La pluie dans l’imaginaire gréco-romain
Entre la Mésopotamie et Rome se trouve Athènes. Cette étude entreprend d’offrir un pont entre deux civilisations, en s’attachant à la spécificité de l’imaginaire de la pluie dans le monde gréco-romain antique. Un bon point de départ serait ce qui pourrait sembler sans doute une lapalissade : la pluie tombe du ciel… Autrement dit, elle a partie liée avec le divin, et en particulier avec Zeus (Jupiter chez les Romains1). Dans un premier temps il conviendra de s’intéresser à la transmission des mythes dans la lignée de la précédente contribution, avec en particulier le déluge, qui a davantage inspiré les Romains que les Grecs, semble-t-il. Dans un deuxième temps, nous verrons que la pluie peut jouer le rôle de messagère des dieux, en tant que présage, et même intervenir lors des opérations militaires : là encore, cet aspect est bien plus présent dans le monde romain. Enfin sera abordé un aspect moins connu : la pluie, parce qu’elle vient du ciel, aurait de ce fait des propriétés particulières, qui ont nourri l’imaginaire des esprits scientifiques, surtout à Rome.
Les Grecs aussi connaissaient une histoire de déluge2 : Zeus aurait décidé de faire tomber une pluie diluvienne au vu des méfaits des hommes. Prométhée aurait alors conseillé à son fils Deucalion, roi de Thessalie et époux de Pyrrha, de construire une embarcation pour s’y réfugier. Le déluge dura cette fois neuf jours et neuf nuits, au terme desquels Deucalion et Pyrrha se retrouvèrent sur le Parnasse, à moins que cela n’ait été le mont Othrys3. La version la plus connue de ce mythe précise que le couple fut le seul à survivre ; néanmoins, selon LaBibliothèque d’Apollodore4, il y eut d’autres survivants5.
Dans la première version, Deucalion et Pyrrha se retrouvèrent avec la mission de repeupler la terre6. Les dieux les aidèrent à trouver un moyen, que ce soit l’oracle de Thémis ou Zeus lui-même : Deucalion devait jeter les os de sa mère par-dessus ses épaules, et son épouse faire de même. La mère en question était la Terre, bien sûr, et ses os étaient les pierres. Donc le couple obéit : les pierres jetées par Deucalion donnèrent naissance à des hommes, celles jetées par Pyrrha à des femmes.
Mais quelles sources permettent de connaître cette histoire ? L’une d’entre elles pose des problèmes de datation : La Bibliothèque d’Apollodore aurait été composée entre le 3e siècle av. n. è. et le 3e siècle de notre ère. En fait, si l’on se réfère au Dictionnaire de la mythologie gréco-romaine de Pierre Grimal7, il faut bien préciser qu’en l’état actuel de nos connaissances très peu d’auteurs ont abordé ce mythe8. Pindare, au 6e siècle av. n. è., dans la neuvième Olympique, serait le premier à évoquer le déluge :
Que ta langue s’adresse à la ville de Protogenie, où, par la volonté de Zeus, qui lance le tonnerre, Pyrrha et Deucalion, descendus du Parnasse, établirent d’abord leur demeure, et, sans l’aide de l’amour, créèrent un peuple de même origine, une race de pierre. [traduction d’Aimé Puech retouchée]
Le poète offre ici plusieurs éléments du mythe qu’il rattache aux origines du jeune vainqueur : le Mont Parnasse9, le couple, le procédé des pierres… Mais le plus intéressant réside dans l’importance accordée à Zeus, dieu du ciel et donc de la pluie, même si dans ce passage c’est le tonnerre qui est mis en avant.
Zeus est à nouveau présent lors de l’évocation du déluge : « Donc, l’on conte (legonti man) que la force des eaux (udatos sthenos) avait jadis inondé la terre noire (chthona men kataklusai melainan), mais que, par l’art de Zeus (Zènos technai), soudainement, cette marée se résorba10 ». C’est dans ce passage que la pluie est véritablement décrite : le poète insiste sur la force de la masse d’eau au moyen de l’expression udatos sthenos, littéralement la vigueur de l’eau. La suite évoque les flots résultant de ce déluge : de l’eau de mer croupissante, tandis que l’adverbe exaiphnas (« soudain ») met en valeur le changement immédiat dû à la volonté divine.
Et puis ? Et puis plus rien, ou presque, dans la littérature grecque à l’exception de cette Bibliothèque déjà citée : un fragment d’une comédie11 du 6e siècle av. n. è., et beaucoup plus tard deux œuvres de Lucien de Samosate12, au 2e siècle de notre ère, qui insiste sur le caractère punitif du déluge. En revanche, trois auteurs romains sont à mentionner : laissons le commentaire de Servius13 de côté, une fable de Hygin14 est consacrée à Deucalion et Pyrrha. Cette version du déluge offre des détails différents du récit de Pindare :
Quand la catastrophe, que nous appelons déluge ou inondation, se produisit, tout le genre humain périt à l’exception de Deucalion et de Pyrrha qui s’enfuirent sur le mont Etna, le plus haut de Sicile à ce qu’on dit15.
La première différence concerne le lieu et la manière : Deucalion et Pyrrha se sauvent en montant d’eux-mêmes au sommet de l’Etna, qui se trouve en Sicile. Enfin, Pyrrha est ici systématiquement nommée après son époux, ce qui n’était pas le cas chez Pindare : si certains considèrent que les fables de Hygin sont de simples traductions du grec, nous aurions tendance à considérer que le poète romanise beaucoup le mythe. Mais comment décrit-il le déluge exactement ? Il utilise deux termes : diluvium vel irrigationem. Le second est plutôt inattendu16 qui renvoie aux réalités de l’agriculture, d’autant plus inattendu que l’irrigation par définition est une eau mesurée, alors que le déluge laisse penser à des masses d’eau incontrôlées : il pourrait se traduire par « inondation ».
On conviendra que le butin est plutôt maigre jusqu’à présent. La meilleure source est en fait les Métamorphoses d’Ovide, qui au livre 1 ne consacre pas moins de deux cents vers et des poussières à ce mythe17. Paradoxalement, c’est sous le signe du feu que le récit commence, avec un souvenir de l’ekpyrosis ou embrasement cyclique du monde cher aux stoïciens. Mais très vite Jupiter — c’est lui en effet qui est à la manœuvre — se décide pour l’eau :
C’est un châtiment différent qui lui plaît : perdre le genre humain sous les eaux et faire tomber les nuages porteurs de pluie depuis tout le ciel18.
Le poète s’accorde ensuite un long développement sur les vents, qui doit sans doute beaucoup à l’épopée, avec des échos de la tempête du Livre 1 de L’Énéide19. Ovide décrit alors le sort des uns et des autres, hommes et animaux, avec ce sens du détail pittoresque que l’on retrouve sur des fresques de la Renaissance. Puis le déluge prend fin, quand Jupiter constate qu’aucun méchant n’a survécu, et Ovide donne alors la parole à Deucalion pour un échange avec son épouse Pyrrha (vers 348-367). La dernière partie du récit est consacrée au prodige des pierres.
Il fallait prendre le temps de rappeler la progression du récit et les choix de mise en scène d’Ovide ; mais naturellement le plus important est sa description du déluge. La pluie est l’affaire d’un vent, le Notos (ou Notus en latin), qui vient du Sud : il s’agit d’un vent chaud et chargé d’humidité synonyme de pluies20. Sa description ne laisse aucun doute sur ses attributions :
Et il envoie le Notus. Le Notus aux ailes mouillées prend son envol, son visage effrayant recouvert d’une nuée sombre ; sa barbe est lourde de nuages, l’eau coule de ses cheveux blancs ; sur son front sont installées les nuées, ses ailes et son sein sont ruisselants d’eau21.
Comment ne pas songer à ces portraits thématiques d’Arcimboldo, excepté qu’en fait de légumes ou de fruits nous avons ici de l’eau sous toutes ses formes : madidus renvoie à un tissu imbibé d’eau, caligo est la vapeur. Nimbus est le nuage, ou plutôt les nuages qui alourdissent sa barbe ; l’eau dégouline de sa chevelure blanche, fluit unda. La description s’achève avec de nouveau des nebulae, et lorsqu’il se met en action le Notus forme des nuages bien chargés d’eau :
Et quand de sa main large il pressa les nuages en suspens, il se fit un grand bruit : de là les denses nuages porteurs de pluie sont dispersés depuis l’éther22.
Néanmoins, il n’est pas seul, puisque la messagère de Junon, la déesse Iris, intervient également :
La messagère de Junon parée de couleurs variées, Iris, absorbe les eaux et les offre aux nuages comme aliment23.
La mention d’Iris s’explique probablement parce que cette divinité est associée à l’arc-en-ciel qui, dans certaines théories météorologiques antiques24, précède la pluie qu’il annonce. Mais le dernier mot revient à Jupiter, qui a pris la décision de ce déluge et intervient pour y mettre fin :
Il disperse les nuées et, une fois les nuages porteurs de pluie écartés par l’Aquilon, il montre les terres au ciel et l’éther aux terres25.
Il n’est plus question d’eau, mais des nuages avec deux mots employés : nubila et nimbus. Le mythe du déluge semble donc avoir beaucoup plus inspiré les Romains que les Grecs, du moins en l’état actuel de nos sources – il est vrai qu’il ne reste guère qu’un dixième peut-être des œuvres antiques à notre disposition, environ un cinquième selon Henri Bardon dans sa Littérature latine inconnue26 – et il convient de se demander déjà si les Romains n’ont pas été plus sensibles à la présence de la pluie que les Grecs.
Un deuxième aspect de la pluie, toujours lié au fait qu’elle tombe du ciel, pourrait aider à affiner cette hypothèse : il s’agit du rôle religieux de la pluie en tant que présage qui annonce la volonté divine – celle de Jupiter maître du ciel en particulier – et intervient même dans le cours des actions humaines. Cet aspect de la pluie se trouve chez les historiens romains les plus connus, Tite-Live et Tacite, mais quels sont les modèles et les origines de ce cliché ?
Une première piste est à chercher en Grèce, avec le père de l’histoire, Hérodote, au 5e siècle av. n. è. La météorologie joue de fait un rôle assez particulier dans son récit des Guerres médiques, par exemple lorsque la flotte perse se trouve près d’Artemision (en 480 av. n. è.). La pluie tombe en plein été27. Non seulement la pluie tombe à une époque de l’année inhabituelle28, en juillet selon Hérodote ou plutôt fin août selon la datation de l’événement par les modernes, mais elle se caractérise par sa force. Elle dure toute la nuit. Enfin, elle provoque de gros dégâts, en jouant de ce fait un rôle important dans la suite des opérations29.
Hérodote lui-même affirme un peu plus loin que les dieux sont intervenus30 pour favoriser les Grecs en réduisant la taille de la flotte perse31. Passons sur les débats entre commentateurs qui y voient les uns un cliché32, les autres33 un écho des dangers propres à une zone connue pour ses courants marins34 : on retiendra surtout qu’il s’agit de tempêtes en mer, alors que chez les historiens romains il s’agit de tout autre chose. Ce cliché de la tempête envoyée par les dieux appartient d’abord à la poésie épique, avec L’Odyssée, et se retrouve dans L’Énéide, par exemple, mais non chez Tacite35 ou Tite-Live.
Il faut donc chercher ailleurs pour le rôle joué par la pluie, et la pluie seule, dans l’historiographie romaine. En fait, il semble que ce cliché apparaisse dès les débuts du genre historique, d’après ce que l’on peut deviner de l’œuvre (écrite en grec) de Fabius Pictor au 3e siècle av. n. è. à partir de fragments et de citations36 : la pluie intervient de manière décisive dans le récit des origines mythiques de Rome, avec l’abandon des deux jumeaux bébés près du Tibre en pleine crue du fait de pluies torrentielles. Se met en place alors la paire formée par la pluie et l’inondation. Mais la pluie pourrait avoir joué un rôle bien plus tôt encore, lorsque la vestale Silvia se retrouve isolée de ses compagnes du fait d’une averse soudaine37 : c’est alors que le dieu Mars serait entré en scène.
Le stéréotype se retrouve chez l’historien Salluste, dans son récit de la guerre contre Jugurtha. En plein désert, à la poursuite du prince numide, les soldats romains bénéficient d’une averse soudaine qui leur garantit de pouvoir boire sans craindre la sécheresse38. Il est assez facile de comprendre que la pluie venant du ciel, il s’agit d’une intervention de Jupiter en faveur de Rome, que ce soit au moment de sa fondation ou pendant des guerres. Ce dieu avait son temple sur le Capitole, construit par les rois étrusques de Rome39.
Tacite, qui écrit beaucoup plus tard, entre 100 et 115 de notre ère, reprend lui aussi ce cliché, en particulier dans son récit des campagnes de l’armée romaine en Germanie40, mais la pluie joue alors un rôle négatif en empêchant les Romains de triompher complètement. On ne sait s’il faut en conclure que Jupiter n’était pas favorable à cette tentative d’extension de l’Empire ; retenons que l’imaginaire religieux de la pluie chez Tacite s’exprime surtout au travers des présages, ainsi dans sa description des funérailles précipitées de Britannicus :
Néanmoins, il fut enterré au Champ de Mars, sous une pluie à ce point violente que la populace crut à un signe de la colère des dieux contre un forfait que même la plupart des hommes pardonnaient, en considérant que les disputes entre frères existaient depuis la nuit des temps et que le trône ne pouvait se partager41.
Les trombes d’eau – turbidis imbribus – qui accompagnent la cérémonie sont un signe de la colère divine qui désapprouve ce meurtre en famille, quand l’opinion générale semble accorder à Néron qu’il ne pouvait y avoir deux héritiers. Tacite joue donc avec le stéréotype de la pluie messagère des dieux, en y ajoutant peut-être un souvenir du déluge qui vient justement faire disparaître des hommes rompus aux crimes.
Il convient de citer également un extrait des Histoires de Tacite, lorsqu’en 69 le vieil empereur Galba crut bon d’adopter un héritier officiel, Pison, pour affermir son règne. Mais la cérémonie est troublée par un temps épouvantable :
Le quatrième jour avant les Ides de janvier, un jour rendu épouvantable par les averses, fut bouleversé par des coups de tonnerre, des éclairs, des menaces venues du ciel, plus qu’il n’était coutume. Ce phénomène pris en considération depuis les temps anciens pour interrompre les comices n’effraya pas Galba au point de le faire renoncer à aller au camp, plein de mépris pour les choses de ce genre qu’il prenait pour le résultat du hasard, à moins que ce que le sort réserve, bien qu’annoncé, ne puisse être évité42.
Pour les Romains, il y avait là de quoi tout annuler, comme le souligne l’historien43 : il revenait même à certains prêtres, les augures, de prêter attention aux signes dans le ciel, vol des oiseaux et météorologie, que Jupiter utilisait pour manifester son approbation ou son désaccord. On objectera qu’il s’agit d’une scène d’orage avec de la pluie, du tonnerre et des éclairs. Tacite met cependant en premier la pluie qui, à elle seule, rend le jour détestable, comme le souligne l’ordre des mots : foedum imbribus diem. Les autres éléments qui, justement, étaient ceux que les augures prenaient en compte (les éclairs et le tonnerre) sont mentionnés ensuite.
Il faut donc se tourner vers Tite-Live44 pour retrouver le cliché de l’eau du ciel qui tombe afin de protéger les Romains. Le cas le plus emblématique est celui de l’averse soudaine qui sauve Rome de l’armée carthaginoise :
Tandis que les armées de part et d’autre avaient été disposées en vue des hasards d’un combat dont la récompense pour le vainqueur serait la ville de Rome, une très forte averse mêlée à de la grêle bouleversa la ligne de bataille de chacun des deux camps au point que les soldats retournèrent dans leur camp en ayant gardé à grand-peine leurs armes, sans avoir éprouvé la moindre crainte de l’ennemi45.
La pluie empêche deux fois de suite les Carthaginois de livrer combat, avant le retour soudain du soleil : l’historien souligne le caractère exceptionnel de cette averse, tellement violente que les soldats manquent de perdre leurs armes, et assurément facétieuse, puisqu’il suffit de retourner au camp pour qu’il fasse beau à nouveau. Pour les soldats du Punique (et pour les Romains aussi, probablement), il ne pouvait s’agir que d’une intervention divine, d’où l’utilisation à nouveau de religio :
Cette affaire donna lieu à de la superstition chez les Carthaginois, et l’on entendit Hannibal déclarer – à ce qu’on dit – qu’il ne lui était pas donné de s’emparer de Rome tantôt à cause de ses plans, tantôt à cause de la situation46.
Fortuna est le hasard, la chance, mais Fortuna est également l’équivalent romain de Tychè, la déesse grecque du hasard. En réalité, d’un point de vue romain, la pluie est le moyen dont dispose Jupiter pour favoriser Rome.
La pluie joue de même un rôle salvateur lors du siège de Nola en Campanie47. La ville était défendue par Marcellus contre Hannibal qui lance un assaut. Marcellus envoie ses soldats à la rescousse, et que se passe-t-il alors ? La pluie commence à tomber, et si dru que les Romains doivent rentrer :
Le combat commença à être affreux, et il serait resté dans les mémoires comme peu, si une averse qui tomba en générant des torrents d’eau n’avait pas séparé les combattants48.
De plus elle dure toute la nuit, ce qui oblige Marcellus et Hannibal à patienter :
Une averse sans interruption dura toute la nuit jusqu’à la troisième heure du jour suivant. C’est pourquoi, même si les deux camps voulaient le combat, ils restèrent néanmoins ce jour-là dans leurs retranchements49.
En fait, la pluie a sauvé les Romains de la défaite qui les attendait : ils avaient en effet perdu bien plus de soldats que les Carthaginois quand le temps changea. Et lorsqu’ils livrent à nouveau bataille, cette fois ils l’emportent50.
Cette deuxième partie permet de constater que si la pluie tombe du ciel, elle vient de Jupiter qui manifeste ses volontés lors d’un événement officiel ou intervient lors d’une bataille un peu comme ces dieux de la guerre de Troie qui renversent la situation lorsqu’ils veulent sauver tel ou tel héros, un peu comme la divinité qui protège — selon Hérodote — les Athéniens face aux Perses. L’imaginaire de la pluie doit ici autant à la superstition populaire qu’aux stéréotypes du genre historiographique dans l’Antiquité, avec néanmoins une nuance de taille : aux scènes de tempête présentes chez Hérodote se substitue l’averse plus ou moins forte chez les historiens romains.
Cet imaginaire religieux de la pluie, qui se retrouve encore au 2e siècle de notre ère lors de l’épisode de la pluie miraculeuse qui sauve les armées romaines de Marc-Aurèle51 en 172, a amené certains auteurs à chercher des arguments pour mettre fin à la superstition et à ses excès. Citons Cicéron, en particulier dans le De Divinatione52, et Lucrèce qui s’est efforcé de présenter les résultats des débuts de la science météorologique53 pour en finir avec l’imaginaire religieux de la pluie.
Et pourtant, la pluie tombe toujours du ciel ; et de ce fait, elle continue de nourrir tout un imaginaire qui se retrouve chez les scientifiques antiques : l’eau du ciel aurait une nature particulièrement subtile, légère, douce, parce qu’associée à l’air dont elle emprunte les caractéristiques. Un spécialiste de chimie des temps contemporains protesterait à juste titre en expliquant que l’eau de pluie est acide, plus ou moins acide, mais par nature acide et non pas douce. En réalité, il s’agit d’un autre imaginaire de la pluie, qui avait des conséquences très pratiques, puisque l’eau du ciel était récupérée grâce à l’impluvium54, un bassin situé au centre de l’atrium, et conservée dans des citernes55.
La première source disponible en l’état actuel de nos connaissances est un traité hippocratique56 – Airs, eaux, lieux – qui daterait d’environ 430 av. n. è. Le point de vue d’Hippocrate sur l’eau de pluie, qu’il appelle d’ailleurs l’eau du ciel (hudor ouranion), est plutôt positif57 : il s’agit selon lui de l’eau la plus légère et la plus douce. Néanmoins il convient de la faire bouillir, sinon elle peut causer des problèmes de santé comme des affections de la gorge et une voix rauque58.
Les autres auteurs sont tous Romains, sans doute parce que certaines œuvres importantes ont été perdues, comme un traité sur les eaux de Théophraste, mais probablement parce que l’attention portée à l’eau de pluie était bien plus grande dans le monde romain. De fait, comme le souligne Marie Turcan59, les Romains prenaient soin de distinguer les différentes eaux et leurs caractéristiques60, là où Hippocrate utilise le plus souvent le terme général hudor. Parce que l’eau de pluie vient du ciel, elle est l’objet de tous les éloges chez Vitruve61, spécialiste en hydraulique de l’époque de Jules César et d’Auguste :
Aussi l’eau que l’on recueille des pluies possède-t-elle des propriétés plus salubres, parce qu’elle est un bouquet des éléments les plus légers, les plus subtils, les plus délicats de toutes les sources, et que, se liquéfiant dans les orages, elle vient toucher terre filtrée par l’agitation de l’air62.
Cette présentation a l’avantage de plonger son lecteur dans le cœur de l’imaginaire romain de la pluie : son eau est la meilleure, parce qu’elle vient du ciel, et de ce fait lui sont attribuées toutes les caractéristiques de l’air, la légèreté mise en valeur par le superlatif levissimis, et la pureté garantie par le filtrage naturel opéré lors de la chute des gouttes vers le sol63.
Contre cet avis largement partagé jusqu’à la fin de l’empire romain64, parce qu’il s’appuyait désormais en partie sur la physique aristotélicienne aussi, et non plus seulement sur l’association de la pluie aux divinités célestes, le seul auteur à émettre des réserves est Pline l’Ancien. L’eau de pluie est une eau mêlée selon lui : non pas seulement de l’eau venant des nuages ou de plus haut encore, mais une eau mêlée à des éléments solides provenant de la terre comme des graines.
Et l’on ne peut pas arguer de la légèreté de l’eau de pluie au motif qu’elle tombe du ciel, puisque même des pierres en tombent, à ce qu’on voit, et que dans sa chute elle est imprégnée des émanations de la terre, de sorte que l’eau de pluie contient une très grande quantité d’impuretés, comme cela se constate, et que pour cette raison elle se réchauffe extrêmement vite65.
Et pourtant Pline l’Ancien recommande plusieurs fois qu’on utilise de l’eau de pluie pour certains breuvages médicaux66. De fait, l’eau de pluie était, à cause des qualités qu’on lui attribuait, utilisée en médecine dans des mélanges, comme l’hydromel fabriqué à partir d’eau de pluie pure et de miel67 : ex imbre puro cum melle. Il ne faut pas imaginer pour autant une tisane froide68. En réalité l’hydromel était de l’alcool du fait du processus de fermentation qui était censé durer au minimum quarante jours selon Pline et d’autres auteurs69. Quant à l’oxymel, c’était un mélange de miel, de vinaigre, de sel et d’eau de pluie70 :
Ils ont appelé cela oxymel : dix livres de miel, cinq mesures de vieux vinaigre, une livre de sel marin, cinq setiers d’eau de pluie qu’on aura fait bouillir dix fois avant de les clarifier et de les laisser vieillir ainsi71.
Dans les deux cas, Pline tient à ce que l’on utilise de l’eau de pluie. Le thalassomeli, pour citer un dernier exemple, était fabriqué à partir d’eau de mer, de miel et d’eau de pluie à égales proportions : maris, mellis, imbris72. Une fois le mélange opéré, le liquide obtenu devait demeurer dans un vase placé au soleil pour favoriser la fermentation. Selon Dioscoride73 il était également possible de n’utiliser que de l’eau de mer, mais alors le breuvage s’avérait trop fort pour certains, sachant qu’il s’agissait d’un laxatif…
Néanmoins, il se trouve aussi des recettes peu ragoûtantes, comme un mélange d’eau de pluie et de crottes de rat censé soigner les gonflements de sein des femmes après un accouchement74. Il ne faut sans doute pas prendre les recettes de Pline trop au sérieux, dans certains cas au moins : leur intérêt est de souligner la spécificité de l’eau de pluie dans l’imaginaire des Romains à travers la littérature médicale.
La pluie, parce qu’elle vient du ciel, a nourri l’imaginaire de la Rome antique, que ce soit dans le domaine de la religion ou dans celui de la science. Poète adepte des références érudites empruntées à la mythologie, historien à cheval entre superstitions et clichés du genre historiographique, savant polygraphe écrivant une synthèse sur la médecine, tous ont en commun un héritage culturel grec et des traits propres au monde romain qui était particulièrement sensible à la pluie. Il ne faut donc pas s’étonner de ce qui pourrait sembler un inventaire à la Prévert ici : par-delà la variété des exemples choisis qui doit beaucoup à la volonté d’offrir une transition et une progression logique entre Mésopotamie et Rome, ce sont les traits communs qui l’emportent, et surtout l’importance de l’imaginaire de la pluie. Les Romains ont par ailleurs repris le mythe du Déluge pour faire comme les Grecs, mais peut-être surtout pour rendre compte du choc de la guerre civile de la fin de la République, ce qui expliquerait pourquoi on le trouve chez Ovide et chez un autre auteur de la même époque : Horace.
Yasmina Benferhat
Mots clés : déluge, Antiquité, Ovide, Tite-Live, superstition, médecine
Keywords: Deluge, Antiquity, Ovid, Livy, Superstition, Medicine
Cette communication vise à établir un pont entre Babylone et Rome, en étudiant d’abord le déluge dans la littérature gréco-romaine et les variantes présentes dans plusieurs récits, le plus connu se trouvant dans les Métamorphoses d’Ovide. La pluie venant du ciel, elle a aussi fait l’objet d’interprétations religieuses, comme on le constate par exemple avec les nombreux récits d’opérations militaires chez Tite-Live : siège de ville facilité, report de bataille à l’avantage des Romains… Cette association de la pluie au ciel et à l’air produit enfin des résultats surprenants en médecine antique, lorsque l’eau de pluie est privilégiée pour préparer certains remèdes signalés par Pline l’Ancien.
The rain falls from the sky. The rain in the Graeco-Roman imaginaryThis paper aims at building a bridge between Babylon and Rome, as it focuses first on the deluge in the Graeco-Roman literature and its variations: the most famous is to be found in Ovid’s Metamorphoses. Since the rain falls from the sky, there have been some religious interpretations too, as can be noticed for example in Livy’s various descriptions of military operations: a city is more easily besieged, a battle has to be postponed with happy consequences for the Romans… This connection between the rain and the sky, between the rain and the air has also had some surprising results in the field of ancient medicine, when rainwater is considered as the best to prepare some drugs, as Pliny the Elder proves it.