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Couverture de Vulnérabilités en situation (Edul, 2025) Show/hide cover

Émergence de la vulnérabilité en situation

Le cas des mineurs non accompagnés

Emergence of vulnerability in situations: the case of unaccompanied minors

Introduction

Depuis 2016, les mineurs étrangers présents sur le territoire français sans adulte responsable sont catégorisés par l’administration française comme « mineurs non accompagnés » (désormais MNA), après une évaluation par la préfecture. Il existe de nombreux dispositifs d’accueil pour les jeunes dits MNA, pour autant, on note une absence de politique nationale guidant cet accueil. La prise en charge des MNA varie ainsi considérablement d’un dispositif à l’autre, créant de fait des situations d’accueil singulières.

L’objectif principal des dispositifs d’accueil pour MNA est de réduire la vulnérabilité inhérente à leur statut. Notre contribution vise alors à questionner les modalités par lesquelles ces dispositifs répondent à cet objectif, en esquissant l’éventualité que l’effet soit inverse à celui recherché – en d’autres termes, que l’accueil en institution puisse contribuer à accentuer la vulnérabilité de ce public. À l’instar de Marc-Henry Soulet (2014), nous nous intéresserons à une vulnérabilité que nous qualifierons de situationnelle, afin de rendre compte de ses dimensions relationnelle et contextuelle (Bournel-Bosson et al., 2019). Nous faisons ainsi l’hypothèse que la vulnérabilité inhérente à la catégorie MNA est complexifiée par des vulnérabilités situationnelles, qui sont fonction des modalités d’accueil du jeune dans le dispositif dédié.

Nous proposons d’appréhender la vulnérabilité des MNA accueillis dans le dispositif complexe qui organise leur accueil en termes de temporalité et de mobilité. Nous montrerons par la coarticulation de ces notions comment un cadre qui se veut sécurisant et structurant pour les jeunes peut rester largement incompris et perçu comme une entrave à leur projet migratoire. L’analyse des discours des jeunes sur leur expérience nous permettra de remettre en perspective la mobilité singulière de ces derniers dans le contexte des mesures prises par le dispositif pour atténuer la vulnérabilité inhérente au statut de MNA.

Notre travail est basé sur un corpus d’interactions collecté dans le cadre d’une enquête ethnographique sur les mineurs non accompagnés accueillis dans un dispositif d’accueil et de prise en charge dans le département du Cher.

Données d’étude

Les mineurs non accompagnés (MNA)

Les personnes concernées par la catégorie MNA sont des jeunes d’origine étrangère qui, après une évaluation menée par le service de l’aide sociale à l’enfance (désormais ASE), sont considérés institutionnellement comme mineurs et sans personne référente sur le territoire. Cette évaluation, basée principalement sur l’évaluation de la véracité du récit du parcours migratoire et sur la validité des documents administratifs que le jeune présente – le cas échéant – entraîne le placement du mineur sous la protection de l’État lorsqu’elle s’avère concluante (i. e. lorsque le jeune est reconnu mineur par l’ASE). Dès lors, il est placé sous la tutelle du conseil départemental et acquiert les mêmes droits qu’un mineur né sur le territoire, comme établi par la convention de Genève de 1951 et précisé par l’article L.112-3 du Code de l’action sociale et des familles.

Depuis 2013, la circulaire relative aux modalités de prise en charge des jeunes isolés étrangers, dite « circulaire Taubira », indique les démarches à suivre dans le cadre de l’accueil d’une personne se présentant comme mineure isolée auprès d’un conseil départemental : les personnes doivent suivre un parcours en trois étapes (mise à l’abri, évaluation, orientation) permettant d’identifier puis de prendre en charge celles qui seront reconnues comme MNA. À ce titre, de nombreux dispositifs d’accueil, le plus souvent associatifs, ont été mis en place, parfois conjointement avec les conseils départementaux, parfois de manière plus indépendante.

Le dispositif d’accueil

L’étude ethnographique a été menée dans un dispositif établi dans le département du Cher. Il s’agit d’un groupement de coopération sociale et médico-sociale (GCSMS) réunissant deux associations, créé en 2016 en réponse à un appel à projets du conseil départemental visant à repenser les conditions de prise en charge des MNA dont il a la tutelle. Organisé sous la forme d’un parcours d’hébergement évolutif et d’accompagnement individualisé, le GCSMS a pour missions de veiller à proposer à chaque jeune les soins auxquels il a droit, de lui offrir un cadre sécurisant dans lequel il peut se développer (accès à l’éducation, favorisation de la création de lien social avec des pairs du même âge, MNA et non MNA), et d’encourager l’accroissement de son autonomie autant dans ses démarches institutionnelles que dans celles en lien direct avec sa vie quotidienne (tenue d’un logement, gestion d’un budget, nutrition, etc.). Il participe par ailleurs à l’intégration professionnelle du jeune, nécessaire pour l’obtention d’un titre de séjour à la majorité, en l’accompagnant dans la recherche de stages et de formations en apprentissage et en lui donnant la possibilité de suivre le cursus dans lequel il est inscrit par une facilitation de la mobilité géographique ou l’aménagement d’horaires.

Au moment de notre étude, le dispositif accueille des jeunes âgés de 15 à 18 ans, majoritairement des garçons et pour la plupart originaires de pays d’Afrique de l’Ouest (la Guinée-Conakry, la Côte d’Ivoire et le Mali étant les principaux pays d’origine). Au total, une centaine de jeunes sont alors pris en charge par le dispositif, répartis entre quatre lieux d’hébergement distincts. Ces derniers sont dispersés de part et d’autre du centre-ville, et permettent la mise en place d’un parcours d’évolution progressive où l’accompagnement, bien qu’il soit toujours présent, s’atténue progressivement, pour permettre au jeune d’apprendre à se débrouiller seul et le préparer à sa sortie du dispositif à l’approche de la majorité. Ainsi, le parcours suit l’ordre suivant des hébergements.

Les jeunes sont d’abord en hébergement collectif dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (désormais CHRS). Ils ont leur propre chambre, mais doivent partager les salles d’eau. L’accompagnement y est très rapproché, un membre de l’équipe socio-éducative est presque toujours disponible pour répondre à une demande ou proposer une aide. Des sorties d’intégration et de loisir sont fréquemment proposées aux jeunes.

Ils déménagent ensuite vers un foyer de jeunes travailleurs, où les conditions d’hébergement sont sensiblement identiques, à ceci près que les jeunes disposent d’une plus grande liberté de déplacement et que l’accompagnement y est plus discret.

Enfin, les jeunes sont logés en colocation dans des appartements diffus. À cette étape, l’accompagnement est minime, c’est-à-dire que l’équipe socio-éducative veille à ce que le jeune réalise les démarches qui lui incombent, et qu’il ne manque de rien, mais on attend de lui qu’il fasse la majeure partie des démarches par lui-même et qu’il demande de l’aide si elle est nécessaire.

C’est sur le premier lieu d’hébergement que s’est portée notre étude. Notons toutefois que l’accueil en centre d’hébergement est conditionné par la vacance d’une place, ce qui conduit de fait à l’émergence d’une étape supplémentaire dans le parcours, représentée par le pré-accueil des MNA dans des chambres d’hôtel.

La collecte des données

L’étude, qui s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche doctorale, a été menée en plusieurs étapes dans une démarche ethnographique visant à rendre possible la captation audio et vidéo d’un public peu au fait des pratiques en recherche, et potentiellement soupçonneux qu’on recherche des informations le concernant en lien avec la légitimité de la reconnaissance de MNA. Ces soupçons sont justifiés par les conditions de l’évaluation de la minorité, qui consistent en des pratiques parfois très intrusives et menaçantes pour des jeunes dont les connaissances du système administratif français sont quelquefois limitées, et qui ont pu traverser des étapes difficiles, voire traumatisantes, au cours de leur parcours migratoire1.

Débutée en 2019 mais interrompue par la crise sanitaire, la familiarisation avec le terrain et la population cible n’a réellement commencé qu’à l’automne 2020. Pendant six mois, nous nous sommes rendue sur le premier site d’hébergement du dispositif pour y effectuer des observations participantes. Nous avons ainsi pris part aux ateliers culinaires organisés le mercredi après-midi, seul moment où les jeunes sont maîtres de décider du repas et en sont responsables, des courses au rangement final après le repas. Pendant ces temps, nous avons créé des liens de confiance avec les jeunes, dans l’optique de les mettre suffisamment à l’aise pour, à terme, pouvoir documenter ces séances avec un enregistreur et une caméra. Nous en avons aussi profité pour répertorier le plus d’informations possible relatives à la vie au sein de ce lieu d’hébergement, aux parcours migratoires vécus par les jeunes et au développement des relations sociales, à la fois entre pairs et avec l’équipe socio-éducative qui encadre les jeunes. Une fois que les liens établis entre nous et les jeunes nous ont paru suffisamment solides, nous avons progressivement entamé la collecte à proprement parler. Dans un premier temps, nous avons réalisé des captations ponctuelles, sous la forme de pseudo-reportages à partir de questions concrètes sur les pratiques culinaires, comme demander l’explication de la préparation d’un plat. Puis, nous avons peu à peu mis en place une captation plus récurrente et sur des temps plus longs, en plaçant les dispositifs d’enregistrement de part et d’autre de la pièce pour recueillir au mieux l’ensemble des diverses interactions qui ont lieu dans l’espace de la cuisine, où les repas sont préparés et pris.

Au fil du temps, et grâce à des périodes particulières comme celles du ramadan, nous avons pu documenter des moments de vie quotidienne qui n’étaient plus directement liés à la thématique culinaire : moments de jeu dans la salle commune, discussions entre jeunes et moments que nous avons catégorisés comme entretiens in situ. Ces entretiens correspondent à des données centrales dans notre corpus, en ce qu’ils nous apportent une grande diversité d’informations sur la manière dont les jeunes sont arrivés sur le dispositif et comment ils perçoivent ce dernier. Pour autant, notre analyse prend en compte les autres types d’interactions, en ce que celles-ci illustrent le quotidien au fil des semaines et thématisent une variété de problématiques diverses liées au statut de MNA, au dispositif ou au statut d’adolescent.

Les axes d’analyse : vulnérabilité, mobilité et temporalité

Un public vulnérable

Questionner la notion de vulnérabilité revient à questionner l’articulation entre l’autonomie de la personne et son niveau de dépendance (Soulet, 2014), en ce qu’elle représente un déficit de ressources par rapport à un cadre. Selon M.‑H. Soulet, elle affecte trois aspects de la vie quotidienne d’une personne : la capacité à faire face à un contexte critique ; la capacité à saisir des opportunités ; la capacité à utiliser des supports pour surmonter une épreuve. Le manque d’informations, les difficultés de compréhension de la situation ou la méconnaissance des leviers utiles pour résoudre une situation problématique sont autant de facteurs qui accroissent la vulnérabilité d’une personne, puisqu’ils conditionnent sa capacité à agir et à réagir.

Par leur catégorisation comme MNA, les jeunes accueillis par le dispositif sont considérés comme vulnérables. D’une part, leur statut de mineur implique la reconnaissance d’une vulnérabilité devant la loi, renforcée par leur condition dite isolée – parce qu’ils n’ont pas de personne majeure référente sur le territoire. D’autre part, ces jeunes sont d’origine étrangère et n’ont pas la connaissance ni la maîtrise de l’ensemble des codes culturels et sociaux qui régissent les interactions en France. Bien qu’une majeure partie d’entre eux possède des compétences en français oral (capacité à entretenir une conversation à propos de la vie quotidienne par exemple), la plupart d’entre eux rencontrent des difficultés lorsque les thématiques abordées sont abstraites et font référence à des pratiques culturelles et/ou institutionnelles avec lesquelles ils ne sont pas familiers. Ainsi, le degré de maîtrise de la langue se trouve en lien étroit avec les connaissances qu’ils ont du pays par lequel ils sont accueillis. L’ensemble de ce contexte peut les placer dans des situations délicates où la compréhension de la manière dont ils sont pris en charge institutionnellement est parfois complexe, ce qui renforce à son tour la vulnérabilité inhérente à leur statut.

Au-delà des caractéristiques institutionnelles de la vulnérabilité du public MNA, c’est la vulnérabilité situationnelle qui nous intéressera dans ce chapitre. Forte de nos observations et collectes de données au sein du dispositif, nous avons la certitude que le degré de vulnérabilité de chaque jeune varie selon la situation individuellement expérimentée. Aussi, il s’agit de questionner leur perception singulière des mesures adoptées par le dispositif pour réduire leur vulnérabilité. L’analyse des situations concrètes soulèvera la question de la mobilité, dès lors que l’appropriation de l’espace, tant géographique que social et discursif, est très contrainte par le dispositif, ce qui tend à renforcer le caractère vulnérable du jeune au lieu de l’atténuer.

La prise en charge institutionnelle de la vulnérabilité

Le dispositif d’accueil prévoit des mesures destinées à contrevenir aux différents facteurs de vulnérabilité. L’hébergement et le soin sont pensés pour proposer au jeune un cadre structurant dans lequel il peut se sentir en sécurité, et qui lui offre l’accès à une éducation adaptée à son niveau. Ainsi, tous les jeunes ne sont pas scolarisés dans un même établissement, mais sont au contraire orientés selon leurs besoins, tant au niveau des connaissances et compétences du socle commun qu’à celui d’une future insertion professionnelle via des contrats d’apprentissage ou un certificat d’aptitude professionnelle (CAP).

La principale ressource développée par l’équipe socio-éducative pour réduire le caractère vulnérable des jeunes est celle de l’autonomisation. Les ateliers culinaires, mais aussi l’offre d’activités extrascolaires sportives ou culturelles et des sorties éducatives (celles-ci proposées principalement sur les temps des vacances scolaires) sont destinés à permettre au jeune de développer sa connaissance de l’environnement pour devenir capable, à terme, de se débrouiller sans l’aide de l’équipe encadrante. Ainsi, lors du début de son parcours d’accompagnement au sein du dispositif, des entretiens réguliers sont organisés avec l’équipe qui l’accompagne dans ses démarches administratives. Qui plus est, le jeune est fortement encouragé à prendre part à toutes les activités proposées. C’est sur l’évaluation de l’évolution de son degré d’autonomie et de ses dispositions à socialiser qu’il pourra ensuite évoluer vers un deuxième lieu d’hébergement, lui aussi collectif, et sera à terme logé dans un hébergement en appartement. Ainsi, plus le jeune évolue dans le parcours pensé pour lui, plus il est censé avoir la capacité d’effectuer les démarches administratives et quotidiennes seul.

Une mobilité plurielle

Notre perspective est inspirée de la conception plurielle de la mobilité proposée par Thierry Bulot en sociolinguistique urbaine, qui appréhende la mobilité comme « fait culturel majeur et structurant » (Bulot, 2011, p. 76), dans le but de rendre compte des représentations de la ville, et de schématiser les rapports entre espace vécu et espace perçu en ce qu’ils sont explicités par les activités d’hétéro- et d’autodésignation. Dans un contexte de minoration sociale où l’altérité est notamment marquée par le discours de la migrance et sa territorialisation sociolinguistique (Bulot, 2011), nous nous autorisons à reprendre les notions de l’habitat et de l’habité pour les appliquer à la situation des MNA : leur parcours migratoire singulier les conduit en effet à habiter différents espaces d’accueil, dont les objectifs peuvent être les mêmes – i. e. mise à l’abri, soin, autonomisation, éducation, socialisation –, mais dont les modalités de mise en œuvre peuvent différer considérablement – i. e. le degré de liberté versus de surveillance, la qualité des relations encadrant/encadré, etc.

Nous envisageons ainsi la notion d’espace dans sa complexité, regroupant autant l’espace géographique (villes et dispositifs de prise en charge) que l’espace social (typologie des interlocuteurs) et l’espace discursif (cadre interactionnel pour une situation choisie). Chaque espace offre un champ des possibles pour la construction du projet singulier du jeune, un champ qui sera investi en fonction de sa perception de sa marge de manœuvre.

À travers l’analyse de deux séquences du corpus, nous problématiserons l’appropriation de l’espace par les jeunes, en nous interrogeant sur la manière dont les discours témoignent de la perception des espaces vécus par les jeunes eux-mêmes (autodésignation) et par l’équipe socio-éducative (hétéro-désignation). Quels sont les projets construits par les jeunes, puis, quelles sont les ressources de l’agir face au champ des possibles cartographié ? Enfin, nous chercherons à faire résonner les attentes de ces derniers et leurs ressources avec l’offre du dispositif pour les accompagner : quelle est la cohérence d’ensemble entre la réalité factuelle (ce qui est possible et ce qui est nécessaire), la réalité perçue (ce qu’ils pensent possible) et la réalité vécue/proposée (ce que le dispositif apporte en réponse à la demande) ?

Des rapports au temps différents

La situation complexe dans laquelle se trouvent les MNA en France nous invite à convoquer la notion de temporalité, telle que définie par Jean-Pierre Boutinet (2019) : « par temporalité, nous entendons ces façons individuelles et collectives que nous avons d’organiser notre temps, nos mouvements ». En nous inspirant par ailleurs du travail de Brigitte Bouquet (2011) sur les temporalités dans les politiques sociales, nous retenons trois temporalités distinctes en coarticulation : administrative, institutionnelle et individuelle.

Âgés de 15 à 17 ans, les jeunes accueillis n’ont au mieux que quelques années pour appréhender leur nouvel environnement avant de devenir majeurs et de devoir quitter le dispositif. L’accompagnement mis en place s’effectue dans une certaine urgence, car le temps disponible pour intégrer les nombreuses connaissances et compétences relatives à la vie quotidienne (manger, se soigner, trouver du travail et un logement) et la régularisation administrative (obtention d’un titre de séjour puis renouvellement de ce titre) est compté. Cette temporalité, que nous appellerons administrative, est externe au jeune en ce qu’elle relève du temps nécessaire pour effectuer les démarches de régularisation auprès des services de l’immigration, et régit en partie les conditions de sa prise en charge.

Le jeune évolue par ailleurs dans son propre paradigme temporel au sein du dispositif, qui s’inscrit dans un projet et un parcours migratoire singuliers. D’une part, l’organisation de l’hébergement en étapes entraîne de fait l’obligation pour lui d’évoluer d’un lieu au suivant, un parcours plus ou moins long selon le cas. Ce n’est pas le jeune lui-même mais l’équipe socio-éducative qui détermine le moment où il est prêt à passer à l’étape suivante, en fonction d’un faisceau d’indicateurs en lien avec son intégration sociale, son degré d’autonomie et son âge. De manière concrète, cela signifie que deux jeunes arrivés au même moment sur le dispositif peuvent ne pas évoluer en même temps d’une étape à l’autre, ce qui entraîne parfois des conflits ou des frustrations lorsque les personnes concernées le constatent. Cette temporalité institutionnelle correspond au rythme et aux modalités de passage d’une étape à la suivante, et est, par défaut, individuelle. D’autre part, la réalité temporelle quotidienne de chaque jeune présente une dimension individuelle, qui correspond aux projets qu’il construit.

Alors que les personnes arrivent en France métropolitaine avec des objectifs, des représentations et des rêves, les temporalités administrative et institutionnelle viennent perturber leurs projections et peuvent exercer une influence directe sur leurs choix de vie et sur leur orientation. Nous reprenons ici l’idée de Lisa Goï, qui note, en citant elle-même Laure Sourmais et Audrey Pallez (2015) :

En effet, l’accompagnement n’est pas rythmé par les besoins et attentes du jeune au regard de sa condition (sociale, psychique, éducative…), mais par l’impératif de la régularisation. De surcroît, cette échéance conduit « les jeunes les plus motivés [à] renoncer, pour la plupart, à leur désir de réalisation, à leur choix d’avenir et à l’ambition d’entreprendre des études supérieures ». [Goï, 2021, p. 206]

C’est donc l’articulation de ces trois temporalités, et la marge de manœuvre des jeunes pour agir au sein de chacune qui nous intéresseront ici : dans quelle mesure ceux-ci se sentent-ils affectés par le caractère subi des temporalités administratives et institutionnelles, et, le cas échéant, comment influent-elles sur leurs temporalités individuelles ? Notre étude a pour objectif d’établir, par l’analyse des discours des jeunes en confrontation avec la réalité vécue, comment les projets individuels sont construits et évoluent, en mettant en évidence les ressources pour faire les choix qui induisent les modifications. En cela, les temporalités s’articulent avec la mobilité des personnes.

Corpus d’étude

Cadre participatif

Afin de proposer des éléments de réponse à nos interrogations dans le cadre de cette contribution, nous avons sélectionné deux séquences de notre corpus (« Canal Plus » et « Montluçon ») qui sont tirées d’un entretien in situ avec le jeune BEN2. Les extraits sont présentés en intégralité à la fin du chapitre. Ces deux séquences sont issues d’une même interaction ayant eu lieu lors d’un atelier culinaire ; cette interaction se déroule dans la cuisine du dispositif d’accueil. Six participants sont présents, nous nous focaliserons sur quatre d’entre eux. En effet, l’interaction se caractérise par une structuration en deux espaces discursifs (voir fig. 1 ci-dessous) où se déroulent des activités interactionnelles distinctes. À gauche, dans ce que nous avons considéré comme premier espace discursif, se trouvent les quatre interlocuteurs dont il sera question par la suite. Le locuteur central est BEN, un jeune originaire de Côte d’Ivoire (Abidjan), entré dans le dispositif deux mois avant l’enregistrement dont il est question ici. BEN a traversé le Niger, la Lybie et l’Italie avant d’arriver en France où il a été pris en charge à Montluçon pendant la durée d’un été, avant d’être envoyé dans le département du Cher, pour y être logé en hôtel durant un an puis accueilli par le dispositif d’accueil en foyer. Au moment de l’enregistrement, BEN a donc expérimenté trois dispositifs d’accueils différents en France, et il est présent sur le territoire depuis environ un an et demi. Participent à l’interaction par ailleurs l’observatrice (OBS), qui mène l’étude depuis une année et CLA et ALI, deux travailleuses sociales rattachées au dispositif par le CHRS où est situé le lieu d’hébergement. ALI est maîtresse de maison et intervient sur le dispositif depuis un an et CLA est nouvellement rattachée, présente sur le dispositif depuis quelques semaines seulement au moment de l’enregistrement.

Source : Malou Mestrinaro

Dans le deuxième espace discursif se trouvent deux jeunes (MOH, Ivoirien et DAN, Guinéen) occupés à préparer le repas pour le soir. Ce sont les chefs du jour, tandis que BEN est le commis. Dans la mesure où la confection du repas se déroule indépendamment et dans une autre langue – l’échange entre MOH et DAN est centré sur leur propre espace –, nous n’avons pas pris en compte la présence de MOH et DAN dans l’analyse à suivre.

Présentation des séquences

Les deux séquences analysées ici, « Canal Plus » (durée : deux minutes et 12 secondes) et « Montluçon » (une minute 37 secondes) sont issues d’un même enregistrement d’une durée de 65 minutes d’une interaction ; cinq minutes les séparent. Ils sont tous deux extraits d’un entretien in situ qui se déroule pendant les 49 premières minutes de l’enregistrement, durant lequel de nombreuses thématiques de la vie quotidienne (organisation de repas entre jeunes, lieux d’hébergement, transports ou encore études) sont abordées. Le déroulé des séquences est présenté ci-après de manière succincte pour faciliter la contextualisation des extraits qui seront commentés par la suite.

Canal Plus

Avant la séquence « Canal Plus », BEN explique à l’observatrice l’organisation adoptée par certains jeunes du lieu d’hébergement vis-à-vis des repas. N’étant pas satisfaits de ceux qui sont fournis par le dispositif (pris en collectivité au restaurant du CHRS), les jeunes regroupent une partie de l’argent de poche qu’ils reçoivent pour constituer une cagnotte et préparer leurs repas ensemble. L’observatrice demande alors à BEN si ce fonctionnement a été mis en place à son arrivée, question qui ouvre le premier extrait. La thématique de l’échange évolue à la suite d’une intervention d’ALI qui précise à l’observatrice, tout en s’adressant à BEN, dans quel hôtel ce dernier séjournait avant d’intégrer le dispositif. Dès lors, le sujet abordé s’éloigne de la question alimentaire pour porter sur les conditions d’accueil à l’hôtel : BEN déclare dans cet extrait qu’il était mieux à l’hôtel que dans son hébergement actuel, en donnant des éléments de justification liés, d’une part, aux commodités mises à disposition (dont l’accès à la chaîne Canal Plus) et, d’autre part, à la prise en charge institutionnelle (rapports avec les travailleurs sociaux de l’ASE). L’extrait se termine sur les paroles d’ALI qui, après avoir indiqué comment, selon elle, les MNA devraient être pris en charge, informe l’observatrice que les conditions d’accueil vont peut-être évoluer étant donné que des plaintes à ce sujet ont été déposées à plusieurs endroits du territoire national.

Montluçon

À la suite de cette séquence, intitulée par nous « Canal Plus », BEN aborde les activités extrascolaires en mentionnant ses licences dans les clubs de football. Nous désignons cette nouvelle séquence par « Monluçon »3. Rapidement, il revient sur les conditions de vie dont il bénéficiait lorsqu’il résidait à l’hôtel, et sur les problèmes d’accessibilité des transports. Un peu plus tard, l’observatrice lui demande s’il a séjourné dans d’autres villes françaises auparavant. BEN raconte alors qu’il a d’abord été pris en charge à Montluçon, où il avait créé une relation qu’il semble considérer comme de qualité avec les éducatrices de l’ASE, contrairement à celle qu’il a avec les équipes de l’ASE du Cher. Il mentionne aussi les différentes activités qui lui ont été proposées à Montluçon, et les deux travailleuses sociales expliquent à l’observatrice le cadre culturel de la ville de Montluçon, ce qui constitue le début du second extrait étudié. Ensuite, BEN réoriente le sujet sur les conditions d’hébergement qu’il a connues. Pendant la durée de l’extrait, il raconte comment il a été hébergé, tout en précisant l’action des éducatrices sur place. L’extrait se termine sur l’appréciation d’ALI que BEN se sentait bien à Montluçon.

Analyse des séquences

Catégorisation des espaces et adaptation du projet migratoire

Des espaces qui s’opposent

Les espaces vécus par BEN sont mentionnés au fil de l’échange dans une logique de différenciation, voire d’opposition. Tout d’abord, les temps verbaux utilisés ne sont pas les mêmes selon le lieu d’hébergement auquel ils se rapportent, dans une logique qui varie selon les locuteurs. Ainsi, lorsque ALI mentionne les hébergements antérieurs au dispositif actuel, elle y fait référence en employant presque uniquement l’imparfait de l’indicatif (dans « Canal Plus » : « il aimait bien là-bas » et « il pouvait cuisiner », l. 15 ; « il avait Canal+ », l. 21 ; « là-bas ils pouvaient », l. 49). BEN, quant à lui, n’utilise l’imparfait pour faire référence à cet espace que dans les moments où il livre son ressenti par rapport à sa vie dans ces lieux. Il déclare ainsi dans le premier extrait, à propos des hôtels, « ah là-bas c’était bien » (l. 14), « moi j’étais en l’aise » (l. 35) et « moi j’étais trop à l’aise » (l. 37) ; et dans la deuxième séquence, à propos de Montluçon, « là-bas j’étais » (l. 81), où il est interrompu par ALI qui finit la phrase à sa place avec « tu étais bien à Montluçon » (l. 83). Le reste du temps, lorsque BEN raconte son expérience en hôtel et à Montluçon, il emploie le présent de l’indicatif, par exemple « tu as » (Canal Plus, l. 18) ; « c’est » (Canal Plus, l. 29) ; « tu es » (Montluçon, l. 30) ; « vous pouvez » (Montluçon, l. 65).

Cet emploi divergent des temps verbaux semble traduire une différence de représentation des espaces. En effet, les hébergements antérieurs au dispositif sont pour ALI des lieux d’hébergement qu’elle ne côtoie pas, et dont elle entend principalement parler par les jeunes qui en ont eu l’expérience. En revanche, il s’agit pour BEN de lieux qu’il a habités durant plusieurs mois, où il a pu se créer des repères et des habitudes. BEN et ALI ne catégorisent pas les différents espaces de la même manière : BEN par un récit d’expérience et ALI par un récit d’autorité.

Les passages où l’imparfait est employé par BEN concernent des moments du récit où BEN fait part de son évaluation des lieux d’hébergement.

Dans ces extraits, BEN réalise une évaluation positive de son accueil dans ces lieux. Bien qu’on ne trouve pas d’évaluation sur son lieu d’hébergement actuel, BEN dissocie les deux espaces que sont les hébergements antérieurs et son hébergement actuel. Ainsi, lorsqu’il déclare qu’il se sentait bien à l’hôtel ou à Montluçon, nous imaginons que ces déclarations sont pertinentes en contraste avec le dispositif actuellement habité, qu’il n’évalue pas de la même manière. Sans que BEN affirme explicitement qu’il ne se sent pas bien sur le dispositif, nous comprenons qu’il réalise ici une sorte de classement hiérarchique des lieux d’hébergement, où l’hôtel et son appartement à Montluçon occupent une meilleure place que le dispositif actuel.

Un parcours qui modifie les projets

Au fil des deux extraits, on décèle des références au parcours d’accompagnement des jeunes MNA, et à la logique d’étapes à laquelle il correspond.

Lorsque l’observatrice interroge BEN pour savoir s’il serait resté à l’hôtel s’il en avait eu la possibilité, il répond avoir été « obligé » (l. 39) d’intégrer le dispositif. Le syntagme prépositionnel qui suit, « pour pouvoir » (l. 39) renforce encore l’idée d’un parcours contraint, d’un ordre lié à sa condition de MNA. Ce passage obligé est celui des étapes pensées pour les MNA, où les conditions d’accueil évoluent progressivement vers un contexte d’autonomie que connaîtront les jeunes à leur majorité, avec une autonomie d’abord très limitée puis de plus en plus complète. C’est cette sortie (l. 39) que mentionne BEN : la sortie du dispositif, de la minorité et de l’accompagnement, l’entrée dans la vie adulte. Aussi, lorsque l’observatrice lui demande s’il aurait préféré rester à l’hôtel (l. 38), BEN répond par l’affirmative (l. 39), tout en indiquant qu’il n’avait d’autre choix que de venir. On distingue ici une adaptation de la temporalité individuelle de BEN à la réalité institutionnelle dans laquelle il s’est inscrit en intégrant le dispositif : il a compris qu’il doit évoluer d’une étape à l’autre, et ce malgré ses propres aspirations. Ainsi, bien qu’il se soit senti à l’aise à l’hôtel, il n’a eu d’autre choix que de déménager pour progresser dans le parcours qui a été pensé pour lui, dans le but d’observer au mieux la temporalité administrative de la catégorie MNA.

L’accompagnement socio-éducatif en décalage avec les attentes

Comme nous l’avons présenté plus haut, les jeunes ayant le statut de MNA sont reconnus par défaut comme vulnérables, notamment par le fait d’être mineurs. Les considérations d’ALI à ce sujet rendent explicite cette catégorisation par deux fois dans le corpus d’étude.

Après avoir justifié que les jeunes sont hébergés en hôtel pour des questions d’effectifs, ALI déclare aussitôt que « c’est pas bien » (l. 49) car « ils sont mineurs » (l. 51). Pour ALI, un mineur doit faire l’objet d’une prise en charge particulière, à laquelle l’hébergement en hôtel ne répond pas de façon adéquate. Elle indique d’ailleurs à la ligne 84 comment selon elle le parcours devrait être organisé.

On retrouve dans la séquence « Montluçon » une nouvelle thématisation de la question de l’hébergement pour les mineurs, lorsque BEN raconte que les jeunes MNA sont tous logés dans des appartements et qu’elle s’empresse de préciser que les mineurs ne sont pas concernés (Montluçon, l. 49), comme s’il était inconcevable que des mineurs soient logés dans des appartements. C’est ici la problématique de l’accompagnement qui est abordée sans être directement mentionnée. Dans la séquence « Canal Plus », ALI indique que l’hôtel n’est pas un lieu adapté pour recevoir les mineurs (extrait 4, l. 49 et l. 51), et précise cette idée par la suite (extrait 5, l. 84). BEN lui répond alors que le problème n’est pas le caractère mineur des jeunes, mais l’absence d’un accompagnement adéquat de la part des adultes référents, i. e. les travailleurs sociaux de l’ASE : « non en fait euh dans les hôtels le problème est que tu n’es pas suivi quoi » (extrait 4, l. 53).

Nous pouvons ici faire une comparaison entre l’hôtel où séjournait BEN dans le Cher, et l’appartement où il a vécu à Montluçon. Dans les deux cas, il s’agit d’un hébergement fourni par l’ASE à la suite de son évaluation comme MNA ; des travailleuses sociales étaient rattachées à ces hébergements. Pourtant, BEN semble considérer qu’il a été dans une posture plus isolée en hôtel qu’en appartement, puisqu’il témoigne d’un accompagnement présent à Montluçon (« les éducatrices est là pour te pour te accompagner dans tes démarches », Montluçon, l. 56) et absent, ou a minima insuffisant, en hôtel (« il y a personne pour te faire des démarches », Canal Plus, l. 59).

Bien que BEN ne donne pas plus de détails sur le type d’accompagnement proposé par ses éducatrices à Montluçon, il dresse dans la séquence « Canal Plus » une liste de choses pour lesquelles les jeunes MNA doivent se débrouiller : ainsi, la travailleuse sociale de l’ASE est là pour s’occuper des cartes de séjour et des passeports (l. 70), mais ne propose pas d’accompagnement dans la recherche de stage (l. 75) ou les déplacements (l. 78), ni dans l’obtention d’une carte de crédit (l. 74). On peut donc imaginer que BEN a eu une expérience différente avec les éducatrices de Montluçon, qui l’ont peut-être accompagné dans des démarches autres que des démarches administratives, contrairement à l’éducatrice du Cher.

Nous pouvons ici observer un décalage entre les attentes de BEN vis-à-vis de la prise en charge, et la réalité, où les attentes sont nourries par son expérience avec un cadre de prise en charge antérieur. Aussi, il a connu des travailleuses sociales certainement disponibles à lui proposer une aide pour une diversité de démarches, l’habituant ainsi à ne pas devoir se débrouiller seul. Lors de son arrivée dans le Cher, il a alors rencontré l’équivalent institutionnel de ces éducatrices, la travailleuse sociale de l’ASE du Cher, qui, elle, n’était pas aussi disponible, ou du moins n’avait pas les mêmes missions auprès des jeunes en hôtel. Ce changement dans la prise en charge d’un département à l’autre renvoie aux notions de réalités factuelles, vécues et mentionnées plus tôt. La réalité vécue de BEN correspond à une différence de prise en charge de la part de l’ASE, qui lui a proposé deux formes d’accompagnement différentes. La réalité factuelle, quant à elle, correspond, d’une part, aux attentes de BEN, motivées par son expérience (donc une partie de sa réalité vécue) et, d’autre part, aux limites de l’ASE, principalement liées aux ressources d’encadrement disponibles face au nombre de jeunes MNA à prendre en charge. De ces deux réalités découle la réalité proposée : l’accompagnement proposé aux jeunes MNA diffère selon les départements et ne peut pas toujours répondre à leurs attentes, car il dépend des services qui le mettent en place. Aussi, bien que BEN n’ait pas nécessairement connaissance des problèmes institutionnels inhérents à chaque département, il a conscience de l’écart entre les différentes situations qu’il a pu expérimenter au fil de son parcours migratoire. La critique émise à l’encontre de son séjour à l’hôtel est une lecture en référence à la prise en charge expérimentée à Montluçon, qui semble avoir été la plus riche.

Conclusion

Nous avons montré qu’au-delà de la vulnérabilité inhérente à la catégorie MNA, les jeunes peuvent exprimer des vulnérabilités qui sont fonction des modalités de prise en charge vécues. En effet, les temporalités institutionnelle et individuelle entrent en conflit et impactent leur mobilité.

Le dispositif est conçu comme un parcours vers l’autonomie et vise à diminuer à moyen terme la vulnérabilité du public MNA, justifié par le fait que « [l]’intervention sociale se doit de privilégier le suivi social sur la durée nécessaire pour permettre aux personnes de retrouver une autonomie face à leur situation » (Bouquet, 2011). Or, les jeunes accueillis formulent une demande à court terme, dans la continuité de leur expérience.

En intégrant le dispositif, les jeunes sont obligés d’adapter leur projet migratoire à la réalité institutionnelle expérimentée. Ainsi, dans l’espoir d’obtenir un titre de séjour à leur majorité, ils sont conduits à mettre de côté leurs préférences pour suivre le parcours qui leur est proposé. C’est ce qu’exprime BEN dans la séquence « Canal Plus », lorsqu’il indique qu’il aurait préféré continuer de loger en hôtel plutôt que d’intégrer le CHRS.

Une fois entrés dans le dispositif, les jeunes sont donc soumis à une logique d’évolution qui parfois leur échappe. L’accompagnement socio-éducatif est régi par des obligations administratives et institutionnelles. En intégrant le dispositif, les jeunes aspirent à un accompagnement dans l’ensemble des démarches qu’ils doivent réaliser. Or, pendant la première étape, l’accueil en hôtel, ils sont amenés à se débrouiller sans les éducateurs de l’ASE. Comme le décrit BEN dans la séquence « Canal Plus » : « et puis ils te donnent rien du tout c’est ça tu dois (prendre_apprendre) » (l. 82), l’isolement des jeunes se trouve renforcé par une prise en charge très éloignée des attentes.

En outre, le sens de l’enchaînement des étapes reste souvent incompris. En effet, après l’étape de l’hôtel, les jeunes évoluent d’un premier lieu d’hébergement collectif au cadre strict vers des lieux d’hébergement plus individuels et de moins en moins restrictifs. Ces derniers correspondent largement aux conditions de vie auxquelles ils ont déjà dû se confronter auparavant : dès leur départ (sinon avant même le départ) du pays jusqu’à l’entrée dans le dispositif, la plupart des jeunes ont appris à vivre et à se débrouiller seuls et n’appréhendent pas toujours l’utilité des règles qui leur sont imposées à partir du moment où une chambre en foyer leur est attribuée. Pour BEN, par exemple, qui a déjà vécu dans un appartement à Montluçon, on imagine que cela n’a pas de sens de se trouver désormais dans un hébergement collectif avec la promesse de pouvoir, un jour, intégrer un appartement, qui est la dernière étape de logement du dispositif, l’aboutissement de la progression vers l’autonomie : aux yeux de BEN, les modalités d’accueil dans le dispositif représentent un frein, voire une régression. Mais il n’a pas d’autre choix que de se conformer au parcours indiqué s’il veut pouvoir obtenir un titre de séjour au moment de sa majorité, en ayant été préparé à s’assumer (de nouveau) seul.

Ainsi, le parcours au sein du dispositif impacte la mobilité des MNA et les réponses apportées par le dispositif à leur vulnérabilité se trouvent en décalage avec leurs attentes. En définitive, la perte de liberté dans le dispositif, et notamment entre ses différentes étapes, fait apparaître les modalités d’accueil du dispositif comme une entrave à la mobilité choisie par les jeunes.

Annexes : version intégrale des extraits et conventions de transcription

Conventions relatives aux événements verbaux

Acteur

Balise

Annotation

Signification

OBS

Observatrice

INLOC

Locuteur inconnu

BEN

Code locuteur : les trois premières lettres du pseudonyme attribué au locuteur concerné par le tour (ou mentionné dans un tour s’il est un participant à l’interaction)

PRÉNOM

Exemple d’anonymisation

x

Une syllabe est inaudible

xxx

Plusieurs syllabes sont inaudibles

non p- pas

Apocope

[et tout oui[voilà

Chevauchement de paroles

(voyager)

Doute sur la compréhension de ce qui est dit

(en_à)

Hésitation entre deux transcriptions possibles

8rire8

Qualité vocale

(0.9)

Pause

Conventions relatives aux qualifications du verbal

Acteur

Balise

Annotation

Signification

ComP

° °

°non°

accentué

Le texte entre les balises est accentué : le locuteur insiste par sa prononciation

ComP

° °

°des°

allongement

Hésitation avec allongement de voyelle, le texte entre les balises correspondant à la suite de syllabes sémantiquement cohérentes dont la dernière est accentuée

ComP

8 8

8tchip8

Tchip (marqueur paraverbal)

ComP

autre conversation

Les lignes qui suivent et qui sont grisées relèvent d’une autre interaction que celle qui nous intéresse dans l’extrait

ComG BEN

tourne la tête vers la gauche

Gestuelle du locuteur identifié par son code

Références
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