Show cover
Couverture de Poétiques de l’inattendu dans la littérature anglophone contemporaine (Edul, 2026) Show/hide cover

Attracteurs étranges et autres bizarreries quantiques dans quelques nouvelles de l’Australien Greg Egan

Greg Egan, auteur australien contemporain, propose de transposer quelques concepts quantiques dans la veine fictionnelle pour mieux comprendre comment fonctionne l’univers. Allant du concept d’anisotropie (le fait qu’un objet ou matériau soit dépendant de la direction), en passant par la mention d’attracteurs étranges1 (bassins magnétiques au cœur d’un système chaotique) jusqu’à la compression de l’espace à la suite de la disparition d’un trou de ver2, ses écrits démontrent l’inattendu inhérent au monde quantique. Bien que l’inattendu s’apparente à un « anti-concept »3, cette notion irreprésentable se trouve figurée à loisir dans ses nouvelles de science-fiction. Par exemple, un voyage dans un trou de ver représente un défi incommensurable pour le langage déjà en quête de représentation. En effet, pour Aurélien Barrau, « ces trous de vers sont des structures topologiques inattendues qui permettent des connexions usuellement impossibles »4.

Comment représenter cette réalité éloignée des principes unidirectionnels de la physique newtonienne du sens linéaire de la lecture ? Depuis que les certitudes newtoniennes ont été ébranlées tour à tour par la relativité, la mécanique quantique et la science du chaos5, l’inattendu se révèle être néanmoins une clé pour comprendre le monde quantique. Certes, il est difficile de comprendre, de conceptualiser, d’imprimer sur la page blanche ou même de prouver scientifiquement cette autre réalité physique. D’où l’abondance des hypothèses et la mention récurrente des erreurs, échecs, hiatus et défauts dans ses nouvelles, comme si la fiction de G. Egan expérimentait le fonctionnement complexe et les doutes de la science, ses tâtonnements, ses paradoxes, ses avancées ou révélations soudaines. Il s’agit d’un « changement qui va de macro-métaphores biologiques et causales à des micro-métaphores désincarnées et simultanées, de la physique newtonienne à la physique quantique »6. Des états quantiques tels que l’enchevêtrement7 (deux particules existent en deux états ou plus avant d’être mesurées) sont ainsi retranscrits dans l’écriture : des signifiants peuvent donc suggérer de multiples signifiés et des possibilités paradoxales et contradictoires. Au monde prévisible causal et aux lois physiques stables s’opposent un monde quantique aléatoire, des transformations incessantes et une appréhension épistémologique radicalement et nécessairement différente.

L’incertitude quantique ou le règne de l’hypothèse

Les personnages des nouvelles testent des hypothèses ou incarnent des hypothèses sur pattes. Dans « Unstable Orbits in the Space of Lies » (1992), le narrateur et son acolyte Maria se réfèrent à la géomancie chinoise en se pensant hors de portée de toute zone géographique régie par des dogmes. L’hypothèse sans fondement scientifique met en scène des personnages obligés d’adhérer à des croyances en fonction de leur lieu d’habitat à la suite d’un bouleversement inopiné de l’espace-temps. Le comportement imprévisible des personnages principaux est semblable à celui de parasites extérieurs, de particules ou d’« électrons libres » vivant en orbite entre des attracteurs gravitationnels qui ont enfermé la population dans un système de croyances fossilisé. Ces personnages en orbite au comportement chaotique sont semblables à des erreurs du système du monde décrit, se payant parfois le luxe de disparaître de façon inexpliquée : un comportement démontré par Maria qui change de lieu sans raison ou fait des sauts quantiques dès le début de la nouvelle. Dans « Luminous » (1995), Bruno et Alison partent de l’hypothèse que les mathématiques se sont peut-être construites à partir d’une erreur8 et la machine appelée Luminous permettrait de vérifier les résultats. L’hypothèse principale est qu’une intelligence supérieure existerait dans une région mathématique alternative.

Arrêtons-nous pour le moment sur la nouvelle intitulée « Into Darkness » (1992) dans laquelle un coureur expert est immergé au cœur d’un trou de ver pour sauver des vies. La nouvelle débute et se ferme sur un rêve qui semble précéder la réalité, conférant ainsi au début et à la fin du récit une enveloppe d’incertitude permanente. L’incertitude sonore et visuelle (« a trick of the mind »9) prépare à une première vue satellite de l’Intake, objet hypothétique, une sorte de singularité cosmique qui descend régulièrement sur terre dans des régions habitées. Le narrateur l’observe à l’œil nu avant d’y plonger courageusement, presque à corps perdu. Tout un panel de couleurs contradictoires entoure l’objet, qui passe de l’infrarouge factice à un cercle noir puis à des taches polychromes (« false-color infrared – a pitch black circle in a landscape of polychromatic blotches », ibid.). En plus de l’étonnante hypothèse de la lumière unidirectionnelle au sein du trou de ver, la perception de la forme et de l’aspect de l’objet inconnu fonctionne comme un récipient sémantique indécis accueillant un large spectre de couleurs. L’incertitude de l’observation explique d’emblée le fonctionnement inattendu du monde quantique, le passage de la saisie individuelle de l’objet à une série de probabilités, « des moments qui s’effondrent en particules de perception »10. La perception est morcelée, l’objet n’est plus « une chose en soi » (Emmanuel Kant), mais un phénomène.

L’incertitude optique qui entoure l’objet annonce l’incertitude sémiotique qui lui est associée, l’impossibilité de décrire ou de mesurer l’objet hypothétique astronomique. La vue satellite débouche sur une vue locale suburbaine mariant cul-de-sac et rues en arc de cercle. Les mots « culs-de-sac » et « crescents » préfigurent déjà l’expérience sans issue que le narrateur va vivre à l’intérieur du trou de ver, et son caractère astral ou quasi astral (le trou de ver fait aussi penser à un trou noir ou « quasar », quasi-étoile, une étoile approximative). Le centre de son cœur est décalé et les délimitations de « l’Intake » sont difficiles à cerner : « We call the inner sphere _ the wormhole’s destination, which seems to be inside it, but isn’t _ The Core »11. Le narrateur tente de délimiter la carte et ne retient qu’un labyrinthe et fait sombrer le texte dans une incertitude intellectuelle. Il parcourt l’hyperespace se fiant davantage à ses connaissances sensorielles pour assurer sa survie. La véritable nature du trou de ver radioactif et instable reste inconnue. Il peut disparaître à tout moment et ne semble explorable à échelle humaine que durant 18 minutes environ. L’objet imprévisible n’est pas mesurable, s’offrant ainsi à une compréhension limitée, un objet solide visible de jour et un amas vide la nuit.

Les hypothèses de la part du narrateur vont bon train : l’Intake serait envoyé par une civilisation du futur pour prélever des échantillons du passé, mais, à la suite d’une erreur, la chose a subi de malencontreuses déformations spatiotemporelles. Les recherches paléozoïques (fossiles animaux les plus anciens) ont débouché accidentellement sur des villes du 21ᵉ siècle. Ainsi, les êtres humains deviennent le sujet d’étude de cette intelligence supérieure à la place d’amibes, microorganismes unicellulaires qui se défendent en émettant des extensions membranaires. Une autre interprétation de ce passage sur les amibes serait éclairée par la vision de René Thom12, mathématicien et philosophe, qui explique que tout concept est semblable à un être amiboïde qui défend son organisme contre des concepts concurrents. La comparaison de l’être humain à cette amibe peut signifier que cette intelligence artificielle teste les êtres humains en leur faisant subir des agressions pour étudier leurs capacités d’adaptation.

Ou, d’un point de vue plus littéraire, on peut considérer que le texte offre au lecteur l’expérience de la singularité quantique, une opportunité de tester une faille dans l’espace-temps, une façon d’extirper le lecteur des attendus narratifs plausibles habituels. En effet, la prévisibilité à laquelle le texte et la tâche du narrateur se raccrochent ne fait que renforcer l’instabilité de l’objet singulier. La narration tente de rassurer avec des lapalissades et des abstractions. Ces vérités et théories perdent toute valeur une fois que le coureur franchit les limites de l’univers newtonien pour plonger dans les lois insaisissables qui régissent le trou de ver : « As the unknowable future becomes the unchangeable past, risk must collapse into certainty, one way or another. […] Everyone keeps track of the time since the Intake materialized, however theoretically irrelevant that is. The truth is, these abstractions make no difference in the end. You do what you can, as fast as you can, regardless » (p. 60).

Comme les quasars, les trous de ver se situent aux frontières de l’observable et entraînent une imprévisibilité quantique (« quantum uncertainty », p. 64) subie par le corps humain. Le trou de ver est un objet hypothétique qui relierait deux régions distinctes de l’espace-temps, fournissant un raccourci ou tunnel interdimensionnel entre un trou noir et un trou blanc. Une fois à l’intérieur, le narrateur subit des modifications physiologiques, comme le fonctionnement erratique du cerveau et l’augmentation de la pression sanguine : « Running inward lessens the outward components _relative to the wormhole_ of the body’s cyclic motions » (p. 69).

Le coureur est guidé par un logiciel censé prédire la position des personnes à sauver (« Dolore’s highly erratic Room Use Predictor », ibid.). Mais le programme est faillible. La rigueur s’effrite par méconnaissance des paramètres de l’objet cosmique. D’où l’approximation sémiotique qui contamine le texte lorsque le sauveteur finit par tomber sur le berceau de l’enfant recherché. Le texte transite d’un vocable ordinaire stéréotypé et identifiable (« child », « plastic toys », « talcum powder », « baby shampoo », ibid.) à une indétermination caractéristique du « flou quantique » (« quantum fuzziness », p. 67)13. La description tâtonnante est le résultat des perceptions et des frayeurs du narrateur. Cette « mousse quantique » de l’espace-temps est aussi la conséquence de ses observations personnelles limitées. Parallèlement à la trajectoire d’une onde ou particule qui émerge d’un continuum de chemins possibles pour s’effondrer en une seule trajectoire observée (théorie de l’effondrement de la fonction d’onde ou décohérence), l’œil du sauveteur donne une réalité linguistique à la superposition d’états dans lesquels peut se trouver l’enfant à l’intérieur du trou de ver :

It is clear that I have the right room when a dresser is revealed, piled with plastic toys, talcum powder, baby shampoo and other paraphernalia spilling onto the floor. Then a corner of the crib appears on my left, pointed at an unexpected angle; the Thing was probably neatly parallel to the wall to start with, but slid unevenly under the inward force. I sidle up to it, then inch forward until a lump beneath the blanket comes into view. […] I reach sideways and lift the child, bringing the blanket with it14.

L’enfant, d’abord symbolisé par les petits objets métonymiques rassurants qui lui sont associés, est ensuite réifié. « The Thing » et « a lump » prouvent lexicalement qu’il est enclin à subir la force destructrice du trou de ver jusqu’à n’être qu’une protubérance dissimulée et indéterminée. Le texte fait ensuite un retour rassurant vers un vocable humain lorsque l’enfant est sauvé par le coureur puis recueilli par sa mère. Il redevient « the child » puis « it » (comme un reste indéterminé dont la vie est à ce stade encore menacée) et plus loin « the Kid ». Le rythme de lecture montre les termes changeants comme si l’enfant, l’atome, sautait d’un état à un autre. On peut aussi y voir une superposition d’états quantiques. La liste des objets enfantins (« toys ») et infantiles (« powder ») débouche sur l’indétermination d’un corps potentiellement broyé pour revenir positivement à son état initial. Il est extirpé de la zone quantique par un effort sportif et maternel de décohérence et de hasard heureux.

L’incertitude lexicale simule le chaos du monde quantique. Les descriptions inattendues mettent en exergue le cheminement du voyageur, du lecteur et du texte vers l’inaccessible force qui finira par envelopper les êtres localisés dans le trou de ver jusqu’à l’explosion plasmique imprévisible et leur réduction en poussière : « Nothing will remain but radial streaks of fine dust » (p. 77). L’indétermination qui contamine les êtres et les choses affecte aussi le coureur sur le plan émotionnel. Alors qu’il prend tous les risques pour sauver des vies et relate une « catharsis émotionnelle » en sauvant le premier enfant, le ton de son monologue vire à une grossière indifférence, il ne se sent plus impliqué : « my emotional geography is very carefully arranged; I don’t give a shit about anyone who I could end up unable to save » (p. 71). En tentant de s’approcher de la singularité dans un trou de ver géant (hypothèse formulée sur la page web de Greg Egan « Time to the Singularity »15), le narrateur est lui-même le jouet d’hypothèses contradictoires, paradoxes inhérents à la réalité quantique mis en valeur par les physiciens eux-mêmes. Les possibilités multiples et les changements de paradigmes remplacent la prédictibilité et le déterminisme newtoniens. Par voie de conséquence, les réactions, les perceptions, les méthodes d’investigation ou de représentation changent.

Quelques ressorts de l’inattendu : de l’anisotropie aux attracteurs étranges

En décrivant le trou de ver qu’il a déjà parcouru maintes fois, le narrateur de « Into Darkness » fait part à un journaliste d’une propriété fluctuante de l’objet cosmique aux radiations anisotropiques16, c’est-à-dire dépendantes de la direction. Les caractéristiques du trou de ver changent selon son orientation, tel un milieu biréfringent. Il en est de même du champ magnétique du plasma qui peut prendre une filamentation dans une direction particulière. Cette propriété anamorphique va de pair avec l’incertitude relevée plus avant, mais fait aussi comprendre que l’interprétation d’un objet ou d’un texte peut suivre plusieurs directions préférentielles prises par l’observateur. Dans le texte de G. Egan, l’objet hypothétique est tracté par l’imagination élastique qui transmet les perceptions changeantes du sauveteur-messager aux prises avec le trou de ver. Le sujet subit les déformations du matériau qui s’allonge, se courbe et se rétrécit :

I’ve left the isotropic universe behind, and the question is academic. […] The street curves gently to the right, gradually losing its radial orientation, but there’s no convenient turn-off yet. I stay in the middle of the road. Straddling the double white line, as the border between past and present swings to the left. The road surface seems always to slope toward the darkness, but that’s just another wormhole effect; the bias in thermal molecular motion – cause of the inward wind, and slow dehydration – produces a force, or pseudo-force, on solid objects, too, tilting the apparent vertical. [Ibid., p. 87]

Le coureur est conduit par la force gravitationnelle qui projette les éléments présents à la verticale, induit des modifications spatiales et temporelles incessantes, impose l’expérience simultanée du passé et du présent et propage la lumière vers l’intérieur. La relativité générale s’est effondrée : « Les actions, relations et mouvements remplacent le sens des choses, des objets et de l’absolu »17. En quelque sorte, le personnage principal expérimente directement et corporellement les effets d’un univers anisotropique. À la place d’une sage métaphore comme expérience de pensée, les concepts et métaphores scientifiques qui permettent de donner une réalité au chaos quantique s’incarnent dans la fiction. Les personnages deviennent, contre toute attente, les coacteurs de concepts qui dépassent les limites de la pensée humaine. G. Egan montre la hardiesse de la science. Le signe de l’infini mathématique, proche de la lemniscate en forme de huit, le ruban de Möbius et les attracteurs (étranges) constituent des intuitions scientifiques que G. Egan souhaite faire expérimenter à sa façon dans « Unstable Orbits in the Space of Lies ».

Dans cette nouvelle, les êtres humains vivent dans des attracteurs et ne peuvent en sortir. La réalité décrite oppose le monde des attracteurs qui gèrent une stabilité dogmatique dans laquelle est enfermée 99 % de la population et un autre monde à la frontière des bassins de l’attraction où l’imprévisibilité fait loi. En d’autres termes, la nouvelle oppose le royaume homogène de la prévisibilité à l’anomie où règnent doutes, liberté de mouvement continuel, inattendu, inorganisation. L’anomie désigne initialement un mollusque à coquille irrégulière, comme une petite piqûre de rappel de l’ère paléozoïque visée par la civilisation futuriste (« Into Darkness »). Le terme savant désigne aussi l’absence de normes régulatrices et l’instabilité des relations sociales relevées par Émile Durkheim. En utilisant le concept d’anomie et la métaphore quantique des attracteurs, G. Egan fait part de son rejet des dogmes et d’une pensée fossilisée. Le narrateur a fait le choix de vivre en permanence en orbite sans se fixer sur une vérité, sans jamais rejoindre la civilisation et ses certitudes.

Le danger est d’être enfermé malgré tout dans une croyance peut-être inévitable : celle de se croire libre. D’où la seconde métaphore des attracteurs étranges qui auraient piégé le peuple en orbite sans qu’il s’en rende compte : « We’re not aimless wanderers; we’re the people of this strange attractor. We have an identity – a unity – after all »18. Une femme errante s’interroge ainsi sur la vraie liberté de ceux qui vivent en périphérie, peuple capturé par l’idée même de liberté. Les attracteurs étranges issus de la théorie quantique sont comparés à des métaphores qui s’hybrident : « metaphors mutating and hybridizing, all over again » (p. 96).

Les attracteurs (simples) sont des métaphores de dogmes imbriqués et épousés par la population docile. Les gens vivant en marge sont perçus comme naviguant dans un espace de variations infinies. Sans le savoir, ils se situeraient sur des trajectoires contradictoires et peu prévisibles, mais qui s’accumulent sur le même objet. Les trajectoires qu’ils parcourent en se croyant libres ne se coupent et recoupent pas, mais se répètent comme dans un mille-feuille. Ils courent de manière circulaire à l’intérieur d’un espace infini : « Other points might lead to infinity – to escape » (p. 94).

La comparaison entre les hommes et les particules et points sur des attracteurs étranges fait comprendre que leur trajectoire est imprévisible en pratique (d’où leur inconscience d’être piégés), mais qu’ils suivent des régularités en convergeant vers l’attracteur. En quelque sorte, l’intrigue gratte ces points ou personnages pour révéler des comportements singuliers et de nouvelles possibilités. Les changements de comportement de Maria et du narrateur symbolisent les bifurcations qui s’accumulent sur l’attracteur étrange, structure en papillon, proche d’une fractale.

Les métaphores scientifiques couplées aux métaphores littéraires modèlent habilement les représentations. Cette logique structurelle dynamique partagée est identifiée par Philip Kuberski : « The behavior of nonlinear systems remains humanly unpredictable, and certain forces metaphorically embodied in certain figures in literature generate instability in ways remarkably comparable to strange attractors »19. Le monde décrit dans cette nouvelle est régi par un système chaotique où chaque conscience devient perméable aux valeurs des autres (attracteur simple). Ceux qui croient résister à l’enfermement dogmatique ne feraient en réalité que bifurquer en empruntant les mêmes routes en spirale sans se croiser (attracteur étrange).

Le sens de la liberté et le sentiment d’infini ne représenteraient peut-être aucune issue véritable, mais un voyage circulaire à l’infini, l’aveuglement des personnages en orbite, une erreur de jugement commise à répétition. Parallèlement, « Luminous » repose sur l’idée que les mathématiques se sont probablement construites à partir d’une erreur originelle. Les fractales seraient elles-mêmes issues de cette erreur mathématique20. Il est vrai que la moindre imprécision se trouve amplifiée dans de telles proportions que l’état du système initial devient alors vecteur d’inattendu. En insérant ses cartes dans la machine de lumière, Alison découvre un défaut mathématique dont elle décide d’effacer la trace. En supprimant cette anomalie quantique vieille de 15 milliards d’années, elle soumet d’une certaine manière sa fraîche découverte au principe de décohérence. Elle efface le défaut mathématique dangereusement exploitable à des fins douteuses par une entreprise mal intentionnée (la compagnie Industrial Algebra pourrait corrompre des organismes financiers en utilisant ces mathématiques aléatoires). L’erreur mathématique effacée d’un clic de souris révèle une croissance linéaire en pic puis une structure dentelée fractale.

Après la crainte de l’effet papillon provoqué par l’erreur mathématique originelle qu’Alison et Bruno viennent de gommer (« How many civilizations might have felt the effects of what we’ve done? », p. 175), cette arithmétique alternative révèle un nombre quantique « trans-astronomique » (p. 176) empaqueté dans une structure fractale au-delà du nombre de particules dans l’univers, désobéissant aux lois de la physique traditionnelle. Il y aurait ainsi une limite à la compréhension du réel jamais atteinte due à la prolifération mathématique. Les mathématiques présentées dans cette nouvelle sont la première condition qui génère l’inattendu. Les équations mathématiques déterministes, ou même la notion d’infini mathématique, peinent à décrire l’univers quantique, car celui-ci se situe au-delà du saisissable, du côté du réel, dans de brefs moments épiphaniques, imprévisibles et imprécis. Paradoxalement, notre conscience de l’inattendu est la meilleure conseillère : « notre sens quantique d’un univers aléatoire, d’un cosmos qui nous échappe, l’énigme qui régit la différence entre champ/particule/onde »21 peut aider à capter ces « épiphanies subatomiques qui se dissolvent et se dispersent immédiatement avant et après que nous les avons vues »22.

Épiphanies expérimentales : la vérité quantique n’existe pas

Lorsque l’on perçoit un phénomène, on sort du système quantique par le choix que l’on fait de mesurer ou de percevoir ; ainsi, on sort du flou quantique pour atteindre un point de focalisation spécifique, nécessairement furtif, réducteur et insatisfaisant. Effectivement, le narrateur de « Into Darkness » expérimente une épiphanie furtive sans pour autant comprendre le pourquoi du comment : « The acid in my throat and nose brings tears to my eyes. As I shake them away, something impossible happens. A brilliant blue light appears. […] Some component of the wormhole’s hidden machinery has revealed itself. The idiot navigator is showing me its worthless soul »23.

L’épiphanie est ironique : au lieu de révéler la beauté ou la vérité sur le trou de ver, le visiteur mentionne l’idiotie factice de la machinerie avant de faire feu et de se rendre compte de son impuissance cynique et organique : « as if some puny weapon in the hands of an amoeba could scratch the shimmering artifact of a civilization whose failures leave us cowering in awe » (p. 74). Après le coup de pistolet, la lumière se réduit à une tête d’épingle et disparaît. La première épiphanie avortée laisse place à un second choc plus ordinaire : un homme amputé des jambes, probablement sous l’effet de la « spaghettification »24 quantique, tente de se frayer un chemin : « The man’s legs have been amputated at the thighs; he is dragging himself along with his arms alone […] He is huge: big-boned and heavily muscled, with plenty of fat on top of that » (p. 74-75). À la rencontre quasi épiphanique de la puissance cosmique succède un face-à-face avec la fragilité humaine accentuée par la négation de la beauté des rimes poétiques (« with plenty of fat on top of that »). L’impossibilité du sauvetage, l’amputation de l’homme, vient aplanir les précédents efforts linguistiques pour mettre en mot la révélation de la puissance cosmique spectaculaire : « a cluster of long, thin, Luminous cylinders is hanging in the sky, like some mad upside-down pipe organ built of glass, bathed in glowing plasma » (p. 73).

Dans le monde quantique multiple et multidirectionnel, une vérité unique n’est pas envisageable : « We can only glimpse trails, tracks and traces of particles hitting screens and passing through cloud chambers, the paths of light radiating from the atom when bombarded »25. Comme le physicien qui chemine avec ses outils d’observation dans la matière quantique invisible pour saisir le comportement d’une particule, le narrateur ou le lecteur au cœur du matériau textuel bute sur les images contradictoires et garde l’espoir d’atteindre une illumination. Il doit souvent se contenter du moindre petit point sur l’orbite d’une planète proche du soleil (périhélie). Le concept de vérité unique n’est pas la règle du monde quantique : « Should God have mystified the author of Genesis with details of the Big Bang and primordial nucleosynthesis? Contradictions? »26.

Le monde quantique ne peut se fixer sur une seule vérité, qu’elle soit divine ou astrophysique, sous peine d’un appauvrissement stérile. Le voyageur au sein du trou de ver ne fait que courir dans un présent continuel, conscient du sens métaphysique de l’objet qui se résume un instant en un instinct : courir pour survivre, survivre pour sauver. « The wormhole makes tangible the most basic truths of existence. You cannot see the future. You cannot change the past. All of life consists of running into darkness. This is why I am here »27. L’inattendu est au cœur même de l’existence humaine, chacun poursuit sa vie à l’aveugle, sans connaître précisément ses origines ni son destin ou sa destination. Seul le mouvement compte. D’où l’impossibilité de décrire le futur d’une trajectoire donnée, seul son attracteur pouvant être retracé. Ici, le chat de Schrödinger (mort et/ou vivant). Là, le principe d’intrication28 des particules. Ou encore « la contradiction entre l’exotique et le mondain, la pragmatique et le platonique, le visible et l’invisible »29. En d’autres termes, les nouvelles mettent côte à côte et confrontent la matière exotique inconnue de l’univers (composée de particules subatomiques dont l’existence n’a jamais été prouvée scientifiquement) et les éléments du monde newtonien palpables et prévisibles.

Les épiphanies de pure vérité sur le monde dans la fiction de G. Egan ne cessent d’avorter. Lorsque l’erreur mathématique gommée par Alison réapparaît sous la forme de fractales sur l’écran du puissant ordinateur, l’enthousiasme fait vite place à la déception : « In the clean-lined logic of the simplest concepts, I saw and understood exactly how the world worked – except that it was all wrong, it was all false, it was all impossible » (ibid., p. 175). Lorsque Alison renverse sciemment la logique du système, le défaut mathématique s’amenuise en même temps que la machine disparaît. Ce modèle scientifique approximatif ne sera jamais affiné ni exploité.

Ce qui reste accessible à la compréhension, ce sont les fluctuations des phénomènes quantiques, le comportement erratique des objets hypothétiques tout comme les effets du réel. L’identité des photons comme le réel ou la vérité de ce monde instable et multiple restent hors de portée : « The Real is a more phantom like presence, immaterial and yet of a stubborn and quasi-lethal efficiency: something that cuts through, troubles, disturbs the order of things »30. Saisir la vérité du réel ou du monde quantique est une question de perspective, de déductions faites à partir de traces. C’est une question de connexions établies entre les images en reste, une observation quasi poétique de manifestations physiques prises à rebours : « Ghost particules leave ghostly trails on phosphorescent screens and in cloud chambers. We deduce their existence by reacting to what they have left behind them, a photographic trace, a phosphorescent trajectory »31. Dans le tunnel temporel défaillant, le narrateur de « Into Darkness » est guidé par des flèches fluorescentes derrière lui, mais navigue à l’aveugle, entre des objets ordinaires qui peuvent le heurter et d’autres personnages également malmenés par la force moléculaire thermique.

Les trous de ver et attracteurs étranges font partie du monde décrit par G. Egan, car en s’intégrant à ses récits, ils invitent à faire face à l’inconnu, à l’imprévisible et favorisent une autre manière d’observer et d’expérimenter le monde. Les trous de ver ouvrent une brèche spatiotemporelle inédite dans le tissu narratif. Pour rendre compte de l’impossibilité de fixer le monde quantique tout en en découvrant la saveur, nous avons envisagé l’hypothèse d’une poétique de l’inattendu.

En associant mots et équations, page blanche noircie et trou de ver, anomie et anomalie, l’esthétique des nouvelles de G. Egan permet de capter un peu, autrement et ailleurs, des objets littéraires et cosmiques, indéterminés et transitoires, des idées et des concepts qui subissent des transformations inattendues. Mais ce ne sont pas seulement les figures poétiques qui représentent ce monde chaotique. Les phénomènes de physique quantique deviennent métaphores : les attracteurs représentent des dogmes, les fractales figurent l’illusion de liberté ou une erreur mathématique originelle. En abandonnant la symbiose anthropique entre l’homme et l’univers qui régit la planète Terre, les accidents mis en scène dans les nouvelles de G. Egan créent une autre complémentarité, celle de phénomènes quantiques inattendus qui se détachent du continu et du contenu narratif. En tentant de rendre compte des bizarreries quantiques, en travaillant avec le doute et le hasard, la science-fiction comme les mathématiques construisent de nouveaux mondes proches de la création poétique. Les singularités font des trous dans l’écriture qui doit se réinventer.