Conclusion générale
Les différents textes ici rassemblés montrent combien les petites et moyennes centralités, situées à plus ou moins grande distance des métropoles, sont confrontées depuis plusieurs décennies à de nombreuses difficultés, mais qu’elles sont concomitamment des espaces dynamiques d’innovations sociales et économiques. D’ailleurs, l’ancienne ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourault, n’a eu de cesse de rappeler entre 2018 et 2022 que ces centralités de l’entre-deux, ces lieux de vie coincés entre les communes rurales et les métropoles urbaines, devaient faire face à de nombreux défis pour continuer à exister et à vivre devant les effets de la concentration de populations, d’activités et de valeur dans des établissements humains1 de grande taille depuis plus d’un demi-siècle. Elle ajoutait, comme bon nombre d'auteurs et d'autrices de ce recueil que les villes petites et moyennes ont su faire preuve de résilience - notamment durant la crise sanitaire de la Covid-19 – démontrant ainsi leur attractivité et « leur capacité à inventer des modalités de vie et à créer de la valeur »2.
Les villes petites et moyennes et les centres bourgs subissent les impacts de la métropolisation du territoire, métropolisation qui est allée en s’accélérant ces vingt-cinq dernières années. La compétition à la croissance et à l’accentuation de l’attractivité des villes métropoles a laissé de côté les autres pôles urbains, engendrant un sentiment fort d’abandon de ces territoires et de leurs habitants. Souhaitant dynamiser leur commune, revitaliser leur centre-ville, les collectivités territoriales « à l’ombre des métropoles » sont confrontées à la complexité de l’articulation entre les échelles communales et intercommunales, à l’image de ce que montrent dans leur texte respectif les chercheurs Chloé Devez, Victor Lecomte, ou encore Hugo Bertillot et Damien Vanneste. Par ailleurs, le sociologue Victor Lecomte montre bien comment les services techniques ont été profondément bouleversés lorsque l’échelon intercommunal s’est occupé de leur organisation et gestion : les services techniques communautaires se sont rapidement transformés en sous-traitants aux communes ; le management et les relations des agents techniques avec les habitants sont ainsi devenus plus formels et impersonnels. Les tiraillements entre les niveaux communal et communautaire décrits par nombre d’auteurs trouvent leurs origines notamment dans la concurrence entre la « ville mère » et les autres communes, les insuffisantes mutualisations des équipements publics et dans le manque de coordination des politiques d’urbanisme, de planification commerciale et culturelle et de gestion foncière.
Si les villes petites et moyennes et les centres bourgs doivent faire face à de nombreuses difficultés sociales (une baisse continue de leur population des années 1990 à la fin de la décennie 2010, une augmentation constante des plus de 65 ans, et une hausse de logements vacants…) se cumulant avec la disparition d’équipements et de services publics et le recul du logement social – en nombre et en pourcentage dans les très petites villes – (Roth, 2023), il n’en demeure pas moins qu’elles présentent des avantages incontestables pour redynamiser leur territoire. Parmi leurs ressources, nous pouvons citer un cadre de vie de qualité, des territoires à taille humaine en contact avec la nature, conjuguant proximité spatiale, solidarité sociale, refuge personnel et bien-être individuel. Le texte de Maeva Durand est à ce titre éclairant. La chercheuse montre en effet comment des femmes ouvrières et employées ont trouvé au sein d’un gros bourg un espace dans lequel il est possible d’établir plus aisément des liens sociaux que dans la grande ville voisine de Belfort.
Aussi, ces communes disposent bien souvent d’un réseau d’acteurs moteurs pour activer des projets de revitalisation : entre autres des élus locaux motivés et investis dans la vie publique, des habitants impliqués dans les débats communaux et citoyens, des entreprises, et en particulier celles de l’économie sociale et solidaire, intéressées par le développement local. Elles peuvent également s’appuyer sur l’essor de nouveaux services liés au déploiement du numérique (Zaza etal. 2024), notamment pour soutenir l’activité des commerces de proximité et encourager la mobilité partagée afin d’aider les populations vulnérables, sans moyen de locomotion, à accéder à un emploi. Par exemple, dans leur article consacré à la ville de Thiers, Sacha Leduc, Agnès Roche et Élie Guéraut mettent bien en exergue une des actions solidaires et citoyennes pour lutter contre les effets négatifs de la désindustrialisation du territoire thiernois : le dispositif « Territoire Zéro Chômeur de longue durée ».
Bien sûr, de nombreux acteurs institutionnels et acteurs publics se sentent souvent démunis face à ces situations de déclin continu des petites et moyennes villes et des centres bourgs ; ils éprouvent un sentiment d’impuissance face à l’ampleur des défis à relever pour leur redonner de l’attrait. Néanmoins, dans le sillage des actions initiées par l’État français, notamment par l’ANCT avec les programmes « Action cœur de ville » et « Petites villes de demain », de nombreuses initiatives collectives sont engagées en réaction à cet état de fait, en lien avec les acteurs institutionnels, ou parfois de manière plus indépendante. La revue Espace populations sociétés consacre son premier numéro de 2023 entre autres aux différentes actions engagées dans le cadre de ces deux programmes de revitalisation des petites et moyennes villes. À partir des données statistiques des programmes « Action cœur de ville » et « Petites villes de demain », Christophe Quéva etal. proposent une analyse de la vulnérabilité portant sur un échantillon de 439 communes ayant bénéficié d’un des deux programmes. Les auteurs confirment que les petites villes se trouvent dans une large majorité dans une situation de vulnérabilité et de captivité (endettement, dépendance automobile, etc.), mais les six auteurs soulignent que « l’approche en termes de vulnérabilité implique la prise en compte de la capacité de résistance ou de rétablissement de la part des populations concernées, et des actions publiques ou stratégies locales mises en œuvre » (Quéva etal., 2023). Ils montrent ainsi que les communes concernées disposent de capacités de résilience et de solidarités locales au travers des associations et de groupes de citoyens guidés par l’intérêt général. À l’instar de ce que repèrent Hugo Bertillot et Damien Vanneste, Quéva etal. rapportent dans une étude de cas de la petite ville de Nogent-le-Rotrou et du bourg d’Authon-du-Perche (Eure-et-Loir), combien les élus locaux et les services municipaux ont œuvré pour le « bien vieillir » des personnes âgées présentes sur le territoire, en travaillant entre autres à l’aménagement inclusif des espaces publics et à l’accessibilité des services.
Une grande part des textes présents dans cet ouvrage converge vers l’idée selon laquelle, même si les villes petites et moyennes et les centres bourgs, situés bien souvent à l’ombre d’une grande métropole, se trouvent sans beaucoup de moyens pour entrer en compétition avec elles, tellement les écarts (dynamiques démographiques, tissus économiques, équipements culturels et moyens logistiques…) sont importants, elles disposent néanmoins d’une certaine agilité et réactivité favorisant la mise en place de démarches d’expérimentation et d’innovation. Très variées, ces démarches peuvent concerner des méthodes, des projets, des outils, etc. De nombreuses actions visibles, concrètes qui contribuent immanquablement à modifier l’image de ces territoires de l’entre-deux et enclenchent une dynamique positive. L’approche parfois « artisanale » et le droit à l’erreur constituent, sans conteste, des aspects cruciaux de l’innovation ou de l’expérimentation. Comme nous avons pu le constater tout au long des textes, l’innovation porte, dans une large mesure, sur la gouvernance, afin de multiplier les points de vue et les expertises, notamment via la co-construction et la coopération. Certaines collectivités soutiennent ainsi les initiatives citoyennes, lancent des appels à idées pour mobiliser une ingénierie créative ou décloisonner les instances de travail et de décision pour une gouvernance plus collégiale (Balard et Martin, 2024). D’une manière générale, il s’agit de se centrer sur les usages et les usagers afin de répondre au mieux à leurs besoins.
En dehors des expériences relatées tout au long de ce recueil, il existe pléthore d’initiatives qui ont pour objectif de revitaliser les petites et moyennes villes. Citons seulement deux actions qui nous semblent révélatrices du pouvoir d’imagination des collectivités. Tout d’abord, arrêtons-nous à Neuvy-sur-Barangeon, une petite commune de près de 1 200 habitants située dans le Cher. La maire de ce bourg, Marie-Pierre Cassard, a fait installer des reproductions de chefs-d’œuvre de la peinture pour embellir les vitrines des magasins désaffectés. L’élue a bien conscience que sa participation à une opération d’embellissement artistique de l’espace public ne contribuera pas au maintien des commerces dans le bourg, mais permet d’apporter une certaine esthétique à son cœur, caractéristique notable quand on sait l’ampleur du phénomène de déprise des commerces de proximité qui touche les petites et moyennes villes depuis plusieurs décennies (Le Monde, 24 novembre 2024). Puis faisons une halte à Vic-sur-Cère, un bourg de près de 1 900 habitants situé dans le Cantal. L’architecte Simon Teyssou, Grand Prix de l’urbanisme en 2023, aide cette commune, en lien avec l’équipe municipale, à repenser, dans un esprit de partage, l’espace public, notamment autour de l’église. Ainsi, le parking qui environnait l’édifice religieux a été déplacé un peu à l’écart, et l’espace autour de l’église a été réaménagé pour les piétons avec au sol des galets et de la pierre locale, matériaux qui remplacent le bitume, créant un environnement attractif et non envahi par la voiture (Le Monde, 11 décembre 2024).
In fine, que ce soit en termes de dynamiques démographiques, économiques et socio-culturelles ou en matière d’aménagement des territoires, d’organisation de l’espace et de gestion foncière, le rôle des petites et moyennes villes est aujourd’hui amplement réexaminé, tant par les chercheurs en sciences humaines et sociales que par les acteurs institutionnels et les élus locaux. Les nombreux textes présentés dans le cadre de la quatrième édition du Festival international de sociologie consacrée à ces entités urbaines situées aux confins des métropoles et en lisière des zones rurales en sont la preuve et attestent de l’intérêt qu’elles suscitent.