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Couverture de Quelle voie pour l'inclusion ? (Edul, 2026) Show/hide cover

Chapitre 1

Récits de recherche : savoirs situés et socio-analyse

Appréhender sa propre trajectoire de recherche à l’aune de l’objet étudié relève d’un exercice difficile conduisant à lever le voile sur ses motivations et ses engagements, même s’ils sont parfois implicites. D’où émerge l’engagement en recherche si ce n’est à partir de contextes intimes et singuliers, difficiles à expliciter ? Comment explorer sa propre implication ? Nous ne prétendons pas le faire de manière aussi complète et structurée que Pierre Bourdieu dans Esquisse pour une auto-analyse (2004), à travers laquelle ce dernier explique ses choix à l’aune d’une analyse en termes d’appartenance sociale et de rapports de force dans le champ académique. On prend ici seulement acte que les choix d’objets et l’implication dans certains univers intellectuels plutôt que d’autres sont pris dans l’histoire de vie de chacun, ce qui implique une manière de faire de la recherche plutôt que d’autres.

De la pluralité des savoirs...

La fabrique des connaissances exposées dans cet ouvrage respecte plusieurs principes structurants.

Premièrement, les savoirs expérientiels doivent avoir une place dans la construction des connaissances. Ces formes de savoirs situés sont valorisées dans ce travail collectif. En effet, le point de vue situé aux confins des expériences vécues en tant qu’accompagné permet des réflexions et des analyses spécifiques à ce mode de production de connaissances, souvent sous-valorisées dans la recherche. L’objectif de participation des acteurs directement concernés à l’écriture d’un ouvrage ne passe pas forcément par la pratique de la co-écriture ni par la formulation de simples témoignages. La production des textes exprimant l’expérience directe du dispositif s’est faite sans intervention trop impactante des chercheurs. Leur rôle s’est limité à une relecture classique et à la mise en conformité des textes aux normes d’édition. Dans le cas d’un jeune homme sorti de DITEP après plusieurs années d’accompagnement, l’expertise expérientielle se traduit en texte grâce à l’implication d’un chercheur mettant en œuvre un entretien avec lui et médiant ainsi le passage à l’écrit. Avec la même ambition, le récit d’une femme mère d’un enfant accompagné reflète la manière dont elle « expériencie » (Truc, 2005) les processus de stigmatisation et les heurts avec l’école. Ce texte a été relu en interaction avec elle. La traduction en texte de l’expérience de l’usage du dispositif a ainsi été rendue possible par la place laissée à cette fin et par l’implication de la recherche comme passeuse d’expériences vécues.

Deuxièmement, l’expression des savoirs issue des pratiques professionnelles doit être également rendue possible dans une telle entreprise. De manière à multiplier les points de vue, une professionnelle de terrain s’est également exprimée à travers un texte qui dépasse le simple témoignage. Une directrice de dispositif a ainsi pu faire part de son expertise et de son expérience à travers le récit de son entrée dans un ITEP dont les déviances dans l’accompagnement concouraient à une maltraitance institutionnelle que le passage en dispositif semble, au fil du temps, avoir transformée ou réduite.

Troisièmement, si les textes issus de l’expérience des personnes accompagnées et de celle d’une professionnelle ponctuent l’ouvrage, les savoirs académiques ont une place centrale. La nature des chapitres écrits par des auteurs inscrits, d’une manière ou d’une autre, dans le monde académique, témoignent du caractère collectif de la construction des connaissances dans la mesure où pour certains d’entre eux, plusieurs auteurs et autrices y ont contribué. Ils et elles l’ont fait à partir de leur propre ancrage théorique, de leur propre pratique d’enquête et de leur propre expérience. Il faut également insister sur le fait que des disciplines différentes des sciences sociales ont été mobilisées, que cela soit l’anthropologie, l’économie, les sciences de l’éducation ou la sociologie.

Le risque demeurerait d’extraire les savoirs expérientiels en privilégiant l’agrégation de points de vue qui laisse, tout compte fait, une place prépondérante aux savoirs académiques parmi les extractions des savoirs expérientiels. Tel n’est pas le cas ou tout du moins tel n’est pas l’objectif de cet ouvrage. Au contraire, ici, pour subvertir le jeu des positions et des temporalités différenciées, les directrices et directeurs d’ouvrage ont fait le choix d’exposer leur propre expérience vécue. Celles-ci, potentiellement, donneront des éclaircissements sur leur engagement sur cette thématique dans la recherche et livreront probablement des clés de compréhension des modalités de déroulement des recherches qui nourrissent les propos.

... à l’anamnèse de la direction d’ouvrage

Certains des auteurs de cet ouvrage se sont retrouvés lors d’une journée d’étude les 27 et 28 juin 2022 à l’Université de Lyon 2, intitulée « Comprendre la mise en dispositif institutionnel dans le médico-social », et organisée par Florence Brumaud, Audrey Parron et Hugo Rodts. Les communications présentées furent de plusieurs ordres : elles émanèrent de chercheurs de différentes disciplines et de cadres professionnels impliqués dans l’Association des ITEP et de leurs réseaux (AIRe). Des récits de personnes concernées furent lus lors de temps dédiés. La veille de la présentation des communications, les organisateurs avaient prévu un temps de travail sur la projection d’une potentielle valorisation des communications. L’idée d’un ouvrage à plusieurs voix fut travaillée collectivement à ce moment-là, notamment dans la perspective de constituer un collectif de recherche mixte sur le long terme autour des enjeux sociaux et institutionnels du handicap psychique. Si l’on peut penser cette journée d’étude comme le moment d’amorçage du projet d’écriture, celui-ci est tout autant fondé sur des relations d’interconnaissance de long terme qui sont liées aux trajectoires de recherche de chacun. Ces trajectoires individuelles sont présentées dans la suite de ce chapitre1, dans une dimension réflexive cherchant à comprendre leurs différentes implications pour la recherche en sciences sociales sur le handicap psychique et sur les accompagnements qui y sont liés.

D’une implication professionnelle forte à l’analyse de la complexité : le travail de recherche de Florence Brumaud

Mon travail de recherche sur le handicap psychique en ITEP et l’exploration de la dimension sociale d’un handicap, d’abord présenté comme individuel, doivent être compris comme une intersection où se rejoignent et se rencontrent trois chemins parcourus à différents stades de mon existence. D’abord, une voie autobiographique. Je suis issue d’un milieu populaire avec des valeurs fortes autour du monde du travail, à une période historique où l’ascenseur social fonctionnait mieux qu’aujourd’hui. Mes parents, que j’ai vus se battre au quotidien pour nous assurer une vie digne, avaient pour ambition affichée que nous nous épanouissions dans une vie moins difficile, c’est-à-dire avec un métier davantage choisi et un salaire plus convenable. J’ai finalement relevé ce défi après le bac en « choisissant » d’être éducatrice spécialisée. Un niveau d’étude plus élevé que celui de mes parents et l’ouverture vers un métier « intéressant » et davantage rémunérateur. La notion d’habitus développée par Pierre Bourdieu dans les années 1960 prend dans mon parcours tout son sens, entre détermination de classe (il faut trouver un travail, les études trop longues ne servent à rien) et marges de jeux individuelles (j’ai obtenu mon bac et pu choisir mon métier). Née dans les années 1970, tout au long de ce travail de recherches je n’ai pu m’empêcher de penser : « Si j’étais née dans les années 2000, j’aurais pu être handicapée psychique ». Cette pensée n’est devenue consciente que tardivement à la fin de mon travail de thèse (2017). Pourtant, je sais maintenant qu’elle a pesé, en amont, sur la décision même d’ouvrir un travail de recherche sur la dimension sociale du handicap psychique en ITEP.

Je suis donc devenue éducatrice spécialisée. Un métier exercé pendant plus de 25 ans dans un IR que j’ai vu se transformer en ITEP. Mon identité professionnelle s’est construite autour de la mise au travail et de la compréhension toujours plus fine des situations des jeunes, de leurs familles, de leurs souffrances. Le fil conducteur de mon intervention professionnelle, au sein d’un collectif de travail, a toujours été de co-construire avec les jeunes et leurs familles les conditions pour soutenir des processus individuels d’émancipation (sociale et/ou psychique), une possibilité de desserrer les assignations sociales de naissances vers une vie au mieux ordinaire. Je n’ai jamais ou pourrais-je plutôt dire nous (le collectif de travail de l’IR puis de l’ITEP) n’avons jamais été dupes de l’aspect parfois utopique des combats engagés ou de l’aspect parfois insignifiant de nos interventions. Pourtant, les petites victoires et ce qu’elles signifiaient pour les jeunes et leurs familles nous portaient à ne jamais baisser les bras et à nous mobiliser du mieux que l’on pouvait pour agir vers l’espoir d’une société finalement plus égalitaire. Pendant près de 25 ans, j’ai affiné ce regard en direction de l’individu. Je suis, aujourd’hui, toujours persuadée de la pertinence de ce regard et du soutien qu’il permet à certains enfants et à leurs familles. Cependant, mon expérience professionnelle et notamment certains échecs de prises en charge (ou que je considère comme tels), les rencontres, mais aussi la transformation des politiques publiques, ont ouvert des espaces d’insatisfaction. Difficile de nommer cette insatisfaction ; je peux décrire le malaise qu’elle a fait peser sur moi en amont de mes travaux de recherche : l’impression toujours plus pressante de participer à un système qui organise le destin prévisible de certains enfants : l’IR puis l’ITEP comme soutien vers une potentielle émancipation personnelle et sociale est, en partie, un leurre. Cette insatisfaction a ouvert la nécessité de me décaler de ma pratique professionnelle pour me diriger vers un autre espace de compréhension. Les petites victoires du quotidien ne suffisaient plus à masquer le système pressenti et que j’avais finalement besoin de comprendre.

J’ai ainsi repris mes études en licence de sciences de l’éducation, au départ sans trop savoir vers quoi elles allaient me mener. Le chemin parcouru au sein du laboratoire Cultures et diffusion des savoirs (Université de Bordeaux) m’a fait découvrir une voie nouvelle, dans laquelle l’individu n’existe pas en dehors de son environnement, pas simplement familial, mais également social. Dans ces sentiers apparemment incompatibles, un regard professionnel individualisant et un regard intellectuel rappelant sans cesse les contingences sociales à l’œuvre, les rencontres et les lectures ont ouvert la nécessité impérieuse de comprendre, loin de l’idéologie prônée par les uns ou par les autres. Les uns présentant la compensation du handicap comme une voie égalitaire par excellence, les autres rappelant que nommer un jeune en construction et souvent en souffrance comme handicapé est une étiquette qui pèse plus qu’elle ne libère. Face à ces débats finalement stériles, il m’a fallu ouvrir cet espace de compréhension du monde qui m’entoure et du système auquel je participe. J’ai finalement éprouvé la nécessité de mettre cette complexité au travail. Pour ce faire, j’ai choisi un sentier difficile : celui de la recherche. Difficile parce que saisir un phénomène aussi complexe que l’apparition du handicap psychique, ses fonctions et ses effets, nécessite de sortir du monde (tout en y restant tout de même), de s’en extraire un moment pour tenter de se placer dans un espace moins politisé, moins polémique, moins idéologique, pour espérer comprendre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle mon travail de thèse s’ouvre sur une citation de Bourdieu que je rappelle ici tant elle me semble importante :

La science n’a que faire de l’alternative entre la démesure totalisatrice d’un rationalisme dogmatique et la démission esthète d’un irrationalisme nihiliste ; elle se satisfait des vérités partielles et provisoires qu’elle peut conquérir contre la vision commune et contre la doxa intellectuelle et qui sont en mesure de procurer les seuls moyens rationnels d’utiliser pleinement les marges de manœuvre laissées à la liberté, c’est-à-dire à l’action politique. [Bourdieu, 1993, p. 1454]

C’est finalement humblement au carrefour de ces contingences que j’ai mis la question du handicap psychique au travail. J’ai mené mes travaux de recherche en étant éducatrice en ITEP. Cette double posture : être éducatrice et mener un travail de recherche sur le handicap psychique dans cette institution peut paraître contradictoire, voire antinomique sur certains aspects. Cependant, partant de la nécessité d’éclairer et de comprendre le handicap psychique, notamment les processus d’assignation qui conduisent en ITEP, refroidir cette question et la placer dans un espace de recherche n’a finalement pas été une posture si difficile à tenir.

L’expérience de la vulnérabilité traduite en recherche : le travail de recherche de Melaine Cervera

Les troubles psychiques nous touchent d’une manière ou d’une autre : que cela soit directement (lorsque l’on est affecté), ou indirectement par relations amicales, professionnelles ou familiales. L’accompagnement, qu’il soit produit par des services publics d’assistance ou d’assurance sociales (France Travail, services sociaux d’un conseil départemental, Caisse primaire d’assurance maladie, service de soins intensifs d’hôpital public, etc.), par des associations ou par des proches, affecte chacun de près ou de loin. En ce qui nous concerne, le choix de la thématique, nécessairement vaste et ouverte, de l’accompagnement, de ses contraintes et de ses ressources institutionnelles, comme objet de recherche, peut se comprendre à travers l’exploration de deux raisons principales.

Premièrement, sur un plan personnel, notre parcours de vie est marqué par des situations de vulnérabilité liées à des hospitalisations en psychiatrie lors de l’adolescence et du passage à l’âge adulte. Jalonnées d’excès, de bifurcations et d’expériences du soin, nos aspirations professionnelles se sont tout d’abord orientées vers la prévention des risques liés au VIH/Sida et à l’usage de drogues. Dans le même temps, le domaine du polyhandicap touche de près notre socialisation familiale puisqu’un cousin germain de quelques années notre aîné a toute sa vie durant été accompagné et hébergé par un établissement médico-social (foyer de vie ou, aujourd’hui, Maison d’accueil spécialisée). Dans le même temps, issu d’un milieu social relativement favorisé en termes de place et de statut (fonction publique) et façonné par des engagements professionnels dans l’enseignement spécialisé (Rased) puis dans le domaine médico-social et social (CMPP, MECS), une connaissance diffuse et au départ indirecte de situations d’accompagnement éducatif ou psychopédagogique a façonné notre parcours. La prise de conscience de la vulnérabilité de situations sociales a finalement émergé en étant tantôt directement affecté, tantôt en prenant conscience de l’existence de certaines vies bien plus chahutées. Par ailleurs, la fine connaissance d’un ami d’enfance, de sa famille et de son parcours, pris en charge lors de l’adolescence en hôpital psychiatrique puis questionnant cette prise en charge, permet aussi de saisir notre besoin de comprendre et d’expliquer les dynamiques de parcours d’accompagnement, aussi étranges paraissent-elles au départ. Depuis l’adolescence, le parcours de cet ami d’enfance fut accompagné de tâtonnements thérapeutiques quand, finalement, à l’âge adulte, l’acceptation progressive d’une situation de handicap reconnue administrativement – à travers le bénéfice de l’Allocation adulte handicapé (AAH) – le conduisit, par étapes, à s’orienter vers le milieu protégé et l’emploi, en entretien des espaces verts, dans une entreprise adaptée (EA), avec la perspective d’exercer le métier de paysagiste. Le travail, toujours « grand intégrateur » (Barel, 1990) semble-t-il, apparaît alors comme un puissant stabilisateur des relations sociales rendant possible une vie plus sereine. Dans ce cas, il semble que cela ne soit pas les accompagnements sanitaires et psychologiques qui ont permis en premier lieu cette stabilisation mais un fort soutien familial, dont l’engagement de ses parents à l’Unafam (Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques) est un indice important.

Deuxièmement, un sentiment d’indignité latent s’est construit face aux situations rencontrées à travers notre engagement dans la lutte associative contre le Sida puis dans des enquêtes auprès de personnes dites en insertion. Commencer à comprendre les processus d’exclusion comme le résultat du croisement entre la structuration marchande du monde économique, d’une part, et les mécanismes de stigmatisation et de rejet liés aux identités sociales, d’autre part, a conduit à traduire ces constats négatifs en objets de recherche ; ce fut notamment le cas à travers l’étude de l’institutionnalisation progressive de l’insertion et l’étude des mouvements associatifs et revendicatifs de la lutte contre le Sida, relativement pionniers en termes de participation et de construction des politiques sociales, médico-sociales et sanitaires à partir de l’expertise expérientielle des personnes affectées. De l’étude de ces mouvements, s’atteler à la tâche de comprendre, quand dans le même temps notre trajectoire académique s’est institutionnalisée (doctorat, chercheur indépendant, post-doctorat, poste de maître de conférences), l’accompagnement d’autres types de « publics » s’est opéré fluidement, sans y chercher une cohérence particulière, au gré des opportunités de contrats de recherche. Dit autrement, le passage de la question de la vulnérabilité face à la « bonne santé » et au « bon » emploi à celle de l’accompagnement médico-social s’est effectué de manière logique. Au fond, que cela soit par l’école ou par le travail, les modalités d’institutionnalisation et de subjectivation d’un individu capable d’atteindre des objectifs prescrits sont un point central façonnant nos recherches. Le trait commun de tous ces intérêts pour ces objets reste que ces dispositifs d’accompagnement sont généralement construits par des associations dans le cadre de politiques sociales et médico-sociales. L’étude des associations et en particulier celles qui expérimentent et développent des processus d’accompagnement nous a conduits à prendre au sérieux les dynamiques de changements institutionnels amorcées par des émergences associatives, en considérant les associations et l’action des citoyens organisés comme une réponse à des problèmes collectifs dans des dialectiques conflictuelles d’institutionnalisation. De ce fait, comprendre le « passage en dispositif » dans les ITEP comme le résultat d’une action associative, en prenant appui pour cela sur les corpus théoriques de l’économie sociale et solidaire, s’inscrit dans nos tentatives d’atténuation et de réponse à nos sentiments d’indignité renouvelés face aux situations rencontrées lors des enquêtes. De ce point de vue, étudier l’évolution des ITEP aux DITEP peut être abordé comme un des ingrédients d’une transformation socio-économique plus large.

Écrire sur l’expérience des enfants accompagnés en ITEP, une entrée par une recherche-action partenariale : le travail de recherche d’Audrey Parron

Arriver sur le terrain des ITEP par la recherche ne nous permet pas d’échapper à l’exercice du travail de déconstruction des prénotions (Durkheim, 2007). Ma connaissance initiale des établissements est faible. Les expressions employées, les manières si particulières de définir les enfants comme des « sujets » par exemple, avec toutes les précautions langagières qui les accompagnent me sont étrangères, ainsi que la désignation des mères par les expressions « la maman » ou « madame », dont on devine malgré la neutralité des mots, une distance sociale murmurée.

Nous sommes entrée sur ce terrain sous contrat de recherche postdoctoral dans le cadre d’une expérimentation sur la mise en place du dispositif ITEP dans plusieurs régions françaises. Cette expérimentation était portée par une grande association de directeurs d’établissements, partie prenante très impliquée dans le changement législatif encadrant la généralisation de cette nouvelle organisation institutionnelle. Cette association, bien implantée dans le paysage du lobbying politique, développe depuis presque 30 ans une expertise solide sur ces établissements et leurs enjeux, ainsi que sur le public accueilli. La base théorique nourrie principalement par les savoirs cliniques2 nous a donné une place particulière dans ce contexte de travail partagé. En tant que sociologue, nous avons construit notre objet de recherche dans un climat où notre discours était susceptible d’entrer en concurrence avec d’autres référentiels. La définition de la problématique a été marquée en partie par une tension relative entre une demande « d’objectivation » des parcours des publics par les financeurs et des enjeux de savoirs légitimés par des années d’expertise des porteurs du projet. Ce contexte a donc construit notre rapport à l’objet de façon singulière, non pas en opposition au postulat clinique bien sûr, mais dans des rapports différenciés des savoirs et de légitimité des discours.

Une de nos missions a donc été de faire un pas de côté d’une définition de « sujets souffrants et/ou violents » en les ancrant dans des espaces sociaux, en insistant sur le genre, l’origine sociale, le parcours. L’âge, le niveau scolaire et le moment d’entrée dans un établissement médico-social ont été des indicateurs permettant de relever des rythmes, des séquences et des logiques institutionnelles. L’analyse sociologique dans notre cas a permis une mise en lumière de destins sociaux partagés, d’une expérience sociale déterminante dans la construction de soi et de son rapport avec les autres (Cervera, Parron et Ville, 2016).

Ce discours sociologique tient donc une place toute particulière dans le paysage des ITEP. Il peine à trouver sa place dans la sphère de la pratique professionnelle et il n’est pas non plus représentatif du discours scientifique. Loin d’être inédit, le champ sociologique s’est déjà emparé de cet objet avec des recherches notables comme celles menées par Hugo Dupont et par Florence Brumaud. L’enjeu de cet ouvrage est, entre autres, d’ouvrir un espace de dialogue inter- et pluridisciplinaire sur la mise en dispositif des ITEP, en étant vigilant à ne pas promouvoir des discours hégémoniques ou simplement plus légitimes.

De l’expérience proche du trouble et de la pratique professionnelle à la thèse : le travail de recherche d’Hugo Rodts, croisement du nous et du je

Toute personne ayant été amené, par une trajectoire biographique torturée, à choisir la recherche ou tel objet de recherche, est tentée de ne pas jouer le jeu de la socio-analyse. Ce dernier comporte des éléments intimes, parfois douloureux, qui pourraient pousser à produire un discours partiel, plausible et pudique, appuyé sur des faits biographiques justes. Ce discours manquerait invariablement sa cible puisque tout à fait insincère vis-à-vis des motivations réelles de ce qui fait la curiosité épistémique du chercheur.

Dans notre cas, nous pourrions produire ce type de discours, assez classique, où tout est vrai : nous nous sommes lancés dans la sociologie un peu par hasard, avec l’idée romantique de faire de l’ethnologie des sociétés primitives. L’ambition de faire un doctorat provient de l’engouement des dévoilements des rapports de force permis par la sociologie. Nos cours, dispensés par les chercheurs du laboratoire Clersé (Université de Lille et CNRS), nous fournissaient alors des clés qui permettaient de mieux comprendre les conflits sociaux auxquels nous participions, contre le sarkozysme ou encore le mal-logement. Nous voyions alors dans la recherche une activité professionnelle noble, prestigieuse et émancipatrice, ce qui nous semblait et nous semble toujours être rare dans le cadre d’un emploi rémunéré. Suite à la perte du financement familial, nous avons gardé en tête la recherche tout en nous orientant dans l’enseignement des sciences économiques et sociales en master. Nous n’avons pas eu le Capes [Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré ] mais avons postulé en candidat libre au CRPE [Concours de recrutement de professeurs des écoles] pour l’académie de Créteil, que nous avons obtenu. C’est dans le master de formation au professorat que nous avons, par le hasard des attributions des options de master, été confrontés aux études de genre. Nous avons ainsi été presque contraints d’y produire un mémoire incluant une réflexion sur les rapports sociaux de genre : le nôtre a porté sur les pratiques du jeu de guerre dans les cours de récréation, sous la direction de l’historienne Geneviève Pezeu. La lecture des travaux de Françoise Héritier à cette occasion fut une révélation : nous avons été convaincus, contre nos enseignements habituels, que la matrice des inégalités et des productions de différences entre les humains ne se situait pas uniquement dans les rapports aux outils de production, mais dans la « distinction primordiale » qui s’appuie sur la différence des corps. Fort de cette nouvelle grille de lecture, nous avons commencé à « lire » le monde social au prisme des savoirs de genre. Après nous être dépêchés de démissionner de l’Éducation nationale, nous avons fait des piges dans des institutions éducatives diverses, dont ce qui était alors un ITEP. Nous y avons été recrutés en tant qu’enseignant spécialisé. Le genre et ses effets y ont été particulièrement visibles : une surreprésentation masculine écrasante (notre classe de neuf élèves ne comptait que des garçons), un sexisme élaboré, violent et très fréquent chez ces enfants, ainsi qu’une répartition des rôles qui nous a amenés, petit à petit, à adopter une conduite de plus en plus virile pour répondre aux enfants. Une rapide recherche bibliographique sur cette curiosité de la surreprésentation masculine nous apprit qu’un besoin de recherche, pointé par plusieurs sociologues, existait (Ravaud et Ville, 2003 ; Blatgé, Cervera et Parron, 2016). Nous avons alors repris nos études en master 2, mais de recherche cette fois-ci, mené un premier mémoire sur la surreprésentation masculine, qui fut bien accueilli et devint un projet de thèse à l’Université Lumière Lyon 2.

Cette présentation a le mérite de justifier le choix de thématique autour de l’éducation et du genre. Elle occulte par contre ce qui a fait le cœur de notre sujet et qui nous a vraiment attiré, à savoir la souffrance psychique. Pour comprendre cette appétence, il nous faut mobiliser un récit complémentaire que nous sommes toujours réticents à écrire, surtout qu’il reprend une rhétorique de la santé mentale que nous abhorrons. Utilisons-le « je » pour cette partie-ci.

Alors que j’avais 19 ans, ma petite amie du lycée a vu progressivement sa santé mentale décliner une fois arrivée dans l’enseignement supérieur. Cela s’observait d’abord par du somnambulisme, des formes de régressions enfantines, des excès de colères ou de panique, le développement d’autres personnalités qui mettaient la sienne à l’écart et lui faisaient oublier des pans entiers de sa vie, ou encore des tentatives de suicide. Pendant trois longues années, je suis devenu aidant – ce terme n’était pas très utilisé dans les années 2010, sa pathologie étant niée par nos deux familles et la plupart de nos proches. La prise en charge par les professionnelles de santé fut elle aussi catastrophique : minimisation des symptômes, mépris social, absence de suivi. Deux exemples : une consultation aux urgences psychiatriques s’est terminée sous prétexte qu’il n’y avait pas eu de tentatives de suicide dans la journée. Deuxième exemple : après avoir été récupérée par des pompiers alors qu’elle tentait de se défenestrer, elle n’est restée que six heures aux urgences, dont elle est sortie avec une prescription de médicaments... qui lui serviront à mettre fin à ses jours la semaine suivante. Le jour d’avant son décès, le psychiatre n’avait pas jugé bon de prévenir ses proches du fait qu’elle ne s’était pas présentée à sa consultation. J’étais alors à un mois de passer mon Capes. Endetté – j’avais avancé de l’argent pour que mon « aidée » puisse vivre ; isolé, épuisé et surtout traumatisé, j’ai passé dans l’urgence le CRPE, que j’ai obtenu je ne sais comment, puis j’ai commencé à être enseignant tout en m’enfonçant progressivement dans la maladie mentale. Profondément déprimé, insomniaque, marqué par une « mémoire traumatique » qui me faisait revivre sans cesse des situations douloureuses, une hypervigilance et des pensées bien sombres, j’ai eu à faire, avec un temps de retard, aux psychologues et médecins, dont les manières d’opérer ont appelé chez moi un travail critique et de réflexion sur la gestion de la santé mentale en France. Ayant trop honte de ne pas être joyeux face aux enfants, en conflit avec la plupart des personnes de ma hiérarchie, et surtout éreinté, je me suis retiré de l’Éducation nationale. Après avoir voyagé, j’ai dû reprendre des activités rémunérées. La proposition d’emploi dans un DITEP ne me laissa aucun doute sur ma capacité à résister à des enfants jugés difficiles, dans la mesure où j’ai acquis quelques dispositions à gérer des situations de crise. En me lançant dans la recherche sur un sujet proche des DITEP, je savais que j’aurais du temps pour méditer les raisons qui poussent à pouvoir ou savoir aider certains individus plutôt que d’autres. Aussi, heureux bénéficiaire d’un trauma complexe, qui signifie plusieurs années de « symptômes », la recherche fut dans le même temps une occasion pour moi de prendre un temps de pause et de calme, que ma situation d’aidant, d’enseignant puis de travailleur social précaire ne m’autorisait pas.

Voici deux récits complémentaires qui forment une socio-analyse plus dicible et une autre plus pénible mais aussi plus en accord avec mon parcours biographique.

... vers la synthèse des engagements sociologiques en recherche sur et avec les DITEP

Les quatre récits des membres de la direction d’ouvrage entremêlent, de manière personnelle, un processus double : trajectoire professionnelle et trajectoire intime se croisent dans le cheminement de la recherche. Exposés ici à ciel ouvert, ces récits permettent de comprendre combien la recherche autour des enjeux du handicap ou du trouble psychique résulte d’une démarche engagée. En effet, dans la plupart des cas exposés, un sentiment d’indignité, voire parfois de défiance, semble constituer le terreau de l’action. Ces quatre manières d’appréhender la recherche sur et avec les DITEP illustrent la permanence d’un engagement dans l’acte de recherche, donnent une tonalité émotionnelle particulière à l’ensemble de l’ouvrage et expliquent la volonté de ces chercheurs de ne pas se situer en surplomb des réalités observées mais bien avec elles :

Parce que la sociologie dépend à la fois des conditions de sa production (plus ou moins autonome/hétéronome) et des dispositions du chercheur, elle est continuellement exposée à la relativisation d’un point de vue particulier. [Mauger, 2023, p. 11]

Gérard Mauger rappelle à nouveaux frais la difficulté rencontrée par les sociologues en termes d’articulation entre engagement individuel dans la recherche et objectif d’approfondissement des connaissances. De ce point de vue, les distinctions faites par Michael Burawoy entre différents modes de faire sociologique sont éclairantes : pour lui, la sociologie académique se doterait de méthodes rigoureuses et robustes pour atteindre un degré de scientificité dont la distance à l’objet serait le garant et permettrait de produire un savoir autonome ; la sociologie critique réaffirmerait cette distanciation tout en prenant en compte que le regard sociologique intègre un point de vue dont il s’agit d’analyser les déterminants tout en se gardant d’intervenir. Enfin, la sociologie publique correspondrait à l’âge de la participation et de la réflexivité pour la sociologie, dont un des rôles serait d’intervenir dans le débat public et les mouvements sociaux (Burawoy, 2014). Les postures de recherche incarnées par les quatre formes d’engagement sociologique explicités ci-dessus reflèteraient un continuum de la pratique sociologique et de la pratique d’enquête, entre sociologie académique, sociologie critique et sociologie publique. Les récits de chacun illustrent ce continuum. L’introspection réflexive de ces récits concourt ainsi à circonstancier notre volonté de laisser une place importante aux savoirs de vie d’une professionnelle et des personnes concernées. Sans eux, la recherche académique aurait finalement peu de sens ou moins de portée. En outre, à travers l’étude du passage en dispositif, la place minimale des savoirs sociologiques dans l’univers conceptuel des DITEP ne peut être que constatée au regard et de la prépondérance des savoirs cliniques issus de la psychologie et de la pratique psychothérapeutique. De ce constat, les chapitres issus des savoirs académiques espèrent ainsi contribuer à leur donner une humble place.

L’objectif de l’ouvrage – étudier le passage en dispositif des ITEP – souhaite refléter une pratique d’enquête pragmatique qui tend néanmoins à relativiser la puissance et la portée de la sociologie académique. Parce que cette ambition dialectise expériences personnelles, expériences professionnelles et expériences de recherche, elle tente d’incarner la pratique de l’enquête sociale au sens de John Dewey (2010). Ce dernier pose que l’individu ordinaire, le citoyen, en pratiquant l’enquête sociale, peut trouver des solutions empiriques aux problèmes qu’il rencontre et qu’au travers de cette entreprise, collective ou non, il participe à l’expérience scientifique par son propre vécu des réalités dont il fait l’expérience :

[Dewey] refuse alors toute coupure entre la réalité vécue par tout un chacun au quotidien et la réalité faisant l’objet d’une expérience par le scientifique : il existe selon lui une continuité qualitative entre l’expérience humaine la plus courante et l’expérience scientifique la plus savante. [Truc, 2005, p. 6]

En fin de compte, l’intuition collective qui donne lieu à cet ouvrage est qu’il existe une potentialité créatrice à donner, dans des contextes institutionnels très contraignants pour les personnes accompagnées, « la place faite aux personnes détentrices de savoirs marginalisés dans les processus de production de connaissance » en visant pour cela « la participation la plus égalitaire possible entre scientifiques et profanes » (Godrie, Juan et Carrel, 2022, p. 13). Cette aspiration à l’égalisation des rapports sociaux dans la production des connaissances figure toujours un idéal à atteindre présentant un défi à chaque nouvelle enquête. Dans des cadres institutionnels en cours de reconfiguration et de stabilisation, ce chapitre, en jouant le jeu du dévoilement des engagements intimes des chercheurs, au-delà de son caractère peu habituel, espère avoir contribué à ces potentialités d’égalisation entre savoirs de vie et savoirs académiques.