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Couverture de Vulnérabilités en situation (Edul, 2025) Show/hide cover

Introduction

La vulnérabilité est constitutive de la condition humaine : nous sommes tous et toutes des êtres vulnérables dans la mesure où le maintien de notre autonomie est fragile (que l’on se reporte aux âges de la vie que sont l’enfance ou la vieillesse). Différents domaines de l’existence sont visés : la vulnérabilité renvoie tout autant à l’incapacité à dire, à parler, à se raconter et à faire (Pelluchon, 2022). L’ambition de cet ouvrage est de mettre en exergue les enjeux langagiers qui sous-tendent la vulnérabilité et son expression au sein des dispositifs de prise en charge collective. Différentes approches empiriques sont mobilisées pour mieux appréhender les modalités de solidarité et les formes de lien social à l’œuvre dès lors qu’une dimension de fragilité, de perte d’autonomie, voire encore de précarité, est en jeu.

La notion de vulnérabilité en sciences humaines et sociales a été introduite assez récemment par un ouvrage de Jean-Louis Fabiani et Jacques Theys (1987), à partir des années 1990. Depuis, la notion a été fréquemment mobilisée dans tous les domaines liés à la prise en charge institutionnelle des personnes (Soulet, 2005). Sa relative omniprésence dans les discours scientifiques, autant que politiques et sociaux, conduit parallèlement à la discréditer comme concept opérationnel, certains chercheurs s’attachant à en faire un concept critique pour penser les conditions sociales de l’existence (Garrau, 2021). Qu’entend-on par cette notion ? La vulnérabilité concerne des personnes se trouvant dans des situations caractérisées par les dimensions de fragilité, de dépendance, de perte d’autonomie, d’exclusion, d’invisibilité sociale, de précarité, ou encore de désaffiliation (Ennuyer, 2017) ; en cela, la vulnérabilité s’oppose aux notions de force, d’indépendance, d’inclusion, de stabilité et d’affiliation. Marc-Henry Soulet (2014) en donne les caractéristiques suivantes : elle est de nature relationnelle et toujours en lien avec une situation particulière ; elle constitue une potentialité et est liée à la capacité d’agir ; elle est nécessairement dialectique (impossible d’opposer l’invulnérabilité à la vulnérabilité) ; elle a une dimension structurelle intrinsèque qui implique un lien fort entre vulnérabilité et protection.

Les qualités que souligne cette définition justifient la double approche située, à la fois relationnelle et situationnelle, qui caractérise l’ensemble des contributions à ce volume. Celles-ci sont fidèles à la double valeur (au sens étymologique) du terme de vulnérabilité qui désigne non seulement la personne blessée, mais aussi celle qui risque de l’être. L’ensemble des travaux cherchent à dégager les conditions interactionnelles et discursives qui président à une telle potentialité et qui permettent son actualisation (Soulet, 2005) et l’accompagnement qui en découle, en analysant, en particulier, les modalités langagières qui la font émerger (Laugier, 2015).

Approche contextuelle et relationnelle des situations de vulnérabilité

On ne peut étudier la vulnérabilité sans prendre en compte les enjeux sociaux. En sociologie, cette notion tend à se substituer désormais à celle d’exclusion (Brodiez-Dolino, 2014) et, lorsque la seconde est maintenue, elle entretient avec la première une relation généralement décrite comme complexe. Le constat vaut aussi pour les chercheurs en sciences du langage qui étudient la dimension de vulnérabilité générée par certaines situations linguistiques et qui mettent en lumière la stigmatisation et les discriminations qui en découlent (Bulot, 2011). En association avec l’insécurité linguistique d’une part et la précarité sociale de l’autre, la langue est identifiée parmi les facteurs sociétaux à l’origine de la vulnérabilité. Se sont développées en ce sens des études de certaines situations d’apprentissage, de soin, ou encore d’intervention en contexte migratoire. Ces recherches soulignent l’existence de privation de la parole des personnes vulnérables (Paveau, 2017 ; Antaki et al., 2016 ; Antaki et Kent, 2012) et sont amenées à dévoiler les formes d’agentivité de ces dernières (Ghliss et al., 2019), que les approches en termes de vulnérabilité ont tendance à occulter (Thievenaz et Tourette-Turgis, 2015). En s’en tenant à une définition trop simple de la vulnérabilité en termes de fragilité ou de domination (Bulot, 2011), ces travaux écartent toutefois la complexité des questions que cette notion soulève lorsqu’elle est en jeu dans les situations sociales (Määttä et al., 2021). Est trop souvent ignorée l’extrême variabilité des conditions sous-tendues par l’état de vulnérabilité d’un sujet, ce terme renvoyant tantôt à une catégorie juridique, un postulat idéologique ou un outil d’analyse. Un détour par le statut que le droit accorde à la vulnérabilité permet d’en prendre la mesure.

Le droit français attribue ce statut à certaines catégories de personnes au vu de leurs qualités endogènes ou exogènes. On constate d’emblée la diversité des configurations liées à ce terme : dans le cadre de ses institutions et dispositifs, l’État a pour ambition d’offrir aux personnes vulnérables la protection nécessaire, qui tienne compte de leur situation spécifique et de la menace à laquelle elle les expose, afin de rétablir un équilibre relatif si celui-ci a été mis à mal. Les types de menaces et de risques encourus conduisent à différencier non seulement les vecteurs contextuels de la vulnérabilité, mais aussi ceux de l’appréciation même des relations de cause à effet. Pour remédier à l’état de vulnérabilité, l’institution doit être capable de l’attribuer et, pour cela, il faut être en mesure de l’identifier. Or, si tout le monde est potentiellement vulnérable, devenir « juridiquement vulnérable, c’est se hisser plus haut dans la hiérarchie des intérêts » (Mauclair, ce volume). L’intersubjectivité – entre participants à l’interaction, entre un individu et les membres d’un collectif ou d’une institution – génère une tension inhérente à la notion de vulnérabilité ; par là même, celle-ci doit être considérée non plus comme un état de choses, mais comme une donnée dynamique, processuelle.

La qualification juridique « vulnérable » étant forgée à partir de situations ordinaires, elle reprend de manière formelle quelque chose qui est déjà qualifié en situation : il s’agit de reconnaître le droit pour certaines personnes à être protégées en fonction d’attributs particuliers. Alors que la qualification est attachée de manière permanente à certaines personnes (un enfant, par exemple), elle peut être associée à d’autres de manière plus ponctuelle. Cela implique une relative hiérarchie : dès lors qu’est reconnue la nécessité de protection, on évalue quelle partie prenante d’une situation en a le plus besoin. Les critères de vulnérabilité varient ainsi selon qu’ils sont définis au cas par cas in concreto (laissés à l’appréciation du juge) ou qu’ils préexistent aux situations. Dans ce dernier cas, des critères objectifs existent en droit qui définissent le caractère vulnérable attaché à une situation. Les facteurs situationnels et ceux plus strictement liés à la personne peuvent se combiner et ainsi conditionner un accroissement des vulnérabilités : c’est le cas par exemple pour les enfants de la rue ou les étrangers mineurs isolés. Certaines configurations identifiées donnent lieu à la création de dispositifs institutionnels spécifiques destinés à compenser ou, du moins, à prendre en charge la vulnérabilité.

L’ensemble de ces considérations explique la raison pour laquelle nous adoptons dans ce volume une conception situationnelle et relationnelle de la vulnérabilité. En concevant la vulnérabilité comme une donnée contextuelle (émergente en situation) et intersubjective (perçue et catégorisée en relation avec autrui), nous visons à cerner le continuum qu’il existe nécessairement entre « vulnérabilité ressentie » et « vulnérabilité consacrée » (Mauclair). Nous souhaitons ainsi inviter les lecteurs et les lectrices à envisager la manière dont celle-ci peut être instituée ou ignorée, transformée ou exacerbée en situation, au sein des dispositifs dédiés.

Enquêtes dans les lieux de vulnérabilité

L’ouvrage retient l’étude des situations où la qualification de « vulnérable » attachée aux personnes est en jeu de façon explicite ou latente. Ce faisant, nous pensons préserver la spécificité de la notion et éviter de contribuer à sa dilution dans une multiplicité disparate de contextes, voire, toute relation asymétrique. Les contributions proposent ainsi des études de cas issues d’un large éventail de dispositifs – l’aide sociale à l’enfance, les demandes d’asile, les consultations médicales – et de lieux – la prison, l’hôpital psychiatrique, un centre médico-psychologique (CMP), un établissement et service d’accompagnement par le travail (Ésat), un centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) – qui donnent à voir les vulnérabilités en situation. Sont ainsi présentés une diversité de contextes dans lesquels est à l’œuvre un agir professionnel, le plus souvent collectif.

Ancrées dans une approche qualitative des usages linguistiques, les contributions ont comme dénominateur commun des situations d’interaction qui incluent des personnes amenées à dépendre d’autres du fait de leur état psychique ou physique – soit parce que la vulnérabilité est au principe même de l’organisation du cadre de participation (voir, dans le volume, Caria et Fornel, Colón de Carvajal, Ploog, Rochaix, Verdier), soit parce qu’elle est constitutive des relations entre les participants (Määttä, Mauclair, Mestrinaro, Nowakowska), ou enfin parce qu’elle est thématisée comme telle (Breton et Renault). Il s’agit de montrer comment les attributs attachés à une personne (ou à un groupe de personnes) contribuent par là même à faire de celle-ci une personne vulnérable, de façon permanente ou temporaire. Les articles portent ainsi sur des personnes qui rencontrent des problèmes de fragilité dus à la maladie (Breton et Renault, Colón de Carvajal, Nowakowska), de dépendance (Ploog, Verdier), de perte d’autonomie (Caria et Fornel), d’exclusion et d’invisibilité sociale (Rochaix), ou encore de précarité (Määttä, Mestrinaro).

Lorsque les chercheurs s’engagent dans des terrains sensibles (Garric et al., 2023), ils ou elles doivent mettre en œuvre un processus complexe d’insertion tant sur le plan relationnel qu’éthique. Les études présentées dans cet ouvrage se sont déroulées dans des environnements institutionnels et ont donc mobilisé les règles de déontologie propres à un cadre de recherche légal. Les contributeurs et les contributrices ont dû porter une attention toute particulière aux principes d’honnêteté, d’intégrité et de responsabilité qui permettent de fonder une relation qui repose sur la confiance – celle-ci étant d’autant plus cruciale dans des situations qui peuvent impliquer des relations asymétriques. On lira en ce sens la description de la démarche ethnographique qui a permis à Malou Mestrinaro (ce volume) de suivre les jeunes migrants dans leurs activités quotidiennes. Les situations de « vulnérabilité » ne se laissent toutefois pas appréhender facilement, le chercheur pouvant se trouver lui-même interrogé et voir son positionnement questionné par la nature de la relation avec autrui (Rochaix, ce volume).

Vulnérabilités en situation et catégorisation en discours

La vulnérabilité renvoie tout à la fois à un sujet passif et à une personne qui peut présenter par ailleurs des capacités (Sen, 1985). Si tout homme est fragile, la mise en place de bonnes conditions contribue à les faire émerger – c’est dire que tout sujet, y compris en situation de handicap, n’est pas sans ressources :

l’homme est bien sûr fragilisé, mais il n’est jamais non plus sans ressources, éventuellement latentes et dès lors à activer. Toujours vulnérable (et appelant donc attention et sollicitude), mais jamais totalement démuni (et exigeant donc rappel à la responsabilité et à la reprise en main de soi), tel est le visage de l’individu du continuum anthropologique contemporain. [Genard, 2009, p. 36]

C’est en fonction de caractéristiques et de situations particulières, associées à un état (permanent ou non), que l’on reconnaît à certaines catégories de personnes l’attribut vulnérable : il s’agit donc de ne pas le rattacher à ces personnes de manière permanente (voir les contributions de Caria et Fornel, Colón de Carvajal, Ploog, ou Verdier). Même pour les publics consacrés juridiquement comme vulnérables, cet état est conjoncturel (Mauclair). À l’inverse, la catégorie de « vulnérable » est attribuable dans certaines circonstances à des personnes ou à des groupes, à qui ne s’applique pas d’emblée une telle caractérisation (voir la contribution de Breton et Renault).

Comment, à partir de l’observation de l’agir des personnes en contexte, peut-on qualifier certaines situations comme impliquant nécessairement ou non de la vulnérabilité ? L’analyste doit pouvoir en effet être en mesure de questionner la catégorisation en discours des vulnérabilités, en distinguant la catégorie vulnérable, attachée de manière stable à certaines personnes (par exemple, les mineurs ou les personnes en situation de handicap) des situations de vulnérabilité plus ou moins permanentes chez les personnes (par exemple, la maladie), ou encore des situations de vulnérabilité venant s’ajouter à un état de vulnérabilité constant ou présumé tel (par exemple, les mineurs non accompagnés migrants, ou les conflits familiaux vécus par une personne suivie pour addiction). Sont aussi considérées les situations de crise au cours desquelles l’identité des sujets peut voler en éclats : les phases de récit font alors l’objet d’une étude particulière, celles-ci soulignant tout l’effort des personnes pour se ressaisir et, éventuellement, rétablir une situation vécue comme disruptive (Breton et Renault, Ploog).

La catégorisation explicite de « vulnérable » vient surtout clore ou introduire un parcours de catégorisation entier, relatif à une « manifestation située », d’ordre plutôt étique, ou à un « mode d’existence » (Breton et Renault, ce volume) d’ordre essentiellement émique.

Vulnérabilités en situation et cadres de participation

On s’intéresse ici à la dimension relationnelle de la vulnérabilité : on ne conçoit pas de vulnérabilité sans autrui pour la faire exister, pour la compenser ou pour la prendre en charge (Caria et Fornel, ce volume). L’attention est alors non seulement portée aux personnes vulnérables, mais aussi aux personnes chargées de prendre soin d’elles – dimension encore trop souvent ignorée par les recherches sur le sujet (Garric et Herbland, 2020). L’ensemble des travaux présentés ici prennent en compte cette dimension relationnelle et l’impact de la vulnérabilité sur ces relations – la dépendance, l’asymétrie des rapports, parfois la violence (Mauclair) – en l’étendant même aux relations du chercheur dans ses relations avec les personnes vulnérables (Rochaix). Considérée dans un sens relationnel, la notion implique nécessairement d’autres dimensions, telles que la sollicitude, le soin et l’attention. Cette question traverse l’ensemble des chapitres qui s’attachent à la montrer à l’œuvre à différents niveaux de l’interaction : la situation, le patient lui-même dont l’état de santé explique des difficultés d’expression (Caria et Fornel, Breton et Renault, Mauclair, Mestrinaro, Nowakowska), et ses relations avec les personnes chargées d’en prendre soin (Colón de Carvajal, Ploog, Verdier) ; au niveau des formats discursifs et langagiers (Caria et Fornel, Nowakowska, Colón de Carvajal, Ploog, Verdier), y compris la mise en récit de soi et son expérience (Breton et Renault, Rochaix) ; au niveau de la production orale (Nowakowska, Ploog). Selon les niveaux considérés seront mises en œuvre différentes temporalités de l’interaction, ainsi que le souligne Katja Ploog dans sa contribution.

Modalités énonciatives des vulnérabilités

Plus qu’aux modes d’existence, on s’intéresse dans ce volume aux modalités d’expression attachées au processus intersubjectif de la communication sous-tendu par la catégorie « vulnérable ». Les rôles institutionnels (par exemple, soignant/soigné) sont relayés en situation par des places énonciatives à partir desquelles s’élaborent discursivement ces espaces ; en d’autres termes émergent des positionnements singuliers. Dans toute leur diversité, les contributions à ce volume donnent à voir les repositionnements complexes liés à la mise en tension des intersubjectivités. Ici, la personne vulnérable focalise son attention sur l’espace expérimenté (pour Colón de Carvajal, le service de soin ; pour Mestrinaro, le foyer d’accueil) ou sur les contraintes qu’il exerce sur la construction de la personne (pour Rochaix, le contexte carcéral) ; là, ce sera le comportement interactionnel décalé (Määttä, la demande d’asile), voire la manifestation physiologique de la pression subie chez la personne en situation de vulnérabilité (Ploog, le récit d’un cauchemar) qui feront émerger des vulnérabilités, parfois surprenantes en ce qu’elles ne sont pas typiquement associées au statut du vulnérable en question. Toujours, le corps en souffrance manifeste sa doléance dans la situation, quitte à ce que celle-ci soit nommée ou rapportée par un tiers aidant, professionnel ou familial (Verdier, Caria et Fornel).

Le recueil thématise les mécanismes de coconstruction organisant les contenus relatifs à la vulnérabilité : signaux vocaux et élaborations prosodiques ; alternances pronominales ; modalisations ; reports de parole ; régimes narratifs ; indexicalisation des temporalités institutionnelles et perceptives. Plusieurs contributions mettent en exergue les changements d’échelle qui s’opèrent dans le discours en contexte de soin. La donnée « vulnérable » raisonne avec la crise, temporaire, constatée au regard des autres données disponibles : le souvenir d’une crise précédente ou la comparaison de la situation expérienciée avec une autre « hors crise » ; ou encore, la qualification de la situation sur fond de référentiel de soin. Enfin, la qualification (située) d’une personne comme vulnérable conduit à une prise en charge spécifique au niveau du traitement et/ou de l’accompagnement. En milieu carcéral ou dans le contexte du foyer d’accueil, la temporalité du séjour constitue un « sas » qui non seulement s’oppose au temps social expérimenté auparavant et à celui projeté pour l’après, mais contraste aussi avec un ailleurs, non institutionnel, et perçu comme moins contraint.

Présentation détaillée des contributions

Trois parties organisent le volume. La première partie réunit des contributions qui s’intéressent aux formes discursives de la réflexivité qui prend pour objet la vulnérabilité, que celle-ci soit formulée en première personne ou exprimée par des tiers.

Hervé Breton et Letícia Renault explorent la dimension dynamique et processuelle de la vulnérabilité lorsque celle-ci est exprimée en première personne. Adoptant une perspective qui s’intéresse aux manières de dire le vécu, les auteurs nous invitent à porter une attention particulière aux régimes de mise en récit par lesquels est appréhendée l’expérience vécue d’un sujet à un moment particulièrement vulnérable de son existence. L’analyse discursive de deux récits d’expérience de maladie met en lumière les deux régimes d’expression – description microphénoménologique et parcours biographique – qui organisent la narration. Elle montre comment la mobilisation de ces régimes narratifs a pour effet de transformer l’agentivité des sujets et les temporalités associées à la manifestation de la vulnérabilité. Une même attention à l’expression de la vulnérabilité par les personnes se retrouve dans l’article de Valérie Rochaix. L’auteure s’appuie sur un entretien réalisé en milieu carcéral auprès d’un détenu condamné à une longue peine d’incarcération et au cours duquel émergent plusieurs sujets délicats. Elle explore les modifications de la relation interpersonnelle qui s’établit entre la chercheuse et le détenu, en particulier lorsqu’est évoqué le crime à l’origine de la condamnation et la représentation du détenu au sein de la communauté carcérale. À partir de l’analyse de la structuration des tours de parole et des procédés de nomination, l’auteure décrit la manière dont chacun des interactants expérimente son positionnement dans la relation interlocutive, qu’il s’agisse des places institutionnelles de la chercheuse et du détenu, ou des places subjectives de chacun. La contribution d’Isabel Colón de Carvajal porte quant à elle sur la manière dont la vulnérabilité est exprimée par les équipes médicales lors des relèves d’un service psychiatrique. S’interrogeant sur la manière dont les soignants décrivent et qualifient la vulnérabilité des patients, l’auteure analyse trois extraits dans lesquels il est fait mention explicitement ou implicitement du caractère vulnérable des patients, soulignant le travail de coconstruction de la qualification du patient. L’analyse révèle la polysémie de cet attribut dans l’expression des soignants et des soignantes. Afin de saisir au mieux la complexité des situations, les soignants sont amenés à incarner différentes voix (celle du patient, d’un proche ou d’un autre soignant), la constitution de multiples points de vue sur la situation semblant garantir une meilleure prise sur la qualification de la vulnérabilité. L’auteure insiste en conclusion sur la nature endogène de la vulnérabilité à l’œuvre ici. Cette dimension est évoquée dans la contribution de Stéphanie Mauclair, qui propose une approche des fondements juridiques de la vulnérabilité. Ceux-ci constituent l’une des formes privilégiées que prend la réflexivité sur les phénomènes sociaux dans les sociétés modernes. L’auteure rappelle que, bien que la vulnérabilité ne se laisse pas enfermer dans une définition et présente un caractère éminemment subjectif telles les notions non juridiques comme le corps ou le sexe, elle est néanmoins porteuse de droits et produit par ailleurs des effets juridiques incontestables. Afin de protéger les populations vulnérables, deux éléments sont considérés comme essentiels : d’une part, connaître et définir la personne vulnérable (vulnérabilité simple, cumulée et croisée, et en fonction de facteurs endogènes et exogènes) et, d’autre part, consacrer juridiquement sa vulnérabilité pour lui offrir une protection.

La dimension relationnelle de la notion telle qu’elle est travaillée par les théories du care fait l’objet d’une attention particulière dans les trois chapitres de la deuxième partie de cet ouvrage, qui examinent les formats interactionnelsque prennent les relations entre aidants ou soignants, et personnes vulnérables. On lira en ce sens la contribution de Maud Verdier sur les relations entre des personnes en situation de handicap et les aidants. Elle porte sur les modalités de participation des équipes éducatives qui accompagnent les comédiens et les comédiennes en situation de travail théâtral. L’auteure étudie la nature des formes d’attention mises en œuvre par ces équipes lorsqu’une difficulté surgit sur le plateau. Quelles sont en particulier leurs traductions au niveau des pratiques langagières ? L’analyse de la présence du pronom on en emploi personnel dans le discours des éducateurs et des éducatrices permet de spécifier les relations que ces derniers instaurent avec les artistes, et les formes que prend l’accompagnement en situation de création. Aleksandra Nowakowska analyse l’incorporation du discours de l’autre, lorsque l’un des participants se trouve en position de vulnérabilité communicationnelle en raison d’une aphasie. L’étude de la manière dont les locuteurs souffrant d’aphasie incorporent (représentent/reformulent/intègrent et corporalisent) tout ou partie des élaborations discursives de leur interlocuteur révèle une typologie de l’incorporation : incorporation et représentation ; incorporation sans représentation ; ou auto-incorporation et représentation. L’auteure invite à quitter un point de vue négatif sur la personne aphasique qui tend à se focaliser sur ses faiblesses, pour considérer les potentialités communicatives de celle-ci. Alexandra Ortiz Caria et Michel de Fornel optent à leur tour pour une conception de la vulnérabilité dans son versant dynamique et parfois même réversible – à travers la capacité des individus à faire face, à prévenir les risques et écarter la menace – telle qu’elle est à l’œuvre dans les consultations gériatriques. Elle en constitue même un des enjeux principaux, en particulier lorsqu’est réalisée l’annonce du diagnostic de maladie d’Alzheimer. L’étude de la métaphore « l’escalier cassé d’une maison » vise à montrer comment le concept métaphorique de la maladie d’Alzheimer est érigé en argument et en preuve par le médecin « à toutes fins thérapeutiques », afin que le patient, une fois convaincu qu’il est malade, accepte sa vulnérabilité et, par voie de conséquence, développe une capacité à faire face à la maladie en acceptant une prise en charge médicale et un soutien des proches.

Les trois chapitres qui constituent la troisième et dernière partie nous introduisent au cœur des situations de vulnérabilité et mettent l’accent sur le travail de formulation et de reformulation auquel doivent se prêter les participants pour surmonter les difficultés inhérentes à celles-ci. La contribution de Simo K. Määttä insiste sur les vulnérabilités communicatives inhérentes à la situation d’interprétariat associée au dispositif de demande d’asile en Finlande. Les participants doivent faire face à divers problèmes interactionnels en raison, d’une part, d’un dispositif technique imparfait et, d’autre part, de difficultés d’intercompréhension qui concernent tant les compétences linguistiques que communicatives. L’analyse révèle les différentes techniques déployées par l’interprète : sensible aux difficultés relatives à la mise en œuvre de la compétence de communication d’un demandeur peu au fait des règles régissant la demande d’asile, l’interprète cherche à pallier ces difficultés et à indiquer à celui-ci l’action appropriée. La vulnérabilité communicationnelle réside moins dans les difficultés de compréhension du sens véhiculé par les tours de parole que dans les raisons pour lesquelles le tour a été produit et dans sa fonction au sein de l’interaction. Le chapitre de Malou Mestrinaro porte sur les procédures de prise en charge des mineurs non accompagnés (MNA), i. e. les personnes âgées de moins de 18 ans se trouvant sur le territoire français sans adulte responsable. Juridiquement considérées comme vulnérables sur le territoire français, celles-ci bénéficient de mesures spécifiques visant à les protéger. S’appuyant sur des interactions filmées au sein d’un dispositif d’accueil, l’auteure met en lumière l’écart qui peut exister entre l’exigence d’autonomie que vise le dispositif et le ressenti des jeunes pour qui une telle exigence peut s’avérer peu pertinente au vu de leur trajectoire personnelle. L’attention portée aux phénomènes discursifs liés à l’expression de la temporalité et à la mobilité permet de montrer la manière dont un cadre, conçu comme sécurisant, peut être perçu comme une entrave par les bénéficiaires. La contribution de Katja Ploog élargit la perspective en s’intéressant aux différentes dynamiques de temporalité à l’œuvre dans les relations entre soignants, soignantes et soignés. Elle remarque que celles-ci apparaissent autour d’un faisceau de vulnérabilités qui peut prendre des formes parfois inattendues, d’autant plus qu’elles ne se limitent pas nécessairement à l’objet du soin protocolaire. L’analyse de l’évocation d’un cauchemar par un patient suivi dans un centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) permet de montrer les dynamiques interactionnelles qui thématisent la situation individuelle dans un processus intersubjectif : la vulnérabilité émerge dans la temporalité interactionnelle et par un travail de formulation conjoint. L’originalité d’une telle approche réside dans le fait que l’auteure, en mettant en évidence les différentes échelles temporelles et leur coarticulation, situe la trajectoire discursive de la vulnérabilité dans plusieurs temporalités distinctes qui, ensemble, forment le cadre du soin partagé par les interlocuteurs professionnels et les patients et patientes.

Expliciter les configurations dans les temporalités qui sont propres aux situations de vulnérabilité, les activités coconstruites et les vecteurs langagiers qui les sous-tendent, tel est l’objectif de ce volume.

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