre, non pas une mesure stanzaïque asclépiadique, mais le distique élégiaque. Mais par le topos du paraclausithyron il se réfère, entre autres, à l’Élégie I, 16 de Properce, et en imite le contenu. Comme déjà signalé, de nombreux passages de Properce trouvent un écho dans l’ode horatienne, et sont réévalués ou refondus. Cela ne sera pas examiné en détail maintenant, mais il pourrait être utile de souligner la particularité qui fait qu’Horace saisit l’aspect du temps plus concrètement que le poète élégiaque, et en tire une conclusion surprenante. Ce qui manque à Properce, c’est le motif spécifique de la pluie. Et nous reconnaissons ici une approche similaire à celle de la deuxième épode. À la mention de la pluie, une aggravation se produit et une remise en question s’impose. Alors qu’un poète élégiaque comme Properce, à la manière typique de l’élégie, n’a d’autre choix que de s’apitoyer sur son sort et de rester devant la maison de sa bien-aimée, Horace — qui, de toute façon, annule déjà la relation unilatérale d’exclusion en réfléchissant sur la bien-aimée, qui est à son tour trahie et réellement pitoyable — met fin à cette situation indigne en faisant référence au temps. La pluie (aqua caelestis), plus exactement la pluie glaciale (ici encore une image hivernale extrême), devient insupportable à l’amant exclu.

Si le motif de la pluie dans la deuxième épode montre encore une certaine proximité avec la réalité lorsque la pluie d’hiver est mentionnée comme un phénomène typique de la saison, le motif de l’Ode III, 10 sert d’argument ironique contre le caractère déraisonnable des Élégants et possède une dimension métapoétique. Properce, quant à lui, n’utilise pas la pluie comme motif ; il ne parle que du froid de la nuit hivernale9. Cependant, la pluie, le grésil ou la neige, dans le contexte de la poésie élégiaque, pourraient souligner encore plus clairement la persévérance de l’amant, car il s’attarderait devant la maison de sa bien-aimée, trempé par la pluie, tremblant de froid. C’est précisément cette absurdité qu’Horace met en évidence en poussant à l’extrême le froid hivernal cité par Properce pour illustrer la constance de l’amant exclu ; il mentionne spécifiquement le vent du nord (Aquilonibus) ainsi que la neige (nives) qui gèle sur le sol sous le ciel clair (puro numine) ; et à la fin du poème, l’humidité sur le seuil dur devient trop pénible pour le poète. Si la pluie et la neige s’ajoutent à un froid déjà désagréable, dit Horace, une personne sensée devrait savoir quand la limite de la douleur est atteinte.

Le troisième et dernier exemple traite le motif de la pluie dans un sens entièrement figuratif. Ce que la pluie représente, à savoir l’hiver, devient dans l’Ode I, 9 (et pas seulement dans celle-ci) une allégorie de la vision horatienne de la vie.

Ode I, 9

L’Ode I, 9 est sans doute une des plus belles de toute l’œuvre d’Horace. Elle s’inspire d’une chanson à boire d’Alcée, invitant les gens à s’asseoir près du feu de la cheminée et à boire du vin parce qu’il fait mauvais temps dehors :

ὔει μὲν ὀ Ζεῦς, ἐκ δ’ ὀράνω μέγας

χείμων, πεπάγαισιν δ’ ὐδάτων ρόαι

[…] ἔνθεν

[…]

κάββαλλε τὸν χείμων’, ἐπὶ μὲν τίθεις

πῦρ ἐν δὲ κέρναις οἶνον ἀφειδέως

μέλιχρον... [Alcée fr. 338 Lobel/Page10]

Zeus fait tomber la pluie, du ciel sort une grande tempête, les ruisseaux d’eau se transforment en glace, […] là […], vaincre la tempête, remettre du bois sur le feu, et par-dessus mélanger le vin abondant, le miel doux…

Horace se réfère clairement dans son ode au skolion d’Alcée, en imitant non seulement la strophe alcaéenne formellement, mais aussi son contenu. Dans le texte d’Alcée, l’hiver est dépeint dans toute sa force. Non seulement il pleut, mais il y a aussi des tempêtes ; en un mot, le temps saisonnier habituel règne, mais avec une intensification extrême. En raison du froid glacial, même les rivières sont gelées. Horace ne parle plus de pluie ; pour lui, la pluie mentionnée en premier lieu dans le texte grec est devenue depuis longtemps de la neige, une neige qui recouvre déjà la terre ; le Soracte, une chaîne de montagnes à une bonne trentaine de kilomètres au nord de Rome, est recouvert d’une neige épaisse. Le poème du Romain commence par la contemplation de la neige qui l’entoure. Horace dépeint les circonstances hivernales de manière plus forte et plus vivante que le poème d’Alcée, par exemple en mentionnant les arbres souffrant sous le poids de la neige ; cependant l’atmosphère hivernale en tant que telle est la même. Et les rivières gelées indiquent un temps extrême ici comme là-bas. Dans ce contexte, le feu qui réchauffe et le vin dans les deux poèmes ont un effet véritablement thérapeutique.

Vides ut alta stet nive candidum

Soracte nec iam sustineant onus

silvae laborantes geluque

flumina constiterint acuto.

dissolve frigus ligna super foco 5

large reponens atque benignius

deprome quadrimum Sabina,

o Thaliarche, merum diota.

permitte divis cetera, qui simul

stravere ventos aequore fervido 10

deproeliantis, nec cupressi

nec veteres agitantur orni.

quid sit futurum cras, fuge quaerere, et

quem Fors dierum cumque dabit, lucro

adpone, nec dulcis amores 15

sperne puer neque tu choreas,

donec virenti canities abest

morosa nunc et campus et areae

lenesque sub noctem susurri

conposita repetantur hora, 20

nunc et latentis proditor intumo

gratus puellae risus ab angulo

pignusque dereptum lacertis

aut digito male pertinaci. (Horace, O. I, 9, 1-24)

Tu vois le Soracte blanc qui se tient là dans la neige profonde, et les forêts qui souffrent déjà du poids de la neige, et les rivières gelées par le gel vif. Fais disparaître le froid, en déposant généreusement du bois sur le feu, et puise du vin pur, de quatre ans, de la cruche sabine à deux anses, mon cher Thaliarque. Laisse tout le reste aux dieux ; dès qu’ils auront calmé les vents qui se disputent sur la mer bouillonnante, ni les cyprès ni les vieux frênes ne seront agités. Ce que sera demain, ne cherche pas à le savoir, et chaque jour que le destin t’accorde, prends-le comme un gain ; ne recule ni devant l’amour, toi, un jeune homme, ni devant la danse, tant que la vieillesse chagrine aux cheveux blancs et aux mœurs sévères est encore loin de ta jeunesse. Maintenant, il s’agit de rechercher le Champ de Mars, les places, et le doux badinage du soir à l’heure dite ; maintenant, aussi, le rire agréable d’une jeune fille, trahissant sa présence dans un coin secret, et le gage dérobé à son bras ou à son doigt, qui n’oppose guère de résistance.

Horace ne se contente pas de transférer une image générale grecque de l’hiver dans un cadre romain concret – ce qui est bien sûr immédiatement donné avec le nom du Soracte – et il ne donne pas non plus à son poème un caractère symposiaque comparable ; Horace dirige l’attention de son ode sur une seule personne. Les nombreux impératifs dissolve, deprome, permitte, fuge, adpone, ne sperne adressés à Thaliarque ne sont pas extensibles à un groupe plus large de destinataires. Horace clarifie également l’orientation subjective de ses vers par son choix de la deuxième personne du singulier – vides – au début du poème contrairement à la forme impersonnelle ὔει (« il pleut ») de l’original grec.

Thaliarque auquel il s’adresse, et qu’il faut sans doute considérer comme un jeune ami, doit – cela fait suite à l’image de l’hiver – non seulement mettre du bois sur le feu et servir un bon vin, mais surtout se rappeler d’utiliser le temps de sa jeunesse de façon appropriée, c’est-à-dire se tourner vers l’amour, chercher le Champ de Mars et d’autres lieux de rencontre où des liens amoureux peuvent se tisser. Cette idée de l’ici et maintenant de la jeunesse entraîne le poème dans une saison au-delà de l’hiver. Cela a amené certains, dans l’histoire de l’interprétation de l’Ode I, 9 à qualifier le poème d’imparfait. Le jugement de Wilamowitz est particulièrement sévère11 : « De jolis vers, mais pas encore un poème ». Comment expliquer le décalage apparent entre le début hivernal et la fin estivale de l’ode ?

En 1951, Lancelot Patrick Wilkinson12 a préconisé une explication métaphorique, selon laquelle l’hiver du poème symbolise la vieillesse (l’hiver de la vie), tandis que l’été doit être considéré comme un symbole de la jeunesse. Il a été suivi par de nombreux chercheurs dans les années 1950 et 196013. Hans Syndikus, cependant, a strictement rejeté une interprétation de ce type au début des années 197014. La proposition de L.P. Wilkinson est également considérée avec scepticisme par Nisbet et Hubbard dans leur commentaire15 : « The wintry back-cloth at the beginning of the ode is poetically right for the middle-aged Horace (though one should beware of saying, with some scholars, that Soracte “symbolizes” old age) ». Depuis lors, les spécialistes d’Horace ont rejeté une interprétation symbolique de l’hiver.

Avec Wilkinson, il faudrait voir dans le présent poème la juxtaposition de la jeunesse et de la vieillesse, chacune étant associée à une saison qui correspond à l’âge de la vie. Cela est également indiqué par les couleurs utilisées par Horace : à la blancheur du Soracte enneigé – appelé candidum au vers 1 – fait écho, au vers 17, la grisaille, la canities de la vieillesse ; la jeunesse se voit attribuer, par contraste, la couleur verte au même vers 17 : virenti canities abest. Dans son œuvre ultérieure, Horace reprend métaphoriquement l’image de l’hiver, que Wilkinson cite spécifiquement ; la couleur des cheveux de la vieillesse devient de la neige sur la tête du vieillard : capitis nives (O. IV, 13,12).

Horace a déjà chanté le contraste entre les jeunes et les vieux par rapport au temps dans la treizième épode, où il appelle également à profiter du moment favorable, du temps de la jeunesse, pour jouir de la vie, un carpe diem bien avant l’Ode I, 11, dans laquelle, face à la tempête hivernale sur la mer tyrrhénienne, la Leuconoé à laquelle il s’adresse est exhortée à ne pas penser au lendemain ni même à la fin de la vie, mais à s’engager dans l’ici et maintenant.

L’Épode 13 s’ouvre sur une description complexe d’une tempête d’hiver ; le ciel est nuageux, la pluie et la neige tombent ; une violente tempête gronde sur la mer et dans les forêts. Un appel est alors lancé aux amis pour qu’ils profitent de leur jeunesse tant que c’est possible :

Horrida tempestas caelum contraxit et imbres

nivesque deducunt Iovem ; nunc mare, nunc siluae

Threicio Aquilone sonant. rapiamus, amici,

occasionem de die dumque virent genua

et decet, obducta solvatur fronte senectus. [Horace, Ep. 13,1-5]

Une tempête épouvantable a obscurci le ciel, et la pluie et la neige font descendre Jupiter lui-même16 ; maintenant la mer résonne, maintenant les forêts résonnent de la tempête de l’Aquilon venu de Thrace. Mes amis, saisissons l’opportunité d’[aujourd’hui] pendant que nos genoux sont encore jeunes et qu’elle sied bien à [notre jeunesse]17 : que la vieillesse soit libérée de son front obscurci ! 

Par conséquent, la treizième épode offre — ce qui, à notre connaissance, n’a pas encore été remarqué18 — un autre exemple de l’hiver symbolisant la vieillesse. Horace établit ici le lien entre l’âge (senectus) et le temps hivernal par le biais des verbes contrahere et obducere19. De même que, dans l’Ode Soracte, il établit un rapport entre l’âge et la saison à travers la palette des couleurs, dans l’Épode 13 il fait de même à l’aide de verbes. Toutefois, il n’y a pas de juxtaposition de saisons, mais, en vue de l’hiver et en vue de la vieillesse future, il est simplement demandé que la jeunesse actuelle (dum virent genua) se voie accorder dans le présent ce qui convient (decet). À la nébulosité du ciel correspond le front nuageux de la vieillesse sérieuse. Le fait que l’on parle d’une part de l’hiver avec la pluie, la neige et les tempêtes, et d’autre part de la nécessité, en vue de ce même temps, de se libérer — en pleine conscience de sa propre jeunesse — de l’âge inquiétant avec sa gravité, ne signifie pas qu’un changement de l’hiver au printemps ou à l’été se produise maintenant, mais plutôt que l’on oppose précisément cet hiver, qui porte en quelque sorte des traits de l’âge avancé, à la jeunesse. Horace ne procède pas différemment dans l’Ode I, 9. Les dieux gouvernent les saisons. Ils verront déjà un changement météorologique. Mais c’est la tâche de l’homme — et Horace ne vise pas seulement cela dans ce poème — de faire attention à ce qui est approprié à chaque âge et de ne pas laisser passer la jeunesse sans l’utiliser, avant que la vieillesse austère (canities morosa) ne rende nécessaire un comportement différent. Le fait que l’on se comporte de manière inappropriée à un âge avancé, alors que l’on ne devrait pas le faire, est mentionné ailleurs dans l’œuvre d’Horace, par exemple dans l’Ode IV, 13 (Audivere, Lyce ..). Cela, cependant, offrirait matière à une autre étude.

Conclusion

La pluie en tant que motif a une signification particulière dans l’œuvre d’Horace, ce qui fut clair dans cette étude, surtout lorsqu’elle est une composante typique de l’hiver. Dans la deuxième épode, le rêve de l’usurier Alfius, celui d’une vie hivernale à la campagne, est tellement imprégné de réalisme que ce dernier – même s’il était sur le point de déménager à la campagne (Ep. 2,68 : iam iam futurus rusticus) – préfère finalement rester en ville. La situation de l’amant assis devant la maison fermée à clé de sa bien-aimée devient insupportable – comme le souligne avec un rude réalisme l’élégiste Horace – lorsqu’une pluie glacée tombe d’en haut. Ici, comme le souligne l’Ode III, 10, le motif de la pluie illustre l’attitude critique d’Horace envers le désintéressement invraisemblable des poètes élégiaques. Le motif de la pluie d’hiver est particulièrement significatif dans les poèmes qui traitent du proverbial carpe diem. Horace reprend ici un thème éprouvé des chansons à boire, réagissant contre le temps pluvieux de l’hiver par une réunion autour d’un bon vin. Dans la poésie horatienne, cependant, la traditionnelle invitation à se livrer au symposion se transforme en un enseignement philosophique, comme le montre l’Ode Soracte : à la jeunesse est réservé un temps qui doit donner à l’amour son dû. Pour démontrer cela, Horace a présenté à ses lecteurs l’âge sérieux des mœurs sévères comme une saison couverte de pluie.