La généralisation du dispositif intégré en ITEP : une normalisation plus qu’une révolution
Introduction
Lancée par la loi du 24 janvier 2016 relative à la modernisation du système de santé en France, la généralisation du fonctionnement en dispositif intégré des instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques (DITEP) sur l’ensemble du territoire français a été précisée par le décret du 24 avril 2017 qui en définit les modalités d’application. Cette généralisation a été progressive, à l’échelle des régions, et pilotée par les Agences régionales de santé, dépositaires dans ce cas d’un pouvoir relativement discrétionnaire dans les modalités d’action, mais soumis à des cahiers des charges et des cadrages techniques nationaux perçus comme étant « lourds et dirigistes » (Lavigne et Raymond, 2018).
Les principes du fonctionnement en dispositif ont fait l’objet d’une expérimentation lancée en 2013 dans sept régions françaises (AIRe, 2017). L’enjeu majeur du fonctionnement en dispositif intégré répond aux besoins de souplesse au niveau de l’organisation institutionnelle ainsi que de fluidité dans la mise en place des parcours d’accompagnement des enfants et adolescents concernés. Concrètement, cela se traduit par une plus forte autonomisation des établissements vis-à-vis des MDPH. L’instauration d’une notification unique permet ainsi aux établissements de mettre en place des changements de modalités d’accompagnement avec une simple lettre d’information. Cela s’est traduit également par des conventionnements avec des partenaires extérieurs, principalement l’Éducation nationale et l’Aide sociale à l’enfance, avec plus de difficultés quant à sa généralisation pour les secteurs de la pédopsychiatrie1.
Déjà citée auparavant, une première évaluation menée de façon concomitante par l’Inspection générale des affaires sociales-Inspection générale de l’éducation nationale (IGAS-IGEN) et l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) en 2018 reprend l’argument de l’AIRe (Gonnard et Desmet, 2014) sur le caractère innovant et libérateur d’une organisation en dispositif : « Le fonctionnement en dispositif ouvre la voie de la souplesse et de la continuité de l’accompagnement » (p. 22).
Ce chapitre interroge le caractère inédit du fonctionnement en dispositif intégré des ITEP et entend relativiser ou mettre en débat le caractère transformateur des parcours institutionnels que le dispositif intégré aurait suscité. Autrement dit, est-ce que ce changement institutionnel reconnu par la loi depuis 2016 et instauré par décret depuis 2017 marque une rupture dans la construction des parcours d’accompagnement des enfants et adolescents concernés ? L'inverse serait de dire que la reconnaissance officielle par la loi de ce fonctionnement a simplement normalisé et fluidifié a minima des pratiques déjà en œuvre. Néanmoins, l’objectif de ce chapitre n’est pas de nier la dimension innovante et pourvoyeuse de pratiques nouvelles du DITEP sur les territoires mais bien de montrer, à travers la description de parcours à l’aube de sa généralisation, l’existence a priori d’un fonctionnement partenarial et d’une « logique de parcours ».
Le matériau d’une enquête antérieure vient questionner dix ans plus tard l’ampleur des modifications suscitées par le passage en dispositif intégré des ITEP. Intuitivement et au regard des enquêtes menées depuis lors, tout porte à croire que plutôt qu’une révolution dans les modes de prises en charge, l’avènement du dispositif s’est inscrit dans un continuum de pratiques d’accompagnement partenarial déjà bien avancées avec des disparités évidentes en fonction des territoires et des établissements. Ce chapitre poursuit donc l’hypothèse selon laquelle le passage en dispositif procède davantage d’une normalisation des pratiques d’accompagnement plutôt que d’une rupture qu’aurait générée cette réforme.
Les analyses présentées reposent sur des données issues de dossiers d’enfants et d’adolescents, recueillies et analysées dans le cadre d’une recherche de 30 mois entre 2014 et 2016 dans 31 établissements répartis dans trois régions françaises2. L’échantillon d’étude concerne 290 dossiers administratifs d’enfants et d’adolescents sortis d’ITEP3 (Cervera, Parron et Ville, 2016). Cet échantillon fait l’objet, dans ce chapitre, de traitements postérieurs afin de cerner plus précisément des trajectoires individuelles à l’aune des informations disponibles à l’entrée et à la sortie des jeunes dans les établissements sélectionnés dans l’étude.
D’un point de vue conceptuel, l’analyse des parcours des enfants et adolescents accompagnés prend au sérieux leur caractère multidimensionnel, d’une part, et leur caractère construit institutionnellement, d’autre part. La production institutionnelle des parcours peut être abordée aux trois niveaux micro, méso et macro-institutionnel. Cette sociologie des institutions (Laforgue, 2009 ; Bonny, 2012 ; Wuilleumier, Demailly et Laforgue, 2025) repose sur l’idée que le caractère institutionnellement construit des vies est saisissable par des traitements statistiques à différents niveaux d’observation. Le niveau macro-institutionnel tente de saisir les cadrages généraux et leurs effets structurels sur les parcours. Le niveau méso-institutionnel prend en compte les caractéristiques organisationnelles des établissements pour interroger les variations dans la production des parcours institutionnels. Le niveau micro-institutionnel analyse les parcours comme une production institutionnelle en prenant en compte les caractéristiques individuelles des publics accompagnés. Quels que soient les niveaux, il s’agit de comprendre la part institutionnelle des parcours qui pèse sur l’intention des individus et, dans le cas des ITEP, qui trace des chemins balisés et stratifiés (Cervera et Parron, 2025).
Le chapitre est structuré en quatre parties. La première partie présente le cadrage général des traitements statistiques. Ceci passe par la description de l’échantillon de la population étudiée à l’aune des caractéristiques des établissements enquêtés et des caractéristiques socio-démographiques des enfants et adolescents accompagnés (approche macro-institutionnelle), mais aussi par la construction d’un indicateur de changement, celui des séquences d’accompagnement. La deuxième et la troisième partie présentent les différentes séquences d’accompagnement respectivement en fonction des caractéristiques organisationnelles des établissements (approche méso-institutionnelle) et en fonction des caractéristiques individuelles des publics accompagnés (approche micro-institutionnelle). Enfin, l’inclusion scolaire étant un enjeu majeur des ITEP, la dernière partie analyse les trajectoires de scolarité à l’aune de la variété des séquences d’accompagnement, de l’origine sociale et du type de scolarité.
Cadrage général et outillage de l’étude populationnelle : une approche macro-institutionnelle des parcours
L’approche macro-institutionnelle des parcours considère les différents territoires d’implantation des établissements ainsi que les caractéristiques structurellement différenciées des publics accompagnés, en termes de genre et d’origine sociale, ce qui pèse sur leur devenir.
Une diversité d’établissements expérimentateurs
Les établissements investigués sont répartis de façon équilibrée entre trois régions françaises au profil socio-démographique hétérogène (tableau 1). Une attention particulière a été portée à la représentation d'une diversité de territoires – rural, péri-urbain ou urbain, mais également montagnard ou littoral. En effet, les disparités territoriales d’offres et d’équipements sociaux, médico-sociaux et sanitaires jouent fortement sur la construction des parcours d’accompagnement des jeunes, en ce qui concerne notamment les partenariats et/ou les passages de relais.
Champ : 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 36 % des établissements étudiés sont situés en Bretagne. 48 % des établissements sont en zone rurale. 10 % des établissements sont des ITEP Enfants. 29 % des établissements ont une capacité d’accueil comprise entre 40 et 60 enfants. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Des effets structurels en termes de genre, d’origine sociale et de devenir au regard des profils socio-démographiques
Le profil des enfants et des adolescents accompagnés dans ces établissements (tableau 2) permet d’établir plusieurs constats.
Tout d’abord, il existe des différences marquées vis-à-vis du genre des enfants et adolescents accueillis en ITEP. En effet, plus de huit jeunes sur dix accompagnés en ITEP sont des garçons. Si l’âge moyen d’entrée est de 11 ans, les filles y entrent plus tardivement que les garçons. Par ailleurs, elles y restent relativement moins longtemps que les garçons, quand la durée moyenne de séjour est de trois ans et quatre mois pour ces derniers. La majorité des filles sont accueillies dans des « grands ITEP » (entre 60 et 120 enfants et/ou adolescents) et la quasi-totalité est accueillie dans des établissements enfants/adolescents. Le Service d’éducation spéciale et de soins à domicile (Sessad) est la voie privilégiée pour cinq filles sur dix. Huit jeunes sortants d’ITEP sur dix étaient suivis par une ou plusieurs institutions avant leur entrée en ITEP. Les filles étaient relativement plus souvent sans autre accompagnement avant l’ITEP ou plus souvent en établissement médico-social (EMS) ou suivies par l’Aide sociale à l’enfant (ASE) que les garçons.
Parmi les dossiers de sortants d’ITEP, 34 % des enfants sont orientés vers le milieu professionnel. Lorsqu’une orientation est déclarée, la situation vis-à-vis de l’emploi est quasi systématiquement le chômage ou une situation sans formation, ce qui témoigne de la difficulté pour les jeunes n’ayant plus d’obligation de scolarisation à s’inscrire dans une trajectoire vers l’emploi. Par ailleurs, parmi les 5 % de jeunes sortant en emploi, la quasi-totalité est dans un Établissement et service d’aide par le travail (Esat).
L’origine sociale des enfants peut être identifiée à partir des informations contenues dans leurs dossiers administratifs. 44 % des sortants d’ITEP avaient au moins un des deux parents au chômage et 38 % d’entre eux avaient l’un de leur parent dans une catégorie socio-professionnelle (CSP) plus dévalorisée socialement et financièrement. Quand les parents travaillent, les enfants proviennent deux fois plus souvent d’une famille de ce type de CSP que d’une famille d’une CSP valorisée socialement et financièrement.
Enfin, on constate une proportion relativement élevée (7 %) d’orphelins d’au moins un parent parmi les sortants d’ITEP. De plus, 28 % des enfants n’ont qu’un seul parent qui a l’autorité parentale (dans 81 % des cas, ce sont les mères qui gardent l’autorité parentale). Parmi les enfants ayant une mesure ASE avant l’entrée en ITEP (17 % du total des dossiers), cette proportion s’élève à 45 % (dans 80 % de ces cas, ce sont les mères qui gardent l’autorité parentale).
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP des régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 18 % des sortants d’ITEP sont des filles. En moyenne, elles sont inscrites 2,9 ans et sont entrées dans un ITEP à 11,5 ans. 16 % du total des inscrites (51) en ITEP sont dans un ITEP pouvant accueillir jusqu’à 40 enfants. 6 % des inscrites sont dans un ITEP accueillant des adolescents (de 14 à 20 ans). 53 % des sortantes étaient accueillies en Sessad. 74 % des sortantes poursuivent leurs études à la sortie de l’ITEP. 24 % des sortantes ont leurs deux parents au chômage. 25 % des sortantes n’étaient pas dans d’autres dispositifs avant leur entrée dans l’ITEP. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Cette présentation du profil socio-démographique des enfants et adolescents accompagnés en ITEP montre des caractéristiques particulières des publics : une surreprésentation de garçons, dont les familles sont inscrites dans les franges les plus précarisées de l’emploi6.
En ce qui concerne la « souplesse » dans la construction des parcours, près de 30 % des enfants ou adolescents (22 % d’entre eux ont une double modalité d’accueil et 7 % une triple modalité d’accueil) ont connu des changements de modalités de prises en charge durant leur accompagnement dans l’ITEP (passage de l'internat au semi-internat, par exemple) avant la généralisation du DITEP. Au regard de ces données collectées en 2014 et 2015, le fait que les modalités d’accompagnement soient fluctuantes au niveau intra-institutionnel des établissements et modifiées au cours du parcours individuel dans l’établissement préfigurait déjà le passage au dispositif intégré.
Par la suite, la conception de l’indicateur de changement « séquences d’accompagnement » est présentée. L’analyse de ces séquences éclaire les passages d’accompagnements multi-partenariaux à d’autres, ce qui tend à démontrer que la norme d’un accompagnement inter-institutionnel était déjà dominante dans la construction institutionnelle des parcours.
Les séquences d’accompagnement comme indicateurs de changements
Les séquences d’accompagnement désignent les périodes d’accompagnement (avant, pendant et après le passage en ITEP), chacune de ces périodes étant caractérisée par une pluralité d’accompagnements en plus de l’ITEP. À partir de la base d’enquête, sept types d’accompagnement complémentaire à celui de l’ITEP sont identifiés à l’entrée, au cours et à la sortie de l’ITEP : Établissement médico-social (EMS) ; Service de psychiatrie infanto-juvénile (SPIJ) ; Aide sociale à l’enfance (ASE) ; couple EMS/SPIJ ; couple EMS/ASE ; couple SPIJ/ASE ; trio EMS/SPIJ/ASE. Les enfants et adolescents ont également pu n’avoir aucun autre accompagnement extérieur à l’ITEP sur l’une de ces trois périodes.
À l’aide de cette typologie, on identifie des séquences, c’est-à-dire des passages d’un type d’accompagnement à un autre, d’une période à une autre. Potentiellement, 512 combinaisons de séquences sont possibles. Dans les faits, sur les 290 dossiers étudiés, 111 types de séquences sont dénombrés. Par exemple, « être accompagné par un EMS avant, pendant, après l’ITEP » ou « être accompagné par un EMS et l’ASE avant, puis seulement par l’ASE pendant, puis plus d’accompagnement extérieur après l’ITEP ».
Certaines séquences sont plus représentées que d’autres : par exemple « rester sans accompagnement spécifique (EMS ou SPIJ ou ASE) avant l’entrée jusqu’à la sortie de l’ITEP » est le cas de 24 parcours d’accompagnement (10 % de l’échantillon).
On peut créer ensuite une typologie de séquences résumant les changements de modes d’accompagnement de l’entrée à la sortie d’un ITEP et répartir les parcours dans cette typologie (tableau 3)
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
35
12 %
Aucune intervention en dehors de l’ITEP au cours des 3 périodes
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
24
8 %
Aucune intervention à l’entrée et à la sortie – ASE au cours ITEP
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
12
4 %
EMS à l’entrée et à la sortie – Pas d’intervention durant l’ITEP
Pas d’accompagnement
à la sortie
85
29 %
EMS ou SPIJ à l’entrée – pas d’intervention durant l’ITEP
Réduction accompagnement à la sortie
48
17 %
EMS/ASE à l’entrée, uniquement ASE au cours et à la sortie de l’ITEP
Augmentation accompagnement à la sortie
38
13 %
EMS à la sortie sans avoir eu d’intervention à l’entrée
ASE à l’entrée et pendant ITEP. Ajout d’un EMS à la sortie.
Modification accompagnement à la sortie
48
17 %
SPIJ à l’entrée, pas d’intervention au cours de l’ITEP puis EMS à la sortie
Ensemble
290
100 %
-
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 29 % des dossiers sortants en 2016 n’ont pas d’accompagnement EMS/SPIJ/ASE à la sortie d’ITEP, indépendamment du mode de suivi à l’entrée dans l’accompagnement. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Il ressort que la majorité des parcours témoigne d’un changement de situation entre l’entrée et à la sortie de l’ITEP : 76 % des enfants et adolescents ont vu leur type d’accompagnement être changé (augmenté, réduit, modifié) contre 24 % pour lesquels l’accompagnement à l’extérieur de l’ITEP n’a pas changé depuis l’entrée. Cette séquence, identifiée par « pas d’évolution », signifie qu’à l’entrée et à la sortie, l’accompagnement extérieur à l’ITEP n’a pas changé. Or, il faut préciser que cette catégorie peut elle-même concerner des enfants et des adolescents qui ont bénéficié d’autres mesures d’accompagnement non caractérisées (24 dossiers) et d’autres pour lesquels d’autres mesures d’accompagnement caractérisées n’ont pas été mises en place durant le parcours en ITEP (12 dossiers). La catégorie modale, c’est-à-dire celle qui concentre le plus de dossiers, est la séquence « plus de mesures d’accompagnement à la sortie de l’ITEP » (indépendamment du type d’entrée et de ce qu’il s’est passé au cours de l’ITEP). Trois enfants et adolescents sur dix sont concernés et ne sont plus accompagnés par un EMS, un SPIJ ou l’ASE à la sortie.
Trois autres modes de « changement » sont identifiés :
Une réduction de l’accompagnement extérieur : à l’entrée de l’ITEP, un enfant ou un adolescent était suivi par au moins deux autres structures (EMS et ASE) et à la sortie par une seule. C’est le cas de 17 % des dossiers. Le cas dominant regroupe les enfants et des adolescents accompagnés par un EMS et par l’ASE à l’entrée, puis uniquement par l’ASE au cours et à la sortie de l’ITEP.
Une augmentation de l’accompagnement extérieur : à l’entrée de l’ITEP, un enfant ou un adolescent était suivi ou non par un autre organisme et à la sortie est suivi par plus d’intervenants dans le cadre d’autres accompagnements. C’est le cas de 13 % des dossiers. Le cas dominant regroupe les enfants et les adolescents accompagnés par un EMS à la sortie de l’ITEP sans avoir eu d’autres interventions à l’entrée.
Une modification de l’accompagnement extérieur : à l’entrée de l’ITEP, il y avait déjà un accompagnement particulier et à la sortie, cet accompagnement a été modifié, qu’il soit unique ou qu’il y en ait plusieurs. C’est le cas de 17 % des dossiers. Le cas dominant regroupe les enfants et les adolescents accompagnés par un SPIJ à l’entrée, n’ayant pas d’accompagnement extérieur durant le parcours en ITEP, puis accompagné par un EMS à la sortie.
Au total, ces résultats conduisent à penser que les changements avec l’intervention ou non d’un autre partenaire dans l’accompagnement des enfants étaient déjà majoritaires dans la production institutionnelle des parcours en ITEP. Ceci indique une fluctuation et une « souplesse » d’accompagnements partenariaux et inter-institutionnels déjà opérantes auparavant, à l’aube de la généralisation du DITEP. Ce sont en effet ces mêmes institutions (ASE, PJJ7) qui ont été invitées à signer la convention partenariale dans le cadre de la généralisation du DITEP sur l’ensemble des territoires français. En ce sens, la mise en place du DITEP a davantage permis une normalisation et, sans doute, une valorisation de pratiques déjà usuelles, plus qu’une rupture avec des pratiques qu’il aurait fallu révolutionner. On retrouve l’idée d’un continuum entre pratiques de « fluidification » des parcours et régulation publique.
Dans la suite de ce chapitre, l’indicateur de séquences d’accompagnement est analysé, d’une part, à l’aune de certaines caractéristiques des établissements (approche méso-institutionnelle) et, d’autre part, de certaines caractéristiques des jeunes (approche micro-institutionnelle), afin d’identifier des éléments d’hétérogénéité dans les trajectoires.
Configurations organisationnelles des ITEP et trajectoire d’accompagnement : approche méso-institutionnelle des parcours
Interroger la part institutionnelle des parcours à un niveau méso-social revient ici à interroger les différents types d’accompagnement à l’entrée de l’ITEP, les différentes catégories d’ITEP (enfant, adolescent, ou enfant et adolescent), les différentes modalités d’accompagnement (internat ou externat, par exemple), et le nombre de places. Ces données organisationnelles jouent-elles sur les séquences d’accompagnement ?
Les accompagnements à l’entrée des ITEP
En identifiant la situation des enfants et des adolescents à l’entrée de l’accompagnement et en croisant cette information avec leur parcours institutionnel dans l’ITEP et après l’ITEP, on constate que les enfants et les adolescents qui n’étaient pas accompagnés par des EMS, par un SPIJ ou par l’ASE à l’entrée de l’ITEP sont 41 % à rester dans ce cas de figure à l’issue de l’ITEP (67 % si on inclut ceux qui continuent à ne pas être accompagnés à la sortie, mais qui ont pu bénéficier d’une mesure ponctuelle au cours du parcours en ITEP). En outre, les enfants et les adolescents qui étaient suivis par un seul accompagnement extérieur à l’ITEP (EMS ou SPIJ ou ASE seulement) avant leur entrée ont majoritairement une suspension de cet accompagnement à la sortie de l’ITEP. Aussi, 69 % des enfants et des adolescents qui avaient un triple accompagnement à l’entrée de l’ITEP (EMS, SPIJ et ASE) ont une réduction de l’accompagnement à la sortie de l’ITEP. Les cas d’enfants et d’adolescents qui voient leur accompagnement s’intensifier à l’issue de l’ITEP sont ceux qui n’étaient pas suivis à l’entrée (33 %) et les enfants et les adolescents accompagnés par l’ASE (30 %) (tableau 4).
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
41 %
5 %
5 %
14 %
-
-
3 %
-
12 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
26 %
7 %
-
2 %
-
6 %
3 %
13 %
8 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
-
19 %
5 %
2 %
-
3 %
-
-
4 %
Pas d’accompagnement
à la sortie
-
43 %
54 %
43 %
29 %
33 %
14 %
19 %
29 %
Réduction accompagnement à la sortie
-
-
-
-
46 %
47 %
31 %
69 %
17 %
Augmentation accompagnement à la sortie
33 %
5 %
5 %
30 %
-
6 %
-
-
13 %
Modification accompagnement à la sortie
-
21 %
32 %
9 %
25 %
6 %
48 %
-
17 %
Ensemble
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
Ces constats conduisent à deux pistes d’interprétation. La première correspond à l’hypothèse selon laquelle les enfants et les adolescents qui entrent « sèchement » (sans accompagnement préalable) dans l’ITEP en sortent tout aussi « sèchement ». L’origine sociale est sûrement un facteur déterminant puisque 30 % de ces enfants et de ces adolescents concernés ont leurs deux parents au chômage alors que cette proportion est de 14 % dans l’ensemble de l’échantillon. La seconde renvoie à l’hypothèse selon laquelle lorsqu’il n’y avait qu’une modalité d’accompagnement avant l’entrée, il n’y a plus d’accompagnement ou une réduction des partenaires à la sortie de l’ITEP. L’ITEP serait, dans cette perspective, intervenu comme une « solution » conduisant à une sortie vers le milieu ordinaire.
Les catégories d’ITEP : adolescents, enfants, adolescents et enfants
La majeure partie des sortants d’ITEP accueillant des adolescents ont une réduction totale (57 %) ou partielle (30 %) de leur accompagnement externe à l’issue de leur parcours en ITEP. Les situations qui n’ont pas de modification de leur accompagnement à l’entrée et à la sortie de l’ITEP, mais qui ont pu bénéficier d’un accompagnement par un EMS ou par un SPIJ ou par l’ASE durant leur accompagnement en ITEP, sont surreprésentés dans les ITEP « enfants » (14 %) (tableau 5).
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
4 %
14 %
13 %
12 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
4 %
14 %
8 %
8 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
-
6 %
4 %
4 %
Pas d’accompagnement
à la sortie
57 %
32 %
27 %
29 %
Réduction accompagnement à la sortie
30 %
9 %
16 %
17 %
Augmentation accompagnement à la sortie
4 %
14 %
14 %
13 %
Modification accompagnement à la sortie
-
14 %
18 %
17 %
Ensemble
100 %
100 %
100 %
100 %
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : En moyenne, parmi les sortants des ITEP accueillants des enfants, 14 % n’ont pas de modification de leur prise en charge sociale extérieure à l’ITEP. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Retenons que plus de la moitié des publics accompagnés issus d’ITEP adolescents n’ont plus d’accompagnement à la sortie et 30 % moins d’accompagnements mis en place : il y a donc un effondrement progressif de l’accompagnement extérieur à l’ITEP à l’adolescence. Notons que ce mouvement va se poursuivre jusqu’au début de l’âge adulte (Parron, 2023).
Les modalités d’accueil des ITEP
On constate une surreprésentation des enfants et des adolescents qui sont sans accompagnement externe à l’ITEP lorsqu’ils étaient accueillis en internat et en externat à l’ITEP (40 % contre 30 % dans le total de l’échantillon) ou quand ils étaient en internat exclusivement (40 %). Les enfants qui étaient en internat modulé sont 22 % à voir leur accompagnement extérieur se réduire (quand cette proportion atteint 16 % pour l’ensemble des dossiers).
L’internat est le mode d’accueil le plus dense, conditionnant quotidiennement l’enfant ou l’adolescent accompagné au rythme de la vie institutionnelle. De fait, plus les jeunes sont accueillis en internat, moins d’autres modes d’accompagnement extérieurs à l’ITEP sont mis en place. Autrement dit, plus leur prise en charge est dense dans l’ITEP, moins de partenariats extérieurs sont tissés. De plus, les enfants ou adolescents concernés n’ont plus d’accompagnement à la sortie (40 % pour l’internat et 50 % pour l’internat modulé) (tableau 6). Sur cet aspect, on peut penser que le dispositif intégré a joué en faveur d’un recul de ces modalités d’accompagnement.
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
16 %
3 %
25 %
12 %
11 %
10 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
10 %
14 %
9 %
-
4 %
8 %
10 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
7 %
-
3 %
13 %
2 %
3 %
Pas d’accompagnement
à la sortie
24 %
-
35 %
50 %
40 %
28 %
29 %
Réduction accompagnement à la sortie
14 %
29 %
21 %
-
12 %
23 %
19 %
Augmentation accompagnement à la sortie
13 %
14 %
12 %
13 %
12 %
15 %
14 %
Modification accompagnement à la sortie
18 %
43 %
18 %
-
18 %
12 %
19 %
Ensemble
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
100 %
En revanche, les enfants et adolescents qui étaient en Sessad sont plus probablement sans changement à l’issue de leur parcours en ITEP que les enfants et les adolescents accueillis dans d’autres formes (33 % contre 24 %). 43 % des enfants et des adolescents accompagnés en externat modulé ont connu une modification de leur accompagnement. Ainsi, plus l’accompagnement était « léger » durant la prise en charge, moins d’autres accompagnements ont été mis en place à la sortie.
Les différentes tailles d’ITEP
Les « petits » ITEP (40 enfants ou adolescents accompagnés maximum) se distinguent avec des sortants qui ont des accompagnements qui « s’allègent » (25 %). Les enfants et adolescents sortants des « grands » ITEP (entre 60 et 120 enfants ou adolescents accompagnés) rencontrent plus souvent des situations qui ne changent pas (et ceci sans intervention extérieure à l’ITEP au cours de la prise en charge). Les enfants et adolescents des ITEP de taille intermédiaire (entre 40 et 60 enfants ou adolescents accompagnés) sont surreprésentés dans la densification des accompagnements à l’issue du passage dans l’ITEP (16 %) (tableau 7).
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
12 %
14 %
11 %
12 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
6 %
7 %
10 %
8 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
-
2 %
7 %
4 %
Pas d’accompagnement
à la sortie
31 %
31 %
28 %
29 %
Réduction accompagnement à la sortie
25 %
12 %
16 %
17 %
Augmentation accompagnement à la sortie
12 %
16 %
11 %
13 %
Modification accompagnement à la sortie
15 %
17 %
16 %
17 %
Ensemble
100 %
100 %
100 %
100 %
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 34 % des sortants d’un ITEP pouvant accueillir jusqu’à 40 enfants sont sans mesure d’accompagnement externe à l’issue de l’inscription en ITEP. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Ces constats, issus de l’analyse des variables organisationnelles (accompagnements à l’entrée, catégorie d’ITEP, modalités de prise en charge, taille de l’ITEP), sont ensuite complétés par l’analyse des caractéristiques des enfants et des adolescents au niveau micro-institutionnel des parcours.
Hétérogénéité des profils et trajectoire d’accompagnement : une approche micro-institutionnelle des parcours
Le niveau micro-institutionnel des parcours est ici caractérisé par le genre, l’origine sociale, la durée de l’accompagnement en ITEP et l’orientation professionnelle à la sortie. Ces caractéristiques sont traitées au regard des différentes séquences d’accompagnement comme indicateurs de changement des trajectoires individuelles.
Le genre des enfants et des adolescents
Les filles sont davantage représentées dans des situations où il n’y a pas de changement d’accompagnement entre l’entrée et la sortie (16 % des filles n’ont pas de modifications de leurs accompagnements, 12 % dans l’ensemble) ou d’augmentation de leur mode d’accompagnement (18 % des filles ont une augmentation du nombre d’interventions externes, 13 % dans l’ensemble). Les filles sont sous-représentées dans les dossiers qui voient une réduction des accompagnements extérieurs à l’ITEP (8 % des filles voient une réduction de leur accompagnement) (tableau 8).
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
16 %
11 %
12 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
12 %
8 %
8 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
2 %
5 %
4 %
Pas d’accompagnement
à la sortie
31 %
29 %
29 %
Réduction accompagnement à la sortie
8 %
18 %
17 %
Augmentation accompagnement à la sortie
18 %
12 %
13 %
Modification accompagnement à la sortie
14 %
17 %
17 %
Ensemble
100 %
100 %
100 %
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 18 % des sortants des ITEP en 2016 étaient des filles. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Ces constats peuvent être interprétés comme le fait que les trajectoires féminines sont relativement plus stables et relativement plus accompagnées lorsqu’elles étaient accompagnées avant l’entrée et moins relativement représentées dans les parcours de réduction d’accompagnement. Elles semblent en ce sens comporter moins d’incertitudes que les trajectoires masculines.
L’origine sociale des enfants et adolescents
Les enfants et les adolescents dont les parents sont tous les deux dans une CSP valorisée socialement et financièrement sont surreprésentés dans des trajectoires pour lesquelles les accompagnements extérieurs à l’ITEP ont augmenté (20 %) ou pour lesquelles ils ont été modifiés à la sortie de l’ITEP (27 %). Les enfants et les adolescents dont les parents sont tous les deux dans une CSP dévalorisée socialement et financièrement sont surreprésentés dans des trajectoires sans changement d’intervention à la sortie de l’ITEP (19 %) (tableau 9). Globalement, les enfants et les adolescents dont les parents travaillent voient l’accompagnement se réduire relativement plus souvent que les enfants et les adolescents dont les parents sont au chômage. Les enfants et les adolescents qui ont un parent dans une CSP dévalorisée socialement et financièrement et/ou au chômage sont plus souvent dans des séquences sans changement de leur accompagnement.
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
7
19
20
20
13
17
-
3
12
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
7
4
-
40
10
7
-
-
5
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
7
4
-
-
-
7
10
-
7
Pas d’accompagnement
à la sortie
27
31
10
-
33
21
50
49
34
Réduction accompagnement à la sortie
7
19
20
20
25
12
30
6
15
Augmentation accompagnement à la sortie
20
12
40
20
3
17
-
17
12
Modification accompagnement à la sortie
27
12
10
18
19
10
26
15
Ensemble
100
100
100
100
100
100
100
100
100
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 27 % des dossiers sortants en 2016 dont les deux parents sont dans des CSP+ n’ont pas d’accompagnement EMS/SPIJ/ASE à la sortie d’ITEP, indépendamment du mode de suivi à l’entrée dans l’accompagnement. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Ces résultats conduisent à prendre de nouveau au sérieux la plus ou moins grande importance des ressources mobilisables selon les milieux sociaux des familles, en ce qui concerne notamment la mise en place d’accompagnements supplémentaires par des professions médicales et paramédicales de ville comme soutien à l’accompagnement institutionnel. La mobilisation de ces ressources est sans surprise plutôt le fait des familles inscrites dans des CSP favorisées. À l’inverse, on repère que les CSP défavorisées et le chômage présentent des facteurs de risque et tendent à conduire à une prise en charge institutionnelle stable et exclusive, ce qui donne des arguments à l’hypothèse ségrégative.
La durée de l’accompagnement dans les ITEP
On constate une faible hétérogénéité des séquences selon la durée d’accompagnement en ITEP. Cependant, il semble que les enfants et les adolescents pour lesquels les accompagnements extérieurs à l’ITEP n’ont pas changé entre l’entrée et à la sortie, mais qui ont eu un suivi complémentaire au cours de leur accompagnement en ITEP, ont des durées d’accompagnement en ITEP plus longues. Ceci est notamment le cas des garçons, moins celui des filles (tableau 10).
Les filles qui ont une réduction de leur accompagnement restent moins longtemps que l’ensemble des autres filles (un an et trois mois en ITEP en moyenne). Elles restent en moyenne un an quand elles n’ont pas de changement de leur mode d’intervention entre avant et après l’ITEP (et que l’ITEP a été le seul accompagnement).
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
3,00
3,27
3,21
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
2,83
4,11
3,79
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
1,00
3,36
3,17
Pas d’accompagnement
à la sortie
3,13
3,29
3,26
Réduction accompagnement à la sortie
1,25
3,61
3,42
Augmentation accompagnement à la sortie
3,00
3,38
3,29
Modification accompagnement à la sortie
3,29
3,24
3,25
Ensemble
2,88
3,42
3,32
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : En moyenne, les sortants des ITEP étaient restés 3,32 années en institution. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
La durée moyenne des parcours en ITEP oscille entre trois et quatre ans dans un même établissement, ce qui correspond à un cycle scolaire classique (primaire ou collège). Lorsqu’il y a un accompagnement dans un autre EMS à l’entrée ou à la sortie, il s’agit dans la majorité des cas d’un autre ITEP (par exemple, un enfant d’un ITEP « enfant » entre dans un ITEP « adolescent »). Plus il y a de types d’accompagnement mobilisés en étayage du parcours, plus celui-ci est long. Les parcours les plus longs sont ceux pour lesquels sont impliqués d’autres ESM, les SPIJ et l’ASE, ce qui est symptomatique d’une multiplication des problématiques rencontrées par l’enfant ou l’adolescent concerné.
L’orientation professionnelle à la sortie de l’accompagnement des ITEP
Globalement, les adolescents qui ont été orientés vers l’emploi voient leur accompagnement extérieur à l’ITEP se réduire voire être complètement annulé quand ils sont en emploi ordinaire (tableau 11).
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie
25 %
-
11 %
12 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (avec intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
-
8 %
6 %
8 %
Pas d’évolution de la prise en charge de l’entrée à la sortie (sans intervenant extérieur au cours de l’ITEP)
-
8 %
6 %
4 %
Pas d’accompagnement
à la sortie
25 %
33 %
24 %
29 %
Réduction accompagnement à la sortie
50 %
25 %
20 %
17 %
Augmentation accompagnement à la sortie
-
17 %
7 %
14 %
Modification accompagnement à la sortie
-
8 %
26 %
17 %
Total
100 %
100 %
100 %
100 %
Champ : 98 dossiers « sortants » et « orientés professionnellement » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 24 % des dossiers sortants en 2016 orientés professionnellement mais au chômage n’ont pas d’accompagnement EMS/SPIJ/ASE à la sortie d’ITEP, indépendamment du mode de suivi à l’entrée dans l’accompagnement. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
L’accès à l’emploi figurerait-il ici une normalisation qui ne nécessite plus d’accompagnement médico-social spécifique ? Ce constat, loin d’être anodin, interroge la pertinence de la caractérisation médicale des troubles du comportement, spécifique à l’enfance et au contexte scolaire. Cette caractérisation, au regard de ces résultats, n’est pas directement transposée chez les adultes dans le milieu de l’emploi ordinaire (Parron, 2023).
Dans la quatrième et dernière partie de ce chapitre, l’inclusion scolaire étant une question vive qui traverse l’accompagnement des jeunes accompagnés en DITEP et plus généralement des jeunes en situation de handicap, il est opportun, pour terminer, d’analyser les trajectoires scolaires durant l’accompagnement en ITEP et les orientations qui en découlent.
Trajectoires scolaires et accompagnement en ITEP
À partir de la base d’enquête, il est possible d’identifier la trajectoire scolaire de l’entrée jusqu’à la sortie de l’ITEP en utilisant une grille d’analyse différenciant trois types de scolarité :
Une trajectoire scolaire dite ordinaire : à l’école, avec ou sans Auxiliaire de vie scolaire (AVS, ex-AESH – Accompagnants des élèves en situation de handicap).
Une trajectoire scolaire dite extraordinaire : en interne de l’ITEP ou dans les classes de type Classe d’inclusion scolaire (Clis), Unité localisée pour l’inclusion scolaire (Ulis) ou Section d’enseignement générale et professionnel adapté (Segpa).
Une trajectoire scolaire mixte pour laquelle se conjuguent scolarité ordinaire et scolarité extraordinaire durant l’accompagnement en ITEP.
On peut également détecter les dossiers pour lesquels l’enfant ou l’adolescent a arrêté sa scolarité. On identifie également les enfants et les adolescents qui ne changent pas de type de scolarité entre l’entrée et la sortie, ceux qui sont orientés vers une scolarité ordinaire à la sortie (en étant inscrits dans une scolarité extraordinaire à l’entrée), ceux qui sont orientés vers une scolarité extraordinaire à la sortie (en étant inscrits dans une scolarité ordinaire à l’entrée), ceux qui sont déscolarisés à la sortie (indépendamment de leur type d’entrée) et ceux qui arrêtent leur scolarité.
Les trajectoires scolaires les plus représentées sont celles des enfants ou des adolescents qui suivent une scolarité mixte ou extraordinaire à la sortie de l’ITEP (quand ils étaient en scolarité ordinaire à l’entrée). On peut faire ici l’hypothèse que l’accompagnement de l’ITEP a transformé leur trajectoire de scolarité. Il est utile d’insister à nouveau sur l’importance, à la sortie de l’ITEP, des dispositifs scolaires adaptés. Dans la présentation des trajectoires scolaires, ils sont pris ici dans la catégorie « scolarité mixte » ou « scolarité extraordinaire ». Les Segpa présentent en effet une voie de sortie normalisée vers le milieu ordinaire pour ces publics (Cervera et Parron, 2019). On observe par ailleurs que les filles sont surreprésentées parmi les situations d’arrêt de la scolarité (tableau 12).
Pas de changement (sans scolarité ordinaire en ITEP)
8 %
14 %
13 %
Pas de changement (avec scolarité ordinaire en ITEP)
-
1 %
1 %
Scolarité ordinaire à la sortie
6 %
6 %
6 %
Scolarité mixte ou extraordinaire à la sortie
27 %
26 %
27 %
Déscolarisé
20 %
23 %
22 %
Arrêt scolarité
20 %
10 %
12 %
Ensemble
100 %
100 %
100 %
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 27 % des sortants d’ITEP sont en scolarité extraordinaire ou mixte à la sortie, quand ils étaient en scolarité ordinaire à l’entrée de l’ITEP. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Mentionnons également que les CSP favorisées valorisent les formes ordinaires de scolarité (27 % des enfants ayant leurs deux parents dans une CSP favorisée sont dans une scolarité ordinaire à la sortie) (tableau 13). Ce résultat rejoint le constat déjà ancien des sociologues de l’éducation et montre de nouveau l’inégal accès à l’inclusion scolaire.
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 27 % des dossiers sortants en 2016 dont les deux parents sont dans des CSP+ sont en scolarité ordinaire à la sortie de l’ITEP. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
En croisant l’indicateur des séquences d’accompagnement avec la trajectoire scolaire, on identifie que les enfants et les adolescents, pour lesquels il n’y a pas de modification de type de scolarité à l’entrée et à la sortie de l’ITEP, sont surreprésentés parmi les cas où il n’y a plus d’autre accompagnement à la sortie (38 %) (tableau 14). Il s’agirait donc d’une voie de « normalisation » du parcours scolaire par le milieu ordinaire.
Champ : 290 dossiers « sortants » de 31 établissements ITEP régions Bretagne, Normandie, PACA. Lecture : 38 % des dossiers sortants en 2016 qui n’ont pas changé leur type de scolarité n’ont pas d’accompagnement EMS/SPIJ/ASE à la sortie d’ITEP, indépendamment du mode de suivi à l’entrée dans l’accompagnement. Source : Base ITEP-EHESS, 2016
Enfin, les enfants et les adolescents qui suivent une scolarité mixte ou extraordinaire à la sortie de l’ITEP ont relativement plus souvent des accompagnements externes qui augmentent à l’issue du parcours en ITEP (23 %). Dans ce cas, les filières adaptées de l’école (scolarité extraordinaire) s’articulent à des accompagnements médico-sociaux ou sociaux. Notons également que les enfants déscolarisés ont relativement plus souvent une réduction des accompagnements externes à l’ITEP (EMS/ASE/SPIJ) ou une modification du type d’accompagnement. On observe ici un processus de désaffiliation conduisant à une situation de « NEET » (ni en emploi, en études ou en formation).
En prenant en compte la question de l’inclusion scolaire, ces résultats conduisent à tracer trois types de trajectoires de sortie de l’établissement à l’aube de la généralisation du DITEP :
une voie de normalisation par un retour vers l’école ordinaire ;
une voie vers une carrière institutionnelle ;
une voie de désaffiliation vers une situation de « NEET » (sauf pour les trajectoires concernées par l’ASE ou par un autre EMS quand elles concernent des mineurs).
Conclusion
Ces résultats issus d’une enquête quantitative menée à l’aube de la généralisation du DITEP dressent un panorama descriptif de l’accompagnement avant les changements réglementaires de 2016 et 2017. Même si une analyse actualisée permettrait de mesurer effectivement les évolutions, les analyses statistiques présentées au niveau micro et méso-institutionnelle des parcours ne suffisent pas, au moment de l’écriture de ce texte, à prouver l’aspect révolutionnaire de la mise en place du dispositif intégré. Il ne semble pas en effet y avoir de changement notable dans les pratiques d’accompagnement actuelles ou, en tous cas, dans l’issue des parcours institutionnels qui restent marqués par de fortes inégalités sociales.
Concernant les partenariats avec les autres institutions dédiées au champ de l’enfance notamment, la convention prévue dans le cadre de la mise en œuvre en régions a permis de normaliser des pratiques déjà empiriquement effectives sur le terrain. Sans doute, les changements dans les modalités d’accompagnement en interne ont pu les avoir fluidifiées depuis la simplification des mesures MDPH, facilitant le travail administratif des professionnels et réduisant l’attente des familles mais, là encore, les données présentées dans ce chapitre montrent que les variations et les fluctuations de prise en charge dans les établissements concernaient déjà une majorité des enfants et adolescents accueillis et accompagnés. En ce sens, les régulations publiques sont intervenues pour normaliser des pratiques sociales d’accompagnement déjà fortement instituées dans la construction des parcours en ITEP. Pourtant, sur l’effectivité de l’inclusion scolaire et sociale plus généralement, les données présentées ne permettent pas de constater une amélioration. Une étude actualisée serait indispensable pour mesurer et comparer les conditions de sortie dix ans après la mise en place du dispositif intégré, à l’heure où l’inclusion sociale, scolaire et professionnelle, omniprésente dans les discours, semble encore loin d’être probante.
1Les secteurs de la pédopsychiatrie, s’ils restent des acteurs incontournables des accompagnements de ces enfants et adolescents, peinent pour des raisons de fonctionnement interne et de pénurie de l’offre et des équipements, à rejoindre ces conventionnements partenariaux (Lavigne et Raymond, 2018, p. 29-30).
2Cette recherche contractuelle a été initiée par l'AIRe et elle a été financée par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Elle a mobilisé des collaborations locales avec les Agences régionales de santé de Bretagne, de Haute et de Basse-Normandie et de Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Elle a réuni trois chercheurs contractuels : Marion Blatgé de mai 2014 à avril 2015, Melaine Cervera de juin 2015 à décembre 2016 et Audrey Parron de mai 2014 à août 2016. Elle a été encadrée scientifiquement par Isabelle Ville, directrice d’études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) dans le cadre du programme Handicaps et Sociétés de l’EHESS.
3Le protocole de l’enquête quantitative permet une représentativité de la population définie des « jeunes accompagnés en ITEP ». Les modalités de sélection des dossiers répondent aux critères d’échantillonnage par méthode d’un tirage au sort aléatoire basé sur la liste totale des enfants et adolescents concernés en temps 0 de l’enquête.
4L’origine sociale est identifiée à partir de la CSP des parents. La situation CSP +/+ correspond au fait que les deux parents sont positionnés dans une CSP valorisée socialement et financièrement. Les CSP + correspondent aux artisans-commerçants et chefs d’entreprise, aux cadres et aux professions intermédiaires. Les CSP - correspondent aux agriculteurs, aux employés et aux ouvriers. Sont classés chômeurs les parents pour lesquels la situation professionnelle n’est pas connue avec précision, mais une information est renseignée.
5Service de psychiatrie infanto-juvénile.
6Ces constats ont déjà fait l’objet d’analyse dédiée : Blatgé, Cervera et Parron, 2016 ; Cervera et Parron, 2020.
7Protection judiciaire de la jeunesse.
875 % des enfants qui ne changent pas de type de scolarité à la sortie de l’ITEP suivent une scolarité ordinaire.
Melaine Cervera
Université de Lorraine, Tetras, F-54001 Nancy Cedex, France
melaine.cervera@univ-lorraine.fr
Rémi Le Gall
Université de Lorraine, Tetras, F-54001 Nancy Cedex, France
remi.le-gall@univ-lorraine.fr
Audrey Parron
Université Toulouse Jean-Jaurès, Lisst, F-31058 Toulouse Cedex 9, France