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De l’ombre à la lumière, la fabrication d’un territoire intercommunal néorural

La « Communauté Amie des Aînés » du Pays de Mormal

From Shadow to Light. The Creation of a New Rural Intermunicipal Territory. The “Age-Friendly Community” of the Pays de Mormal

La recherche-intervention à la base de cette communication a été financée par la Mutualité sociale agricole (MSA) Nord-Pas de Calais et la Caisse d’assurance retraite et de santé au travail (Carsat) Hauts-de-France.

Dans la rubrique « Temps forts » de son rapport d’activité de l’année 2021, le Réseau francophone des villes amies des aînés (RFVAA) annonce à l’occasion du lancement de son label « [une] première promotion de territoires labellisés lors des 9e Rencontres […] au ministère des Solidarités et de la Santé : Grenoble (38), Pays de Mormal (59) et Sceaux (92) » (RFVAA, 2021, p. 19). En 2022, Bordeaux rejoindra ces trois territoires en devenant également labellisée dans la « catégorie Or ». Le Pays de Mormal se retrouve ainsi distingué comme territoire particulièrement avancé en termes d’adaptation au vieillissement, et ce, à côté de deux grandes villes et d’une commune urbaine de l’agglomération parisienne. Cette mise en lumière est tout sauf anecdotique : constitué en 2012 principalement autour de grandes ou très grandes villes, le RFVAA donne progressivement une place plus importante aux villes moyennes et, dans une moindre mesure, aux petites villes1. Le Pays de Mormal n’en constitue pas moins la première communauté de communes – et le second EPCI – à rejoindre le réseau, en 2016 (RFVAA, 2016, p. 3). La communauté de communes du Pays de Mormal (CCPM) s’y distingue alors en combinant deux originalités : il s’agit d’une intercommunalité, située en contexte rural.

Si, en 2016, ce territoire apparaît relativement atypique au sein du réseau, le Pays de Mormal n’a pas non plus de caractère d’évidence pour ses habitants. Composante du parc régional de l’Avesnois, dénommé en référence à une forêt qui permet de l’identifier en même temps qu’elle en organise la séparation, le Pays de Mormal est créé de toutes pièces en 2014, comme une intercommunalité qui résulte de la fusion de trois communautés de communes organisées autour de petites villes (Bavay, Le Quesnoy et Landrecies). De plus, ce territoire apparaît fortement connecté à d’autres territoires, plus urbanisés, qui l’environnent (fig. 1). Cela se traduit dans les mobilités quotidiennes comme dans les mouvements démographiques. Ces dynamiques sont d’ailleurs explicitement mentionnées et illustrées dans le diagnostic de territoire mené pour initier la démarche Communauté Amie des Aînés (CADA) :

Liaison entre deux agglomérations, celle de Maubeuge-Val-de-Sambre au sud-est et celle de Valenciennes-Métropole au nord, la [CCPM] se différencie […] de ses voisines par son aspect rural. Sur les 53 communes qui la composent, six seulement ont plus de 2 000 habitants, donc sont des villes au sens de l’INSEE. De fait, la densité de la population est de 104 habitants/km², contre 450 pour le département du Nord et 165 pour l’arrondissement. Ce caractère rural attrayant, mais aussi sa proximité avec des villes et des bassins d’emplois ont entraîné ces dernières décennies, un dynamisme démographique, donc une rurbanisation des villages du territoire. [Cogneaux, 2016, p. 8]

Cette non-congruence entre espaces vécus et territoires institutionnels n’est pas en soi un phénomène exceptionnel dans la France contemporaine (Offner, 2006). Pourtant, dans ce cas-ci, moins de 10 ans plus tard, ce territoire est reconnu par un réseau national, aux côtés de villes séculaires. Comment expliquer la reconnaissance acquise en quelques années par ce territoire ? Comme l’indique Renaud Epstein (2020, p. 114), « les distinctions territoriales activent des mécanismes d’émulation honorifique : d’une part, elles incitent les acteurs locaux à développer des projets innovants […] ; d’autre part, leur attribution confère aux récipiendaires un statut de modèle vis-à-vis des autres territoires ». La logique d’émulation incite en effet les territoires à se mettre en mouvement et à développer des stratégies qui les « placent » sur d’autres échelles. Pour autant, elle ne rend pas compte des changements qui s’opèrent par ailleurs dans la dynamique vécue au cœur de ces territoires. Aussi, nous proposons de retracer comment un pan d’une action sociale intercommunale contribue à faire exister un territoire néorural. « Territoire néorural », car en plus de ruralité, il est question de dépassement de l’échelon villageois comme de prise en compte de la « mobilité généralisée » (Remy et Voyé, 1992). Les changements d’échelons en jeu impliquent une autre manière d’appréhender le territoire, son espace politique et l’action publique (Douillet, 2007). Comment ce territoire, au départ défini essentiellement à un niveau institutionnel, acquiert-il une épaisseur sociopolitique par l’intermédiaire d’une politique d’adaptation au vieillissement ?

La thèse que nous soutenons ici est que la consistance du territoire résulte largement de la dynamique participative mise en place, qui prend la forme d’une « participation-mobilisation » originale. Si les dynamiques de mobilisation ont été plus classiquement étudiées à propos des mouvements sociaux (Cefaï, 2007) ou des processus d’innovation sociotechnique (Callon, 1986 ; Latour, 2006), les travaux consacrés à la « démocratie participative » se sont intéressés davantage aux questions de délibération et de co-décision (Blondiaux et Sintomer, 2002), soulignant les limites de dispositifs participatifs restant aux mains des acteurs politico-administratifs et nourrissant, dans les perspectives les plus critiques, des analyses en termes de « démobilisation » (Delfini et al., 2021 ; Bresson, 2004). Ici, la mobilisation se donne à voir comme une dynamique d’intermonde2, un assemblage d’engagements institutionnels et de participations d’habitants, qui reconfigure progressivement un espace sociopolitique. Chemin faisant, cette dynamique donne de la consistance à un territoire, sous différents aspects : le Pays de Mormal se construit non seulement comme un artefact et un élément contraignant l’action ; mais aussi comme une source de sociabilité, de créativité, d’identification et de subjectivation dans l’expérience vécue des acteurs qui se mobilisent autour de la CADA. L’émergence d’une telle dynamique de participation-mobilisation n’avait pourtant aucun caractère d’évidence.

Huit ans avant la reconnaissance : une page blanche

En 2014, un médecin gériatre du centre hospitalier de Le Quesnoy, sans expérience politique, se présente sur la liste « divers droite » de cette ville. Il est élu conseiller municipal et, ensuite, conseiller communautaire. Au sein de ce (doublement nouveau) conseil communautaire, il est élu vice-président en charge de l’action sociale. Ce domaine comprend notamment la « politique envers les aînés ». L’expérience professionnelle de ce nouvel élu semble le prédisposer à mener une politique gérontologique locale axée sur l’accompagnement des « personnes âgées dépendantes », de façon traditionnelle (Frinault, 2020). Or, il va plutôt initier une politique de développement local d’adaptation du territoire au vieillissement.

De son point de vue, le déclic s’opère lors d’un congrès de gériatrie tenu à Paris en 2014, au cours duquel il découvre la démarche des « Villes amies des aînés », par l’intermédiaire d’une communication d’un sociologue spécialiste du « vieillissement actif ». Il est séduit par cette démarche globale (et non médico-centrée) du vieillissement, ainsi que par ses enjeux de participation sociale et citoyenne (plus que de réponses en termes d’aides à une catégorie de personnes). Prenant acte du fondement participatif de ce qui lui a été présenté, il décide de déployer une démarche de ce type sur le Pays de Mormal, en veillant à enrôler des aînés susceptibles de contribuer à en définir les contours.

Une discussion avec un représentant territorial élu de la Mutualité sociale agricole (MSA) et délégué régional à la Confédération française démocratique du travail (CFDT) Retraités constituera un moment-charnière pour permettre de rendre concret cet objectif. C’est par le canal syndical qu'il apprend que le nouveau vice-président s’intéresse aux démarches « Villes amies des aînés ». Ces deux hommes se connaissent « de nom ». Ils se sont présentés aux élections municipales, sur des listes adverses et avec des succès différents. Quelques mois après ces élections, ils s’accordent rapidement sur l’idée de collaborer, selon leurs dires, « au-delà des oppositions politiques ».

Si Le Quesnoy est central dans l’origine de la démarche, ils considèrent tous deux qu’il est nécessaire, non seulement d’encourager la mobilisation des aînés, mais aussi de déployer celle-ci sur l’ensemble du Pays de Mormal. Chaque « partie du territoire » devrait être « représentée » (sous-entendu identifiée à un aîné qui accepterait de s’engager et d’incarner la dynamique). Ce qui pourrait apparaître ici comme une stratégie clairement définie est en partie construit au gré des circonstances ; sa rationalité apparente se découvre progressivement et, ce faisant, devient un principe convaincant. En témoigne la manière fortuite par laquelle une deuxième aînée, qui habite dans le sud du territoire, s’engage dans la dynamique. Au cours d’une manifestation citoyenne organisée à Le Quesnoy en réaction à l’attentat terroriste dans les locaux de Charlie Hebdo, son mari lui présente le médecin gériatre élu vice-président en charge de l’action sociale. L’évocation spontanée de ses divers engagements sur le territoire (pastorale de santé, mobilisation nationale contre l’isolement des aînés…) suscite l’intérêt de son interlocuteur, qui lui donne sa carte de visite. Plusieurs mois plus tard, avant de jeter cette carte de visite, elle le recontacte et, rapidement ensuite, se retrouve embarquée dans une réunion publique avec ceux qu’elle désigne comme « les trois autres mousquetaires », puis dans des actions concrètes mises en place. Ces autres « mousquetaires » sont une femme, impliquée dans l’animation du diagnostic participatif, mais qui prendra du recul par après, et un homme de la partie nord-est du territoire, encore impliqué aujourd’hui. Le vice-président de la communauté de communes l’a sollicité lors d’un forum sur les personnes âgées :

Il m’a abordé en me disant : « Vous êtes président du club du 3e âge [de Bavay], on va créer une dynamique ; est-ce que ça vous dirait de participer ? » […] Finalement, j’ai rejoint la démarche officiellement sur les focus groups avec des interviews auprès des personnes âgées pour dessiner les différents axes de travail de la CADA. […] Tout cela m’a motivé parce que je trouve qu’être président d’un club de 3e âge ce n’était pas que passer des après-midis à jouer au scrabble® et à la belote, mais aussi de faire monter et descendre de l’information. [Luc]

Se dessinent les prémisses d’une dynamique de projet qui combine les phénomènes (Callon, 1986) d’« intéressement » (pour lequel, à vrai dire, la conviction des aînés sollicités précède parfois celle de l’élu) et d’ « enrôlement » (qui n’est pas directement clair pour l’élu, qui prend quelques mois avant de proposer le premier rôle d’animation de focus groups). À ce stade, cet enrôlement est sélectif. La participation des aînés du territoire – une des finalités visées – n’est pas conçue comme une relation directe entre l’élu et l’ensemble des aînés du territoire. Elle est intermédiée. Elle prend assise sur la « représentativité » territoriale de ces « mousquetaires », quasiment inconnus au préalable, mais sollicités pour leurs ressources sociales et leur expérience de l’engagement, importantes pour la dynamique de mobilisation.

Consolider l’assemblage : ingénierie de projet et démarche de recherche

L’engagement volontariste dans ce projet se combine à un progressif élargissement de l’arrimage institutionnel. Dans certains discours publics, pour expliquer la genèse de la CADA, le vice-président souligne le rôle déterminant de « ses trois marraines » : en l’occurrence, la vice-présidente chargée de l’autonomie au Conseil départemental du Nord, la responsable de l’action sociale de la MSA Nord-Pas de Calais et la responsable du service ingénierie sociale de la Carsat Nord-Picardie. Ces appuis renforcent la légitimité de la démarche et se traduisent en soutiens divers, notamment politiques et financiers. Dans le cas de la MSA, le soutien prend également des formes cognitives, techniques et matérielles. En effet, les acteurs de la MSA perçoivent dans la future CADA une démarche qui fait écho aux dynamiques de développement social local qu’ils prônent (Lagneau, 2017). Ils vont ainsi apporter dans la démarche une culture, une capacité et des compétences d’ingénierie de projet, en l’occurrence de projet territorial.

Les différentes personnes aînées sollicitées au départ ont une part de ces compétences, mais le vice-président est conscient que cela ne peut suffire : lui-même est novice dans le domaine ; quant à l’administration intercommunale, elle est plus familière de la logique bureaucratique que de la logique « projet ». Aussi, avant d’avoir le soutien pérenne et structurel de la MSA, aura été engagée sur la mise en place de la démarche une personne ne provenant pas du milieu gérontologique, mais spécialiste du développement territorial. Nous retrouvons à travers cette posture professionnelle la même « volonté de prendre appui sur les ressources de la population afin de lui permettre de devenir actrice de son propre développement » que celle qui a pu être décrite dans les travaux qui se sont intéressés à l’expérimentation du Centre local d’information et de coordination (CLIC) du Diois (Argoud et Chazelle, 2011, p. 37).

Cette logique d’action privilégiant une politique du vieillissement à partir du territoire plutôt qu’une politique de la vieillesse sur le territoire (Argoud, 2017) s’accompagne d’un questionnement collectif sur l’action en train de se faire. Ce principe de réflexivité a amené les acteurs locaux à souhaiter initier une démarche de recherche sur cette dynamique et à soutenir la découverte d’expériences menées dans d’autres contextes. Ce deuxième volet donnera l’opportunité d’une première collaboration entre l’un des auteurs de ce texte et le Pays de Mormal, à l’occasion d’une réponse commune à l’appel à projets thématique de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) en 2017 « Et nos voisins européens, comment font-ils ? » (Vanneste et al., 2019). Les démarches « Ville Amie des Aînés » menées à travers le monde ont un lien régulier avec les démarches de recherche (Moulaert et Garon, 2015 ; Viriot-Durandal et al., 2018). Dans ce cas-ci, cette première collaboration sera l’occasion de relancer une idée déjà évoquée par les acteurs du territoire et les caisses de retraite impliquées : réaliser une recherche-intervention ayant précisément pour objet la participation des aînés. Concrètement, en suivant les ambitions et principes d’une sociologie publique et réflexive (Burawoy, 2005), le dispositif méthodologique s’organisera autour de deux étapes principales. La première est l’organisation de six journées d’analyse en groupe (Van Campenhoudt et al., 2005) avec 15 aînés impliqués dans la démarche CADA à des titres et des degrés divers3. La deuxième est une enquête par entretien semi-directif individuel avec une diversité d’aînés (n = 15) peu ou pas impliqués dans cette démarche4.

En plus de partenaires locaux se trouvent ainsi enrôlés dans le projet CADA des institutions et acteurs susceptibles d’apporter ou d’animer des cadres cognitifs et techniques relatifs aux rapports entre territoires, d’un côté, mobilisation et participation, de l’autre. Comme le souligne Gilles Pinson (2006, p. 639) à propos des projets urbains, « les dispositifs de projet sont essentiellement des processus d’échange et d’articulation de ressources entre une pluralité d’acteurs. Cet assemblage de ressources se fait dans le cadre de processus interactifs toujours partiellement indéterminés ». Dans le cas du territoire rural du Pays de Mormal, une part importante de ces « ressources » sont extérieures et relatives à de l’ingénierie de projet et à de l’analyse de pratiques. Pour autant, cet « assemblage » qu’exige le projet est un travail largement endogène d’articulation de sources et d’acteurs divers, mais aussi d’extension de ce réseau d’acteurs.

La personnalisation de la mobilisation territoriale

Le déploiement de la démarche auprès des aînés est réalisé par un ensemble d’acteurs hétérogènes, dont des aînés qui endossent un rôle d’intermédiaire largement discuté lors des journées d’analyse en groupe. Ces aînés personnalisent doublement la démarche. D’une part, ils l’incarnent, très concrètement, aux yeux d’autres acteurs. D’autre part, ils l’adaptent à la diversité des situations locales et aux préoccupations variées des acteurs du territoire. L’échange qui suit, au sujet des différentes manières d’« entrer » dans la démarche, souligne cette double facette de la personnalisation :

Christian : Lors de l’Assemblée des seniors5, j’ai rencontré une personne super dynamique, madame [Françoise Carlier], qui m’a dit : « Tu es voisin ? Oui ? Tu as du temps libre ? Oui ? Hé bien, tu ne discutes pas, tu t’inscris, tu viens avec nous » [rires]

Catherine : Moi ça s’est passé différemment… au début des ateliers6, à Bousies, qu’est-ce qu’il y avait encore dans le paysage ? [Françoise] ! [rires] Et donc j’ai commencé les ateliers comme ça, j’ai rencontré [une chargée de mission de la CCPM] qui venait voir, et je prenais des flyers, j’ai toujours amené mes tracts là à la Mairie… Et là, on me disait : « Il y a déjà un club de gym ». Je leur répondais : « Ah, mais ce n’est pas la même chose ! » Je n’étais rien dans l’institution, mais je faisais déjà du relais sans m’en rendre compte.

Pascal :  C’est lors d’une AG CADA que j’ai adhéré à deux activités. […] Je me suis dit : « Je vais prendre du temps, ça me fera une demi-journée de vacances, de visiter une personne dans le Réseau Je Vous Visite7, et participer à l’atelier mobilité8 » […] Et dans l’Assemblée, il y avait des copains, des gens recommandables… [rires] Je suis déjà dans l’échelon local de la MSA.

Marie-Jeanne : Je suis arrivée sur la commune de Taisnières-sur-Hon il y a deux ans et demi. […] Et en fait une élue de la commune […] qui est très impliquée dans ces actions m’a sollicitée. C’est elle qui m’a tendu la main. 

Cet échange témoigne du maillage territorial très divers. Ce maillage est constitué de réseaux mutualistes, de liens de voisinage ou d’amitié, de flyers, d’agents administratifs, d’élus… En observant la manière dont les aînés s’appuient sur ce maillage et le rôle qu’ils y jouent, apparaît une cristallisation du travail de mobilisation autour de certaines personnes – les membres du trio coordinateur de l’Assemblée des seniors en particulier. Trois autres phénomènes sont cependant notables. D’abord, il n’est pas rare que des personnes mobilisées, par la suite, mobilisent d’autres personnes à leur manière. Ensuite, ces personnes mobilisées, autant par l’intermédiaire que par l’objet de la mobilisation, font l’expérience de dispositifs (une assemblée, un atelier, un groupe de travail, un réseau…) qui, d’une part, sont des occasions de renouveler des rencontres ou d’en susciter de nouvelles et, d’autre part, de rendre tangible une démarche qui, au départ, apparaît souvent floue. Enfin, ces expériences comprennent toujours en filigrane une dimension subjective qui nous rappelle que la mobilisation ne se situe pas uniquement sur un registre instrumental, mais implique une résonance sensible et personnelle (Martuccelli, 2010, p. 115-117). Le témoignage qui suit, d’une personne qui ne se considère pas comme impliquée dans la démarche CADA, mais est pourtant engagée dans le réseau de visites à domicile qui en émane, illustre particulièrement l’articulation entre mobilisation, expérience d’un dispositif relationnel et fait de déjouer (ou découvrir) sa propre personnalité :

Souvent, on me propose des trucs… et je dis non tout de suite. Voilà c’est comme ça, c’est dans ma nature. Et finalement je participe à beaucoup de choses. Comme ici, on avait fait une chorale. Et j’avais dit non au départ. Et finalement on a été chanter pour les personnes qu’on visite. Avant, quand j’étais jeune, je n’aurais pas fait tout cela… [Bruno]

La mobilisation au sein de la démarche combine différents registres et s’appuie sur un ensemble de relations inscrites sur le territoire. La dynamique éminemment personnalisée9 de cette mobilisation s’appuie sur ces chemins possibles tout en étant non planifiée. Il convient néanmoins de ne pas sous-estimer le rôle des organisations ou institutions existantes sur ce territoire dans le déploiement de cette dynamique. Les extraits le montrent, de même que des retours informels de maires agacés de sollicitations d’aînés « pour la démarche CADA ». Qui plus est, cette dynamique contribue elle-même à la création de dispositifs qui concourent à organiser et, potentiellement, à renforcer son déploiement.

La participation à la création de dispositifs de mobilisation territorialisée

Chaque dispositif de participation des aînés au sein de la démarche CADA comporte en son sein un potentiel de mobilisation, articulé à une modalité principale d’action qui est autre. Le réseau de visites à domicile et les divers ateliers sont plutôt du registre de la participation sociale (du bénévolat altruiste à la consommation ou l’épanouissement personnel). L’Assemblée des seniors se base sur les registres de la diffusion d’information et de l’identification à un territoire commun et une problématique partagée. Les groupes de travail et les instances de gouvernance privilégient les registres du partage d’information, de la discussion et de la décision. Si la mobilisation est potentiellement présente dans tous les dispositifs (et en-dehors de ceux-ci), les aînés en sont aussi venus à créer un dispositif qui a pour finalité principale la mobilisation territorialisée. Il s’agit d’un groupe de « personnes-relais » dont la mission est à la fois de diffuser au niveau local l’information sur la démarche, dans une logique top down, et de mobiliser les aînés du territoire sur les enjeux qui les concernent, dans une logique bottom up. Les aînés qui constituent ce groupe considèrent que chaque commune du territoire devrait avoir au moins deux aînés « personnes-relais » de la démarche CADA pour renforcer le rapport direct et personnalisé entre cette démarche intercommunale et « tous les aînés ». Au départ d’une intention assez générale, ce groupe d’aînés, collaborant avec une des chargées de mission de la CCPM, produit des documents qui canalisent et orientent ses actions. Un fichier de tableur lui permet de relever rapidement la liste des « personnes-relais » et de repérer où demeurent « des trous dans la raquette ». En 2022, un travail collectif était en cours pour préciser les missions de ces « personnes-relais ». Ainsi, la « participation-mobilisation » à et par la démarche CADA produit de nombreux investissements de forme (Thévenot, 1986) qui, d’un côté, cristallisent la démarche elle-même et la référence au Pays de Mormal, et de l’autre, canalisent et visent à approfondir cette « participation-mobilisation ».

Dans l’articulation entre échelons intercommunal et communal, la mobilisation des élus locaux est également une des priorités inscrites par les personnes-relais. Elle est considérée par les aînés comme inaboutie tout en reconnaissant que d’autres espaces contribuent à l’inscrire formellement, notamment les groupes de travail thématiques dont le leadership est systématiquement assuré par un Maire. Ce qui devient perçu comme des routines (plus que des règles) d’organisation rend visible ce travail d’articulation territoriale. Sur certains sujets, il demeure cependant inabouti. À titre d’exemple, la rotation des lieux des réunions élargies (« réunion publique », « assemblée »…) a pendant un temps été considérée comme un principe d’organisation incarnant l’équité entre les différentes parties du territoire. Pour autant, ce principe informel a régulièrement été l’objet d’insatisfaction dans la mesure où il semblait contenter peu de monde lors de réunions tenues à l’une des extrémités du territoire10. Le choix de Le Quesnoy et de sa relative centralité a depuis lors parfois été retenu. Pour autant, le souhait de « rotation territoriale », combiné à l’arrivée de nouvelles infrastructures événementielles de l’intercommunalité en différents lieux, réouvre à nouveau cette question. Si l’« essaimage » territorial est au principe de la localisation de nombreuses actions liées à la démarche CADA, la question du ou des lieux qui incarneraient son unité n’est pas résolue. Le témoignage qui suit, d’une personne qui connaît « la CADA » sans pour autant être membre de l’Assemblée des seniors, illustre par l’expérience individuelle ces enjeux de spatialisation :

Des stages [informatiques, de conduite…], il y en a ailleurs, mais regardez j’ai fait [les trois organisés à proximité immédiate]. Je n’ai pas été plus loin ! J’avais repéré que les stages un jour ou l’autre revenaient dans le coin. […] Ah ben oui Bavay j’y vais, mais Le Quesnoy, je ne vais pas dire que ça fait loin, mais pfff… Je suis bien dans mon coin [rires]. En plus, bon, je ne roule plus la nuit. [Didier]

Ceci illustre une partie des limites et des potentialités11 de cette « participation-mobilisation ». Des contraintes s’inscrivent dans le rapport à la géographie du territoire, qui en même temps encouragent des déclinaisons localisées de la démarche. Aussi, la plasticité territoriale de la démarche, rendue possible par ses incarnations locales variées, donne de multiples points de contact possibles avec les aînés du territoire. Elle permet de proposer des activités susceptibles de concerner non seulement les seniors les plus mobiles ou intéressés par les démarches intercommunales, mais également ceux qui placent leur vie sociale à l’échelle de leur commune.

De la création de dispositifs aux heurts : un aperçu de la consistance du territoire

Cette plasticité de la démarche CADA (parfois considérée comme un objet « flou ») permet à la fois une participation des aînés dans des dispositifs organisés à cet effet par les acteurs politico-administratifs ou professionnels et leur contribution à certains contextes de participation. Autrement dit, la création et l’organisation du dispositif sont elles aussi des objets de participation. Une proposition de création d’un atelier informatique peut l’illustrer, l’initiative et l’effort de structuration du dispositif des « personnes-relais » l’exemplifient plus fondamentalement. C’est aussi en cela qu’il convient d’envisager la participation au-delà d’une perspective « décisionniste ». La « participation-mobilisation » ici présente est agie (par des dispositifs et des acteurs), agit et fait également agir (par la création, notamment, de dispositifs). Les aînés eux-mêmes y ont une place centrale.

Ainsi, la participation des seniors à la démarche CADA n’est pas entièrement assimilable à une forme de participation institutionnalisée (c’est-à-dire une démocratie participative dont les dispositifs sont pensés et mis en œuvre par les acteurs du système politico-administratif représentatif). Elle n’est pas non plus une mobilisation autonome, de type associative ou militante (Bertillot et Vanneste, 2022). Pour autant, dans cette étendue intermédiaire, caractérisée par l’interdépendance et la co-construction, apparaissent aussi des dispositifs organisés, souvent intrinsèquement hybrides, parfois séquencés dans leur statut. C’est par exemple le cas d’associations qui émanent de la démarche CADA, à partir d’un encouragement du politique, de cooptation de responsables et de subventions publiques nécessaires à leur fonctionnement. Ce type d’implication institutionnelle suscite d’ailleurs de la suspicion de la part de certains acteurs associatifs du territoire :

Avec la Communauté de communes, ils ont mis en place de la gymnastique douce. Ils disent : « Ça fonctionne ». Ils sont 10-12… Pour moi, ça ne fonctionne pas. Quelque chose qui fonctionne, c’est quelque chose qui va durer dans le temps et qui va s’auto-financer. [Isabelle]

Cette présidente d’un club des aînés du territoire poursuit sa critique en développant un argument amené également par des personnes plus proches de la démarche CADA : le revers de la (quasi) gratuité que permet ce financement public des ateliers organisés (que ce soit sur un mode associatif ou institutionnel) sur le Pays de Mormal est l’exclusion des personnes qui n’y habitent pas. La logique des bassins de vie télescope alors celle du découpage territorial institutionnalisé. Si nous avions pu repérer précédemment de la distance ou de l’indifférence à l’égard de la démarche, ici, c’est une opposition qui est explicitée. Paradoxalement, ces expressions critiques attestent pourtant plus clairement de la consistance acquise par ce territoire du Pays de Mormal. La démarche CADA y contribue, de même (mais pas au même titre) que d’autres domaines de l’action publique intercommunale. Ainsi, d’autres entretiens mettent en évidence l’existence du Pays de Mormal à partir des politiques touristiques ou culturelles, ou parfois de la politique de gestion des déchets. D’autres fois encore, ce sont moins les politiques publiques que les personnalités qui les incarnent – en particulier le président de la CCPM – qui seront mentionnées. Aussi, la pratique de « participation-mobilisation » n’a pas de caractère nécessairement général et transversal. Des logiques de division nette du travail entre habitants et professionnels ou élus, voire de démobilisation des premiers, sont des logiques d’action également présentes.

Conclusion : une consistance gagnée à l’écart des métropoles

Si tout territoire est un artefact, l’artificialité du Pays de Mormal est particulièrement évidente. D’une part, parce qu’il ne dispose guère d’une sédimentation historique ou matérielle. D’autre part, parce qu’il est soumis à une circulation extraterritoriale et un ancrage infra-territorial structurant les trajectoires biographiques et la vie quotidienne de ses habitants. Alors que les analyses relatives aux logiques sociopolitiques dans les grandes villes françaises montrent comment des récits et des mythes mobilisateurs tendent, non sans difficulté, à naturaliser leur statut métropolitain (Collectif Degeyter, 2017 ; Debrie et Desjardins, 2021), ce cas néorural contribue à l’analyse de la fabrication des territorialités sous un autre angle. En effet, la plupart des acteurs de ce territoire ne cherchent pas tant à en gommer son artificialité qu’à produire une cohérence nouvelle. Ceux-ci prennent acte des phénomènes de polycentralités liées au mouvement de périurbanisation (Marchal et Stébé, 2015), de même que de dispersion propre aux espaces ruraux (Gonin et Quéva, 2018). Cette communauté de communes située entre deux communautés d’agglomération subit moins que ces dernières l’influence – voire l’injonction – du discours relatif à la métropolisation. Son caractère spatialement et fonctionnellement interstitiel créerait paradoxalement, comme le montrent différents travaux sur la démocratie locale (Douillet et Lefebvre, 2017 ; Charmes, 2019), un contexte favorable aux initiatives et innovations sociopolitiques. Dans ce cas-ci, nous n’assistons pas tant à un municipalisme réinventé – souvent empreint du mythe de « la bonne échelle » – qu’à la fabrication collective d’un territoire supra-local dont l’ambition démocratique demeure perpétuellement en chantier. Ce projet participatif mobilisateur, en tant que mode original d’action publique, donne de la consistance à ce territoire, qui devient dès lors un élément de réalité, une limite à laquelle se heurtent certains, et un espace propice à l’imagination et à l’engagement.

Références
  • Argoud Dominique, 2017, « Territoires et vieillissement : vers la fin de la politique vieillesse ? », Lien social et Politiques, 79, p. 17-34. Disponible sur : https://doi.org/10.7202/1041730ar.
  • Argoud Dominique et Chazelle Martine, 2011, « Politique territoriale de la vieillesse. L’exemple du CLIC du Diois (Drôme) », Le Sociographe, vol. 2, 35, p. 33-43. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/graph.035.0033.
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