La pluie ? Pfui ! Pourquoi s’intéresser à un phénomène météorologique aussi banal, ennuyeux même, loin des considérations essentielles des grands penseurs ? On pourrait répondre qu’Aristote lui-même et surtout son disciple Théophraste y ont consacré une partie de leur temps, comme en attestent leurs ouvrages sur la météorologie… L’origine de cette journée d'étude est précisément à rechercher dans l’Antiquité, lorsque l’une d’entre nous a relevé l’importance de la pluie chez les Romains qui y voyaient un présage, un message des dieux quand ce n’était pas une intervention divine dans le cours des activités humaines. Ainsi la pluie peut interrompre un combat mal engagé, ou favoriser le siège d’une ville.
À partir de là il a été intéressant de relever d’autres aspects de la pluie : compagne discrète des travaux des champs et de la vie en plein air plus largement, chez Virgile1, elle est également un fléau qui peut ruiner les moissons d’un coup mais aussi les maisons à la longue, à force d’humidité dans les poutres, comme le raconte non sans humour l’adolescent de la Mostellaria de Plaute2. S’il semblait assez évident que cette importance de la pluie devait se retrouver sous une forme ou une autre dans la littérature de la Renaissance qui doit tant à l’Antiquité, la question pouvait se poser pour des siècles plus récents. Il y a bien sûr l’orage cher à Chateaubriand et aux Romantiques de façon plus large, mais parle-t-on vraiment de la même chose ? En revanche, Verlaine est vraiment un poète de la pluie.
La doxographie pourrait nous aider à y voir plus clair ; néanmoins, force est de constater que la pluie n’a guère inspiré de travaux académiques. Des formes de synthèse existent, à vrai dire, sous la forme de dictionnaire3 ou d’inventaire personnel4. Alain Corbin a consacré un article à la pluie dans son ouvrage collectif sur les éléments5, ainsi qu’une brève étude6. Ce faisant il s’inscrit dans le prolongement et se nourrit des travaux de son maître Emmanuel Le Roy Ladurie, qui a consacré plusieurs ouvrages à l’histoire du climat7 depuis le Moyen Âge. La pluie a donc suscité l’intérêt dans le domaine de l’histoire culturelle, qui peut se nourrir des œuvres littéraires, entre autres, pour appuyer ses démonstrations : on le constate avec l’œuvre de Lucian Boia aussi8.
Néanmoins, cet auteur ne s’intéresse à la pluie qu’en tant que partie d’un tout, le climat, et l’on retrouve ainsi les théories du climat, dont le plus éminent représentant en France demeure Montesquieu avec son Esprit des Lois paru en 1740. Bien avant lui, l’influence du climat sur le fonctionnement des sociétés humaines, que ce soit du point de vue de la médecine avec Hippocrate ou sous l’angle de la politique avec Aristote, avait été prise en compte et étudiée9. La pluie n’a pas alors le rôle principal : elle suscite l’intérêt au même titre que les fortes chaleurs ou le vent.
Une tendance plus récente donne à la pluie une importance nouvelle au sein d’une réflexion liée aux problèmes de gestion de l’eau à une époque où les ressources en or bleu sont perçues comme limitées. La pluie est envisagée sous un double aspect, en étant à la fois bénédiction pour les cultures et catastrophe résultant d’un changement climatique qui est dû à l’action humaine en bonne partie. En fait, comme le montre bien le Dictionnaire de la pluie déjà cité, il s’agit d’un retour à de très anciens modes de pensée : l’importance de la pluie pour les champs est indiquée par des rites religieux présents dès l’Antiquité10, et la crainte de la force destructrice de l’eau qui tombe du ciel, de la nature qui se venge des excès humains, doit beaucoup au mythe du déluge, lorsque les dieux décident de punir les hommes. On en trouve trace dès la civilisation babylonienne ; le Déluge est illustré dans la poésie d’Ovide sous le règne d’Auguste, et il est revivifié par la tradition biblique de la Genèse une fois que le christianisme devient religion officielle au quatrième siècle de notre ère. De nombreux auteurs chrétiens se saisissent de ce mythe, quitte à le croiser avec la tradition païenne de la pluie miraculeuse : quel plus bel exemple que celui des multiples interprétations d’un épisode des campagnes de l’empereur Marc-Aurèle sur le Danube, lorsque l’armée romaine fut sauvée d’une attaque des barbares grâce à une averse soudaine ?
La pluie n’est donc pas seulement affaire de spécialistes d’histoire culturelle : en Lettres, quelques colloques ont été consacrés à la météorologie, la pluie étant alors associée au beau temps pour élargir la perspective11. Non seulement il n’y a pas beaucoup d’études sur la question, mais le risque est toujours présent de confusion avec d’autres phénomènes naturels comme la tempête ou l’orage.
Ce mélange de vent, de tonnerre et d’éclairs accompagnés de pluie a été source d’inspiration pour un si grand nombre d’auteurs à l’époque du Romantisme, au 18e siècle en Allemagne où la première vague de ce courant littéraire s’appelle d’ailleurs Sturm und Drang, ou au 19e siècle en France avec Chateaubriand, qu’il a été largement étudié. Mais l’imaginaire de l’orage n’est pas celui de la pluie : la différence est nette dans les premières descriptions de tempête chez Homère, dans l’Odyssée, et Virgile, dans l’Énéide. La tempête marine permet d’ailleurs de bien saisir la différence, parce que le danger pour les bateaux ne vient pas de la pluie, mentionnée en dernier quand elle est mentionnée, mais du vent et des éclairs.
Un premier axe de recherche a donc consisté à opérer des distinctions pour se concentrer sur la pluie en tant qu’eau qui tombe du ciel, avec plus ou moins de force. Ensuite, il s’est agi de ne pas se limiter à la seule perception de la pluie comme événement positif ou négatif selon les auteurs, mais d’élargir la perspective aux descriptions de la pluie qui jouent sur plusieurs sens, ainsi qu’aux interprétations variées de l’arrivée de la pluie, afin de prendre la mesure du rôle qu’elle peut jouer dans le récit.
À partir de là, nous avons privilégié une double démarche : d’une part nous nous sommes proposées de rassembler des spécialistes de plusieurs époques, de l’Antiquité à nos jours, dans un esprit d’interdisciplinarité, pour nous attacher à distinguer les permanences, les emprunts et les reprises, mais également les innovations. L’interdisciplinarité doit d’ailleurs être comprise au sens large, puisque des spécialistes de musicologie ont bien voulu participer à la journée d'étude, en montrant comment la pluie a pu inspirer musiciens et cinéastes.
La cohérence de l’ensemble est à rechercher dans une volonté de mise en dialogue de deux époques très éloignées dans le temps : l’Antiquité avec ses prolongements au 16e siècle et les temps modernes depuis le début du 20e siècle. À travers l’exemple du Déluge et de ses relectures, par exemple, le lecteur pourra constater que ce choix de deux périodes en apparence si différentes fait sens, parce que les défis de la modernité invitent à s’appuyer sur ce qui est connu et présent dans l’imaginaire12 collectif depuis des siècles pour comprendre la nouveauté et y faire face. Faire appel aux arts du 20e siècle permet de vérifier que la pluie retrouve une place essentielle grâce à la modernité.
Par ailleurs, nous avons décidé de limiter le champ de recherche à une aire géographique : l’Europe. L’exemple de la peinture, en particulier celui du dialogue fécond entre le Japon et la France pour Claude Monet, prouve que la pluie est source d’inspiration dans d’autres régions du monde, peut-être encore plus qu’en Europe. Néanmoins, il fallait opérer des choix pour garder une certaine cohérence ; ce volume ne traite donc que de la pluie dans l’imaginaire européen.
Cet imaginaire devait tenir compte, au début de notre journée d'étude, de l’héritage fascinant que nous laissent, avant la Bible qui les reprend, les mythes diluviens de la tradition mésopotamienne. La tradition orale — les versions du mythe y sont déjà nombreuses — a été recueillie par une tradition écrite qu’analyse dans ses éléments descriptifs Anne-Caroline Rendu-Loisel : le récit d’Atra-hasīs (« le Super-sage ») ; la version sumérienne dont Ziusudra est le protagoniste ; le récit du Noé mésopotamien, Ut-napištim, inclus dans l’épopée de Gilgameš. Dès ces origines, la pluie diluvienne est utilisée comme instrument du pouvoir humain et divin ou, au contraire, permet de l’interroger. Les descriptions emplies du bruit et de la fureur des éléments déchaînés questionnent, non sans amertume, la place réduite de l’homme, soumise à des caprices divins comme celui d’Enlil : devenu insomniaque à cause du bruit trop fort émanant des humains, il décide de façon expéditive de les anéantir par un déluge.
L’inscription de la pluie dans l’imaginaire gréco-romain irrigue toute une civilisation. Ainsi ses ressources, dans une optique qui peut être pragmatique, sont sans doute davantage exploitées dans le domaine romain que dans le domaine grec. De manière générale, une grande attention est portée par Rome à l’eau de pluie, ce dont témoigne l’élément architectural central de l’impluvium. Et puis, celle-ci n’est-elle pas la meilleure des eaux, puisqu’elle provient du ciel ? Yasmina Benferhat explore d’abord la transmission du mythe grec de Deucalion et Pyrrha, analysant notamment la portée de la réécriture ovidienne de ce déluge dans Les Métamorphoses, puis s’intéresse aux présages, heureux ou funestes, associés à la pluie, notamment lorsque l’on s’inquiète de l’issue d’opérations militaires. Faut-il alors s’étonner des étonnantes propriétés de cette eau, déjà mises en exergue par Hippocrate, prolongées par Vitruve et par les scientifiques de l’époque, dont le très austère Pline l’Ancien ?
Plus apaisé, plus souriant, le poète latin Horace n’ignore pas les pouvoirs de Zeus/Jupiter, auquel on adresse des prières pour obtenir la pluie. Il sait à quel point les paysans, en premier lieu, appréhendent les aléas de celle-ci, tantôt excessive, tantôt insuffisante. Peter Riemer s’intéresse au motif de la pluie hivernale dans la poésie horatienne. Celle-ci est présentée avec une forme de réalisme indéniable, tout en étant au service d’une dimension épistémique. Le topos littéraire du paraclausythron — un jeune homme éconduit, sur le seuil de sa belle, exposé aux intempéries, adresse ses plaintes à la porte fermée de la demeure — permet à Horace, en utilisant une pluie glaciale, de se moquer de l’attente de l’amoureux transi, si longue qu’elle en devient invraisemblable. Au-delà, dans sa philosophie du Carpe diem, hiver et pluie austères, associés à l’âge des mœurs sévères, celui de la vieillesse chenue, invitent la jeunesse à se détourner de cet âge pluvieux.
Héritière de la pensée antique, la Renaissance a été marquée par des pluies génératrices de catastrophes naturelles, qui s’accordent avec l’atmosphère de périodes troublées. Le récit-cadre de l’Heptameron de Marguerite de Navarre s’en souvient et leur octroie une inoubliable et essentielle fonction dramatique. Les présages associés à la pluie sont par ailleurs toujours présents à la fin du 16e siècle. Cécile Huchard remarque qu’ils concernent beaucoup des inondations restant gravées dans les mémoires, telle celle de Lyon en décembre 1570 ; elle analyse, dans les textes de Belleforest ou de Raymond Goulart, notamment, la réflexion que suscitent ces phénomènes, à l’aube de la modernité, lorsque l’on peut soit interpréter des présages divins, soit se livrer à des réflexions plus rationnelles.
Si les 19e et 20e siècles n’oublient pas ces lectures de la pluie, ils mettent en exergue aussi les multiples façons dont, puissant motif esthétique, elle irrigue les arts, la musique jouant un rôle de premier plan, qu’elle soit classique ou populaire : Debussy, Brassens le « pluviophile »13… innombrables sont les poètes, chanteurs et compositeurs ayant célébré ou maudit l’averse. Ainsi, nous montre Didier Francfort, on peut revisiter une époque en chansons sur le thème de la pluie. Les rapports musique et cinéma faisant l’objet de travaux au 20e siècle, Marie Soubestre choisit l’exemple d’une pièce composée par Hanns Eisler pour le film Regen (1929) de Joris Ivens, Quatorze manières de décrire la pluie. Le souci de restituer, dans une composition musicale, une matérialité aux gouttes qui tombent, s’associe aux enjeux éthiques et politiques d’un artiste engagé, collaborateur de Theodor W. Adorno et ami de Bertolt Brecht. Ainsi, tout comme la communication sur Horace, une étude précise centrée sur un auteur, une œuvre, vient compléter et appuyer une présentation générale qui l’a précédée pour lancer le mouvement.
Mais de quel type de pluie parlons-nous ? Malgré les tempêtes et typhons il est très peu de références à celle-ci dans les romans maritimes de Joseph Conrad, à l’aube du 20e siècle. Partant d’une absence, d’un paradoxe apparent, Marie Baudry démontre que la pluie, souvent terrestre, ponctue des étapes essentielles dans le cheminement intérieur du personnage de Jim. Elle traduit l’immixtion du réel dans l’univers fantasmé où se complaît le personnage ; bien plus, cette pluie va le contraindre, au terme de son parcours, à s’en remettre à ce réel dont il ne voulait pas. Conrad pose ainsi de façon métapoétique l’idée — essentielle dans son esthétique — d’un renoncement nécessaire au « romance », au profit du « novel ».
La pluie qui nous intéresse est donc essentiellement terrestre. Elle inquiète les cités humaines, signe toujours présent d’une lutte entre l’homme, ses constructions, et la nature, traitée de manière ambiguë, puisqu’elle est utile tout en étant sous le signe d’un désordre apparent. La volonté divine qui fait tomber la pluie du ciel est désormais supplantée par d’autres déterminismes, mais la vision humaine des manifestations de la pluie est-elle pour autant moins anthropocentrée ? Dans l’Antiquité, à l’aube de notre modernité aussi, des catastrophes naturelles comme les inondations invitaient à une méditation sur l’humaine condition. Aujourd’hui l’urbanisme est souvent inconséquent : pourtant les fortes pluies sont désignées comme causes de tragédies. Toutefois ce n’est pas à une pluie incessante de quatre jours sur la ville méditerranéenne de Naples, qu’il faut faire endosser la responsabilité d’immeubles qui s’effondrent ou de déplacements de populations pauvres. Tel est le premier constat qui s’impose à la lecture du roman de Nicola Pugliese, paru en 1979, au titre programmatique : Malacqua, quatre jours de pluie dans la ville de Naples dans l’attente que se produise un événement extraordinaire. Laurence Kohn-Pireaux revient sur cette œuvre singulière, saluée par la critique. Le motif de la pluie est associé à une attente emplie d’une angoisse mortifère. Omniprésente, elle brouille aussi tous les repères qui se dissolvent même sous la pluie. Cependant le romancier, habile artisan, construit un cadre ; dans ce cadre, la description de la pluie forme la trame, les fils d’un savant tissage qui mêle filaments de pluie et flux des pensées de modestes Napolitains ; se tisse aussi une réflexion poétique sur les sociétés urbaines de la fin du 20e siècle, confrontées à la désespérante incurie des pouvoirs publics et de ceux qui se cachent derrière eux.
Au terme de cette journée, Sylvie Camet prolonge ces interrogations dans son avant-dernier roman, La Submersion qui vient. La fameuse crue centennale de la Seine est considérée comme un mythe ; pourtant sa réalité, en 2019, devient de plus en plus tangible, oppressante. L’élément aquatique donne sa construction et son rythme au texte, à sa trame et à ses récits enchâssés. L’attitude des autorités qui s’affolent lorsque les pluies font monter les eaux, à une période où le dérèglement climatique n’est plus à démontrer, pose la question de nos possibilités d’action, de nos responsabilités. Bien que les eaux véhiculées par les crues soient de plus en plus dangereuses, toxiques, parce qu’elles portent en elles une activité industrielle incontrôlée sinon incontrôlable, seule une forme de fatalisme répond à l’urgence d’un questionnement écologique.
Ainsi les intervenants ont-ils proposé de riches communications qui ouvrent en outre des pistes de réflexion et de recherche. Un déluge promet-il encore aujourd’hui une refondation, une renaissance ? Comment le temps suspendu, associé aux périodes pluvieuses, lorsqu’elles perturbent, est-il utilisé ? Les réponses fournies par les œuvres étudiées semblent plutôt pessimistes. Une consolation pourrait être de savoir à quel point la pluie demeure en lien avec la création artistique : elle est source d’inspiration, dans tous les sens du terme, elle reste un magnifique motif d’ordre esthétique, permettant de réfléchir dans tous les sens du terme l’œuvre, la posture du créateur, son geste et la vision du monde qui est sienne. C’est ce que montre le tableau de Franz Marc, Im Regen (1912), choisi pour illustrer le programme de notre journée et la couverture de l'ouvrage : le poète s’est représenté, avec son épouse, avec son chien aussi, sous une pluie vitale, bariolée et violente, qui interpelle.