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Couverture de Quelle voie pour l'inclusion ? (Edul, 2026) Show/hide cover

Chapitre 8

Participations des jeunes et des familles en contexte de vulnérabilités : entre partenariat et normalisation

Introduction : la participation un objet devenu légitime dans l’accompagnement des personnes vulnérables

La mise en dispositif des ITEP, si elle ne l’initie pas, renforce voire impose aux professionnels de favoriser la participation des usagers et de leurs proches. Issue des principes de démocratie participative, la participation des personnes devient une norme de l’intervention sociale depuis les années 2000 (Jaeger, 2009 ; Lacroix, 2016). Elle traduit l’ambition générale d’ériger toutes les personnes en acteur social et politique. Dans le champ de l’action médico-sociale en France, ce principe est impulsé, notamment, par les instances internationales à travers des outils comme la classification internationale du handicap (CIH2) portée par l’Organisation mondiale de la santé en 2001. Ce principe émerge au moment des réformes législatives de l’action sociale et médico-sociale de 2002, puis dans la loi de 2005 en ce qui concerne les personnes en situation de handicap. La participation devient dans ces textes un enjeu central, elle prétend assurer une forme d’autodétermination des usagers des établissements et services médico-sociaux et des personnes en situation de handicap (Ebersold, 2002 ; Eyraud et al., 2018). Ce modèle participatif prône un système contractuel entre les individus, système dans lequel chacun détient la possibilité de défendre ses intérêts et ses appartenances. Il s’agit de promouvoir une égalité effective des droits et des besoins des personnes à partir d’une relation contractuelle en prenant en compte les différences et singularités individuelles. L’attention aux besoins individuels replace la personne au centre de son projet et entend régler ainsi la question de la préexistence d’une norme sociale qui dicte de façon implicite les façons d’agir des individus. S’il est moins question d’adaptation des personnes, les enjeux autour des compétences des usagers à définir leurs besoins et projets deviennent centraux. Ce tournant conceptuel renverse une série de représentations à propos des modalités de l’intervention sociale par et pour les personnes en situation de vulnérabilités ou de handicap et encadre de façon spécifique les modes d’accompagnement de l’action sociale et médico-sociale. Des nouvelles pratiques professionnelles consistent à soutenir les personnes dans la définition de leurs projets1. Dans la littérature grise spécialisée2, nous retrouvons ces principes qui s’expriment dans le champ plus général des aides humaines en termes de besoins (Parron et al., 2015).

Deux axes de réflexion émergent dans la mise en œuvre de ce principe de participation : les questions relatives aux activités sociales et aux droits d’une part, et celles relevant de l’implication des personnes concernées au travail d’accompagnement d’autre part. Il s’agit dans les deux cas de faire entendre la voix des personnes directement concernées.

Nous proposons dans ce chapitre de penser l’articulation de ces enjeux de participations dans des contextes d’accompagnement professionnel à domicile de situations de vulnérabilités ou de handicap psychique dans l’enfance. En creux, cela signifie réfléchir aux conditions de réalisation pratique des droits des personnes accompagnées. Les normes et les injonctions institutionnelles ne disparaissent pas avec les différentes réglementations mais s’invitent au sein des murs du domicile et traversent les frontières environnementale et physique de l’espace privé. Ce faisant, ces référentiels institutionnels, invisibilisés par l’aspect ambulatoire de l’accompagnement et par l’illégitimité de son imposition, sont traduits dans le cadre des relations d’interdépendances familiales et professionnelles et se mêlent, dans des contextes de vulnérabilités ou de handicap, à des enjeux relatifs au travail de care. Ce chapitre propose donc de penser les modalités de participation des usagers à l’aune des relations usagers-professionnels dans le cours ordinaire d’accompagnement social ou médico-social à domicile.

Matériaux et enquêtes

Nos propos s’appuient sur des données issues de plusieurs enquêtes sociologiques. Un terrain mené auprès de jeunes adultes dans le cadre d’un travail doctoral dans des services dédiés à la santé mentale (Parron, 2015), une enquête effectuée auprès des services de la protection de l’enfance sur l’outil « projet pour l’enfant » (Chauvac et al., 2022) et enfin une recherche passée (Cervera, Parron et Ville, 2016) et un projet en cours questionnant les sorties d’établissements et services médico-sociaux infanto-juvéniles (Parron, 2023). Il s’agit davantage d’une relecture de matériaux hétérogènes que d’une présentation de résultats de recherche. Le fait de croiser ces données permet de dégager des axes transversaux pour penser la participation des personnes faisant l’objet d’un accompagnement socioprofessionnel à domicile. Des encadrés présentant ces enquêtes accompagnent les différentes parties de ce chapitre.

La transversalité des services de la protection de l’enfance avec le secteur médico-social n’est plus à démontrer : 25 % des enfants qui bénéficient d’une mesure de protection de l’enfance ont également une notification MDPH et sont suivis par un accompagnement médico-social (Rapport du défenseur des droits, 2015) et 44 % des enfants et adolescents accompagnés en DITEP bénéficient en parallèle d’une mesure de l’Aide sociale à l’enfance (Cervera, Parron et Ville, 2016 ; Brumaud, 2022).

Ces caractéristiques communes au public des DITEP et de la protection de l’enfance nécessitent de penser la participation des jeunes et de leurs familles dans les accompagnements à domicile dans le champ particulier de l’enfance et la jeunesse. Il s’agit d’interroger la spécificité du travail sur autrui puisque les enfants et adolescents, en raison de leur minorité, occupent une position particulièrement subordonnée et des relations de dépendance avec les adultes, dans une organisation sociale stratifiée, entre autres, par âges et générations (Dussy 2013). Ainsi, dans nos propos, nous différencierons, sans les confondre, la participation des parents ou des représentants légaux de celle des jeunes.

Comment penser le droit à la participation, objectivé et inscrit dans la relation d’accompagnement institutionnel dans des relations interpersonnelles (familiales ou professionnelles) à domicile ?

Après avoir distingué la participation individuelle de la participation collective, nous proposons de développer la question de sa mise en œuvre à domicile à travers les outils disponibles pour la rendre visible. Nous terminerons par un troisième point sur le poids des rapports sociaux inégalitaires qui crée une asymétrie plus ou moins forte dans la mise en place du partenariat nécessaire à la participation des personnes concernées.

Participation individuelle ou participation collective des enfants, adolescents et jeunes adultes à domicile

La participation collective implique l’élaboration d’une parole construite par des représentants d’après une expérience partagée ou semblable pour une participation à un niveau institutionnel (modalités d’accompagnement) et politique (représentation d’une parole située dans un espace défini par des statuts différenciés) (Parron, 2014). Depuis 2000, nous constatons un mouvement large en faveur de la reconnaissance des droits des personnes accompagnées par des services sociaux et médico-sociaux (Lacroix, 2016). Les plus jeunes sont concernés par cet appel général à la démocratie et à la citoyenneté des individus, sommés de participer à la vie sociale collective (Loncle, 2008). Ce qui entraîne de façon générale un rapport différent aux institutions (Laforgue, 2013) et une injonction nouvelle à la participation des enfants (Malinowski et Parron, 2024). Dans un contexte d’accompagnement à domicile, la participation collective nécessite la mise en place d’espaces et de temps pour favoriser l’émergence d’une parole concertée des usagers et de leurs familles à visée de représentation. Or, dans son ouvrage, Florence Brumaud (2022) met en lumière les obstacles à la participation collective rencontrés par les jeunes suivis en DITEP, ainsi que par leurs familles désignées en grande difficulté par les différentes institutions et plus largement par l’ensemble du corps social.

La participation individuelle s’élabore dans des relations interpersonnelles, entre jeunes ou familles et professionnels à partir d’une parole favorisée et un engagement dans les processus de décision entourant les modalités d’accompagnement : avis, adhésion ou décision par exemple (Parron, 2014). Si la participation collective porte des enjeux de représentations et d’intérêts communs, la participation individuelle est davantage pensée en termes de besoins personnels, de projet individuel et de modalités d’accompagnement. Il s’agit par principe de renforcer le pouvoir d’agir des bénéficiaires sur leur parcours de prise en charge, c’est-à-dire d’encourager l’autodétermination des personnes quant à leurs choix de vie et d’orientation. Cependant, nous retrouvons dans la littérature un constat partagé, celui d’une faible participation des mineurs et de leur famille aux décisions qui les concernent (Euillet, 2019 ; Jamet, 2021  ; Potin, 2012  ; Robin et Séverac, 2013). Il ne suffit pas de décréter la participation collective ou individuelle, encore faut-il penser les conditions sociales et professionnelles de sa mise en œuvre.

Les interventions à domicile dans le champ de l’accompagnement de la jeunesse se développent dans le champ de la protection de l’enfance et du médico-social : l'augmentation des PEAD3 (Placement des enfants à domicile) et le passage en Dispositif dans le médico-social qui impliquent un assouplissement des modalités d’accompagnement en délaissant les prises en charge en internat de semaine. Cependant, Élodie Faisca (2021) a relevé dans sa revue de littérature le peu de travaux académiques ou institutionnels sur la participation individuelle des mineurs dans le contexte du domicile.

Du point de vue de l’organisation institutionnelle, la participation est favorisée par la mise en place d’espaces dédiés à la prise de parole des usagers. Pour Laforgue (2009), ces démarches participatives partent du principe que les personnes concernées sont en capacité d’exprimer leurs besoins et leurs attentes, à un niveau individuel ou collectif, à propos des parcours d’accompagnement. Face à un public mineur, les questions liées à la capacité de compréhension des enjeux, des attentes institutionnelles mais également de ses propres besoins, d’une part, et la capacité de les exprimer, d’autre part, sont éminemment centrales (Ferguson, 2018). Selon l’article 12 de la convention internationale des droits des enfants (1989), les questions de participations doivent se décliner en fonction de l’âge et du « degré de maturité » mais la convention ne propose pas d’échelle d’évaluation de ces capacités. Les critères d’interprétation sont variables et hétérogènes, rendant ainsi difficiles une standardisation et une objectivation des capacités des enfants (Archard et Skivenes, 2009). Nous ajoutons à ces difficultés d’évaluation du « degré de maturité », la dimension évolutive de ces capacités avec le temps et l’apprentissage.

Il existe également des obstacles à l’expression des besoins des jeunes propres à l’accompagnement en protection de l’enfance et dans une certaine mesure dans les filières médico-sociales. Ces obstacles sont liés en grande partie à l’invisibilisation des rapports de domination et de la possibilité qu’ont ces jeunes et leurs familles (en protection de l’enfance et/ou en DITEP) à faire valoir leurs besoins alors qu’ils sont, de fait, désignés comme vulnérables ou en grande difficulté. En outre, des divergences, des dissensus ou des conflits entre professionnels et parents créent parfois des tensions chez les enfants, les adolescents ou les jeunes, ce qui altère l’adhésion aux normes institutionnelles (Capelier, 2015 ; Becquet et Goyette, 2014 ; Lacroix, 2016 ; Payet, 2011) et met en péril la question de la participation.

Nos données d’enquêtes menées dans le champ de l’accompagnement socioprofessionnel de mineurs ou jeunes majeurs en situation de vulnérabilités, de handicap psychique ou relevant de la protection de l’enfance, rejoignent ces différents constats issus de la littérature : la faible participation des enfants, adolescents et jeunes adultes, à un niveau individuel et a fortiori à un niveau collectif et politique.

La participation dans un contexte d’accompagnement socioprofessionnel à domicile dans l’enfance et la jeunesse

L’action publique tend vers le développement des accompagnements à domicile. Concrètement, cela est perceptible par exemple avec l’augmentation des mesures de placements à domicile dans un département du sud de la France (Chauvac etal., 2022). Depuis la généralisation du DITEP à l’échelle nationale, les Sessad, qui pouvaient auparavant être autonomes sont dorénavant rattachés à des établissements afin de favoriser les modulations de la prise en charge (AIRe, 2014 ; 2017). Malgré cet engouement plus ou moins récent, motivé par des logiques autant gestionnaires (l’ambulatoire coûte moins cher) que participatives, l’intervention des professionnels du travail social à domicile n’est ni nouvelle ni inédite aux enjeux de la démocratie participative. Lola Zappi (2022) rappelle à travers ses recherches historiques le rôle intrusif et moralisateur des enquêtes sociales de « l’entre-deux-guerres ». Les prestations sociales ne sont accordées que sous contrôle strict de la situation familiale. Les visites au domicile se réalisent alors sans prévenir la famille afin de vérifier les mœurs et la véracité des récits (Zappi, 2022). Vincent Dubois (2022) insiste sur la dimension politique, gestionnaire et morale du travail social des visites à domicile. L’intervention professionnelle ne peut se déprendre des enjeux de redressement et de moralisation des bénéficiaires. Les discours sur les risques de fraudes ou d’abus de prestations sociales, qui motivent et justifient des actions de contrôle des usagers, n’ont pas disparu du débat public et restent, au contraire, très présents dans les rhétoriques actuelles du travail social (Dubois, 2022).

Pour autant, et c’est le propre du travail social, ces enjeux ne rentrent pas en concurrence avec ceux de la démocratie participative et du droit des usagers. Ils s’accompagnent, co-existent, et répondent différemment aux injonctions administratives et gestionnaires. Du côté des bénéficiaires, des usagers d’un dispositif, cela s’apparente davantage à un contrat à gérer, entre la réponse à leurs attentes et l’alignement à la norme implicite et la conservation d’une part d’intimité et d’un espace privé, préservés du regard professionnel.

Le cadrage institutionnel de la participation individuelle : l'exemple du Projet personnalisé pour l’enfant (PPE)

Une évaluation de l’outil PPE

Dans le cadre d’une expertise commanditée par le Conseil départemental de la Haute-Garonne, des chercheuses et chercheurs du Laboratoire interdisciplinaire sociétés solidarités territoires (Lisst) ont dirigé une enquête auprès des services de la protection de l’enfance sur les usages à l’échelle locale de l’outil PPE. Nous avons mené une étude sur trois cents dossiers administratifs et trois focus groupes avec des équipes de professionnels attachées à trois territoires différents. Les discours et les pratiques ont fait l’objet d’une analyse publiée dans un rapport (Chauvac et al., 2022).

La participation individuelle des familles et des enfants est instituée par les dispositifs d’accompagnement à travers des outils de l’accompagnement. Dans le champ de la protection de l’enfance, le PPE est un document administratif dont l’objectif est de définir les contours de l’accompagnement en déterminant la place et le rôle des personnes impliquées : professionnels, membres de la famille et mineurs. Il permet un encadrement des pratiques professionnelles dans le contexte de la « Nouvelle Gestion Publique » (Bezès, 2009) et « d’orienter les prestations administratives vers les besoins des usagers en les impliquant dans la définition et l’évaluation des prestations à fournir » (De Visscher et Varone, 2004, p. 180). Par principe, son écriture est sensée être coopérative, consensuelle et contractuelle entre les différentes parties. Dans les faits, notre rapport d’enquête établit que le PPE peine à être mis en œuvre, soumis aux rythmes et aux contraintes professionnelles des travailleurs sociaux. Il est perçu comme un signe de l’accroissement des tâches administratives contribuant à une perte de sens et de souffrance au travail (Chauvac et al., 2022).

Du côté des familles, ce document administratif, s’il se veut collégial, ne se défait pas d'une dimension coercitive et verticale. En cas de conflit, la justice est saisie pour contraindre l’adhésion aux mesures proposées. Dans ce contexte, la participation des usagers aux conditions de leur accompagnement peine à être définie dans un partenariat puisque toutes les parties n’ont pas le même pouvoir de définir ce qui doit être fait ou pas. Dans le cadre de l’élaboration de l’outil PPE, ce partenariat qui devrait conduire à des formes de co-éducation parents/institutions et à faire des parents les premiers protecteurs de leurs enfants, est soumis à des relations inégalitaires dans le processus de décisions qui n’ouvrent pas toujours la possibilité de mettre en œuvre la participation pourtant prônée par la loi.

Dans les faits, il semblerait, du moins localement, que l’appropriation de la part des professionnels et des familles de ce document administratif soit minimale. Notre enquête menée au sein des services de la protection de l’enfance d’un département français a montré le mésusage du PPE, qui n’est pas ou peu rempli, sinon par des expressions évasives et elliptiques (Chauvac et al., 2022).

La participation individuelle des jeunes : un engagement nécessaire face aux outils professionnels

Une gestion collective des situations de handicap psychique, retour sur une recherche doctorale

Notre travail doctoral a consisté à mener une enquête longitudinale auprès de 21 jeunes âgés de 17 à 24 ans suivis dans un dispositif dédié à la santé mentale (secteur sanitaire ou filière médico-sociale). Nous avons interrogé les jeunes, des membres de leur famille et des professionnels ayant participé à la prise en charge. Un total de 101 entretiens a été effectué. Les résultats ont permis de construire une analyse sur les différentes formes d’engagement des personnes concernées (Parron, 2015). Dans ce cadre, nous avons relevé des éléments permettant de discuter les enjeux de la participation à l’échelle individuelle. Cette enquête longitudinale débutée en 2005 et terminée en 2011 a fait l’objet d’une actualisation entre 2017 et 2018. Une série d’entretiens a été menée auprès des anciennes personnes enquêtées afin d’obtenir des informations actualisées sur leur parcours de vie.

Les dispositifs favorisant la participation individuelle des usagers dans le cadre d’un accompagnement professionnel, institutionnalisé ou à domicile, sont porteurs d’un droit universel des personnes. Ce principe ne fait plus, en apparence, l’objet de controverse. Sa mise en œuvre pratique en revanche se heurte à une série de difficultés. Les espaces pour favoriser la participation des usagers sont pensés par et depuis les institutions, dans notre cas médico-sociales ou issues de la protection de l’enfance, en réponse à une injonction des politiques publiques. Participer est rarement une demande en ces termes des personnes concernées et se révèle souvent synonyme d’une adhésion a minima à l’accompagnement et d’un certain degré d’engagement dans les relations avec les professionnels. Dans un contexte de prise en charge des enfants, des adolescents et des jeunes adultes, la compréhension pour les plus jeunes, l’adhésion et l’engagement face aux modalités d’accompagnement restent une difficulté importante pour les travailleurs sociaux.

Dans le cadre de ce terrain mené auprès de jeunes adultes pris en charge dans des dispositifs dédiés à la santé mentale, nous avions relevé ce difficile engagement des jeunes concernés compensé de fait par un surinvestissement parental. Nous rejoignons l’analyse désormais ancienne de Martine Bungener (2002) qui établit que lorsque les jeunes ne participent pas ou peu, même sous la forme minimale de l’adhésion, les parents surinvestissent la gestion de la prise en charge médico-sociale. Dans ces conditions, un des enjeux familiaux forts consiste à engager le jeune adulte dans des processus de décision. Cette participation déléguée aux parents peut être vécue comme trop importante, subie, face à une délégation de la parole et de la décision. La participation des jeunes adultes à ce travail de négociation avec les professionnels demande un temps d’appropriation, une mise en confiance et une construction de projet en adéquation avec les modalités d’accompagnement. L’enquête longitudinale montre l’importance du temps dans le processus d’appropriation et d’adhésion aux normes institutionnelles et aux discours professionnels4. Quant aux enjeux collectifs et politiques, autrement dit, le passage d’une parole basée sur une expérience personnelle à un discours construit collectivement à visée politique, ils nécessitent la construction d’une identité et d’un statut à revendiquer (Parron, 2015). La participation individuelle précède nécessairement la participation collective, mais cette dernière alimente et renforce la première.

Dans les accompagnements à domicile, les usagers des dispositifs sont par définition moins soumis aux injonctions institutionnelles, ils naviguent dans une diversité d’espaces sociaux au sein desquels le statut de personne accompagnée n’a pas besoin d’être mentionné ou ne fait pas sens. C’est particulièrement le cas dans l’espace du domicile mais ça peut être celui de l’école, de la formation, de relations amicales ou amoureuses. Nos résultats d’enquête proposent ainsi l’hypothèse selon laquelle les accompagnements ambulatoires, en affaiblissant le statut d’usager (en invisibilisant l’institution), minimisent nécessairement les engagements dans des dispositifs participatifs.

Pour autant, l’ambulatoire ne suffit pas à expliquer la faible participation individuelle et collective des usagers, ni dans le champ de la protection de l’enfance ni dans celui des accompagnements en DITEP. Les relations entre les professionnels et les familles sont fortement conditionnées par une distance sociale. Il existe pour des jeunes, le plus souvent issus de milieux populaires, la crainte ou le risque de se sentir démunis et peu légitimes dans leurs relations avec les professionnels (de Linarès, 2005 ; Greissler et al., 2018 ; Payet, 2011).

Le poids des rapports sociaux dans les enjeux de participation : entre partenariat et normalisation

Une enquête sur les parcours en DITEP

Une recherche postdoctorale portant sur les parcours de jeunes en DITEP a été menée entre 2014 et 2016 avec Melaine Cervera au programme Handicap et Sociétés de l’École des hautes-études en sciences sociales (EHESS). Nous avons établi des monographies à partir de situations de quinze enfants accompagnés en DITEP dans trois régions françaises (Normandie, Bretagne et PACA). Une enquête complémentaire sur dossiers administratifs nous a permis de dresser le profil socio-démographique des pères et des mères des publics des DITEP de ces territoires (Cervera, Parron et Ville, 2016).

Si la participation individuelle des usagers des dispositifs est encadrée par des outils administratifs, elle s’exprime dans des espaces d’intervention professionnelle qui s’invitent à domicile. Les politiques d’« aller-vers » comme normes de pratiques du travail social cherchent à pallier le risque de non-recours aux droits. Comment penser la participation en tant que droit humain universel, applicable dans les rapports professionnels de l’accompagnement social dans des rapports sociaux inégalitaires ? Ces rapports inégalitaires doivent être entendus en termes de classes puisque les classes populaires sont surreprésentées dans les publics de l’intervention sociale (Siblot, 2015). Ils doivent également entendus en termes de genre puisque les enjeux de participation, et particulièrement dans le champ de l’enfance, rejoignent ceux du care, dont le travail nécessitant une présence sociale est traditionnellement alloué aux femmes (Bessin, 2022).

Carine Maraquin (2015) insiste dans sa définition du partenariat sur l’importance de la reconnaissance des compétences de l’usager et sur des relations nécessairement égalitaires. Elle cite Jean-Marie Bouchard :

Le partenariat exige dès lors la reconnaissance des compétences de l’autre, vise le rapport d’égalité et repose sur le partage de décisions. Il s’accompagne d’actions de coopération, ainsi que d’opérations favorisant l’exercice du consensus dans nombre d’applications pratiques. [Maraquin, 2015, p. 114]

Dans cette recherche menée au sein de DITEP, nous avons également interrogé le poids de la distance sociale dans les rapports entre les familles des jeunes usagers et les professionnels des établissements scolaires et médico-sociaux. Le consensus nécessaire à la participation effective des parents et des jeunes est davantage le résultat d’une adhésion familiale que d’une concertation ou d’une participation. Il y a conflit ou défection lorsque les parents remettent en question le point de vue professionnel. Les effets de la distance sociale sont particulièrement visibles sur le terrain des troubles du comportement des enfants par rapport à l’écart aux normes scolaires. Une même situation d’échec scolaire ou de violence entraîne des lectures différentes selon qu’il s’agisse de la famille, de l’équipe enseignante, des professionnels de l’accompagnement social ou du corps médical (Cervera, Parron et Ville, 2016 ; Cervera et Parron, 2020). Dans cette polysémie de « vérité », les paroles n’ont pas la même légitimité. L’inégalité dans ces situations se joue dans le fait que tous les acteurs n’ont pas le même pouvoir de dire ce qui est « vrai », ou « bien » ou « juste » (Boltanski, 2009). L’inégalité de ce pouvoir de la parole légitime est encore plus marquée dans le champ de l’Aide sociale à l’enfance. En cas de conflits autour du projet pour l’enfant par exemple, la décision revient au judiciaire et devient coercitive.

Dans des espaces marqués par des distances sociales (médico-social et/ou protection de l’enfance), la participation individuelle en tant que principe de l’intervention professionnelle se heurte donc aux logiques de la normalisation des familles, que ce soit à travers un dispositif de guidance familiale, dans un Sessad par exemple, ou encore d’accompagnement à la parentalité, dans le cadre d’un placement à domicile. Dans ce cadre, les inégalités de classes sont susceptibles de rejoindre les inégalités de genre si nous portons l’hypothèse que ce sont les mères principalement qui sont visées par ce travail de normalisation. Notre enquête auprès des DITEP renseigne plusieurs exemples de femmes faisant l’objet d’un accompagnement socioprofessionnel complémentaire à celui de leur enfant pris en charge par l’établissement. Dans ces situations, les mères concernées adhèrent au sens de l’intervention professionnelle et tiennent un discours acceptant une remise en question de leurs pratiques jugées problématiques : « trop de sorties », « trop laxiste » (Cervera, Parron et Ville, 2016 ; Cervera et Parron, 2020). Cette surreprésentation des mères, cibles d’enjeux de normalisation, s’explique pour partie par une proportion élevée de familles monoparentales d’une part, et par l’investissement plus important des mères dans les prises en charge des enfants, d’autre part.

Conclusion

Dans le champ de l’accompagnement socioprofessionnel de l’enfance et de la jeunesse, l’élaboration par les professionnels du droit à la participation individuelle des enfants, adolescents et jeunes adultes, ainsi que leur famille, se heurte à une série de difficultés en pratique. La première réside dans le fait que ce devoir de participation ne répond pas à la demande des jeunes et des familles, il est posé comme un prérequis qui s’impose à toutes et tous sans penser véritablement aux conditions de sa réalisation, dont la première serait l’abrasion nécessaire des rapports de pouvoirs jeunes/parents/professionnels.

Puisque nous sommes dans une situation de minorité, les parents ou les représentants légaux sont les représentants principaux dans l’élaboration de la participation des personnes accompagnées. Le manque d’engagement des personnes concernées (enfants, adolescents et jeunes adultes) reste un enjeu central de l’accompagnement. Autrement dit, les professionnels, et les parents le cas échéant, doivent opérer un travail pour arriver à mobiliser les jeunes. La participation individuelle n’est pas dans la plupart des situations une demande émanant directement de la personne concernée, et encore plus rarement une expression de l’exercice d’un droit universel. De plus, les outils disponibles dédiés à la mise en œuvre de la participation individuelle, comme le PPE, peinent à être de véritables opérateurs du partenariat usagers, familles et professionnels.

Une des clés favorisant la participation individuelle dans un contexte de partenariat serait le temps long de l’accompagnement, nécessaire dans l’élaboration ou l’adhésion à un projet. Outre le manque de temps nécessaire et la difficile appropriation des outils à disposition des acteurs de terrain, les professionnels font face à des enjeux paradoxaux entre la mise en place d’un partenariat et le travail de normalisation des familles, et plus particulièrement des mères.