Se raconter et interagir avec l’autre en situation de vulnérabilité linguistique
Dyade conversationnelle avec un locuteur aphasique
Telling one’s story and interacting with another person in a position of linguistic vulnerability: conversational dyad with an aphasic speaker
Problématique et cadre théorico-méthodologique : vulnérabilité linguistique et incorporation dialogique
Cet article porte sur l’étude dialogique et multimodale de l’incorporation du discours par les interactants, dans l’objectif de coconstruire l’interaction, lorsque l’un des participants se trouve en position de vulnérabilité communicationnelle en raison d’une atteinte cérébrale provoquant un trouble linguistique, associé éventuellement à un déficit de motricité – cas notamment de la pathologie que l’on nomme aphasie1. Cette dernière induit des conséquences lourdes pour la personne qui en souffre : incapacité à travailler dans une majorité de cas, rupture de liens sociaux et isolement, perte en autonomie et difficultés à communiquer. L’ensemble de ces troubles contribue à rendre la personne vulnérable au sens humain et social. La vulnérabilité communicationnelle dont il est question requiert une aide constante en situation de dyade conversationnelle de la part de l’autre participant, constituant ce dernier en aidant interactionnel. De nombreux échanges réparateurs se produisent durant la dyade conversationnelle pour permettre de résoudre les difficultés linguistiques du locuteur aphasique. Lesdits échanges font intervenir de multiples manières la notion d’incorporation du discours.
L’incorporation du discours dans ses différentes formes a été étudiée notamment par Eddy Roulet et al. (1991 [1985], pour la notion de reprise diaphonique), Laurent Perrin (2003), Charles Goodwin (2007, notamment le cas d’un locuteur aphasique), John W. Du Bois (2014, notions de parallélisme et résonance), Jean-Maxence Granier (2003), Jeanne-Marie Barbéris (2005), Robert Vion (2006), Lorenza Mondada (2015), les différents travaux sur la reprise en écho, et Jacques Bres (2008 et 2021, notions de dialogalgique et d’incorporation interlocutive). Dans ces différents travaux, l’incorporation est souvent apparentée à ce qu’on appelle par ailleurs la reformulation, au sens de dire à nouveau et/ou dire autrement, cas par exemple de la reprise en écho ou du parallélisme ou encore du discours représenté (Authier-Revuz, 2020). Tel n’est pas tout à fait le cas dans la présente contribution, qui s’appuie sur les travaux d’Aleksandra Nowakowska et Typhanie Prince (2022). On partira de l’hypothèse que le locuteur aphasique incorpore le discours de l’autre au sens où, à la fois, il le reformule ou l’intègre dans son tour de parole et le corporalise2
(articulation, gestes, manifestations non verbales de l’émotion, certaines disfluences, pauses pleines, répétitions, erreurs, etc., qui permettent et accompagnent ladite reformulation). La notion d’incorporation du discours permet de rendre compte du caractère multimodal de la reformulation du discours autre dans la dyade conversationnelle.
En nous appuyant sur les travaux notamment de C. Goodwin (2007), J. W. Du Bois (2014), J. Bres (2021) et A. Nowakowska et T. Prince (2022), on étudiera, dans un corpus de dix dyades, la manière dont les locuteurs incorporent (reformulent, représentent, intègrent et corporalisent) tout ou partie de la contribution de leur interlocuteur. Cette incorporation se manifeste sous forme de traces λ de l’énoncé incorporé dans l’énoncé incorporant. Elle se réalise, facultativement, en explicitant les paramètres personnels et temporels de l’énonciation incorporée ; et obligatoirement, par représentation de tout ou partie de la lettre de l’énoncé incorporé, ou par reformulation de son contenu. L’incorporation relève du dialogisme au sens de Mikhaïl Bakhtine (1978 ; 1984), défini comme l’orientation de tout discours, au principe de sa production comme de sa réception, vers d’autres discours avec lesquels il entre en interaction. Cette interaction est elle-même triple : interdiscursive, interlocutive et intralocutive.
Au cours d’un premier extrait, le locuteur, dans sa saisie d’un objet, rencontre les discours précédemment tenus par d’autres sur ce même thème, discours avec lesquels il ne peut manquer d’entrer en interaction.
(.) xxx (..) oh@i quand les patients viennent qu’ils demandent elle est
où la machine à tickets c’est où la machine à tickets j’ai dit non j(e)
suis pas la machine à tickets oh@i: !
L’énoncé (E) du locuteur-énonciateur principal L1-E1 correspondant au PT (partenaire interactionnel du locuteur aphasique, qui est aussi sa femme) est le résultat de l’interaction avec l’énoncé (e) de patients, l1-e1 (locuteurs-énonciateurs secondaires : l1-e1 ≠ L1-E1) qu’il incorpore. L’énoncé (e) qui entre dans la production de (E) est introduit par le verbe de locution « ils demandent » et constitue la trace de cette interaction sous forme de discours direct. Signalons par ailleurs que, dans le même énoncé (E), le locuteur principal L1-E1 incorpore également en discours direct son propre discours antérieur, ce qui est de l’ordre du dialogisme intralocutif : l1-e1 = L1-E1. La complexité de l’analyse apparaît lorsqu’il s’agit de prendre en compte des éléments tels que interjections ou modalité exclamative en (1), qui font partie de l’énoncé (E) et dont il est parfois difficile de dire s’ils appartiennent au discours incorporant ou incorporé.
Dans les extraits 2 et 3, le locuteur interagit avec un interlocuteur, avec ses énoncés antérieurs et avec sa compréhension-réponse sur laquelle il ne cesse d’anticiper.
mais bon c’est: normal(e)ment dans deux mois (.) donc &-euh espérons
que dans deux mois ils auront lâché tous les verrous !
142
PA
oui .
143
PA
non &-euh: le verrou et c’est pas ça <et si> [>] c’est &-euh le virus
(.) <qui:> [>] (.) <voilà> [<] &-euh: .
Le locuteur L1-E1 correspondant à PA (locuteur aphasique) interagit avec l’énoncé du tour de parole antérieur de son interlocuteur A1-e1 et plus précisément avec la nomination « les verrous » employée par celui-ci qu’il infirme par la négation. Il le corrige ensuite en employant une autre nomination, « le virus », qui s’y substitue, phénomène qui relève du dialogisme interlocutif : L1-E1 ≠ l1-e1 = A1-e1.
<oui mais avec> [<] c(e) qui nous est tombé sur la figure là (.) alors
pas seul(e)ment nous mais la France (.) <et [/] <et même la> [/] et
même la planète> [>] (.) et &-bah on est (.) bloqués chez nous !
Le locuteur interagit par anticipation avec le discours réponse qu’il prête à son interlocuteur A1-e1 : l’objection « alors pas seulement nous » qu’il intègre dans son énoncé, après une pause vide, sous forme d’un renchérissement à la structure non seulement X, mais (aussi) Y et même W. L’énoncé prêté constitue le premier membre du renchérissement X qui doit être complété d’un second Y et même un troisième W, afin de constituer une complétude de sens. Cela relève du dialogisme interlocutif anticipatif.
Dans le quatrième extrait, le locuteur est son premier interlocuteur dans le processus de l’autoréception.
mais &-euh: moi je ne me demande &+s comment ça va (.) (en)fin ce que
ça va dev(e)nir à Amiens pa(r)ce que: (il) y a: bon xxx le [//] les
commerçants et les: restaurateurs que je connais c’est grave hein@i !
Le locuteur produit dans son tour de parole une interrogation indirecte qui contient une autoreformulation précédée d’une pause vide et de l’adverbe enfin à valeur rectificative, ce qui correspond dans le processus d’autoréception à une autocorrection. Cela relève du dialogisme intralocutif.
Ces différents types de dialogisme (interdiscursif, interlocutif et intralocutif) reposent sur l’incorporation du discours autre dont les traces sont disséminées dans l’énoncé incorporant.
Le phénomène en question joue un rôle fondamental dans l’interaction verbale avec un locuteur présentant des troubles aphasiques sévères ou modérés, en intervenant dans le processus de réparation, lorsqu’il s’agit de résoudre des difficultés telles que des pannes conversationnelles ou autres erreurs de production, afin de permettre à l’interaction de progresser. D’après l’étude de Daphné Chetelat-Mabillard et Jocelyne Buttet Sovilla (2003), 70 % des tours de parole dans une conversation avec une personne aphasique sont des réparations, 60 % sont consacrés uniquement à des réparations (sans aucune autre activité liée au développement de l’interaction) : les séquences de réparation nécessitent, d’une part, en moyenne sept tours de parole avant que la poursuite de l’interaction ne soit possible et, d’autre part, un engagement corporel important, en particulier de la part du locuteur aphasique. De ce fait, ce dernier peut se sentir en position de vulnérabilité, au risque que, tributaire de l’autre, l’image fragilisée qu’il a de lui-même ne cesse de se détériorer.
Le présent travail se propose ainsi d’articuler les notions d’incorporation, réparation et vulnérabilité à partir d’une dyade conversationnelle entre un locuteur aphasique et un proche aidant. De quelle manière le locuteur aphasique incorpore-t-il le discours de l’autre ? Quel est l’impact de cette incorporation sur la coconstruction de l’interaction et notamment la réparation ? Quel en est le retentissement sur la relation intersubjective, notamment sur la position de vulnérabilité ? Telles sont entre autres les questions que pose l’étude de la dyade. Pour y répondre, après avoir présenté le corpus d’étude, je proposerai une typologie des manières d’incorporer le discours dans la dyade, afin de discuter ensuite cette typologie à l’aune des notions de réparation et de vulnérabilité.
Corpus
Mon étude porte sur un corpus de travail comportant dix dyades conversationnelles4 avec des locuteurs aphasiques non fluents5 d’environ 20 minutes chacune. Les dyades conversationnelles ont été collectées dans le cadre du projet Fonds européen de développement régional (Feder) Aphasie et Analyse du Discours en Interactions (AADI)6. Les participants à ces dyades conversationnelles sont cinq hommes, cinq femmes et leurs aidants proches (conjoint, ami et parent, etc.).
Les dyades ont été collectées essentiellement via la plateforme Zoom en raison de la pandémie de la Covid‑19 au cours de laquelle a eu lieu la récolte des données. La dyade constitue la cinquième tâche dans le protocole administré aux locuteurs aphasiques et aux locuteurs contrôles (ce groupe ne sera pas étudié ici). Les autres tâches sont : un entretien guidé par des questions ; la description à partir d’une image ; la narration d’une histoire ; la lecture de phrases. Les données sont transcrites à l’aide des logiciels Praat et CLAN, et annotées selon un protocole précis, afin notamment de permettre leur traitement automatique7 (Sahraoui et al., 2022).
La dyade conversationnelle fournit un matériau multimodal intéressant à étudier pour plusieurs raisons. Elle permet entre autres d’élaborer le profil conversationnel du locuteur pour compléter la caractérisation du trouble, effectuée généralement en tenant compte de la fluence verbale (agrammatisme, caractéristiques morphosyntaxiques, paraphasies, dénomination, répétition, lecture, écriture, etc.), dans le cadre de tests cliniques (notamment Boston Diagnostic Aphasia Examination/Échelle d’évaluation de l’aphasie [BDAE/HDAE] : Goodglass et al., 2001 ; Mazaux et Orgogozo, 1982) lors du bilan orthophonique. Le comportement conversationnel n’est généralement pas pris en considération dans l’évaluation des aphasies, y compris parce que les professionnels de santé ont un accès restreint à ces données conversationnelles qui pourraient pourtant compléter le bilan linguistique de la personne atteinte d’une aphasie. L’étude de ces matériaux nous a conduite à proposer une typologie d’incorporation du discours comportant trois catégories : incorporation et représentation du discours de l’autre ; incorporation sans représentation ; incorporation et représentation de son propre discours. La section suivante développe cette typologie, en montrant la complexité du phénomène d’incorporation dans la dyade conversationnelle avec un locuteur aphasique.
Résultats
La présentation de la typologie commencera par le premier cas qui est le plus largement utilisé dans les interactions verbales ordinaires au cours desquelles le locuteur s’appuie sur le tour de parole de son interlocuteur pour construire le sien. Ce faisant, il reproduit plus ou moins partiellement des éléments d’un tour de parole antérieurement produit, phénomène auquel renvoie notamment la notion de parallélisme dans les travaux de J. W. Du Bois : « Parallelism articulates a mapping between pairs of dialogically juxtaposed utterances, evoking perceptions of similarity between their corresponding components » (2014, p. 370). Ce fonctionnement typique des échanges interactionnels se trouve perturbé dans la dyade conversationnelle avec un locuteur aphasique souffrant en particulier d’une aphasie non fluente qui implique fréquemment des difficultés de reproduction, ou de répétition, des propos de son interlocuteur. Cette particularité de l’un des interactants nous conduit à distinguer et aborder ensuite les deux autres types d’incorporation précédemment mentionnés.
Incorporation et représentation du discours
Le locuteur aphasique incorpore en représentant tout ou partie de l’énoncé (e) de son interlocuteur. L’extrait se situe au début de la dyade conversationnelle. La locutrice souffrant d’une aphasie de Broca discute avec son amie. C’est l’amie qui aborde le premier thème en s’appuyant sur l’histoire conversationnelle commune.
alors Anna est_ce que tu es allée jouer au golf hier ?
29
PA
oui non hier il faisait trop pire (.) il faisait trop mauvais (.) j’ai
pas joué au golf parce_que trop oua moche (.) moche temps j’ai pas
joué .
30
PT
du vent de la pluie ?
31
PA
le vent (.) la pluie et puis tout ça c’est [geste de la main] xxx pas
joué .
32
PT
tu n’as pas joué (…)
L’acte réactif de répondre à la question de son amie produit par la locutrice aphasique (l. 29) incorpore et représente sous forme négative/infirmative l’énoncé de l’interlocutrice non aphasique. On remarquera également qu’au quatrième tour de parole (l. 31), la locutrice aphasique incorpore et représente, en les accompagnant d’un geste de la main du haut vers le bas, les nominations du tour de parole précédent de son amie (l. 30), faisant ainsi écho aux tours un et deux (l. 28, 29). Le dernier tour de parole de l’amie reprend sur le ton confirmatif l’énoncé infirmatif de la locutrice aphasique. L’interaction se déroule ainsi en diaphonie ou bivocalité avec des incorporations et représentations constantes des énoncés en vertu du dialogisme interlocutif que l’on pourrait qualifier de citatif. Dans le fonctionnement de l’interaction verbale en général, cette forme d’incorporation permet d’aborder et de développer des thèmes en coconstruisant l’échange. Dans le cas spécifique de l’interaction avec un locuteur aphasique, ce type d’incorporation sera largement exploité au cours de séquences de réparation, qui requièrent la participation active du locuteur aphasique lui permettant, malgré ses difficultés, de contribuer de manière significative au déroulement de l’échange. De quelle manière se déroulent les échanges réparatifs basés sur l’incorporation et la représentation du discours ? Nous en distinguerons deux cas de figure : le déblocage à l’aide d’incorporation avec représentation, et l’incorporation et représentation en cas de panne.
Déblocage à l’aide d’incorporation avec représentation
Confronté à la difficulté de verbalisation de son interlocuteur, l’aidant aborde un développement que le locuteur aphasique reformule et représente en le validant (extrait 6), en l’infirmant (extrait 7) ou encore en le rectifiant (extrait 8).
une heure de réunion oui (.) oh@i ça permet de voir toutes les têtes
et: [=! rire] et d’échanger un peu !
135
PA
oui .
136
PT
mais oui c’est bien quand même hein@i (.) faute mieux aujourd’hui on se
cette année on s’en contentera .
137
PA
ah@i oui &-bah: .
138
PA
voilà !
139
PT
mais bon c’est: normal(e)ment dans deux mois (.) donc &-euh espérons
que dans deux mois ils auront lâché tous les verrous !
140
PA
oui .
141
PA
non &-euh: le verrou et c’est pas ça <et si> [>] c’est &-euh le virus
(.) <qui:> [>] (.) <voilà> [<] &-euh: .
Dans l’échange de l’extrait 6, un blocage8 survient dans la réponse du locuteur aphasique (l. 7) au premier tour de parole de l’aidant (l. 6) sur le thème « si on gagne dix millions au loto ». L’aidant propose alors une réponse (hétéroréparation) qui contribue à développer le thème, et le participant aphasique incorpore et représente le discours de l’autre tout en le complétant (l. 9), ce qui permet la résolution rapide de la panne.
Contrairement à celui de l’extrait 6, dans l’extrait 7, le locuteur aphasique représente, non sans une certaine difficulté, le discours de son interlocuteur aidant de manière dissensuelle : il tente dans un premier temps de le signifier par une justification (« parce que », l. 234) sur la reprise, puis produit l’infirmation « &-bah &+j confinés » (l. 237) qui s’oppose à l’énoncé négatif « pas de restriction […] Paris n’était plus confiné […] » à la ligne 233. On remarquera que cette infirmation se caractérise par un certain nombre de spécificités telles que l’absence de l’adverbe si, employé dans une forme standard de l’infirmation d’un énoncé négatif, et la présence de plusieurs disfluences (pauses pleines et faux départ). L’infirmation permet à l’interaction de se poursuivre sur le même thème du confinement.
Dans l’extrait 8, après avoir produit relativement peu d’éléments autres que des pauses pleines, des adverbes confirmatifs, une interjection ou un présentatif dans ses tours de parole antérieurs (l. 135, 137, 138, 140), le locuteur aphasique représente la parole de l’autre en modalité autonymique d’emprunt – syntagme nominal « le verrou » (l. 141) – pour l’invalider puis le corriger humoristiquement par un autre syntagme nominal qu’il lui substitue (« le virus », l. 141). Cela permet l’adoption d’une position dominante, relevant d’une certaine autorité. L’incorporation avec représentation est dans ces différents cas de figure au service de la réparation qui donne lieu à une validation, une infirmation ou une correction de la part du locuteur aphasique, en lui permettant de participer activement à l’interaction, malgré ses difficultés linguistiques.
Incorporation et représentation en cas de panne
Le locuteur aphasique produit un ou plusieurs éléments lorsqu’il ne trouve pas les mots adéquats. L’aidant incorpore et représente alors lesdits éléments, soit à l’identique, soit en les rectifiant ou encore en les complétant. L’exemple type de ce cas de figure correspond notamment au cas de résolution d’une panne lexicale.
voilà <ils m’ont dit> [>] peut_être je vais en vacances avec eux .
83
PT
<xxx> [<] .
84
PT
ah@i c’est bien ça !
85
PA
mois de &+se &-euh mois de août nan bon mois de janvier de: &-euh mois
&+jan .
86
PT
là on est au mois de mai .
87
PA
<&+je juin [/] juin [/] juin > [>] .
88
PT
<ensuite juin mois de juin> [<] ?
89
PA
oui .
Dans l’extrait 9, la locutrice aphasique donne des indications qui sont incorporées et représentées par son interlocutrice de manière à réparer la panne lexicale, selon la structure :
la production de la panne (nom de lieu) + circonlocution de la locutrice aphasique pour l’aider à réparer la panne (l. 51) ;
la reprise en écho par la locutrice non aphasique, puis complétion par une nouvelle piste sous forme de demande de confirmation (l. 52) ;
la confirmation (l. 53) de la locutrice aphasique suivie du nom de lieu où exerce le médecin (item recherché) ;
puis une reformulation complète de la locutrice non aphasique (l. 56) ;
suivie d’une confirmation/congratulation de la participante aphasique.
L’aidante intervient dans l’extrait 10 pour permettre à la locutrice aphasique d’effectuer une autoréparation. Elle fournit une aide à la localisation temporelle en précisant le mois au cours duquel se situe le moment d’énonciation (l. 86). Ainsi, elle incorpore et représente le discours de son interlocutrice aphasique, qui peut produire à son tour une autocorrection (l. 87), reformulée par l’aidante et confirmée en définitive par la première. Cette coopération valorise le locuteur aphasique en l’aidant à résoudre la panne de manière active et la plus autonome possible.
Dans d’autres cas de réparation, le participant non aphasique se saisit du discours du locuteur aphasique pour effectuer une hétéroréparation de la panne.
Dans l’extrait 11, le locuteur non aphasique (l. 131) incorpore et représente la préposition « en », produite dans le tour de parole du locuteur aphasique où elle est suivie d’une pause vide, signe d’une panne, en la complétant (« résidence », l. 131), afin de permettre à l’interaction de se poursuivre.
Dans les extraits 12 et 13 suivants, il s’agit d’incorporer et de représenter pour corriger le locuteur aphasique.
non non plus du tout xxx [imitation], comme ça c’est tout
31
INV
pendant combien de temps ?
32
PA
pon ouh bon ouf xxx trois quatre ans (…) puis j’ai j’ai reparti eh eh
puis il y a dix ans j’ai xxx je pRodegRese@u [: progressé] et puis
maintenant, je prédi beuh merde xxx et ça va mieux xxx
33
INV
si vous avez besoin je peux vous aider à trouver un mot vous vouliez
dire progresser (…)
L’incorporation est dans ces cas le plus souvent phonologique/phonétique : le locuteur aidant incorpore et représente certains phonèmes produits par son interlocuteur de manière à en corriger la réalisation.
Ainsi la contribution de l’aidant apporte un concours, soit pour permettre au locuteur aphasique d’autoréparer la panne (extraits 9 et 10), soit pour prolonger sa parole (extrait 11) ou bien pour la rectifier (extraits 12 et 13). L’aidant constitue ainsi une ressource précieuse dans la construction de l’interaction.
Corrélées à la réparation, l’incorporation et la représentation du discours se situent à plusieurs niveaux – énoncé, mot ou phonèmes – afin de permettre à l’interaction de se dérouler de façon efficace. Les deux partenaires incorporent et représentent à leur tour le discours de l’autre. Précisons que c’est toutefois le locuteur aidant qui majoritairement incorpore et représente le discours de son interlocuteur aphasique, pour aider ce dernier à produire, compléter ou bien corriger sa production. Cela n’est pas sans introduire un certain déséquilibre : le locuteur aphasique tout en étant actif reste largement tributaire de l’autre, ce qui peut contribuer à le placer en position de fragilité, de vulnérabilité interactionnelle et personnelle. Quel en est l’impact sur la relation interpersonnelle, en particulier lorsqu’il s’agit d’une relation amoureuse au sein d’un couple ?
La situation se complique encore davantage dans le deuxième cas de figure abordé, lorsque le locuteur aphasique incorpore le discours de l’autre sans le représenter.
Incorporation sans représentation
Le locuteur aphasique tient compte du discours de son interlocuteur, l’incorpore dans son tour de parole, mais ne le représente pas. C. Goodwin (2007) remarque l’impossibilité de rapporter la parole chez un locuteur aphasique qui ne dit que yes, no et and. C’est alors au locuteur aidant de parler pour le locuteur aphasique sous le contrôle de celui-ci.
ouais ça c’est notre &-euh prochain: (.) comment dire &-hum grande
opération !
193
PA
<voilà [=! rire]> [<] !
Dans les tours de paroles réactifs du locuteur aphasique (l. 184, 186, 191), l’adverbe confirmatif « oui » est réitéré à plusieurs reprises et doublé d’une exclamation, d’une interjection, puis dans le dernier tour de parole d’un présentatif (« voilà », l. 193), tout en étant accompagné d’un éclat de rire à plusieurs reprises, sans représentation de l’énoncé confirmé. À la ligne 188, la confirmation sans représentation s’opère même de manière non verbale par le biais du rire. On dira, en termes dialogiques, que les énoncés confirmatifs sont bivocaux, que s’y font entendre deux voix, ici convergentes :
celle de l’aidant qui parle pour ou à la place du locuteur aphasique et dont l’énoncé est rappelé dans le geste même de confirmation ;
celle du locuteur aphasique lui-même, qui laisse verbaliser par l’autre ce qu’il ne peut actualiser correctement lui-même en confirmant fortement cette verbalisation par l’adverbe « oui », et en intensifiant sa réaction par des marques non verbales (rire), prosodiques (intonation exclamative) ainsi que de nombreuses répétitions de l’adverbe confirmatif (marque de l’incorporation).
Cette manière d’incorporer compense les difficultés de représentation du discours autre et permet à l’interaction de progresser de manière collaborative. Le locuteur aphasique contrôle ce que dit l’autre, afin de se positionner par rapport à ce discours en confirmant, comme dans l’extrait 14, ou en s’opposant, comme dans le suivant.
<non> [>] [=! rire] <non plus en camping car> [>] [=! rire]
28
PA
<non [/] non [/] non [/] non je ne veux pas non > [<] .
29
PA
non oh@i [/] oh@i non [/] non .
Les cas discutés dans cette section correspondent à un degré minimal de l’incorporation et en même temps le plus fort dans la mesure où l’énoncé bivocal qui en résulte laisse entendre la voix de l’autre, son discours par rapport auquel il fonctionne comme réaction-réponse : les voix des deux énonciateurs se confondent et résonnent en une seule.
La position du locuteur aphasique reste fragile, mais pas passive pour autant. Il la manifeste de différentes manières : verbalement, prosodiquement, gestuellement. La fréquence élevée des interjections, des rires ou des répétitions produites avec un débit rapide dans les tours de parole du locuteur aphasique confère à l’échange une forte charge émotionnelle, permettant ainsi à la personne aphasique de compenser ses difficultés à verbaliser, afin de pouvoir pleinement habiter l’interaction, y prendre part de manière significative. La fusion des voix que fait entendre ce type d’incorporation se transpose-t-elle sur le plan de la relation interpersonnelle, en particulier au sein du couple ? Sans que cela soit le cas pour la majorité des participants, certains le soulignent cependant. C’est le cas de l’épouse présentée dans l’extrait qui suit, qui a arrêté de travailler pour prendre soin de son mari, lui consacrer du temps, afin qu’il puisse progresser dans la récupération du langage.
t’es plus à l’aise avec moi t’as l’impression qu’on se comprend mieux
tous les deux et que moi je te comprends […] c’est comme une mère qui
va comprendre son: [/] son bébé son enfant et que les autres vont rien
comprendre. […] <c’est vrai> [/] c’est vrai ça que moi des fois ça
m’épate parce_que (.) xx ton frère &-euh tes [/] tes enfants tu dois
expliquer quelque chose et moi je vais trouver le mot clé ou je vais
trouver je vais savoir te dire &-bah c’est ça que tu veux tu parles de
ça <je vais> [/] je vais réussir mais (.) parce_que comme on vit
ensemble &-euh on fait les choses ensemble et bien moi je me refais le
film et j(e) me dis il doit vouloir parler de ça (.) et: [/] et: [/] et
on et c’est vrai qu’on y arrive comme ça quoi <ouais> [>] .
À force de parler pour l’autre, l’aidant familial, pour peu qu’elle ou il soit doté d’une grande aptitude à l’empathie, finit par synchroniser son discours avec celui qui reste « emprisonné » dans la tête de son partenaire conversationnel et permet ainsi de le libérer. Cette manière de déléguer sa propre parole est-elle susceptible de devenir une habitude de se reposer sur l’aidant que celui-ci doit supporter, tout en essayant éventuellement de motiver le partenaire aphasique à tenter de s’exprimer de manière autonome ? L’échange suivant témoigne de cette tentation de faire de l’interlocuteur aidant son porte-parole.
&-euh je: (.) de &+m parle pa(r)ce que j’arrive pas à parler [=!
rire] .
144
PT
j’ai trouvé un: [/] un [/] un comment hypno .
145
PA
ah@i oui .
Le seul tour de parole du locuteur aphasique qui actualise un énoncé complet (l. 143) est une injonction faite à sa femme pour qu’elle prenne la parole à sa place. Le locuteur aphasique cherche-t-il à tirer profit de sa situation de fragilité, en se reposant facilement sur l’autre, ou exprime-t-il un besoin légitime ? Sans prétendre répondre à cette question de manière exhaustive, on remarque la présence de ces deux tendances à des degrés divers dans notre corpus, ce qui rend la tâche de l’aidant d’autant plus complexe, car il ou elle doit continuellement évaluer la légitimité de ce qui lui est demandé afin de s’y ajuster. Cette question d’ajustement se pose fortement dans le cas du troisième type d’incorporation.
Incorporation par le locuteur aphasique de sa propre parole : l’écho de l’écho
Contrairement aux configurations étudiées précédemment dans lesquelles le locuteur aphasique soit incorpore et représente le discours de l’autre, soit l’incorpore sans le représenter, dans le présent cas de figure, il ou elle auto-incorpore et représente son propre discours. Cette manière d’interagir avec son propre discours contraint fortement les contributions du partenaire conversationnel. On distinguera deux types d’auto-incorporation en fonction de leurs rôles respectifs dans l’interaction. Le premier type correspond à la stratégie de compensation de difficultés de verbalisation : le locuteur reproduit les éléments qu’il maîtrise de son propre discours, ces éléments fonctionnent alors comme des marqueurs discursifs ou des remplisseurs. Le second type quant à lui permet au locuteur aphasique de tenter de s’imposer dans et par le discours (dans une sorte de « lutte de places ») ; en reformulant son propre discours sur plusieurs tours de parole, il campe sur sa position.
Auto-incorporation et stratégie de compensation
Le locuteur aphasique réitère le stock de pauses pleines (hein, hum, euh), d’interjections (oh@i, ah@i) et de marqueurs discursifs9 (attends, mince, comment, comment dire, autrement, puis c’est tout, etc.) dont la formulation ne lui pose pas de difficultés.
[=! rire] bon (..) pas de bijoux (..) j’en ai pas besoin .
231
PA
xxx (..) elle m’a moi .
232
PA
[=! rire] .
233
PT
oh@i [=! rire] &-euh &-boh je sais pas .
234
PA
&-euh (.) &-euh .
235
PT
c’est sûr qu’on pourrait en faire des choses !
236
PA
&-euh (..) ah@i (…) .
237
PT
acheter un appartement à xxx Montpellier .
238
PA
ah@i oui .
239
PT
après je sais plus c’est tout .
240
PA
ah@i .
Le recyclage des interjections, des marqueurs discursifs, des fragments syntaxiques, des pauses remplies, etc., assure au locuteur aphasique le maintien de sa place locutive, tout en lui permettant de manifester sa volonté de participer à la coconstruction de l’interaction en indiquant au passage à l’autre ce qu’il doit dire ou faire, afin de faciliter cette coopération. On dira que l’auto-incorporation de ces éléments fonctionne comme un appel à l’aide rituel.
Auto-incorporation et représentation de son propre discours pour s’imposer
À la différence des cas d’incorporation évoqués dans les extraits 5 à 13, le locuteur aphasique (le père, dans l’extrait 20) réagit à la reformulation et/ou représentation de son propre discours par son partenaire interactionnel (sa fille de 16 ans).
(..) on ira à la Massane un jour sur deux (..) un jour sur deux on ira
à la Massane et le reste on ira à la <mer> [>]
157
PT
<un jour sur deux> [<]
158
PA
un jour (.) elles restent deux jours .
159
PT
oui mais pas [/-] un jour sur deux tu vois ça veut dire que / que &-euh
e(lles) vont venir un jour puis l’aut(re) jour non puis un jour puis
l’au(tre) jour non à la Massane tu vois ?
160
PA
mais / mais on dit quoi on dit pas un jour sur deux ?
161
PT
elles vont venir un jour et l’au(tre) jour elles vont rester faire du
bateau ou .
162
PA
elles vont xxx viendra un jour sur deux .
163
PT
Xxxx
164
PA
on ira un jour sur deux (..)
165
PT
ouais mais .
166
PA
en randonnée non ça se dit c’est correct ?
Du point de vue dialogique et dialogal, le locuteur aphasique, en réaction aux interventions de sa fille, incorpore et représente des énoncés initialement produits par lui-même et reformulés par sa fille qui doute de leur correction linguistique (l. 158, 160, 162, 164). La dimension dialogique intralocutive se superpose avec la dimension dialogique interlocutive et interdiscursive, si on tient compte de la modalisation autonymique « on dit pas “un jour sur deux” » (l. 160). En se positionnant par rapport à la norme (« on dit / on dit pas », l. 160 ; « ça se dit c’est correct », l. 166), ces incorporations et représentations en cascade participent au développement d’une activité réflexive sur le propre discours du locuteur aphasique qui se trouve en position d’insécurité linguistique, signe d’une certaine fragilité. S’engage de la sorte une forme de négociation sur l’emploi de telle ou telle expression que le locuteur aphasique souhaite préserver, voire imposer (extraits 20 et 21).
non <xxx> [<] &-bah t’en fais pas longtemps t’en fais deux minutes !
Dans l’extrait 21, le locuteur aphasique défend le droit d’utiliser l’élément « hop@i »10 qui constitue pour lui une ressource facilitant la production du discours, en permettant de garder la parole à un moment où il se trouve en position de vulnérabilité, car confronté à la difficulté de s’exprimer.
L’auto-incorporation n’est pas nécessairement un palliatif aux troubles du langage, sa fonction est parfois purement stratégique, comme cela arrive fréquemment dans les interactions verbales spontanées : un locuteur, en auto-incorporant son propre discours, campe sur sa position afin de faire céder l’autre et obtenir gain de cause, soit pour éviter de faire quelque chose (extrait 22), soit pour empêcher un changement de sujet (extrait 23).
<c’est [/] c’est 1+p c’est pas bien> [<] <tout seul> [/] tout seul .
124
PT
<qu’est-ce que tu fais chez toi> [>] ?
125
PT
c’est dur d’être tout <seul> [>] .
126
PA
<ouais [/] ouais> [<] .
127
PT
ouais [//] oui [/] oui <surtout> [>] depuis un an où on n’a &+p on
n’avait pas trop le droit <de sortir>[>] .
128
PA
<pas bien> [<]
&29
PA
<oui> [<] .
130
PT
tu as trouvé ça dur ?
131
PA
très &+diffi très difficile !
Les locuteurs aphasiques emploient, dans l’extrait 22, la répétition inlassable des mêmes paroles (« il pleut »), jusqu’à ce que l’autre abandonne, et, dans l’extrait 23, la réitération plus ou moins partielle et sémantiquement identique de son propos, afin de poursuivre l’échange sur le sujet du mal-être auquel mènent la solitude et l’isolement. Ce deuxième cas d’auto-incorporation montre que, malgré le handicap dont ils souffrent, les locuteurs aphasiques ne se trouvent pas en situation de vulnérabilité permanente et qu’ils sont capables d’interagir de manière efficace pour obtenir de l’autre la réaction escomptée.
Discussion
La typologie de l’incorporation du discours que je viens de présenter ne prétend pas à l’exhaustivité. Ma contribution propose pour l’heure le traitement qualitatif et quantitatif de cette première typologie, en tenant compte du terrain clinique de chaque locuteur aphasique étudié, ce que l’on peut représenter en appui de A. Nowakowska et T. Prince (2022) comme suit.
Source : Aleksandra Nowakowska
Source : Aleksandra Nowakowska
Les dix locuteurs aphasiques utilisent principalement le deuxième type d’incorporation (47 %). Ils prennent en compte les autres discours, mais ne les représentent pas, ce qui conduit à la production de nombreux segments bivocaux (Bakhtine, 1978).
L’incorporation et la représentation du discours (premier et troisième type) représentent 53 % de l’ensemble des données, avec une légère prévalence du troisième type dans lequel les locuteurs reformulent des segments de leur propre discours. Cette répartition fait apparaître une forte présence de deux types de dialogisme dans la dyade conversationnelle11 : interlocutif et intralocutif.
Les premiers résultats de mon étude montrent que le locuteur aidant, comme son nom l’indique, doit s’ajuster en permanence à l’interlocuteur aphasique pour l’aider à verbaliser son discours, soit en lui faisant des propositions qui vont être incorporées et représentées par le locuteur aphasique, soit en parlant à sa place, pour lui, sous son contrôle (cas manifestement très fréquent), soit encore en l’aidant à prendre conscience de ses productions. Le locuteur aphasique n’est pas pour autant passif et enfermé dans une position de vulnérabilité. Il participe de différentes manières à la coconstruction de l’interaction : l’aphasie n’atteint pas la pulsion communicative12 du sujet parlant, son besoin de coopérer et de prendre pleinement part aux interactions sociales. L’importance de l’auto-incorporation et représentation, afin de maintenir la place locutive, en gardant une certaine maîtrise du déroulement de l’interaction et en défendant sa façon de s’exprimer, démontre ce besoin de parler avec l’autre, y compris lorsque la parole fait défaut : je parle donc je suis.
Ainsi, plutôt que de vouloir rééduquer uniquement la parole, il serait également utile, de manière complémentaire, de s’appuyer sur les ressources multimodales mises en place par le locuteur aphasique, afin de les mobiliser et de les développer en situation d’interaction verbale. Cela revient à exploiter les forces du locuteur aphasique, sans exclusivement se focaliser sur les faiblesses à réparer, à changer de regard sur l’autre, afin de le voir non seulement comme une personne vulnérable, mais aussi comme un individu qui dispose d’un potentiel communicationnel et éprouve une pulsion communicative qu’il s’agit de privilégier pour promouvoir l’interaction, même si celle-ci passe par des modes d’expression atypiques. En reconnaissant les capacités de la personne, on lui permet d’occuper une place de locuteur à part entière, qui s’exprime avec ses propres moyens, afin qu’elle puisse se percevoir autrement que comme un individu en situation de handicap.
Conclusion
Le type d’aphasie et sa sévérité affectent l’incorporation du discours et par conséquent la coconstruction des interactions sociales. L’analyse conversationnelle et la notion de dialogisme mettent en évidence les spécificités communicatives des locuteurs aphasiques. Ces données ne sont pas disponibles au travers des tests standardisés pratiqués en milieu médical. L’objectif de l’analyse conversationnelle implique d’établir un profil des compétences communicatives des personnes aphasiques et de mettre l’accent sur le rôle de l’aidant dans la coconstruction du discours, en tenant compte du rôle social du langage.
Conformément à la notion de réparation, le locuteur aidant doit constamment s’ajuster au partenaire aphasique, afin de l’aider à exprimer son discours, soit en faisant des propositions qui seront réappropriées et reformulées, soit en parlant à sa place, soit encore en l’aidant à prendre conscience de ses productions. L’aidant est un partenaire essentiel dans la communication et lors de la rééducation thérapeutique.
Des analyses plus approfondies sont nécessaires, afin de caractériser les marqueurs potentiels des troubles du langage lors de l’interaction. Ces résultats doivent être comparés à ceux des locuteurs témoins : des profils différents sont attendus à l’issue de la comparaison (notamment la prévalence du premier type pour les locuteurs témoins). Une analyse plus approfondie de la conversation, en particulier de la communication non verbale, afin de développer la notion d’incorporation, est importante pour comprendre le déficit de l’interaction conversationnelle en fonction de l’aphasie.
1L’aphasie peut être définie comme un trouble du langage consécutif à une lésion cérébrale dont les origines sont multiples, notamment : AVC, traumatisme crânien, maladie neurodégénérative, cancer… La cause la plus fréquente en est l’AVC.
2Un travail spécifique qui tient tout particulièrement compte de la dimension corporelle de l’incorporation du discours de l’autre est actuellement en cours.
3Les lignes principales indiquent : type de participant PA- participant aphasique, PT- partenaire ; âge (année, mois, jour) ; sexe ; type d’aphasie pour le locuteur aphasique ; nature du lien (ami ou amie, conjoint ou conjointe, parent ou parente, etc.) ; numéro du locuteur dans la base de données. Les conventions de transcription se trouvent en annexe. La transcription a été extraite du fichier CHAT obtenu avec le logiciel CLAN utilisé pour la segmentation des prises de tours et l’annotation dans des lignes parallèles. Chaque ligne correspond par exemple à une prise de tour alignée avec un signal audio ou vidéo, raison pour laquelle plusieurs lignes successives peuvent correspondre au même locuteur.
4Le corpus global correspond actuellement à 114 enregistrements (54 enregistrements de locuteurs aphasiques et 60 de locuteurs contrôles) ; 37 enregistrements de participants aphasiques au stade chronique, 26 hommes et 11 femmes, âgés de 27 à 75 ans (moyenne d’âge de 61,1) et majoritairement victimes d’un AVC ischémique ou hémorragique, sont intégralement transcrits et annotés. Je remercie tout particulièrement Typhanie Prince pour son travail remarquable de collecte et de traitement des données.
5Les classifications des aphasies combinent généralement les critères anatomocliniques et linguistiques : les troubles du langage sont corrélés à la localisation cérébrale de la lésion, à son étendue et à sa profondeur, ce qui permet de comprendre les bases neuronales du comportement verbal. On distingue généralement les aphasies fluentes (par exemple aphasie de Wernicke, de conduction, transcorticale sensorielle, etc.) et non fluentes (par exemple aphasie de Broca, globale, transcorticale motrice, etc.). Généralement, les aphasies fluentes se caractérisent par : une relative préservation du langage spontané (une certaine fluidité de l’expression associée parfois à une logorrhée, avec la présence du jargon) ; des perturbations au niveau de la cohérence et de la cohésion du discours ; des troubles au niveau de la compréhension à l’écrit comme à l’oral ; la présence d’alexie et d’agraphie. Les aphasies non fluentes (type Broca) quant à elles se caractérisent principalement par : un langage spontané souvent réduit et/ou stéréotypé avec des désintégrations phonétiques ; des troubles de la répétition ; des troubles de la dénomination ; des troubles de la lecture et de l’écriture. La compréhension n’est généralement pas touchée dans les aphasies non fluentes.
6Il s’agit d’un projet interdisciplinaire qui a pour objectifs : la constitution d’une base de données en langue française ; l’analyse de données tant quantitatives que qualitatives avec les outils de l’analyse du discours en interaction, notamment à partir des notions de dialogisme et de fluence/disfluence, afin de mieux caractériser, en particulier, les marqueurs linguistiques spécifiques à ce type de pathologie ; le développement d’algorithmes informatiques d’analyse objective de la fluence verbale pertinents pour l’évaluation des personnes présentant des troubles pathologiques de la production de la parole.
7Le guide de codage des extraits est fourni en annexe.
8Le blocage se caractérise par l’absence d’une réponse satisfaisante. À la place sont produits exclusivement : une interjection, deux pauses remplies, un fragment phonologique et trois pauses vides. La production de ces éléments peut être analysée comme un signe de défaillance linguistique à la base d’une vulnérabilité interactionnelle et intersubjective.
9J’utilise ici le terme marqueur du discours dans un sens large, en tant que classe hétérogène (Fischer, 2006 ; Drescher et Frank-Job, 2006) qui inclut les expressions caractéristiques de l’oral spontané, produites dans une situation d’interlocution.
10. J’ai constaté la présence de l’item hop chez plusieurs locuteurs aphasiques de la cohorte résidant dans des régions géographiquement éloignées. S’agit-il d’une technique enseignée par les orthophonistes, censée aider les locuteurs aphasiques à fluidifier leur expression ?
11Comparativement, dans la tâche du récit autobiographique que nous avons étudiée par ailleurs (Nowakowska, 2023), le dialogisme interlocutif concerne seulement 2 % des cas.
12La pulsion est, selon Sigmund Freud, un concept-limiteentre le psychisme et le somatique : c’est l’expression d’une dynamique vitale. La pulsion communicative, retravaillée par Robert Lafont (1978, p. 46‑47 ; 1994, p. 163‑164), dans l’approche praxématique, correspond à l’élan psychomoteur à la base de toute communication et vie sociale. C’est la condition même de la construction du sujet : la reconnaissance par le je d’autrui comme un autre je en rapport avec des affects lui permet de se poser en sujet parlant.
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Aleksandra Nowakowska
Université Paul Valéry Montpellier 3, CNRS, Praxiling, F-34000 Montpellier, France
aleksandra.nowakowska@univ-montp3.fr
Mots clés : dialogisme, aphasie, vulnérabilité, interaction verbale, incorporation du discours
Keywords: dialogism, aphasia, vulnerability, verbal interaction, incorporation of discourse
La contribution d’Aleksandra Nowakowska porte sur l’incorporation du discours de l’autre, lorsque l’un des participants se trouve en position de vulnérabilité communicationnelle en raison d’une aphasie. L’étude de la manière dont les locuteurs souffrant d’aphasie incorporent (représentent/reformulent/intègrent et corporalisent) tout ou partie de la contribution de leur interlocuteur révèle une typologie d’incorporation du discours comportant trois catégories : incorporation et représentation du discours de l’autre ; incorporation sans représentation ; incorporation et représentation de son propre discours. La contribution invite à quitter un point de vue négatif sur la personne aphasique qui tend à se focaliser sur ses faiblesses, pour considérer les potentialités communicatives de celle-ci.
en
Aleksandra Nowakowska’s contribution focuses on the incorporation of the other’s discourse when one of the participants is in a position of communicative vulnerability due to aphasia. The study of the way in which speakers suffering from aphasia incorporate (represent/reformulate/integrate and corporealise) all or part of their interlocutor’s contribution reveals a typology of discourse incorporation comprising three categories: incorporation and representation of the other’s discourse; incorporation without representation; incorporation and representation of one’s own discourse. The article invites us to move away from a negative view of people with aphasia, which tends to focus on their weaknesses, and to consider their communicative potential.