Gestion de la vulnérabilité communicative dans un entretien entre un demandeur d’asile, son avocat et leur interprète
‘I wish he could help me!’: Managing communicative vulnerability in an interpreter-mediated encounter between an asylum seeker and his legal counsel
Introduction
Le parcours d’une personne en situation de migration forcée souhaitant se rendre en Europe pour y demander l’asile est parsemé de situations dangereuses. Son départ est typiquement déclenché par la persécution et/ou une pauvreté extrême et, pendant le trajet, il faut se protéger contre la soif, la faim, l’avidité des passeurs, la violence des forces de l’ordre de différents pays et les dangers d’un désert aride, d’une mer agitée ou d’une forêt gelée. Avant d’atteindre la visée finale, les demandeurs d’asile doivent souvent séjourner pendant des années dans un pays limitrophe de l’espace Schengen, en attendant le moment propice pour franchir la frontière ou en travaillant afin de se procurer l’argent nécessaire pour compléter le parcours, dans des conditions fréquemment proches de l’esclavage. C’est un itinéraire complexe du point de vue linguistique aussi : si les ressources linguistiques de ces personnes sont la plupart du temps multilingues dès le départ, elles entendent et apprennent des éléments de nombreuses nouvelles langues lors de leur trajet (Blommaert, 2010, p. 11‑23).
Lorsque la personne cherchant l’asile parvient à destination, le contact avec les autorités du pays d’accueil européen est facilité par un médiateur ou une médiatrice linguistique, dont l’expertise et les qualifications dans l’interprétariat linguistique et la médiation interculturelle peuvent varier considérablement (Leconte, 2020). Les dispositions exactes de cette médiation diffèrent beaucoup d’un pays à l’autre. En France, les autorités ne sont obligées d’organiser un service d’interprétation que pour les entretiens de demandes d’asile (Licoppe et Veyrier, 2017). En dehors de ces entretiens, la médiation linguistique est fournie par différents acteurs, y compris les pairs, les bénévoles et les professionnels de domaines autres que la traduction et l’interprétariat (Galitzine-Loumpet et Saglio-Yatzimirsky, 2019 ; Bouhamidi, 2022 ; Maréchal, 2022). Dans les autres situations, par exemple au sein des services de santé, la médiation linguistique professionnalisée n’est pas une pratique systématique non plus (Thouroude, 2020).
Dans les pays où l’interprétation est fournie assez régulièrement parce qu’aucun migrant s’y rendant ne parle la langue du pays d’arrivée, ce qui est le cas de la Finlande, il arrive fréquemment que le demandeur d’asile et l’interprète communiquent dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle, et cela pour plusieurs raisons. Par exemple, une personne cherchant l’asile peut considérer la langue officielle de son pays d’origine comme sa véritable langue maternelle, parce que c’est la langue nationale utilisée dans l’administration, la langue cultivée dans tous les domaines de la vie sociale, et qu’elle est considérée comme plus prestigieuse que les langues vernaculaires qu’il maîtrise mieux. Cela peut résulter d’une longue histoire de glottophobie envers les langues vernaculaires (Blanchet, 2016). Dans beaucoup de cas, il ne s’agit pas d’un choix, car il n’y a pas du tout, ou pas suffisamment, d’interprètes des langues vernaculaires du pays d’origine dans le pays d’accueil. Par ailleurs, il est plus facile d’exposer des détails souvent délicats dans une langue véhiculaire telle que le français, l’anglais ou le portugais, car l’interprète d’une telle langue est presque toujours originaire du pays d’accueil, contrairement à la plupart des interprètes de langues vernaculaires du pays d’origine. De plus, la personne qui demande l’asile peut juger que les interprètes dont la langue maternelle est la langue officielle du pays d’accueil pourraient être plus à même de traduire les messages correctement vers la langue du pays d’accueil (Määttä et Kinnunen, 2024, p. 300‑301).
En raison du décalage entre le registre administratif et juridique de la bureaucratie du pays d’accueil et les ressources linguistiques du demandeur ou de la demandeuse d’asile en langue véhiculaire, tout à fait fonctionnelles dans le pays d’origine et pendant le trajet migratoire, il est plutôt exceptionnel que le contact entre les ressources linguistiques de la personne cherchant l’asile, celles de l’interprète et celles des autorités se passe sans problèmes, même dans le cadre d’un service d’interprétariat professionnalisé. Il peut s’agir d’une vulnérabilité linguistique (Määttä et al., 2021), liée à l’aptitude à produire et à interpréter les éléments reliés au code, tels que les sons, morphèmes, mots et structures grammaticales, ou d’une vulnérabilité discursive, associée à la capacité à reconnaître et à maîtriser les mécanismes situationnels et institutionnels de formation de sens. Cela comprend la maîtrise de tous les éléments formant le contexte et la compétence de communication (Hymes, 1984), et notamment la visée de l’interaction et l’issue attendue. Comme le langage est au cœur du discours, ces deux formes de vulnérabilité s’entrecroisent, formant une vulnérabilité communicative globalisée.
Cette vulnérabilité comprend aussi des facteurs psychologiques ayant un effet sur la capacité du demandeur ou de la demandeuse d’asile à verbaliser ses expériences d’une manière cohérente lors de l’entretien de demande d’asile (Herlihy et al., 2012). La vulnérabilité communicative globalisée se double d’une vulnérabilité épistémique liée à la difficulté de confirmer la véracité d’un récit subjectif, d’où les notions de culture d’incrédulité (Jubany, 2011) et d’épistémologie d’ignorance (Bohmer et Shuman, 2007), dominant souvent la réception des récits des demandeurs d’asile. En d’autres termes, tous les éléments du récit du demandeur ou de la demandeuse sont considérés comme suspects et seulement quelques-uns d’entre eux sont acceptés comme des faits légitimes (Kynsilehto et Puumala, 2015).
Dans les études sociolinguistiques et anthropologiques, la vulnérabilité communicative a été abordée du point de vue des écarts pré-textuels affectant ce qui peut être dit et la manière dont le dit est reconnu comme légitime (Maryns, 2006, p. 7), c’est-à-dire les écarts entre les ressources linguistico-discursives des personnes participant à la situation (Blommaert et Maryns, 2002, p. 12) et leurs moyens pour accéder à des contextes invisibles sous-tendant l’interaction (Blommaert, 2005, p. 96). À cela s’ajoute la perspective des idéologies linguistiques monolithiques, qui efface la complexité, partie intégrante du multilinguisme, et favorise la « transparence référentielle » avec une conception de la signification prétendument stable des mots isolés, censés être directement traduisibles d’une langue à l’autre (Whorf, 1969 ; Silverstein, 1979, p. 208 ; Irvine et Gal, 2000, p. 38 ; Haviland, 2003).
Les études traductologiques portant sur l’interprétation en contexte d’asile, sous-tendues par le postulat que la présence de l’interprète suffit pour garantir la concrétisation des droits linguistiques dans le cadre d’une « hospitalité langagière » (par exemple, Ricœur, 2004, p. 19), se concentrent quant à elles sur l’un des rôles principaux de l’interprète, à savoir celui de coordonner l’interaction, avec pour conséquence un manque de sensibilité aux contraintes institutionnelles et situationnelles qui sont à l’origine de la vulnérabilité communicationnelle. Certes, les travaux sur l’interprétariat de service public reconnaissent les asymétries de pouvoir (par exemple, Merlini et Favaron, 2003 ; Rudvin, 2005) et les différences culturelles et sociales (Hale, 2004, p. 238) comme des facteurs décisifs dans les rencontres institutionnelles médiées par des interprètes, notamment dans les entretiens de demande d’asile (Pöllabauer, 2006), où la présence de textes écrits et la prise de notes constituent par ailleurs une contrainte importante (Määttä, 2015 ; Wadensjö et al., 2023). Dans les situations interprétées par téléphone, le manque de contact visuel engendre en outre des phénomènes soulignant les asymétries des positions et les problèmes de communication liés aux différences socio-culturelles : l’interprète a tendance à ajouter et à omettre davantage d’informations que dans une situation en face-à-face (Braun, 2013), à produire plus de reformulations et à s’engager plus souvent dans une communication dyadique avec la personne migrante. D’une manière globale, l’importance de la coordination de l’interaction comme l’une des fonctions principales de l’interprète est accrue dans la téléinterprétation (Torres, 2014, p. 413‑415).
Dans cette contribution, j’analyserai six extraits d’un entretien où un demandeur d’asile et son avocat communiquent à l’aide d’un interprète traduisant du finnois au français et vice versa par téléphone : il s’agit donc d’une situation d’interprétation par téléphone ou de téléinterprétation (Pointurier, 2016, p. 24). Les cas de figure analysés illustrent les différents facteurs qui entrent en jeu dans la genèse de la vulnérabilité communicative. Mon but est d’identifier, par une analyse détaillée, leurs causes potentielles et de mettre en valeur les mécanismes déployés par l’interprète pour réduire cette vulnérabilité, parfois en s’écartant des normes prescrites par le code déontologique professionnel. À terme, l’analyse vise à démontrer que les rencontres institutionnelles liées à la demande d’asile constituent des lieux de vulnérabilité communicative accrue, même en présence d’un interprète professionnel, d’autant plus qu’en sont absentes les ressources multimodales visuelles, susceptibles de remédier aux contraintes engendrées par les différences linguistiques et discursives (Braun, 2013 ; Ticca et Traverso, 2015, p. 45 ; Licoppe et Veyrier, 2017). En outre, la vulnérabilité communicative liée à la téléinterprétation est intensifiée par le fait que le demandeur d’asile et l’interprète sont tous les deux locuteurs L2 de la langue dans laquelle ils communiquent entre eux, en l’occurrence le français.
Corpus et méthode
Afin de réaliser une analyse détaillée des facteurs situationnels et contextuels susceptibles de générer ou d’expliquer des phénomènes relevant de la vulnérabilité communicative sur le plan microlinguistique, l’analyse porte sur des extraits d’une seule rencontre assez courte, à savoir un entretien entre un demandeur d’asile et son avocat d’une durée de 25 minutes 52 secondes. Il a été enregistré par le téléphone mobile de l’interprète et transcrit à l’aide du logiciel Praat selon les conventions de l’analyse conversationnelle. L’entretien est suivi d’un interrogatoire et d’un entretien de demande d’asile. La durée totale des différents entretiens est d’à peu près cinq heures. Le demandeur d’asile, l’enquêteur appartenant au corps des gardes-frontières et l’avocat se trouvent dans une même pièce et utilisent un téléphone « traditionnel » équipé d’un microphone externe et d’un haut-parleur, tandis que l’interprète se trouve dans une autre ville et se sert de son téléphone portable. L’interprétation par téléphone est utilisée parce qu’il n’y a pas d’interprètes de français disponibles dans la localité où se trouvent les locuteurs primaires, et qu’il est nécessaire de procéder rapidement aux entretiens en question pour pouvoir transférer le demandeur d’asile vers un centre d’accueil situé dans une autre ville.
L’avocat et l’enquêteur sont finnophones et ne parlent pas français, le demandeur d’asile s’exprime en français et l’interprète traduit entre le français et le finnois. Le demandeur d’asile a pour langue maternelle une langue à la fois vernaculaire et véhiculaire de l’Afrique de l’Ouest (il donne cette information dans l’entretien qui suit celui analysé dans cette contribution), il communique avec l’interprète en français, une langue seconde pour ce dernier, qui a le finnois pour langue maternelle. Le débit de parole moyen du demandeur d’asile est de 160 mots par minute, celui de l’interprète de 140 mots par minute quand il parle français et de 100 mots par minute quand il parle finnois. C’est un interprète professionnel, avec plusieurs années d’expérience et une formation en interprétariat.
La présence de l’avocat lors de l’interrogatoire et de l’entretien de demande d’asile est mandatée par la loi ; il est rémunéré par l’État, mais représente un cabinet privé. Dans l’entretien analysé ci-dessous, il pose des questions à son client pour vérifier certains détails et lui explique le processus et le contenu des entretiens officiels qui auront lieu après cet entretien de consultation. Lors de l’entretien entre l’avocat et son client, le fonctionnaire du corps des gardes-frontières reste dans la même pièce et échange de temps à autre avec l’avocat, lorsque l’interprète traduit les propos de l’avocat pour le demandeur d’asile.
Afin de faciliter la lecture, les extraits sont assez courts et quelques séquences sont divisées en plusieurs extraits. Les détails concernant la durée des extraits et leur place dans l’ensemble de l’entretien sont présentés dans le tableau suivant.
Début de l’extrait par rapport au début de l’entretien en minutes et secondes
Fin de l’extrait par rapport au début de l’entretien en minutes et secondes
Relation avec l’extrait précédent
1
31
0 : 06
00 : 37
2
23
3 : 15
3 : 38
3
22
3 : 39
4 : 02
Suit l’extrait n° 2
4
42
6 : 25
7 : 07
5
31
7 : 11
7 : 42
Suit l’extrait n° 4
6
44
14 : 44
15 : 28
7
66
22 : 31
23 : 37
Durée totale des extraits : 259 secondes (4 minutes 19 secondes)
L’analyse porte sur les traits linguistiques et interactionnels saillants sur le plan microlinguistique, et articule le cadre analytique de la linguistique interactionnelle avec celui de la sociolinguistique et de la branche interprétariat de la traductologie1. Comme la prosodie remplit une fonction interactionnelle importante, la saillance perceptuelle et l’intonation sont transcrites, et plusieurs cas de figure sont discutés dans l’analyse. En revanche, pour des raisons d’économie d’espace, la prononciation s’écartant de la norme dans les tours de parole du demandeur d’asile n’est ni transcrite ni analysée2. Les noms propres susceptibles de compromettre l’anonymat des personnes concernées sont marqués par l’abréviation ANON (à savoir, « anonymisé »).
Dans les transcriptions, les noms des participants apparaissent en lettres majuscules à gauche du numéro de ligne. Les traductions en français des tours de parole en finnois sont placées sous le texte en finnois en italique. Les gloses exactes ne sont pas utilisées pour économiser l’espace ; par ailleurs, elles auraient rendu les transcriptions très compliquées, étant donné qu’il y a des différences morphosyntaxiques assez importantes entre le français et le finnois, une langue agglutinante où un même mot peut contenir plusieurs morphèmes là où le français exprime la même information grammaticale à l’aide des prépositions et de l’ordre des constituants. Outre le contenu propositionnel, les pauses sont incluses dans la traduction. Celle-ci n’est donc pas toujours idiomatique car, en finnois, l’ordre des constituants est utilisé pour indiquer la focalisation et la structure thématique plutôt que les relations syntaxiques. Comme les traductions visent à la précision lorsque c’est possible, les différences entre les systèmes de transitivité finnois et français génèrent également des traductions peu naturelles dans certains cas. La fonction indexicale du registre familier et dialectal de certains mots et structures utilisés par les participants finnophones n’a pourtant pas été traduite à cause de l’impossibilité de trouver un équivalent « fidèle » à un élément isolé fortement connoté : il n’est pas possible de « transporter » la valeur indexicale d’une aire géographique et sociale à une autre sans que la disposition indexicale change (Blommaert, 2006). Pour la même raison, les marqueurs discursifs finnois ne sont pas traduits dans la transcription ; certains d’entre eux fournissent des détails importants du point de vue interactionnel et sont commentés dans l’analyse. Les conventions de transcription, y compris tous les phénomènes prosodiques relevés, se trouvent à la fin de l’article ; les informations prosodiques sont également incluses dans l’analyse quand des mots et des expressions provenant des extraits y sont traités.
Analyse
La première forme de vulnérabilité qui émerge de ces données est liée au canal de communication, qui constitue une contrainte tout au long de l’entretien3.
joo. (.) bonjour c’est: (.) ton interprète encore/
MD (.)
5
DMD
ouais bonjour
6
AVO
joo tota: (.) mä (.) (oon) ANON
MD MD (.) je (.) (suis) ANON
7
asianajotoimisto ANON (0.8) (niin niin)
du cabinet d’avocats ANON (0.8) MD MD
8
INT
anteeks=en KUULLU (.) en
pardon je n’ai pas entendu (.) je n’ai pas
9
KUULLU sun nimeä SANOTKO uudestaan.
entendu ton nom veux-tu répéter
10
AVO
ootas ku mä meen tonne (.) lähemmäks
attends je vais aller là-bas (.) plus près
11
puhe:linta niin (.) kuulus PAREMMIN
du téléphone pour que (.) on entende mieux
L’extrait commence par le tour de parole de l’enquêteur du corps des gardes-frontières (l. 1‑3) qui informe que le demandeur d’asile et l’avocat peuvent s’entretenir brièvement avant les entretiens officiels qu’il mènera ultérieurement. L’interprète commence son tour de parole en finnois (l. 4) par un marqueur discursif (joo), qui peut avoir au moins trois fonctions, toutes liées à des transitions : clôture d’un espace topique, réponse à un acte de langage directif et traitement ou évaluation de ce qui a été dit précédemment (Sorjonen, 2001). En l’occurrence, ce mot, qui correspond plus ou moins au marqueur d’accord en français, remplit aussi la fonction de prise de parole, car dans une conversation interprétée par téléphone, l’interprète ne peut se servir que des moyens verbaux pour montrer qu’il prend la parole. Le marqueur joo en finnois est suivi d’une courte pause, après laquelle l’interprète passe du finnois au français, saluant et informant ainsi le demandeur d’asile qu’il est toujours présent ; celui-ci répond à la salutation (l. 5).
Le tour de parole de l’avocat (l. 6‑7) commence également par le marqueur joo en réaction à l’acte directif de l’enquêteur ; ce marqueur est suivi du marqueur tota dont la fonction est de signaler que quelque chose reste ouvert dans l’action en cours. Comme la fonction exacte de ce marqueur est déterminée par les éléments suivants (Etelämäki et Jaakola, 2009, p. 194), la voyelle a allongée (tota:, l. 6), les pauses et le redoublement du marqueur discursif niin à la ligne 7 sembleraient indiquer que le marqueur tota est ici relié à l’organisation du discours ; le double niin à la fin de l’énoncé contribue également à former cette impression, toutes les fonctions possibles de ce marqueur étant reliées à la continuation d’un thème (Sorjonen, 2001, p. 282). L’abondance des pauses et des marqueurs discursifs pourrait être liée à l’hésitation, ce qui permet d’émettre l’hypothèse que l’avocat n’est pas forcément familier avec l’assistance juridique en contexte de demande d’asile – la localité où l’entretien a lieu n’est pas un point d’entrée habituel des personnes demandant l’asile. En plus de cette vulnérabilité hypothétique (les enregistrements n’ont pas pu être suivis d’entretiens entre le chercheur et les participants), une vulnérabilité incontestable apparaît à la fin de la séquence : l’interprète n’entend pas le nom de l’avocat et demande une clarification (l. 8‑9). Dans ce tour de parole, les deux occurrences du participe passé kuullu (« entendu ») ainsi que le directif indirect à la forme interrogative sanotkouudestaan (« veux-tu répéter » [littéralement « dis-tu à nouveau »]) sont mis en relief. Le tour suivant de l’avocat (l. 10‑11) indique qu’en fait il était assis trop loin du téléphone fixe ; le comparatif paremmin (« mieux ») est accentué.
Ces données ne permettent pas de connaître la disposition exacte des participants assis autour du téléphone fixe, mais les nombreux problèmes de compréhension dans la communication entre l’interprète et le demandeur d’asile, au cours de l’entretien et dans les entretiens suivants, sembleraient indiquer qu’ils ne s’entendent pas toujours très bien, ce qui pourrait intensifier les problèmes de compréhension qui apparaissent pour la première fois dans l’extrait 2.
Aux lignes 1 et 3, l’interprète traduit la question de l’avocat concernant les fondements de la demande d’asile en utilisant une construction assez soutenue (les raisons pour lesquelles). D’une manière significative, une partie de la ligne 1 chevauche un échange non déchiffrable (l. 2), vraisemblablement entre l’avocat et l’enquêteur, ce qui a un effet négatif sur l’audibilité du tour de parole de l’interprète. La réaction du demandeur (l. 4) constitue une « ouverture de réparation non spécifiée » (Schegloff et al., 1977), dénonçant le caractère problématique du tour de parole précédent dans son ensemble et/ou le fait que le locuteur ne peut pas discerner la nature du problème ni identifier l’élément problématique (Drew, 1997). Il est également possible que le demandeur ne veuille pas répondre à cette question.
Dans une telle situation, l’action dictée par les codes déontologiques des interprètes juridiques et du service social en Finlande (par exemple, Suomen kääntäjien ja tulkkien liitto, 2016) serait de traduire la requête de réparation pour que le locuteur primaire, en l’occurrence l’avocat, puisse reformuler sa question. Or, l’organisation des tours de parole est un phénomène émergent, elle est gérée localement et n’est donc pas prévisible à l’avance (Licoppe et Veyrier, 2017, p. 156). Ici, l’interprète procède à une reformulation de son propre chef, en ayant recours à une interprétation médiée plutôt que directe (Hale, 2007, p. 41), dans un tour de parole où la construction compliquée qu’il avait utilisée aux lignes 1 et 3 (quelles (.) sont les raisons pour lesquelles tu demandes eh asile en Finlande) est simplifiée, l’élément problématique étant formulé de deux manières différentes (pour QUELLES RAISONS (.) POURQUOI >est-ce que tu demandes asile< en Finlande) aux lignes 5‑6. Dans les mots clés quelles raisons, on perçoit une saillance suivie d’une micropause. Par la suite, l’interprète reformule la question en se servant d’une construction plus simple et moins soutenue que dans son tour de parole précédent, en mettant en relief l’adverbe pourquoi et en accélérant son débit au milieu de la reformulation. Ces phénomènes – signalisation prosodique des mots clés et simplification grammaticale – montrent que l’interprète considère la requête du demandeur comme déclenchée par un problème de compétence linguistique, ce qui expliquerait pourquoi l’interprète ne juge pas que l’avocat, qui n’a pas accès aux échanges en français, puisse remédier au problème de communication.
La réponse du demandeur (l. 7‑9) est claire : le pronom personnel je est accentué ; dans de nombreux mots, les voyelles sont allongées et la préposition à, utilisée à la ligne 9, n’est pas idiomatique. La traduction effectuée par l’interprète (l. 10-11) montre également que celui-ci a parfaitement compris le tour de parole du demandeur.
L’extrait 3, qui suit immédiatement la fin de l’extrait précédent, illustre les moyens déployés par l’interprète pour clarifier les questions posées par l’avocat.
À la ligne 2, au lieu de traduire l’expression en danger, l’interprète ajoute l’adverbe exactement, peut-être pour tenter de reproduire la mise en relief de l’adverbe interrogatif MISSÄ (l. 1 : « où ») présent dans le tour de parole de l’avocat. Aux lignes 5 et 6, l’avocat formule une requête visant à préciser le pays d’origine du demandeur en produisant une interprétation possible (Schegloff, 1996). Ce tour commence par le marqueur elikkä (l. 5), signalant qu’il veut élaborer la question qu’il avait posée dans son tour de parole précédent (Sorjonen, 2002). La conjonction vai (l. 6), dont le sens premier est « ou bien », mais qui pourrait également se traduire par « n’est-ce pas », a ici la fonction d’une question tag : quand il a été convoqué à cet entretien, l’avocat a certainement été informé que le demandeur était originaire d’un pays africain et qu’il était arrivé en Finlande d’un pays européen. L’interprète, qui signale la continuité par la conjonction et (l. 7), coupe la question en deux parties : une question concernant le pays africain (l. 7) et une autre concernant le pays de transit (l. 9). Ce procédé sert à éviter toute confusion dans cette question essentielle par rapport à la légitimité de sa demande d’asile : le demandeur vient des deux pays, mais le pays de transit, qui était considéré comme un pays sécurisé à l’époque, n’est pas son pays d’origine. L’efficacité des questions posées par l’interprète est renforcée par l’intonation montante à la fin de l’énoncé. Dans ces tours de parole, l’interprète vouvoie le demandeur, contrairement aux tours précédents, où il l’avait tutoyé.
Après quelques questions supplémentaires, l’avocat commence à expliquer le déroulement des entretiens : un interrogatoire au sujet des manquements aux conditions d’entrée (parce que le document d’entrée était falsifié, ce qui constitue un délit, même si aucune accusation ne sera retenue parce que la personne mise en examen a déposé une demande d’asile – mais une enquête s’impose), suivi d’un entretien où le demandeur devra fournir des détails sur son itinéraire et la provenance des documents de voyage qu’il avait en sa possession. Ce dernier entretien constitue la première partie de l’entretien de demande d’asile, la partie principale étant menée par un fonctionnaire de l’Office d’immigration. La séquence où l’avocat explique l’interrogatoire et l’entretien qui s’ensuivront contient de nombreux termes juridiques que l’interprète traduit soit littéralement, soit en simplifiant le message. L’extrait 4 reproduit la fin de cette séquence et illustre les nombreux chevauchements de parole qui sont par ailleurs caractéristiques de ces données.
est-ce que tu as des questions concernant cette amende
(3.3)
11
DMD
h euh:m (2.3) moi je suis euh (0.3) (j’ai) demandé
12
L’ASILE (.) j’y demandé L’ASILE ici (0.9)
13
(ici) en Finlande
14
INT
olen hakenut Suomesta TURVApaikkaa
j’ai demandé l’asile en Finlande
15
AVO
kyllä
oui
16
INT
oui
Les chevauchements (l. 7‑9 de l’extrait ci-dessus) sont dus au fait que les locuteurs ne se voient pas et ne peuvent donc pas percevoir suffisamment bien les phénomènes prosodiques aidant à identifier les places de transition pertinentes (Sacks et al., 1974).
L’avocat met en relief la première syllabe du mot VÄÄrennyksestä (« de falsification », l. 3) ; dans le tour de parole de l’interprète, ce mot est répété et mis en relief aussi (FALSIFICATION, l. 6), et le mot AMENDE (l. 5) est également souligné. La réponse du demandeur (l. 11‑13), qui est précédée d’une pause de plus de trois secondes, commence par une expiration et contient trois pauses assez longues et deux euh d’hésitation. Cela semblerait indiquer qu’il n’a pas compris les explications ni la raison pour laquelle on lui pose une question sur l’amende. Il explique donc, pour la troisième fois lors de cet entretien, qu’il demande l’asile. Les deux occurrences du mot L’ASILE sont fortement accentuées (l. 12). Dans le tour de parole de l’interprète (l. 14), l’accentuation du premier élément du mot composé TURVApaikkaa (« asile », composé des mots turva « protection » et paikka « endroit ») reproduit l’accentuation des deux occurrences de ce mot présente dans le tour de parole du demandeur d’asile.
Une nouvelle séquence d’explication d’une durée de sept minutes est déclenchée par la réponse du demandeur d’asile. L’extrait 5 représente le début de cette séquence, qui commence trois secondes après la fin de la dernière ligne de l’extrait précédent.
Dans cet extrait, le débit de parole du demandeur d’asile (l. 1‑4) est particulièrement rapide (234 mots par minute), au point qu’il n’est pas très facile de comprendre ce qu’il dit quand il réitère qu’il a demandé l’asile en Finlande, de l’aide, et qu’il invoque les droits de l’homme parce qu’il est en danger – le syntagme D’AIDE est légèrement accentué à la ligne 2.
Les difficultés éprouvées par l’interprète se manifestent par le euh d’hésitation et l’inspiration (.hhh) à la ligne 5, les deux instances d’expiration marquées par un h à la ligne 6 (dans le syntagme ihmisoikeuksienh (.)NIMESSÄh : « au nom des droits de l’homme ») ainsi que par les nombreuses pauses. Le syntagme nominal des droits de l’homme, que le demandeur avait utilisé comme complément d’objet direct du verbe demander à la ligne 3, devient donc un complément circonstanciel (« au nom des droits de l’homme ») dans la traduction en finnois à la ligne 64. À la ligne 7, l’interprète évoque la notion de sauvetage, absente du tour de parole du demandeur d’asile, qui l’avait pourtant évoquée précédemment. L’interprète met en relief les mots suivants : APUA (l. 5 : « de l’aide »), ETTÄ (l. 6 : « que ») et NIMESSÄh (l. 6 : « au nom de »).
Comme les deux réponses (l. 11‑13 de l’extrait 4 et l. 1‑4 de l’extrait 5) laissent entendre que le demandeur a mal compris les explications et/ou la question de l’avocat, ce dernier mentionne (l. 8‑10), pour la première fois lors de cet entretien, que la procédure pénale au sujet de l’infraction commise à l’entrée dans le pays et le processus d’asile lié à l’investigation des fondements de la demande d’asile sont deux choses complètement différentes, même si ces deux entretiens sont menés l’un après l’autre. L’avocat accentue le mot clé turvapaikka (« asile ») dans le mot composé TURVAPAIKKAprosessi (l. 10 : « processus de demande d’asile »). De son côté, le mot prosessi (« procédure ») est mis en relief par un débit ralenti dans le mot composé rikos<prosessi> (l. 9 : « procédure pénale »). L’interprète, pour sa part, omet le terme juridique procédure pénale et le remplace par INFRACTION (l. 12), qu’il souligne prosodiquement en combinant une saillance perceptuelle et un débit ralenti. Le tour de parole suivant de l’avocat chevauche les propos de l’interprète, probablement parce que l’avocat (qui ne parle pas français) interprète la pause assez longue dans le tour de parole de l’interprète comme le signe de la fin de l’énoncé (l. 12‑13).
Par la suite, l’avocat s’efforce d’expliquer à nouveau la différence entre l’enquête pénale et celle concernant les fondements de la demande d’asile. Dans les traductions de ces tours de parole, le débit de l’interprète est souvent décéléré et il met en relief les mots clés. Pourtant, après sept minutes d’explications, il s’avère que le demandeur n’a apparemment pas saisi le rapport entre ces explications et sa demande d’asile ; l’extrait 6 commence par la question de l’avocat qui redemande si le demandeur d’asile a des questions concernant les deux enquêtes.
onko (teillä) tota: (0.6) jotain (1.3) *kysyttävää
avez-vous MD (0.6) quelques (1.3) questions
2
nyt tähän*
maintenant là-dessus
3
INT
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]-tu encore des QUESTIONS concernant le
4
XXX
[(xxx)
]
5
processus
(3.6)
6
DMD
oo-hhh (1.5) donc MOI je demande seulement
7
L’AIDE je demande AIDE qu’il puisse m’aider (.)
8
donc je suis en danger (0.8) (x) j’ai demandé
9
l’asile ici parce que (0.7) #oo-hhh# (0.6) je suis
10
vraiment donc en DANGER (0.5) suis à danger
11
#oo-hhh# (1.2) qu’il puisse m’aider donc (0.7)
12
(c’est ce que) moi je demande
13
INT
minä olen vain pyytänyt APUA koska olen
j’ai seulement demandé de l’aide car je suis
14
vaarassah OLEN sen takia pyytänyt turvapaikkaa
en danger j’ai demandé l’asile pour cela
15
ja (.) toivon että minua voitaisiin AUTTAA
et (.) je souhaite qu’on puisse m’aider
16
koska minä olen VAARASSA
parce que je suis en danger
Concernant le tour de parole de l’avocat (l. 1‑2), les nombreuses pauses, le marqueur discursif tota indiquant que l’action en question n’est pas terminée et l’altération de la qualité vocale dans les trois derniers mots sembleraient indiquer que les explications qu’il a données n’ont peut-être pas atteint leur but. Par ailleurs, l’interprète met en relief le mot QUESTIONS, ce qui pourrait être une tentative d’orienter le demandeur vers la réponse attendue. Le début du tour de parole de l’interprète (l. 3) et un autre échange (probablement entre l’avocat et l’enquêteur) se chevauchent (l. 4).
Le tour de parole du demandeur (l. 6‑12) est précédé d’une pause assez longue et commence par un soupir suivi d’une pause, phénomènes qui suggèrent que, pour lui, le problème réside dans le fait que l’interprète et/ou l’avocat n’ont pas compris son message ; les trois soupirs très saillants (l. 6, 9 et 11) sont particulièrement révélateurs dans ce contexte. Les mots clés MOI (l. 6), AIDE (bis, l. 7) et DANGER (l. 10) sont mis en relief. Le second tour de parole de l’interprète (l. 13‑16) témoigne d’une sensibilisation à ces traits prosodiques : il y a une saillance perceptuelle dans les mots APUA (l. 13 : « de l’aide »), AUTTAA (l. 15 : « aider ») et VAARASSA (l. 16 : « en danger »).
Après ces échanges, l’avocat poursuit ses explications pendant deux minutes ; l’interprète accentue régulièrement les mots clés tels que demander et pourquoi dans cette séquence. Celle-ci est suivie d’une discussion autour du souhait du demandeur d’asile d’informer ses proches qu’il est vivant. Cette séquence dure 3 minutes 50 secondes ; le dernier extrait analysé représente la traduction du tour de parole où l’avocat résume à nouveau qu’il va demander si l’enquêteur peut restituer au demandeur son téléphone confisqué et informe le demandeur que les autorités ont le droit de le maintenir en détention pour l’instant.
j’ai seulement euh voulu euh euh (0.7) à un endroit où
23
öö minut (.) minun ELÄMÄNI voitaisiin PELASTAA
euh je (.) ma vie pourrait être sauvée
Le tour de parole de l’interprète (l. 1‑14) contient plusieurs problèmes liés à l’organisation de la parole et à la cohésion, potentiellement causés par la fatigue (l’entretien dure depuis 22 minutes 31 secondes au début de ce tour) : de nombreuses occurrences de euh (l. 2‑5, l. 7‑11), la voix craquée (l. 5, 11), l’hésitation entre tutoiement et vouvoiement (l. 2‑3), la présence d’un complément d’agent apparemment non connecté au reste de l’énoncé (par la garde de frontière, l. 5‑6) et l’autoréparation (ils ont le DROIT, l. 11-12). Comme dans les extraits précédents, les mots et les syntagmes importants sont mis en relief.
Quant au demandeur d’asile (l. 15‑20), il signale avoir compris que les autorités peuvent continuer sa détention (l. 15). L’essentiel du reste de son tour consiste à réitérer ce qu’il avait déjà dit plusieurs fois : il n’a rien fait, il veut juste trouver un endroit sécurisé pour sauver sa vie. Comme dans ses tours de parole précédents, il accentue les mots les plus importants, notamment le syntagme SAUVER LA VIE (l. 20), prononcé avec un débit décéléré. La plupart des mots équivalents sont perceptiblement saillants dans la traduction fournie par l’interprète (l. 21‑23) : TOTTA KAI (l. 21 : « bien sûr », prononcé avec un débit de parole décéléré), PAIKKAAN (l. 22 : « à un endroit »), ELÄMÄNI (l. 23 : « ma vie ») et PELASTAA (l. 23 : « sauver »). Le marqueur discursif NIIN au début de ce tour de parole (l. 21), indiquant la compréhension suivie du souhait de donner son propre point de vue, traduit toute la ligne 15 du tour de parole du demandeur et signale à l’avocat que le demandeur d’asile a compris le tour de parole précédent, mais souhaite quand même continuer. Les pauses et les euh d’hésitation indiquent néanmoins que l’interprète éprouve des difficultés à trouver des équivalents en finnois.
Après cet extrait, l’avocat mentionne qu’il faut coopérer avec les autorités et le demandeur réagit à la traduction de ce tour de parole en répétant son souhait de sauver sa vie et de trouver un endroit où on respecte les droits de l’homme, car sa vie est en danger. L’interrogatoire relevant de la procédure pénale commence deux minutes après ces échanges.
Conclusion
Dans cette contribution, j’ai analysé sept extraits d’une situation en milieu institutionnel où un avocat explique à son client demandeur d’asile comment se dérouleront l’interrogatoire et l’entretien de demande d’asile, menés par un chargé d’instruction du corps des gardes-frontières en Finlande. Le demandeur d’asile ne parlant pas le finnois, et l’avocat et le fonctionnaire ne parlant pas le français (la langue utilisée par le demandeur d’asile), la communication est facilitée par un interprète professionnel par téléphone. Le demandeur d’asile et l’interprète sont tous les deux locuteurs L2 de français. L’entretien se caractérise par un problème de compréhension : les longues explications répétées au sujet des différents entretiens et du processus d’asile suscitent systématiquement la même réponse de la part du demandeur d’asile – il cherche un endroit sécurisé où les droits de l’homme sont respectés, et souhaite déposer sa demande d’asile parce qu’il est en danger.
L’analyse a illustré les problèmes interactionnels auxquels doivent faire face les participants à une interaction de cette nature en raison, d’une part, d’un dispositif technique imparfait, et, d’autre part, de difficultés d’intercompréhension au double niveau des compétences linguistiques et communicatives. Pour pallier ces difficultés, l’interprète recourt à différentes techniques au niveau lexical (la substitution d’un mot par un autre), pragmatique (la reformulation simplifiée), séquentiel (la répétition à l’identique de segments) et prosodique (l’accentuation de certains mots, la décélération du débit). Ainsi, l’analyse a permis de souligner les moyens par lesquels l’interprète, sensible aux difficultés de communication du demandeur peu au fait des règles régissant la situation de demande d’asile, parvient à indiquer à celui-ci l’action appropriée (répondre à une question, par exemple). Ces phénomènes indiquent l’orientation de l’interprète vers la vulnérabilité intrinsèque dans laquelle se trouve le demandeur d’asile.
On observe des différences linguistiques considérables entre le demandeur d’asile et l’interprète : l’interprète essaie systématiquement de produire une traduction claire et parfois simplifiée, mettant en relief les mots clés. On pourrait de prime abord conclure à des problèmes de compréhension en raison des écarts de compétence linguistique entre les participants. Or, l’analyse suggère que le problème ne réside pas nécessairement dans le contenu propositionnel du tour de parole précédent ou dans les structures, mots, sons ou traits prosodiques utilisés dans celui-ci. Le demandeur d’asile peut comprendre le tour de parole précédent sans saisir pourquoi ce tour a été produit et quelle est sa fonction dans la conversation (Drew, 1997, p. 96‑98). Il s’agirait donc plutôt d’un problème discursif, lié à la connaissance du contexte et de la visée communicative de la rencontre, et résidant dans le fait que l’entretien commence par la présupposition que le demandeur d’asile connaît le processus d’asile, le système juridique et les termes y afférents même s’il vient d’arriver dans le pays. Pour remédier à un tel problème, la sensibilisation sociolinguistique des fournisseurs des services d’aide juridique et des fonctionnaires responsables des entretiens officiels s’impose : on recommande ainsi que les entretiens commencent par une coconstruction explicite des notions clés formant le contexte (Traverso et Greco, 2016). Soulignons enfin que le recours à l’interprétation en face-à-face devrait rester l’option standard lorsque cela est possible.
1Le recours à une seule catégorie de données, analysées d’un point de vue restreint, suscite la question des manifestations de la vulnérabilité qu’on ne voit pas en contexte de demande d’asile. Par exemple, les journaux de terrain (Määttä, 2023) et les corpus mixtes (Bouhamidi, 2022 ; Maréchal, 2022) donnent accès à des éléments qui restent invisibles dans l’analyse des enregistrements. De plus, l’analyse des données est toujours affectée par la position du chercheur : une expérience professionnelle en tant qu’interprète en contexte de demande d’asile, ce qui est le cas de l’auteur du présent chapitre, peut aider à percevoir des phénomènes qu’un autre analyste n’ayant pas cette expérience ne peut pas saisir, mais elle peut aussi limiter le point de vue et empêcher l’identification de phénomènes importants.
2Les traits phonétiques et phonologiques ont certes un effet sur la compréhension, mais il s’agit de phénomènes récurrents auxquels l’interprète s’habitue sans doute assez vite. Ces particularités comprennent une réalisation antérieure mi-fermée de la voyelle moyenne centrale /ə/ ([parseke] au lieu de [parsəkə] ou [parskə]), l’omission de la spirante labiopalatale /ɥ/ ([sitasjɔ̃] au lieu de [sitɥasjɔ̃]) et une réalisation palatale spirante [j] de la consonne postalvéolaire fricative /ʒ/ ([je] au lieu de [ʒə]).
3Sigles désignant les locuteurs : ENQ, enquêteur ; INT, interprète ; AVO, avocat ; DMD, demandeur. Les conventions de transcription figurent en annexe.
4Dans la transcription de l’extrait 5, la traduction en français de la ligne 6 suit l’ordre des constituants en finnois afin de placer la micropause dans la même position dans le texte source et d’arrivée.
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Simo K. Määttä
Université de Helsinki, FI-00014 Helsinki, Finlande
simo.maatta@helsinki.fi
Mots clés : demandeurs d’asile, médiation-interprétation, interprétation par téléphone, français langue véhiculaire, finnois
Keywords: asylum seekers, public service interpreting, telephone interpreting, French as a lingua franca, Finnish
Cet article analyse six extraits d’un entretien où un demandeur d’asile et son avocat communiquent à l’aide d’un médiateur-interprète du finnois au français et vice versa par téléphone. L’analyse vise à démontrer que les rencontres institutionnelles liées à la demande d’asile constituent des lieux de vulnérabilité communicative accrue, même en présence d’un interprète professionnel, d’autant plus qu’en sont absentes les ressources multimodales visuelles, susceptibles de remédier aux contraintes engendrées par les différences linguistiques et discursives. En outre, la vulnérabilité communicative liée à la téléinterprétation est intensifiée par le fait que le demandeur d’asile et l’interprète sont tous les deux locuteurs L2 de la langue dans laquelle ils communiquent entre eux, en l’occurrence le français.
en
This paper analyses six extracts from an encounter in which an asylum seeker and his legal counsel communicate with the help of a public service interpreter translating between Finnish and French by telephone. The encounter precedes the actual asylum interview. The analysis aims to show that institutional encounters related to asylum applications constitute sites of heightened communicative vulnerability, even in the presence of a professional interpreter. The lack of visual multimodal resources further accrues this vulnerability, as such resources could compensate for the constraints caused by linguistic and discursive asymmetries. Moreover, the communicative vulnerability linked to remote interpreting is intensified by the fact that the asylum seeker and the interpreter are both L2 speakers of the language in which they communicate with each other, namely French.