Le Déluge dans la tradition mésopotamienne (second et premier millénaires avant notre ère)
Le 3 décembre 1872, George Smith ébranla toute la société occidentale : dans les tablettes en argile provenant du site de Kuyunjik, l’ancienne Ninive, il avait réussi à déchiffrer une histoire du Déluge plus ancienne que celle de la Bible1. Les yeux se tournèrent alors, avec encore plus de fascination, vers ces antiques cités d’Orient qui devenaient, indirectement, le berceau de la culture européenne elle-même. Nombreux sont ceux qui cherchèrent en vain des traces archéologiques de ce Déluge. Et encore de nos jours, il n’est pas rare pour une mission archéologique d’être interrompue en pleines fouilles par des voyageurs demandant s’il n’y aurait pas là un indice de cet événement mythologique. Le cataclysme reste pourtant confiné dans la sphère du mythe, laissant suffisamment de matière à des recherches scientifiques tant les implications politiques, religieuses, économiques et sociales en sont importantes pour les sociétés qui se sont développées entre le Tigre et l’Euphrate.
La pluie n’est pourtant pas systématiquement connotée négativement dans la documentation cunéiforme, comme le montrent les présages atmosphériques et météorologiques : si la pluie tombe au bon moment et en abondance, elle annonce la richesse et les bonnes récoltes, que ce soit pour l’individu ou le pays en général. Les prières que l’on adresse au dieu de l’orage vont également dans ce sens : le dieu doit garantir la venue de la pluie pour éloigner le spectre de la famine. Dans leurs interprétations divinatoires, les devins mésopotamiens procèdent à une distinction entre la pluie bienfaisante et le Déluge annonciateur d’une possible destruction à venir.
Dans les traditions suméro-akkadiennes, le Déluge est un événement à la frontière du mythe et de l’histoire, et qui fait partie intégrante de la rhétorique et de l’idéologie royale, dès la fin du troisième millénaire av. n. è. au moins. Les descriptions narratives de l’événement apparaissent au 17e siècle av. n. è. et se poursuivent jusqu’au premier millénaire av. n. è. Elles ne mettent pas toutes en valeur le même rapport à la nature et à ces eaux qui détruisent tout sur leur passage.
Après avoir présenté brièvement les thèmes associés au Déluge dans les traditions suméro-akkadiennes, nous nous intéresserons au contexte historique de production des narrations du Déluge proprement dites. Nous analyserons enfin les descriptions pour tenter de répondre aux questions suivantes : quels sont les éléments mis en valeur dans les récits ? Quelles en sont les causes et les conséquences ? S’agit-il d’ailleurs vraiment de pluie2 ?
Déluge, Royauté et Histoire(s)
Les informations à notre disposition sont à chercher dans l’ensemble des inscriptions cunéiformes : elles se retrouvent essentiellement sur tablettes d’argile, mais celles sur pierres – les inscriptions royales – portent également des mentions du Déluge. L’écriture cunéiforme – du latin cuneus « coin/clou » – a été utilisée pour noter les deux langues principalement utilisées dans ces régions : il y a d’une part le sumérien (qui est un isolat linguistique), et d’autre part l’akkadien (appartenant à la famille des langues sémitiques, comme l’hébreu ou l’arabe actuels). Les deux langues ont coexisté, avant que l’akkadien ne devienne la langue principale dès la fin du troisième millénaire av. n. è. Le sumérien est alors confiné dans les sphères savantes et religieuses et continue d’être copié pendant les deux millénaires qui suivent. Lorsque l’on procède à une enquête lexicographique pour les documents cunéiformes, c’est donc vers ces deux langues qu’il faut se tourner. Il existe plusieurs termes sumériens pour désigner le Déluge. Le plus fréquent est amaru, qui apparaît dès le milieu du troisième millénaire av. n. è. dans les inscriptions royales. Amaru peut être synonyme de situation d’urgence, de catastrophe. On trouve aussi le terme uru depuis le milieu du troisième millénaire av. n. è., avec le même champ sémantique, ainsi que kurku, attesté dès la fin du troisième millénaire qui signifie aussi « vague » et qui est donc en rapport avec la mer. En akkadien, c’est surtout le terme abūbu qui est employé pour décrire le cataclysme mythologique. Pour la pluie, nous trouvons d’autres termes comme zunnu (« la pluie »), et les formes verbales correspondantes zanānu (« pleuvoir »), ou à la forme Š « faire pleuvoir »3.
Depuis le milieu du troisième millénaire av. n. è., le Déluge apparaît dans les inscriptions des rois comme une sorte d’arme qu’ils manient et à laquelle aucun ennemi ne peut résister. Les références sont nombreuses et vont jusqu’au premier millénaire av. n. è. Si les rois peuvent convoquer le Déluge, c’est qu’ils ont l’appui de la communauté des dieux dans leur lutte contre leurs ennemis, comme le montre le roi assyrien Sargon II à la fin du 8e siècle av. n. è. :
Ils ont eu peur de l’assaut féroce de ma bataille à laquelle personne ne peut résister ; (un état) d’engourdissement s’étendit sur eux et... Ils ne se souciaient pas de leur abondante propriété. Ils ont abandonné leurs villes fortes et ont cherché refuge. J’ai couvert ce quartier comme les nuages denses du soir et j’ai submergé toutes ses villes fortifiées comme le Déluge tumultueux. [Sargon II 65, 251-253]4
La campagne militaire, événement historique, devient un combat mythologique grâce au Déluge. On est alors à la frontière entre le temps mythologique et le temps historique. Les textes chronographiques – qui recensent les règnes des différentes dynasties – le montrent bien : il y a un temps avant le Déluge où les règnes sont démesurément longs, et un temps après cet événement, où le comput des ans est davantage crédible par rapport à la durée de vie humaine. La composition chronographique intitulée La Liste royale sumérienne inclut à partir du début du second millénaire av. n. è. le Déluge et ajoute l’incipit suivant à la longue liste de règnes qu’elle présente :
La royauté étant descendue du ciel, Eridu (fut) pour la royauté. À Eridu, Alulim fut roi ; il régna 28 800 ans ; Alalgar régna 36 000 ans ; deux rois régnèrent 64 800 ans. Eridu fut abandonnée, sa royauté fut portée à Bad-Tibira.
À Bad-Tibira, Enme[n]-lu-ana régna 43 200 ans ; Enme[n]-gal-ana régna 28 800 ans ; le divin Dumuzi, le pasteur, régna 36 000 ans ; trois rois régnèrent 108 000 ans. J’abandonne Bad-Tibira, sa royauté fut portée à Larak.
À Larak, En-sipazi-ana régna 28 800 ans ; un roi régna 28 800 ans. J’abandonne Larak, sa royauté fut portée à Sippar.
À Sippar, Enme[n]-dur-ana fut roi ; il régna 21 000 ans ; un roi régna 21 000 ans. J’abandonne Sippar, sa royauté fut portée à Šuruppak.
À Šuruppak, Ubar-Tutu fut roi ; il régna 18 600 ans ; un roi régna 18 600 ans.
Cinq villes ; huit rois régnèrent 385 200 ans.
Le Déluge nivela. Après que le Déluge eut nivelé, la royauté étant descendue du ciel, Kiš fut pour la royauté5.
Les villes antédiluviennes – Eridu, Bad-Tibira, Larak, Sippar et Šuruppak – n’accueilleront plus la royauté et ne seront jamais des centres de pouvoir dans le déroulement historique des événements humains. Le Déluge introduit alors l’Histoire qui la suit, tout en en faisant partie. C’est à partir du début du second millénaire que le Déluge devient un motif littéraire, bien développé dans l’idéologie royale. La version sumérienne du Déluge s’inspire de cette liste chronographique, comme on le verra un peu plus tard.
Ce temps mythologique – l’avant Déluge – est hors du temps humain. Les rois côtoient les plus grands sages dans la tradition et le savoir de ces derniers est profondément enfoui dans le sol selon le prêtre babylonien du 4e siècle av. n. è., Bérose. Seul Gilgameš parvient à retrouver ces mystères et ces secrets antédiluviens, mais au prix d’une quête extraordinaire qui le mènera aux confins du monde.
Le Déluge a tout dévasté, et du monde d’avant, il ne reste rien. Le Déluge a une dimension universelle à laquelle personne ne peut résister ; tout est confondu dans la destruction, les bons comme les mauvais, les riches comme les pauvres. Une expression akkadienne que l’on retrouve dans les inscriptions royales rend bien cette idée : tēl abūbim (« colline de déluge ») désigne ces monticules visibles dans le paysage qui sont les ruines d’occupations anthropiques désormais disparues. L’expression précise les modalités de la destruction. Le roi, soutenu par les dieux, a transformé les villes ennemies en ruines comme au temps où les eaux cataclysmiques avaient tout dévasté sur leur passage.
Contexte historique et résumés des compositions narratives
Les premières descriptions écrites de l’événement ne sont pas en langue sumérienne, mais en akkadien. C’est la version dite d’Atra-hasīs du 17e siècle av. n. è.6. Cependant, ce n’est pas à ce moment que le mythe fait son apparition. Au contraire. Le Déluge en tant qu’événement mythologique était connu depuis longtemps. La première attestation du terme remonte à des inscriptions royales de l’époque dite des Dynasties archaïques, sous la dynastie de Lagaš, au 25e siècle av. n. è.
... combattu avec lui. Quelqu’un a tiré une flèche sur E-ana-tum et l’a percé avec la flèche. Il l’a rompue... sa pointe de flèche... E-ana-tum a déclenché un Déluge à Umma comme une violente tempête de pluie7.
Le Déluge y est une démonstration de la force militaire royale et de la colère qui anime le roi contre un ennemi dont la destruction est inéluctable, comme jadis l’a été l’humanité. L’action militaire du roi est le Déluge mythologique, qui lui-même est comparé à un vent mauvais. Ce n’est donc qu’au détour d’une métaphore que le Déluge apparaît : Eannatum fait appel à des codes et valeurs partagées par les membres de sa société. Déjà au milieu du troisième millénaire av. n. è., mentionner l’amaru, le Déluge, suggérait donc une annihilation inévitable, comme celles provoquées par des phénomènes météorologiques et atmosphériques violents.
On est là face à un problème récurrent vis-à-vis de nos sources : un récit du Déluge devait donc exister à l’époque d’Eannatum et devait être connu par la population. Était-il déjà sous forme écrite, et nous ne l’avons tout simplement pas encore retrouvé, ou relevait-il de la tradition orale, sur laquelle nous n’avons malheureusement aucune prise ? Des maillons dans la chaîne de transmission nous manquent, de sorte que lorsque le premier récit apparaît, il s’agit d’emblée d’un récit bien construit, et non d’une simple allusion narrative.
Tout au long du troisième millénaire, le Déluge apparaît dans des inscriptions royales ou dans des textes littéraires : il n’est jamais l’objet central de la discussion. Il est l’image de la destruction par le roi (comme précédemment avec Eannatum). Il faut attendre le 17e siècle av. n. è. pour avoir la première narration portant sur cet événement mythologique cataclysmique. Trois récits sont identifiés :
Atra-hasīs, littéralement « abondant/débordant d’entendement », d’où la traduction par « Super-Sage », est le nom du protagoniste de cette histoire rédigée en trois tablettes. Un des fragments est daté et signé : le colophon indique que le texte a été copié par un certain Kasap-Aya, sous le règne du roi babylonien Ammi-ṣaduqa (1646-1626 av. n. è.). Au total, on a affaire à un récit de plus de 1 245 lignes qui s’organise en deux temps. Dans la première partie se trouvent une cosmogonie et une anthropogonie : au début le monde est créé et organisé autour de deux groupes divins : les Anunnaki et les Igigi. Les Igigi sont chargés de travailler pour nourrir les Anunnaki. Cette situation inégale est mal vécue. Les Igigi se révoltent, assiègent le palais du grand dieu Enlil qui est à la tête du panthéon mésopotamien. Pour sortir de ce conflit, le dieu malin Enki/Ea8 – dieu de la sagesse et des savoirs – va alors créer un substitut aux Igigi : l’être humain devra travailler la terre pour nourrir les dieux grâce aux offrandes qu’il apportera dans les temples. L’humain est fabriqué à partir d’argile et du sang d’un des dieux rebelles.
Mais réfléchir à la création de l’humanité ne va pas sans une réflexion aussi sur sa fragilité. Le Déluge occupe toute la deuxième partie du récit. L’humanité se développe de façon exponentielle, car les dieux n’ont au départ pas donné la mortalité aux humains. Cette croissance provoque du bruit : s’agit-il d’un bruit de révoltes, ou s’agit-il d’un bruit inhérent à la vie et à l’activité du vivant ? Le thème fait toujours débat en assyriologie9. Le récit d’Atra-hasīs met en lumière le comportement profondément injuste des dieux vis-à-vis des humains et combien la vie humaine est soumise à leurs caprices et sautes d’humeur.
Il ne s’était pas encore écoulé 1 200 ans, que le pays augmenta, et le peuple devint (trop) nombreux. Comme un bœuf, le pays mugissait. Par leur vacarme, le dieu fut troublé. Enlil, ayant entendu leur tapage, déclara aux grands dieux : « le tapage de l’humanité est devenu trop lourd pour moi. Par leur vacarme, je suis privé de sommeil »10.
L’humanité bruyante empêche le grand dieu Enlil de dormir. Ce bruit perturbateur devient par la suite un motif mythopoïétique récurrent dans la littérature suméro-akkadienne permettant d’illustrer les conflits générationnels ou l’injustice d’un châtiment11. Le grand dieu décide de détruire cette humanité en envoyant plusieurs cataclysmes, qui se retrouvent sans effet grâce à Atra-hasīs : celui-ci est aidé par son dieu personnel, le dieu Enki/Ea – celui-là même qui avait créé l’humanité. Mais l’humanité dérange à nouveau, et l’ultime épisode est celui du Déluge, véritable arme de destruction massive divine. L’assemblée des dieux valide la décision d’Enlil d’annihiler par l’eau cette humanité perturbatrice. Le dieu Enki/Ea tente de les en dissuader, mais en vain. Le Déluge est proclamé.
Enki/Ea avertit alors son protégé, Atra-hasīs, à travers une paroi de roseau. Il lui donne en rêve les dimensions du bateau à construire, faisant référence ici à la pratique de l’oniromancie bien connue en Mésopotamie :
Atra-hasīs était prêt à parler, et dit à son seigneur : « Fais-moi connaître le sens de ce rêve, Fais-moi savoir, et j’agirai alors en conséquence ». Enki ouvrit la bouche et dit à son serviteur : “ […] Prête attention au message que je vais te dire : "Mur, écoute-moi ! Paroi de roseau, prête attention à toutes mes paroles ! Fuis ta maison, construis un bateau. Rejette les possessions et sauve ta vie. Le bateau que tu construiras, … être égal… Couvre-le d’un toit comme l’Abzu, de sorte que le soleil ne pénètre pas à l’intérieur. Qu’il soit couvert à l’avant et à l’arrière. Le bitume doit être ferme, renforce-le. Je vais faire pleuvoir sur toi plus tard une abondance d’oiseaux, une multitude de poissons". Il [Atra-hasīs] ouvrit la clepsydre et la remplit, Il lui a annoncé la venue du Déluge de sept jours12.
Le Déluge met du temps à venir, et Atra-hasīs est le seul humain à savoir que la catastrophe va arriver. Il est alors plongé dans l’angoisse.
Il [Atra-hasīs] entrait et sortait ; il ne pouvait pas s’asseoir. Il ne restait pas en place. Son cœur était brisé, il vomissait de la bile. L’apparence du temps changea, Adad se mit à rugir dans les nuages. Ils [Atra-hasīs et sa famille] entendirent le dieu, sa clameur. De la poix/bitume fut apportée pour lui [Atra-hasīs] pour sceller sa porte. Il venait juste de fermer la porte, qu’Adad rugit dans les nuages. Un vent furieux, en s’élevant, coupa la corde d’amarrage et libéra le bateau13.
Le bateau est construit, Atra-hasīs est parti, les eaux du ciel se déchaînent, frappant la terre ; plus personne ne se reconnaît dans la destruction. Ironie du sort, le Déluge est aussi bruyant que sa propre cause. Les ténèbres se répandent, et les dieux assistent avec horreur au massacre. La description du cataclysme porte moins sur les eaux que sur les émotions des humains et des dieux. Dans le récit d’Atra-hasīs, il y a en outre une critique amère sur la place de l’humain face aux divinités, entièrement soumis à leur bon vouloir, subissant leurs caprices, alors même que les dieux ont besoin des humains pour se nourrir.
Anzu s’envola au ciel avec ses serres… le pays, et a détruit sa clameur, comme un pot. … Le Déluge [arriva]. Sa puissance destructrice vient sur les peuples comme une bataille. Personne ne se voyait. Ils ne se reconnaissent plus dans la catastrophe. Le déluge mugissait comme un taureau, le vent soufflait comme un aigle hurlant. L’obscurité était dense ; le soleil s’en était allé. La progéniture [= les humains] est devenue comme des mouches. Les dieux prirent peur de la clameur du Déluge. Ils prirent refuge dans le ciel. Ils s’accroupirent à l’extérieur. Anu prit peur de la clameur du Déluge. Il [le cœur des dieux ?] était terrifié ! Anu était hors de lui, tandis que les dieux ses fils étaient emportés devant lui. Nintu, la grande dame, l’angoisse recouvrait ses lèvres. Les Anunna, les grands dieux, étaient assis dans la soif et la faim. La déesse contemplait cela, pleurant. La sage-femme des dieux, la sage Mami, [dit] : « Que le jour devienne sombre, Qu’il revienne à l’obscurité ! Dans l’assemblée des dieux, comment ai-je pu jurer leur annihilation ? Enlil était si fort qu’il m’a fait parler. Comme Tiruru, il a rendu mon parler confus. De mon propre chef, de moi-même uniquement, à ma propre charge, j’ai entendu la clameur de mon peuple ! Ma descendance – sans aucune aide de ma part – est devenue comme des mouches. Et quant à moi, comment siéger dans cet état de deuil, maintenant que mon cri n’est que silence ? » […] Nintu se lamentait … : « Comme les libellules un cours d’eau, elles remplissaient la mer. Comme des radeaux, ils reposent contre la prairie de la rivière. Comme des radeaux chavirés, ils reposent sur la rive. J’ai vu et j’ai pleuré sur eux, j’ai épuisé ma lamentation pour eux ! ». Elle pleurait, donnant libre cours à ses sentiments. Tandis que Nintu pleurait, son émotion était épuisée. Les dieux pleuraient avec elle pour le pays. Elle était repue de désespoir et assoiffée de bière. Là où elle s’asseyait en pleurant, ils s’assirent également. Comme des moutons, ils remplissaient un lit de ruisseau. Leurs lèvres étaient boursouflées de soif. Ils souffraient de coups de faim. Sept jours et sept nuits durant, le Déluge s’abattit, la tempête, le déluge…14
Dans la deuxième partie du Déluge, sont décrits des dieux dans un tel état d’inanition qu’ils en ont les lèvres desséchées. Au retrait des eaux, Atra-hasīs installe une offrande pour les dieux qui s’attroupent autour de la fumée « comme des mouches ». Une fois rassasiés, les dieux font le point sur la situation : jamais le Déluge n’aurait dû être proclamé. Comment Enlil, le grand chef des dieux, a-t-il pu prendre une décision aussi inconsidérée ? Ce dernier devient furieux lorsqu’il se rend compte qu’un humain a survécu. Enki prend alors la parole, pour défendre son protégé. Plusieurs décisions divines vont alors être prises pour limiter la propagation exponentielle de l’humanité, qui était la cause du cataclysme. L’humanité sera dorénavant mortelle ; il y aura des femmes stériles (naturellement et rituellement) ; la démone-éteigneuse – on devine que c’est la célèbre Lamaštu – prendra les bébés.
La Version sumérienne du Déluge est aussi une composition narrative d’époque paléo-babylonienne, mais légèrement postérieure au texte précédent. Le protagoniste principal s’appelle Ziusudra (zi-ud-su3-ra2) ce qui veut dire « vie de longs jours » (il porte déjà le nom de son immortalité qu’il ne va acquérir qu’au terme du Déluge). Cette version en sumérien retrouvée à Nippur est légèrement postérieure à la version akkadienne, et elle est connue à ce jour par deux fragments. De toute évidence, cette version est issue des milieux scolaires et savants de Nippur, et il n’est pas possible de savoir actuellement s’il s’agit d’une création isolée ou du témoin d’une tradition plus étendue. Malgré l’état fragmentaire, on arrive à identifier différents moments. Comme pour le récit d’Atra-hasīs, le Déluge vient à la suite d’une cosmogonie (création des cinq villes antédiluviennes) et d’une anthropogonie.
Toutes les tempêtes et les bourrasques construites s’étaient levées ensemble, le déluge balayait les capitales (litt. « tête/crâne de contrôle »). C’étaient sept jours, c’étaient sept nuits. Après que le déluge eut balayé dans le pays, après que les tempêtes eurent ballotté le grand bateau dans les grandes eaux, Utu sortit [de là], la lumière étant placée dans le ciel et sur la terre. Ziusudra fit une ouverture dans le grand bateau. Le héros Šamaš entra avec ses rayons dans le grand bateau. Ziusudra, c’était le roi ! Devant Šamaš, il se tint prosterné. Le roi sacrifiait en abondance les bœufs et les moutons [segment D]15.
Cette version du mythe est un bon exemple d’intertextualité dans la littérature suméro-akkadienne. La royauté est descendue du ciel sur cinq villes : Eridu, Bad-Tibira, Larak, Sippar et Šuruppak. À chaque ville est attribuée une divinité. Le Déluge vient détruire ces premières cités. Il s’agit là d’un emprunt à la Liste royale sumérienne mentionnée plus haut. Ziusudra est averti par son dieu Enki/Ea à travers une paroi de roseau de l’approche du cataclysme. Ce Déluge est caractérisé par des vents violents, des eaux de pluies – venant du ciel, comme la décision de la catastrophe – des eaux si abondantes qu’elles recouvrent la terre comme le ferait une mer agitée à l’intérieur de laquelle tout est ballotté dans tous les sens. S’ensuit le schéma que nous connaissons : Ziusudra est dans un bateau avec des animaux. Quand vient le temps du retrait des eaux, il rétablit la communication avec le divin par une offrande, et les dieux s’accusent mutuellement du danger auquel ils se sont eux-mêmes exposés : car la disparition des humains signifie l’absence d’offrandes dans les temples, unique moyen de subsistance des divinités mésopotamiennes.
Le dernier récit du Déluge intéressant pour notre enquête est celui que l’on trouve dans l’épopée de Gilgameš. On désigne par épopée akkadienne, ou ninivite, le récit des aventures de Gilgameš organisé en onze tablettes + une. C’est la version connue grâce aux tablettes dégagées sur le site de Ninive, dans la bibliothèque du roi assyrien Aššurbanipal (668-631 av. n. è.). Elle est le fruit de siècles de traditions et était bien connue dans tout le Proche-Orient. Cette version serait l’œuvre de l’illustre Sīn-leqi-unninni, dont on ne sait quasiment rien, si ce n’est que cet anthroponyme était particulièrement célèbre à la fin du second millénaire av. n. è. ; historiquement, on se situe sous la deuxième dynastie d’Isin, une dynastie connue pour son effervescence littéraire en matière de copies et de fixation des traditions.
La onzième tablette est particulièrement célèbre dans l’histoire du déchiffrement du cunéiforme, puisque c’est celle qu'Andrew George déchiffra et présenta à la société londonienne. Elle est une adaptation du récit d’Atra-hasīs. Le Noé mésopotamien s’appelle ici Ut-napištim « jour de vie » ou Utā-napištim « j’ai cherché la vie[-sans-fin] » ; son nom est programmatique, annonçant déjà le statut qu’il va acquérir à la fin du récit. À la fin du cataclysme, le grand dieu Enlil accorde à Utā-napištim et son épouse le statut privilégié d’êtres immortels. Mais ils doivent vivre reclus, loin de la nouvelle humanité qui va naître, par-delà les fleuves, dans la région mythique de Dilmun (actuelle île de Bahreïn).
Que vient faire le Déluge dans l’histoire de Gilgameš ? À la mort de son ami Enkidu, avec qui il accomplissait des exploits, Gilgameš, roi d’Uruk, comprend qu’il est mortel. Il part alors aux confins du monde, par-delà le chemin du soleil, à la rencontre d’Utā-napištim : avec son épouse, il est le seul à avoir acquis le statut d’immortel, et Gilgameš aimerait connaître son secret. Utā-napištim lui fait donc le récit de son aventure, mais pour montrer à Gilgameš surtout qu’il faut une situation exceptionnelle au cours de laquelle les dieux eux-mêmes décident d’accorder l’immortalité.
Utā-napištim dit alors à Gilgameš : « Je vais te révéler, Gilgameš, une parole de secret et je vais te dire un secret des dieux. La ville de Šuruppak, la ville que tu connais, la ville qui est située sur les bords de l’Euphrate, cette cité était ancienne et les dieux y résidaient, quand les grands dieux provoquèrent le Déluge. Leur père Anu a prêté serment, [ainsi que] leur conseiller, le héros Enlil, leur ministre, Ninurta, l’inspecteur des canaux, Ennugi. Avec eux, le prince Ea était aussi sous serment [mais] il a répété leurs mots à la paroi de roseau : “Paroi de roseau, paroi de roseau ! mur de brique, mur de brique ! Écoute-moi, paroi de roseau, écoute-moi, mur de brique ! Ô homme de Šuruppak, fils d’Ubār-Tutu, démolis (ta) maison et construis un bateau ! Abandonne les richesses et cherche (ta) vie ! Rejette (tes) propriétés et sauve (ta) vie ! / Fais monter à bord du bateau la semence de toutes les créatures ! Le bateau que tu vas construire, ses dimensions devront correspondre ainsi : sa largeur et sa profondeur seront identiques, tu le couvriras d’un toit, comme l’Apsû ! »
J’ai compris et dit à mon maître Ea : « Je suis d’accord, mon maître, avec ce que tu viens de me dire ainsi. J’ai bien été attentif ; je vais le faire. Mais que devrais-je dire à la ville, à la foule et aux anciens ? »
Ea ouvrit la bouche pour parler, disant à son serviteur : « Alors, tu leur diras ce qui suit : Enlil a dû me prendre en haine ! Je ne peux pas rester dans votre ville, je ne peux plus fouler le sol d’Enlil ! Je dois descendre dans l’Apsû, vivre avec Ea mon maître. Sur vous, il vous fera pleuvoir en abondance : une abondance d’oiseaux, une multitude de poissons … Au matin, il fera pleuvoir des gâteaux pour vous. Au soir, un torrent de blé/froment ! »16.
On retrouve les mêmes étapes que dans Atra-hasīs : les dieux décident en assemblée d’envoyer le Déluge. Enki/Ea avertit son protégé de construire une embarcation dont il donne les dimensions. Utā-napištim quitte la ville avant la venue des eaux dévastatrices, qui sont décrites quelques lignes après.
À la première lueur de l’aube, arriva du fond de l’horizon un nuage noir dans lequel Adad mugissait continuellement. Šullat et Ḫaniš allaient à l’avant, les porteurs de trône parcourant les montagnes et le pays. Errakal arrachait les poteaux d’amarrage. Ninurta, allant, faisait déborder les déversoirs. Les Anunnaki portaient des torches, faisant briller le pays de leur éclat. Le silence de mort d’Adad passa à travers le ciel. Tout ce qui était lumineux devint ténèbres. Comme un taureau, il [Adad] piétinait le sol, il le détruisit comme un pot ! Pendant un jour, le grand vent… souffla rapidement, et le Déluge… le vent de l’est. Comme dans une bataille, le cataclysme passa sur le peuple. Personne ne voyait plus personne. Les gens ne se reconnaissaient plus dans la destruction. Les dieux prirent peur du Déluge ! Ils se retirèrent, ils montèrent dans le ciel d’Anu. Les dieux étaient recroquevillés comme des chiens, étendus à l’air libre. La déesse hurlait comme une parturiente ; Bēlet-ilī à la belle voix se lamentait : « Vraiment, ce jour s’est changé en argile, parce que j’ai dit du mal dans l’assemblée des dieux. Comment ai-je pu dire du mal dans l’assemblée des dieux et déclarer la guerre pour détruire mon peuple ! C’est moi qui les ai enfantés ! Ce sont mes gens ! Et maintenant, ils remplissent la mer comme des poissons ! ». Les dieux, les Anunnaki, pleuraient avec elle, assis en larmes. Leurs lèvres étaient desséchées, saisies de fièvres. Pendant six jours et sept nuits, le vent soufflait, l’averse, le vent, le Déluge, aplanissaient la terre. Quand le septième jour arriva, le vent s’affaiblit… La mer s’apaisa, [elle] qui s’était battue comme une femme en travail (var. « La tempête s’apaisa, le Déluge prit fin »). J’ai [ = Uta-napišti] regardé le temps, il était calme, mais tous les peuples étaient devenus argile !17
Le cataclysme s’abat pendant six jours et sept nuits, et là encore, ce sont surtout des descriptions d’états affectifs que nous avons.
Un Déluge qui évoque surtout les émotions
Il ne faut pas être surpris d’abord de voir des similitudes, des expressions et topoï littéraires récurrents entre les versions présentées. Cependant, le développement descriptif de l’épisode dépend de la nature et de l’objectif du texte.
Dans l’épopée de Gilgameš, le Déluge n’est qu’un événement parmi d’autres ; nous sommes en outre face à une narration dans une narration, une sorte de récit étiologique dont le but est d’expliquer au roi d’Uruk pourquoi Utā-napištim vit éternellement loin des humains, et indirectement, pourquoi lui, Gilgameš, ne connaîtra jamais l’immortalité. Les raisons du cataclysme ne sont pas évoquées ; le récit commence immédiatement par l’assombrissement du ciel, et Utā-napištim installé dans son bateau.
Chez Atra-hasīs, le récit entier est consacré au Déluge. La première partie contenant la cosmogonie et l’anthropogonie, n’est qu’un prélude au cataclysme. La narration est par conséquent plus développée et porte essentiellement sur les émotions des principaux protagonistes. Le Déluge, loin d’être uniquement une catastrophe naturelle, est avant tout vécu comme un désastre familial, social et intercommunautaire : l’équilibre du monde dans sa totalité est rompu. Qu’il soit humain ou divin, l’individu perd ses repères. Les humains meurent et les dieux tombent d’inanition. Le spectre de la famine et par suite la mort planent sur eux.
C’est peut-être un peu décevant par rapport à la thématique qui anime le présent volume sur la pluie : la description même du cataclysme n’est que peu développée, et celle-ci porte surtout sur les victimes, humaines et divines, bouleversées par la destruction. Pourquoi ? Parce que dans la perspective suméro-akkadienne, le Déluge est moins une réflexion sur la nature que sur la place de l’humain dans ses rapports au monde divin. C’est là tout l’enjeu du Déluge, et cela explique pourquoi il constitue un motif pertinent pour penser l’idéologie de la puissance royale. Tout comme les humains sont soumis à la puissance divine, les ennemis le sont face au roi. On comprend alors mieux pourquoi les rois réutilisent le Déluge pour évoquer la destruction des cités, une annihilation qui ne laisse de place à rien, transformant le paysage en collines de ruines où jadis les humains vivaient avant que leur vie ne soit rayée à jamais de la carte. Les lamentations sur les villes du début du second millénaire av. n. è. célébrant la chute des cités principales de l’empire de la troisième dynastie d’Ur reprennent ces motifs.
La description de la catastrophe en fait un événement bruyant et terrifiant où les repères sensoriels tombent. C’est un monde de dystopie sensorielle caractérisé surtout par le vacarme qui y règne : les ténèbres s’abattent sur un monde soumis à des vents et des pluies d’une violence excessivement bruyante. Les humains sont ballottés dans les eaux tels des poissons. Il n’y a plus d’individualité. La cause – le vacarme des hommes – est collective ; la punition l’est également, tout comme le sera le remède à la fin : la mortalité humaine et la stérilité non d’individus précis, mais de groupes.
Puisqu’il ne reste plus rien et qu’Atra-hasīs/Uta-napištim/Ziusudra est enfermé dans son bateau sans ouverture, les seuls spectateurs du massacre sont les dieux. Les dieux les plus touchés sont Enki et Mami, les deux divinités qui avaient pris part à la création des humains. Leur douleur est paroxystique, mais par-delà cette souffrance de deuil, il en est une plus urgente : celle, physique, qui témoigne également de leur mise en danger. C’est là que la satire et le sarcasme des compilateurs sont perceptibles.
Les humains savent bien qu’ils doivent travailler la terre pour subvenir aux besoins des dieux au risque de voir leur colère s’abattre sur eux ; mais ils sont conscients également que sans leurs offrandes, les dieux peuvent mourir de faim. Le serviteur est tout aussi essentiel que le maître.
Conclusion
Le Déluge sert de cadre pour une réflexion sur la place de l’humain dans un environnement dont il ne maîtrise que peu de paramètres. Tempête furieuse, il est décrit moins pour ses pluies diluviennes que pour l’ensemble du cadre naturel et émotionnel. Le Déluge permet de penser les rapports au monde naturel, mais aussi les liens entre humains et divin, tout au long d’une histoire à la fois humaine et mythologique. Le cataclysme suscite alors tout un spectre d’émotions : nostalgie du temps mythologique dans la conception de l’Histoire, angoisse de disparaître et de se transformer en ruines, mais finalement aussi espoir, car rien ne dure, pas même le Déluge. Les dieux regrettent amèrement leur décision, de sorte que le Déluge appartient bien au passé révolu et l’humain n’aura plus à subir cette colère aveugle. Elle s’abattra désormais sur les ennemis, sous la forme d’une juste punition, suscitant une sorte de Schadenfreude du côté des vainqueurs.
Anne-Caroline Rendu Loisel
Mots clés : Mésopotamie, Déluge, littérature, environnement, émotion, religion.
Key-words: Mesopotamia, Deluge, Literature, Environment, Emotion, Religion.
RésuméLe présent chapitre propose d’explorer le motif littéraire du Déluge, à travers des exemples tirés des inscriptions en cunéiformes, rédigées en akkadien et/ou en sumérien. Dégagées des sites archéologiques de Syrie et d’Irak, ces tablettes en argile, multimillénaires, nous ont transmis des récits diluviens plus anciens que celui de la Bible. Le Déluge marque une rupture presque « historique » entre le temps mythologique où des rois règnent pendant des siècles, et le temps des sociétés humaines, régi par la guerre. Dans la littérature suméro-akkadienne, le Déluge est un épisode qui permet de penser les rapports que l’humain entretient avec les puissances divines qui peuplent son environnement naturel et quotidien.
“During seven days and seven nights, winds and falling rains leveled down the earth”. The Deluge in the Mesopotamian tradition.
This chapter aims at studying the literary topos of the deluge, through some examples which come from inscriptions in cuneiform writing, sometimes in akkadian and sometimes in sumerian. These tablets made of clay which were found in archaeological places in Syria and Irak mention some episodes of torrential rains which are older than the Bible. The deluge is to be taken as an almost ‘historical’ breaking point between the mythological time when some kings ruled for centuries, and the time of human societies which is affected by wars. In the sumerian-akkadian literature the deluge is an event which allows to reconsider the connection between the humans and the gods which are present in the natural environment of everyday.