Le Poète primordial incarnait [le précipité alchimique qu’est la vie] en se demeurant minutieusement vivant dans l’inouï du vivant. Les artistes ont gardé l’ADN de ce père générique. Dans leurs œuvres, couvrant d’innombrables domaines, les vibrations, les couleurs, les odeurs, les matières, les rythmes, les formes, les forces… sont autant de passerelles qui leur offrent l’inconnu. Ils le sollicitent en visions chaotiques, l’habitent de leurs perceptions, l’affectent aux fulgurances que sont leurs créations. Ainsi, d’œuvre en œuvre, ils s’informent du réel, nous informent du réel, se déconstruisent et se construisent eux-mêmes au feu de l’impensable. Ils vivent à haute intensité en état poétique – cette source des créativités1.
Le présent ouvrage consiste en une analyse de formes littéraires courtes (poèmes et nouvelles) écrites par des auteurs contemporains anglophones. Poésie et nouvelle invitent à des observations dans un milieu littéraire condensé à la manière d’expérimentations visuelles faites sur des microstructures in vitro ou des biotopes circonscrits sous un microscope. Un lecteur audacieux, enthousiasmé autant par les arts que les sciences, s’amuserait à pousser l’analogie jusqu’à voir le regard porté sur ces formes littéraires courtes comme une lamelle de verre apposée sur une scène d’observation microscopique. Des réglages sont nécessaires, la précision est requise, mais l’observateur se heurte inévitablement à des réactions chimiques ou à des découvertes fictionnelles inattendues. L’observateur-lecteur est vite confronté aux limites de son regard subjectif et à la complexité du monde étudié. L’action et la portée de l’observation peuvent se révéler transitoires, restreintes ou dérisoires. En effet, on s’aperçoit vite que, face au réel insaisissable, toujours imprévisible (Henri Maldiney), qui ne cesse de ne pas se dire (Jacques Lacan2) et confrontée aux lois fortuites de la physique quantique, la scène d’observation instable et indéterminée est hors de maîtrise.
Notre choix du corpus et des formes courtes de la littérature anglophone s’explique par l’espoir de voir se manifester l’inattendu de manière spectaculaire. Issues de la tradition orale, nouvelles et poésies représentent une esthétique du condensé, comme les arts visuels, ici explorés de manière transdisciplinaire. Encore peu étudiées de manière concomitante, les formes courtes dans la culture contemporaine englobent dans notre ouvrage poésie, nouvelles et arts visuels. La condensation poétique se manifeste dans chacune de ces formes que l’on croit pouvoir appréhender d’un coup d’œil. Incontestablement, elle requiert cependant un effort de déchiffrement jusqu’à une nécessaire adaptation à de nouveaux modes de lecture (numérique). Nous nous sommes efforcée d’y répondre. Longtemps dédiées à un public expert (critique d’art pour les arts visuels et critique littéraire pour la poésie) ou considérées comme des formes embryonnaires du roman (nouvelles), les formes à effet unique (Edgar Allan Poe) constituent un cadre pour prendre la mesure des reliefs inattendus qui peuvent s’y précipiter.
En parcourant tour à tour les poèmes de Barbara Guest, ceux de Malena Mörling, les nouvelles de Stephen Dedman ou celles de Steve Tomasula, ainsi que les poèmes et créations d’Eduardo Kac, nous espérons montrer que les formes artistiques brèves accueillent l’inattendu comme une ligne de force partagée. L’inattendu se dessine ou surgit le long d’un spectre large et diversifié : de l’épiphanie à l’incongru en passant par des formes d’éclatement de ce réel inaccessible, ainsi que des formes de transposition de phénomènes quantiques (chaos, intrication, attracteurs étranges…). Muriel Adrien, Marie Bouchet et Nathalie Vincent-Arnaud expliquent que, par leur nature intersémiotique, les formes brèves donnent une illusion plus intense de présence au monde3. Effectivement, de tout temps, les formes brèves ont été le creuset de configurations esthétiques hétérogènes par leur tentative de frottement à un réel toujours fuyant : « brevitas antique, idéal classique de plénitude et d’universalité, goût romantique pour le fragment, esthétique contemporaine de la rupture et de l’éclatement »4.
Qu’il s’agisse de la plénitude qui émane des poèmes de B. Guest, de M. Mörling ou d’une impression d’éclatement à l’œuvre dans les nouvelles de S. Dedman, l’inattendu se trouve précipité dans des manifestations épiphaniques ou des déformations accidentelles. Tous ces objets littéraires et artistiques, nouvelles, textes génératifs en constant renouvellement, poèmes in vivo, poèmes numériques et sculptures invitent à la suggestion et suscitent l’imagination. Les formes courtes, microscopiques ou miniaturisées sont légion dans les champs d’études explorés. Elles sont souvent également convoquées pour donner l’illusion du plan macrocosmique. Par exemple, l’œuvre de Mary dans « Self-Portrait(s) », une nouvelle de S. Tomasula est une allusion explicite à Genesis de E. Kac, œuvre transgénique qui ressemble à une rotonde biblique ou une planète. La sculpture Singularis (E. Kac) donne à voir une autre protéine d’artiste à grande échelle. La brièveté des formats semble autoriser paradoxalement une plus grande tentative de saisie du réel sans prémunir pour autant le lecteur d’une sensation d’inconfort ou de déstabilisation5.
Cette lecture imparfaite est néanmoins parallèlement nourrie des entretiens menés avec les mêmes écrivains de 2022 à 2024. Le volume cherche à établir des liens entre les sciences (notamment les mathématiques, l’informatique, l’astronomie, la physique quantique) et les œuvres artistiques. Ce choix de textes glanés au fil de nos explorations recoupe des artistes aux préoccupations semblables : l’attrait pour le mystère du monde et de l’invisible, le désir de pousser plus loin la connaissance pour espérer percer le réel et la nécessité commune d’inventer de nouveaux langages plus adaptés à notre présent (trop) numérique. En sélectionnant des écrivains et artistes nourris par les sciences, en alimentant notre pensée d’un va-et-vient entre leurs écrits théoriques et leurs idées éclairées par des entretiens en troisième partie du volume, nous espérons mettre en lumière l’intrication inattendue des imaginaires. En effet, comme une métaphore structurelle du mécanisme d’intrication des particules6, lesquelles, même éloignées, sont enchevêtrées et en codépendance, ce travail révèle comment arts et sciences, scientifiques et écrivains, écrivains et artistes, textes et entretiens, nouvelles et poèmes, œuvres d’art et travaux scientifiques se font écho.
Le thème de l’inattendu, fil conducteur de l’ouvrage, sera envisagé comme point d’intersection entre la notion de réel en général et le monde quantique en particulier. Précisément, la thématique regroupe les notions d’absolu et d’imprévisible (le réel au sens lacanien du terme7) jusqu’à interroger la façon dont l’écriture littéraire peut s’approprier les phénomènes quantiques dont les lois échappent encore aujourd’hui aux scientifiques. L’univers quantique reste une énigme. Il n’est que partiellement compris par des scientifiques qui continuent à cheminer laborieusement, parfois en s’opposant à la doxa ambiante. Parallèlement, le chercheur qui explore le monde quantique, inhérent au réel, se heurte à son caractère énigmatique. Selon J. Lacan, réel et réalité sont à différencier, car la réalité se réfère au champ du symbolique et se fonde sur le registre de l’imaginaire. Le réel est en quelque sorte apprivoisé par l’imaginaire, il se situe au-delà de la réalité. Il est impensable, inatteignable, inaccessible à toute pensée subjective et résiste ainsi à tout discours et toute représentation. Le réel se manifeste par son absence, dans les trous de la réalité. Il peut être assimilé à une vérité absolue, contrairement à la réalité subjective ou aux réalités appréhendées par le prisme individuel8. Le réel, l’extralinguistique, présence au monde, correspond à une vérité ultime « qui ne peut être symbolisée par la pensée, que ce soit dans la parole ou l’écriture et par conséquent, qui ne cesse de ne pas s’écrire »9. Notre ouvrage propose de montrer comment certaines œuvres artistiques ou littéraires tentent de faire affleurer le réel en le faisant advenir, par bribes, de manière inattendue et parfois inédite.
Le réel poétique visé par l’imagination, ou le réel empirique voulu par les sciences, ne cesse de se chercher, car il reste étranger à toute caractérisation. Par cette saisie impossible, le parallélisme entre réel (inaccessible) et singularité semble tomber à propos si l’on s’inspire du raisonnement éclairant de Clément Rosset : « Tout ce qui est absolument réel, c’est-à-dire étranger à toute représentation est aussi absolument singulier, et tout ce qui est singulier se montre rebelle à l’interprétation »10.
Face à cette résistance du réel qui échappe à notre compréhension et bouleverse nos certitudes, les auteurs anglophones choisis offrent une opportunité de se délester du regard habituel pour espérer s’approcher un peu de ce réel dans sa vérité. Les théoriciens de la physique quantique qui transparaissent de manière plus ou moins prononcée dans leurs écrits sont confrontés à la même difficulté : saisir le monde dans sa totalité. Cette quête vaine et partagée « permet néanmoins de réconcilier la vision du réel lacanien impensable et celle du réel vu par les sciences, un réel précis, irréfutable, observé à travers le microscope »11 et le télescope. Le réel lacanien et le réel quantique ne seraient qu’une seule et même version d’un monde éternellement fuyant dont la connaissance complète, totalisante et objective reste hors de portée. D’où l’inattendu qu’ils génèrent et les découvertes qu’ils suscitent.
#Les différentes manifestations de ce réel fuyant, des petits objets du quotidien (B. Guest et M. Mörling) jusqu’aux particules indomptables du monde quantique (Greg Egan et S. Tomasula), sont envisagées sous des angles variés, nourris de multiples frottements entre textes et théories, artistes et scientifiques, enrichis par leur mise à l’épreuve face à des disciplines a priori incompatibles. Cette analyse espère mettre au jour la singularité de la littérature par des associations inédites (astronomie et poésie, mathématiques et prose…). Contre toute attente, nous verrons que sciences et arts visent la Lune à leur manière, et se rejoignent parfois, comme peut en témoigner l’œuvre de E. Kac. Seule une poignée d’hommes a marché sur la Lune, cet astre né accidentellement de la collision entre un énorme astéroïde et la Terre. Cet « objectif Lune » en perpétuelle transformation suscite encore des interrogations. La Lune comme métaphore de cette recherche du réel incommensurable oblige à accueillir l’inattendu sur le chemin exploratoire de la connaissance : de Neil Armstrong (1969) à Thomas Pesquet (2022) en passant par l’artiste E. Kac, le corps céleste montre à lui seul cette quête humaine irrépressible vers ce qui semble hors d’atteinte. L’inconnu fascine, l’inattendu revêt un caractère miraculeux de trouvaille inespérée, en science comme en art. Contempler la Lune et son inaccessible reflet est un acte à la fois poétique et scientifique, le regard imaginatif et amoureux du poète trouve sa pareille dans l’œil pénétrant de l’astronome à travers un télescope. Ce rapprochement entre l’« objectif Lune » et la quête infinie de l’inconnu pris en charge par les sciences et les arts illustre cette tentative de frottement entre champs de connaissance éloignés.
Cet ouvrage vise à générer une dynamique et un dialogue entre littératures et sciences, écrivains et lecteurs, œuvres et artistes qui explorent et cherchent ce réel impénétrable en passant par la réalité subjective du monde. Sous le regard amusé de la Lune, artistes et scientifiques s’éclairent à grand-peine. Communément, la science s’empare de la réalité phénoménologique tandis que la littérature se préoccupe de la réalité absolue. Conjointement, sciences et littératures accueillent l’inattendu comme « condition même de l’expérience et de la connaissance philosophique »12. Le réel apparaît ainsi comme une zone d’indétermination entre données empiriques (transmises par les sciences) et représentations imaginaires (manifestées par les arts).
Depuis la naissance de la physique quantique, des pans de réel confrontent les sciences à l’inaccessible. Gaston Bachelard explique à ce titre que notre prise immédiate sur le réel se joue comme une donnée confuse : cette rupture épistémologique s’est aggravée depuis que les sciences physiques et chimiques contemporaines ne visent plus la chimie morte, mais les mécaniques relativistes, quantiques ou ondulatoires. Comme en littérature, l’appréhension du réel par les sciences devient parfois indirecte13 tandis que sa compréhension par les arts se fait expérimentale (bioart). Une conséquence flagrante est que chaque discipline « cherche le risque » (ibid., p. 130), la méthode scientifique se rapprochant ainsi de procédés artistiques communément admis. Doute et incertitude sont donc le moteur des deux champs d’études : les phénomènes sont occasionnellement infructueusement saisis autant par la physique quantique que les arts imaginatifs. Le monde quantique, tout comme le réel, représente « cet impossible espace pluridimensionnel dans l’espace unidimensionnel du langage »14 :
« L’impossibilité du réel » veut dire qu’aussi loin que porte l’investigation, le champ de recherche reste ouvert, et même à certains élargi. On comprend facilement que le réel soit impossible pour les « sciences dures », dans la mesure où il est inépuisable : le chercheur trouve toujours du nouveau sous chacune de ses découvertes15.
Artistes et scientifiques parcourent, tour à tour et à leur façon, ces petits bouts de réel, des objets visibles (trains, fleurs et ouragans) aux objets quantiques (atomes, électrons, photons et quasars), de l’infinie petitesse des particules et des bactéries jusqu’aux espaces cosmiques incommensurables. Sur leur trajet en quête de la vérité, parfois improvisé et imprévu, les artistes offrent au lecteur une attention particulière portée à notre monde jusqu’à tenter de réverbérer les lois quantiques, sous un angle poétique inattendu et novateur. Comment la fiction peut-elle transposer le réel insondable, les surprenantes découvertes de la physique quantique et les phénomènes qui bousculent notre système d’appréhension habituelle du monde ? Au même titre qu’un chercheur scientifique qui ponctionne une zone d’étude ou un objet en guise d’échantillon, notre étude propose un périmètre nécessairement restreint, à la faveur de la culture anglophone.
La science-fiction (des Australiens G. Egan et S. Dedman), les écrits posthumains de S. Tomasula et l’audace des créations de l’artiste E. Kac souscrivent à ces questionnements. Les textes sur support imprimé des poétesses B. Guest et M. Mörling entrent en résonance par leur intérêt pour les mystères inhérents au réel. Sans oublier la tentative de Stephanie Strickland d’esquisser une poétique quantique applicable à sa poésie imprimée et numérique. Les poèmes génératifs de Nick Montfort et les œuvres numériques de Jim Andrews se prêtent également de manière plus ou moins ténue à ce travail de transposition. Comment rendre justice à la complexité du réel et de l’univers quantique en littérature ? Les lois contre-intuitives de la physique quantique viennent s’inscrire dans le prolongement des questionnements littéraires sur la vaine représentation du réel : « Le réel, ce n’est pas la réalité, c’est ce qui résiste, ce qui fait obstacle à la représentation, et quand il y a un trou dans la réalité, ce qui se présente dans ce trou, c’est le réel »16. Il est tentant d’espérer voir, au fond du trou dans la réalité, une trouée vers une nouvelle compréhension du mystère du monde : le réel adviendrait-il dans des formes littéraires innovantes dessinées par les auteurs étudiés ici ? Ces trous, qui perdurent dans la pensée scientifique, trouveraient-ils un équivalent dans les échappées représentées par le poème-quasar Letter (E. Kac, 1996), ou encore le trou de ver exploré par le narrateur de « Into Darkness » (G. Egan, 1992) ?
Des physiciens aux écrivains, des psychanalystes aux philosophes, l’impossible et l’inattendu sont des qualificatifs qui correspondent à la compréhension partielle du réel et de l’univers quantique. Poètes, auteurs de science-fiction et artistes se sont toujours emparés de ces questions. Il en est de même pour les scientifiques tels que Niels Bohr, Max Planck, Werner Heisenberg, Albert Einstein et Erwin Schrödinger, qui ont fait évoluer la connaissance de l’univers microscopique et macroscopique, sur le temps long, de manière féconde, en s’emparant du problème de l’intelligibilité du réel. À titre d’exemple et pour confirmer la pertinence de notre piste de recherche qui consiste à imaginer l’univers quantique comme une notion afférente au réel, Bernard d’Espagnat nous encourage dans cette voie en rapprochant les concepts quantiques du réel voilé17. Dans le sillage de J. Lacan, qui voit le réel comme l’impensable, les écrivains postmodernes se saisissent paradoxalement de la notion pour célébrer sa vaine représentation. Dans le même temps, les scientifiques sont confrontés à des phénomènes étranges « gouvernés par des lois étonnamment différentes de celles qui régissent notre quotidien »18. En effet, les physiciens ont pu rendre compte de ces quelques bizarreries quantiques : l’indétermination d’Heisenberg19, l’effet tunnel20, la corrélation21 se trouvent parmi les exemples les plus spectaculaires.
La physique quantique oblige à une remise en cause de la façon dont on peut représenter les objets physiques et leurs propriétés. Le réel et l’univers quantique poussent également les artistes dans leurs retranchements. L’état quantique serait comme un catalogue de toutes les éventualités possibles mesurables. Cette crise de la représentation à laquelle sont confrontées la physique quantique et la fiction contemporaine interroge notre relation au monde. Science et littérature se posent des questions semblables : quelle part du monde nous est accessible ? Que peut-on dire de ce que l’on ne peut pas voir ? Quel est le rôle de l’observateur et du lecteur dans l’appréhension du réel ? Est-ce que la conscience a une incidence sur la réalité physique (Eugène Wigner) ? Est-ce scientifique de discourir sur des notions hypothétiques comme le réel et l’univers quantique, dont nous ne pouvons sans doute comprendre qu’une part infime ? Le risque inhérent à cette recherche de l’inaccessible est de construire un système de pensée factice, potentiellement vu comme une imposture intellectuelle22.
Loin d’un terrorisme intellectuel fait de certitudes immuables, nous envisageons l’étude comme un dialogue ouvert et fructueux entre arts et sciences, dialogue déjà entamé par les auteurs étudiés ici. Une attitude dynamique et une prise de risque partagée peuvent faire avancer la pensée en explorant l’inconnu derrière le réel et le monde quantique. Il s’agit de multiplier les pistes de recherche, accepter une hypothèse et son contraire, accueillir l’inattendu des phénomènes, mais aussi des découvertes imprévues qui émergent de la lecture. Des événements inattendus, quelques bizarreries, singularités, monstres et merveilles s’échappent inévitablement des mains du laborantin, des phénomènes observés dans l’éprouvette ou dans la galaxie. Il en est de même pour les effets de langage sur la page blanche, sous la plume de l’écrivain ou sur l’écran tactile embelli ou reconfiguré par l’artiste numérique : « Le hasard a quelque chose d’Arsène Lupin, car, comme lui, il a mille visages, et même quand on le détient dans une cellule, il se débrouille pour organiser son évasion »23. L’inattendu comme effet inhérent au réel et au monde quantique oblige à accepter « une forme de porosité épistémique avec d’autres formes de pensée »24. Des subtilités défient les dogmes et notre champ de vision : chaque pan de réel ne peut être stabilisé. Acceptons que le réel unique, insaisissable laisse la part belle à une réalité reflétée par l’observateur.
Ainsi, la poésie de B. Guest donne-t-elle accès à des images et objets iridescents qui prennent vie dans l’esprit du lecteur sensible aux variations et chatoiements polysémiques. La configuration que peut produire sa poésie dépend de l’engagement du lecteur et de la reconnaissance de tous les dispositifs qui participent au processus de création (notamment l’iridescence et l’irisation). B. Guest fait écho à l’instabilité à l’œuvre dans les holopoèmes de E. Kac et au regard fructueux de M. Mörling porté sur les objets du monde. De ces visions en mille-feuille dirigées vers ce qui nous entoure surgissent des orientations accidentelles, des transformations imprévues dans l’écriture et au cours de la lecture. Chez B. Guest, ces enchevêtrements libèrent « de petits fantômes inattendus », « des musicalités », une perle rare arrachée de sa coquille, « une chaîne d’oiseaux miniatures », « quelque chose qui surgit toujours de l’arrière-plan, tel un fantôme délicat », « la fleur [mallarméenne] absente de tout bouquet »25. Au lieu d’offrir une réalité fossilisée, la poétesse américaine mallarméenne offre la richesse d’une absence, mots et mondes baignés de lumière dans de subtils chatoiements, quelque chose de précieux qui survient de manière impromptue : « Le réel se retire évidemment à nous et se signale à nous justement par – là : l’expérience poétique […] réside dans les sentiments de ce retrait manifesté »26. Parallèlement, dans le monde qui nous entoure, les physiciens observent des objets qui se dérobent, concordent ou bien se combinent. L’idée en physique quantique est que les objets peuvent être envisagés séparément, mais aussi de manière combinatoire. Plus précisément, avec les ondes par exemple, les phénomènes quantiques peuvent transmettre l’idée de continuité, les réverbérations aquatiques être captées à des fréquences précises. L’émission d’un son fait suite à un écho tandis que les ondulations de la lumière opposent régions sombres et lumineuses.
L’étrangeté quantique se fonde ainsi sur l’incertitude quant à la nature des phénomènes observés. S’ajoutent à ces corrélations et divergences entre deux phénomènes quantiques les constats des observateurs. Parallèlement, la poétesse M. Mörling crée des liens inattendus entre différents pans de réalité a priori dissonants. Ces connexions suscitées occasionnent une libération herméneutique, car plusieurs interprétations sont rendues possibles. Le poème se lit comme une boîte de Pandore s’ouvrant à des probabilités concurrentes. Les objets s’accomplissent par leur mise en relation inédite. La résonance est parfois obtenue au prix d’une dissonance révélée cependant comme réflexe de lecture du monde, geste inné chez la poétesse synesthète.
L’élasticité de l’imagination à l’œuvre dans les poèmes de B. Guest et ceux de M. Mörling encourage à décrypter le monde en passant par les vibrations du cœur et les ressources de la langue. Les textes incitent à revenir sur l’étymologie des mots, par une redécouverte des expressions fossilisées. Les poèmes en mille-feuille montrent les effets des objets dans la rétine du lecteur. Des iris se révèlent tantôt contorsionnistes, tantôt fleurs pourpres ou pierres œil-de-chat (M. Mörling). Une bougie dans la nuit noire après un naufrage, navigue de l’image du suif jusqu’à la vision d’un palmier dressé flottant, en passant par celle d’une lampe mentale guidant le lecteur sur le dos d’un dauphin salutaire (B. Guest). La poésie se prête aux transformations et aux bifurcations dans l’espoir de retisser un réel perdu.
Les nouvelles de science-fiction souscrivent également à l’inattendu, car le genre est de nature à ébaucher des mondes, créer des imaginaires, formuler et tester des hypothèses, éprouver les démesures technologiques. S. Dedman, auteur australien, ne propose pas le réel comme « bonheur de l’inattendu »27, mais comme dislocation. Ses nouvelles abritent des figures monstrueuses, une tendance à la dissimulation, des incertitudes, des interactions improbables entre humains et non-humains. La narration bascule à loisir vers une thématique morbide et tragique, les décrochages narratifs dus à des écarts culturels ouvrent des voies non pensées, parfois contre-intuitives. L’inattendu prend la forme de l’incongru comme « points de résistance du réel dans le texte »28. Dans « What You Wish for » (2000), le narrateur assouvit ses désirs dans une relation destructrice et instable avec un succube avant d’y renoncer. « Probable Cause » (2001) met le lecteur face à l’impossibilité d’arrêter une interprétation. Le raisonnement circulaire oblige à sortir des sentiers battus en remettant en cause la logique et le système de preuves, comme un changement forcé de référence, porteur d’inattendu.
Le mystère des victimes hypothétiques prises en autostop et du tueur en série reste dans un flou artistique. Les hypothèses au cœur de la nouvelle agissent comme une métaphore fictionnelle de toutes les incertitudes que l’on trouve dans la lecture quantique du monde : le « flou quantique » (on peut connaître la position de la particule ou sa vitesse, mais pas les deux), la notion de « mousse quantique »29, l’ésotérisme de l’intrication quantique30, la théorie controversée du multivers31 ne sont que quelques exemples de la pensée scientifique qui tâtonne au même titre que le lecteur de la nouvelle intitulée « Probable Cause ».
Les personnages comme le lecteur sont mis à l’épreuve du réel : le récit est une application de la « physique quantique des relations humaines »32. Dans cet ouvrage, nous explorerons les stratégies narratives et des phénomènes (l’incongruence optique notamment) qui font advenir l’inattendu dans sa part d’ombre. Le poète E. Kac contribue également à ces stratégies de déplacement optique, d’anamorphose et de bifurcation. L’invention de l’holopoésie est issue d’une volonté d’imaginer un nouveau langage fait d’espace et de lumière. Comme dans la littérature numérique, les signes statiques analogiques laissent place à des mots en perpétuelle transformation.
La poésie numérique suscite des analyses sémiotiques multiples : les poèmes de E. Kac s’insèrent dans un « continuum sémiologique », qu’il s’agisse d’holopoèmes en mouvement, de créations biologiques exigeant la participation du lecteur, ou de ses poèmes spatiaux qui libèrent le langage des règles de l’apesanteur. E. Kac injecte de l’inattendu dans ses créations avec des changements de paradigme, étrangers au lecteur. Le langage « léporimorphe »33, que E. Kac espère créer à terme par programmation informatique, fait écho aux poèmes de J. Andrews et de N. Montfort générés par ordinateur, créations qui allient hasard et volonté. Tous témoignent d’une écriture en mutation aux prises avec le temps numérique. La littérature numérique épouse des domaines esthétiques inhabituels, comme la cybernétique et les mathématiques, ce qui éloigne ce type d’écriture d’une compréhension analogique, favorisant, a contrario, une écriture fluide et visqueuse.
Ces signes déroutants obligent à un décryptage ou à un changement gestuel, à l’image de ces formes numériques haptiques que l’on peut néanmoins toucher du doigt. Précisément, ces formes porteuses de nouveaux paradigmes défiant tous les dogmes constituent l’innovation. L’imprévisibilité est inhérente au monde « cyber », visant parfois « l’insurrection textuelle » (J. Andrews), l’invention de nouveaux langages organiques (biopoésie) et optiques (holopoésie). Ces nouvelles modalités de lecture et d’écriture sont en adéquation avec la fluidité des lignes numériques, poussant le lecteur dans ses retranchements cognitifs, parfois jusqu’à s’abandonner à des clics frénétiques (Alexandra Saemmer). Le monde connu représenté dans le poème n’existe plus, il faut aller le chercher à travers des signifiants vacillants qui engendrent de nouveaux systèmes sémiotiques auxquels s’adapter. Le lecteur novice est poussé à adopter un autre point de vue :
En particulier, le non-spécialiste, l’incompétent, l’étranger, l’autre, le tout autre peuvent apporter un regard candide, une vision globale, car lointaine, et susciter un étonnement. On dit souvent que la philosophie n’est autre que la capacité de s’étonner. Et si l’étonnement était la condition même de toute pensée ?34.
Le travail de E. Kac étonne jusqu’à parfois détoner (GFP Bunny), puisqu’il fait interagir différents systèmes de signes pour générer de l’inattendu et susciter la controverse. Au croisement de ses systèmes enchevêtrés se dégage cependant une forme de continuité. Son œuvre s’accorde notamment avec la réalité technologique de la page en inventant un style qui accueille l’imprévisible, premier pas vers une poétique quantique. L’artiste montre plusieurs modalités d’appréhension corrélées. L’holopoésie, œuvre en transformation, pourrait être vue comme un état quantique embryonnaire, d’autres créations comme singularités littéraires.
Par exemple, Adsum (2019) convie le lecteur à l’interaction numérique jusqu’à se laisser tenter par une appréhension dynamique d’un objet étrange, toutefois manœuvrable du bout du doigt. Parallèlement, la poésie de S. Strickland sait s’emparer des technologies numériques pour être en adéquation avec le monde contemporain et sa compréhension quantique. Ses textes, dans leur double version numérique et imprimée, semblent résister à la disparition programmée de la langue traditionnelle de la poésie. Nous tenterons de voir si les six principes énumérés dans son essai sur la poétique quantique35 sont transposables à son œuvre.
Selon S. Strickland, mathématiques et informatique sont les meilleurs moyens de rendre justice aux phénomènes quantiques en littérature. Nous nous attarderons sur quelques poèmes imprimés qui pourraient davantage résister à ce travail de transposition, mais qui entérineraient dans le cas contraire un exploit poétique. S. Strickland célèbre l’imagination, dans la lignée de Henri Bergson et selon la logique des scientifiques qui explorent particules et galaxies : « L’imagination commence déjà à inventer quand elle agrandit ou rapetisse les objets »36. Les morceaux de textes ainsi vus comme des quanta (notamment les poèmes issus du recueil How the Universe Is Made, 2019) pourraient ainsi contribuer à un niveau « d’émergence inédit » (S. Strickland) ou à « un dispositif multidimensionnel » (Michaël Lachance).
Le concept d’émergence est également une préoccupation de S. Tomasula, auteur de nouvelles américaines ayant pour trait l’univers posthumain. « Des narrations émergentes » (S. Tomasula) issues de perspectives multiples produisent des effets inattendus. La matière textuelle des nouvelles revêt un étrange aspect et met sur la voie d’une transposition des concepts quantiques dans son écriture, particulièrement dans les nouvelles intitulées « Medieval Times » (2008) et « Self-Portrait(s) » (2013)37. L’histoire intime et l’histoire des corps célestes sont intriquées, le lecteur navigue entre temps euclidien linéaire et espace-temps quantique, des changements d’échelle impactent la vie des personnages. Le lecteur expérimente des phénomènes quantiques par le prisme littéraire : anatomie et astronomie s’enchevêtrent, le chaos imprègne la narration, la valeur des manipulations génétiques est contestée. La complexité du réel mise en scène ici engendre une porosité sémiologique.
Cette porosité est également une préoccupation de G. Egan, auteur australien contemporain. Plus précisément, l’écrivain de science-fiction met à l’épreuve des concepts quantiques en passant principalement par la veine métaphorique et poétique (les concepts d’anisotropie et d’attracteurs étranges y sont présents par transposition). Comme le propose S. Dedman dans sa nouvelle « Probable Cause », les personnages chez G. Egan incarnent des hypothèses sur pattes. « Unstable Orbits in the Space of Lies » (1992) construit une société dans laquelle les exclus vivent en orbite, loin d’une organisation liberticide. « Luminous » (1995) propose une région mathématique alternative. Enfin, « Into Darkness » (1992) fait expérimenter ce à quoi le corps humain serait soumis à l’intérieur d’un trou de ver. Les lois qui régissent le trou de ver font plonger le lecteur hors du tissu narratif habituel, en plein cœur de « l’incertitude quantique »38 rendue par des subtilités esthétiques et stylistiques : « Les trous de vers sont des structures topologiques inattendues qui permettent des connexions usuellement impossibles »39. Le lecteur opiniâtre établit des connexions.
En science comme en art, les subtilités du monde quantique, preuves de la complexité du réel, nécessitent de nombreuses remises en cause. De nouveaux langages sont à inventer. Une conceptualisation du monde et des logiques inédites découlent de cette pensée contre-intuitive qui fait sortir des cadres. Des disciplines se croisent et s’accordent pour prendre la mesure du monde quantique. À notre petite échelle, nous espérons prendre la mesure du réel et du monde quantique, en concordance avec les univers dessinés par ces neuf auteurs anglophones contemporains, guidée par les réponses qu’ils ont généreusement données en fin de volume. Qu’ils en soient remerciés.