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Couverture de Transmédialités contemporaines francophones du romantisme allemand dans les arts visuels (Édul, 2025) Show/hide cover

Conclusion de la deuxième partie

Jean-René Ladmiral a appliqué les termes de sourcier et de cibliste au domaine de la traduction. Si cette opposition semble quelque peu réductrice pour décrire l’acte traductif, il nous a semblé fructueux de l’étendre au champ esthétique, qu’il s’agisse des arts visuels ou des arts de la scène. Transposer un médium dans un autre médium relève d’une démarche de sourcier ou de cibliste puisque le récepteur se demande, dans la mesure où il connaît le ou les hypotextes, jusqu’à quel point l’œuvre transposée, réadaptée, voire réécrite, correspond encore à l’œuvre originale. Il importe alors de préciser ce que l’on entend par « récepteur ». En effet, ce dernier revêt de multiples visages renvoyant aussi bien au metteur en scène, au peintre, au musicien, aux interprètes, aux commissaires d’expositions et aux traducteurs qu’aux spectateurs profanes. Dans ce dernier cas, l’aspect didactique ne doit pas être négligé puisque la qualité de la réception dépend aussi de l’intelligibilité des messages diffusés ou, pour reprendre l’expression de Wolfgang Iser, de l’« effet » escompté, en adéquation ou non avec l’effet réellement produit. C’est de cette incertitude de l’« effet », de cet interstice que jaillit une pluralité d’interprétations et de réflexions. De l’unité originelle naît la diversité esthétique et sémiotique. Le traducteur se positionne donc comme un recréateur et un cocréateur qui cherche soit à disparaître derrière l’œuvre qu’il traduit (en mots, en sons, en images et/ou en mouvement), soit à explorer de nouvelles possibilités en prenant en compte l’actualité littéraire, politique, historique ou socio-économique dans laquelle il s’inscrit, sachant que les deux approches sont compatibles dans la mesure où le traducteur s’avère être « un auteur élargi » (Novalis). C’est dans le changement de perspective médiatique que s’opère le réinvestissement du romantisme dans les arts contemporains.

De nombreuses œuvres romantiques – comme c’est le cas de l’écriture musicale et picturale hoffmannienne – portent déjà en elles-mêmes les germes de leur recréation : « Nous-mêmes sommes le germe devenu visible de l’amour entre nature et esprit ou art »1. L’altérité est alors empreinte d’hybridité puisque l’œuvre est nécessairement autre : reflet, copie, ombre, faux-semblant… La différence entre l’œuvre première et l’œuvre seconde, la « perte » consentie (ou l’enrichissement potentiel) dans le passage de l’une à l’autre, s’intègre à l’acte transmédial, le coconstruit et augmente les potentialités de l’œuvre première. Passeur, médiateur interculturel, figure de l’Autre, le traducteur instaure un rapport dialogique et, dans le même temps, introspectif entre le texte ou médium initial, l’œuvre traduite – quelle que soit sa forme – et le récepteur. Les œuvres romantiques faisant l’objet d’un réinvestissement par les artistes contemporains se transforment par conséquent en des œuvres performatives, caractérisées par une perméabilité générique renforcée par la « co-présence », dans l’espace scénique, des dispositifs vidéo, numériques ou, plus traditionnellement, du masque qui ajoute une dimension dramatique et scénographique aux œuvres originales.