Show cover
Couverture de À l'ombre des métropoles (Édul, 2026) Show/hide cover

À la recherche d’un autre régime d’urbanité

Les élites sociales et économiques chinoises à la conquête des périphéries urbaines

In Search of Another Urban Model. Chinese Social and Economic Elites Conquer the Urban Peripheries

Considérant le phénomène récent d’urbanisation en Chine, les discours véhiculés dans les médias comme dans les écrits de nombreux commentateurs illustrent une société de tous les superlatifs, et de toutes les contradictions. Aux images des villes qui semblent sorties de terre du jour au lendemain, soulignant le fait que le pays est passé de 172 millions d’urbains en 1978 (18 % de sa population) à 690 millions en 2011, date à laquelle la transition urbaine est officiellement achevée, répondent celles des villes-fantômes qui se sont multipliées. Cette dualité des représentations renforce d’un côté l’impression d’un clivage radical – social, économique, territorial et culturel – entre les espaces urbains et ruraux, et de l’autre l’impression que les villes, devenues en quelques années d’immenses métropoles, auraient été les seuls territoires à bénéficier des politiques de développement et à servir de modèle unique de structuration de la société et des modes de vie des individus.

Toutefois, quand bien même les inégalités de développement entre villes et campagnes se seraient renforcées, d’autres formes de développement urbain ont été réalisées depuis le tournant du millénaire. Après les années 1980 et 1990, alors que les politiques se concentraient sur le renouvellement du bâti des centres-villes, les instances de gouvernance se tournent vers la valorisation des espaces périphériques. En 1999, le pouvoir central réoriente les politiques de développement en intégrant dans les schémas directeurs des municipalités les espaces périphériques, périurbains et ruraux, qui étaient autrefois oubliés. À Shanghai, en 2000, est publié un schéma directeur qui prévoit le développement de plusieurs villes nouvelles, et le programme « One City, Nine Towns » (qui envisage la construction de dix de ces nouveaux espaces, dans les arrondissements périphériques de la municipalité) est officiellement lancé en janvier 2001. Les villes nouvelles polyfonctionnelles sont pensées comme des espaces de réhabilitation des banlieues et pour une intégration des territoires ruraux et urbains au sein de la municipalité de Shanghai. Avec comme volonté affichée de décongestionner les centres urbains et d’attirer les populations et les activités en périphérie (Henriot, 2022), une attention particulière est portée aux espaces résidentiels. Dans cette perspective, ces villes nouvelles s’inspirent plutôt du modèle de la cité-jardin d’Ebenezer Howard, et se rapprochent des réalisations anglaises et françaises des années 1960 et 1970 qui en sont elles-mêmes les héritières. Toutefois, au contraire des situations européennes où l’ambition de mixité sociale – aux résultats mitigés – a porté la construction d’un parc locatif accessible aux foyers aux revenus modestes (Haumont et al., 2000), l’objectif des concepteurs et des promoteurs chinois a été d’attirer les classes moyennes et supérieures de la ville-centre de Shanghai, en proposant des espaces résidentiels de haut standing. Dans l’arrondissement périphérique de Songjiang, où a été construite la ville nouvelle éponyme, le projet, initialement planifié pour accueillir 200 000 à 300 000 habitants, est réaffirmé dans les plans quinquennaux successifs pour, en 2014, une population planifiée à l’horizon 2020 de plus d’un million d’habitants (Henriot, 2017). La ville nouvelle de Songjiang apparait ainsi comme une petite ville de desserrement située à une quarantaine de kilomètres de la ville-centre de Shanghai.

Le développement de ces villes nouvelles marque également une mutation des représentations d’une partie de la population chinoise. Auparavant, ces espaces majoritairement ruraux étaient considérés comme des territoires de seconde zone. Dès le début du 20e siècle, dans le but de construire une vision nouvelle de la société chinoise en dénigrant les structures anciennes et traditionnelles, les élites urbaines ont produit une représentation des « paysans » (nongmin) comme une population arriérée, entravée par des superstitions, et oppressée par le système traditionnel féodal (Cohen, 1993). Ironiquement, après l’instauration du régime communiste, les habitants identifiés comme « agricoles » d’après leur livret de résidence ont été désavantagés par rapport aux « non-agricoles/urbains » en termes de droits et de privilèges sociaux, alors même qu’ils représentaient la base populaire du mouvement révolutionnaire, accentuant la division sociale et culturelle entre villes et campagnes entamée au début du siècle. La fin de la révolution culturelle marque la fin de la lutte des classes définies par Mao, et la perte d’une valeur morale attribuée aux paysans qui serait porteuse de l’esprit révolutionnaire (Kipnis, 1995), et alors même que le système d’enregistrement de la résidence maintient une dichotomie sociale entre urbains et ruraux. Malgré les transformations du système depuis les années 1980, les espaces périphériques restent dénigrés par les populations urbaines et donc peu attractifs pour les populations des villes, les déplacements depuis le centre vers les périphéries étant plutôt subis que volontaires. Encore après le lancement des réformes, alors que l’État imposait le transfert de foyers vers les périphéries pour récupérer les espaces centraux et les réaménager pour d’autres opérations, la banlieue était encore perçue par la population comme un territoire de relégation, donnant lieu à des formes inédites de résistance. La presse a abondamment relayé les histoires des « maisons-clous », avec les images des habitations vétustes isolées au milieu de chantier, symbole de la résistance des habitants contre le relogement.

Pourtant, au tournant du 21e siècle, les élites chinoises commencent à développer une vision différente des espaces périphériques devenus des espaces urbains à part entière grâce aux politiques étatiques d’aménagement et de restructuration administrative des territoires. Non seulement les populations aisées se déplacent volontairement vers ces nouveaux espaces. Mais encore, l’habitat hors des centres-villes, dans les zones résidentielles de tous les types, de villas, de rangées de maisons accolées ou encore de tours d’appartements semble devenir la norme d’habitation pour les élites économiques (Hamama et Liu, 2020). Territoire en marge d’un grand centre urbain tel que Shanghai et proche des espaces ruraux de la municipalité, la ville nouvelle de Songjiang permet d’interroger l’évolution des rapports entre villes et campagnes dans la Chine contemporaine, ainsi que les normes et valeurs des élites de la société qui s’installent dans l’un des quartiers les plus huppés : Thames Town.

Cette recherche s’appuie sur des enquêtes ethnographiques menées à Songjiang auprès des résidents de Thames Town entre 2011 et 2016, ainsi que sur le recueil d’informations des différentes entités administratives dont dépendent les espaces arpentés. L’étude des pratiques et des discours des habitants de Thames Town, quartier à l’architecture et à l’atmosphère inspirés de modèles urbains anglais, révèlent que si la ville nouvelle jouit d’une représentation extrêmement positive, en comparaison avec Shanghai, elle est plutôt symboliquement et matériellement déconnectée du contexte rural et périurbain dans lequel elle s’est érigée. Les nouveaux arrivants, urbains, valorisent leur mise à distance volontaire de la ville-centre, sans pour autant opérer un rapprochement avec les populations locales, auxquelles ils prêtent toujours des images négatives. La ville nouvelle occupe ainsi une place particulière dans la structuration du territoire municipal. Différenciée du mode de vie stressant de Shanghai, elle offre un espace de déploiement d’une urbanité alternative qui prolonge le rejet des natifs associés à une ruralité jugée arriérée et non-civilisée, et qui s’impose à ces derniers, rejetés encore plus loin.

Songjiang : de la préfecture à la ville nouvelle de l’arrondissement de Shanghai

Avant d’être un arrondissement périphérique de la municipalité, Songjiang était un bourg local important dont la fondation est plus ancienne que Shanghai. Cette antériorité a été déterminante dans les choix de politiques de développement de la ville nouvelle, ainsi que dans les représentations des habitants. Le bourg de Songjiang a été le centre administratif dont dépendait le port de commerce de Shanghai établi en 1292 (Ruviditch, 2010), avant que ce dernier, déjà florissant, ne connaisse un développement spectaculaire avec l’installation des concessions étrangères à partir de 1842, à la suite de la première guerre de l’Opium et du Traité de Nankin qui imposa l’ouverture du pays (Bergère, 2002). En 1958, Songjiang est annexé à la nouvelle municipalité de Shanghai. Des années 1960 à nos jours, le bourg est intégré aux différentes politiques de développement et d’urbanisation de la municipalité, d’abord au travers du programme des villes satellites, puis avec les différents projets de développement des villes nouvelles des années 2000 à nos jours.

Le comté de Huating est officiellement fondé en 751 de n. è., sous la dynastie Tang (618-907), et dépend de la préfecture de Suzhou. Le comté se développe grâce à un dense réseau de canaux et de bourgs à fonction commerciale, ce qui permet l’exportation des productions locales de coton (Elvin, 1977). Dans le dernier quart du 11e siècle, le comté de Huating compte 212 417 habitants (He et Wang, 1991). En 1277, sous la dynastie Yuan (1271-1368), Huating est élevé au rang de préfecture. Elle est nommée préfecture de Songjiang en 1278, l’année précédant la conquête par l’empereur des Yuan de la Chine du sud. À la fin du 17e siècle, elle est l’une des quatre villes côtières à accueillir un bureau de captation des douanes (Cooke Johnson, 1993). En 1805, la préfecture de Songjiang administre sept comtés, dont Shanghai. En 1912, avec la révolution qui a mis fin à la dynastie Qing (1644-1912) et mis en place la République, le système est changé et la préfecture disparait : le nouveau comté de Songjiang dépend de la province du Jiangsu durant la période républicaine.

Pendant la période maoïste, le développement urbain de Songjiang stagne et la population ne dépasse que très rarement les 500 000 habitants enregistrés sur une période de près de 50 ans et cela malgré certaines politiques de développement. En 1958, le comté est rattaché à la municipalité de Shanghai et est intégré au programme de développement de villes-satellites mono-industrielles. L’objectif de ce programme est de développer l’industrie dans des bourgs anciens assez éloignés de Shanghai pour éviter que ces derniers ne soient absorbés par l’étalement de la ville-centre et par conséquent limiter le développement urbain de Shanghai (Ged, 2000 ; Henriot, 2013). Le comté dénombre alors une population de 469 073 habitants (Che et Gong, 1990). Le programme est plutôt un échec et la ville de Songjiang ne se développe pas. En 1979, la surface urbanisée est de 6,32 km². Le projet suivant est lancé en 1992, au moment de la relance des réformes et du voyage de Deng Xiaoping dans le sud : une zone d’activité est créée à Songjiang, mais la population stagne autour de 495 000 résidents. Dans les années 1980 et 1990, le lien historique avec Shanghai est rappelé à travers différentes opérations de développement urbain. Durant les deux décennies qui suivirent le lancement des politiques de réformes et d’ouverture, les principaux projets de développement et d’urbanisme réalisés à Songjiang se concentrent sur la réhabilitation et la reconstruction des sites et monuments historiques, ainsi que la mise en valeur de l’histoire du bourg de Songjiang, présenté comme « l’origine de Shanghai » (He, 2007).

Ce n’est qu’avec le lancement en 2001 du programme des villes nouvelles « One City, Nine Towns » que Songjiang prend un réel essor. Le bourg de Songjiang s’étale alors sur une surface de 9,37 km². Le schéma directeur prévoit la construction de la ville nouvelle sur une superficie de près de 35 km², juste au nord de l’ancienne ville-satellite (fig. 1). La population permanente du comté de Songjiang – qui est devenu un arrondissement urbain en 1998 – augmente entre 2000 et 2014 de plus d’un million d’habitants. Le schéma directeur de la ville nouvelle de Songjiang prévoit la construction d’une gigantesque cité universitaire pour accueillir les campus de sept universités shanghaiennes délocalisées, une zone d’activités, une ligne de transport ferré interconnectée et reliée au centre de Shanghai, un quartier d’affaires avec une zone pour les bureaux administratifs de l’arrondissement, un parc public inspiré du Central Park de New York, et le projet pilote d’architecture spéciale – la future zone de Thames Town (Wang et Liu, 2003). Aux termes du 10e plan quinquennal, la ville nouvelle de Songjiang est intégrée aux nouveaux programmes de développement qui suivent. Songjiang fait partie des « trois villes nouvelles majeures » du plan de construction urbaine à court terme de Shanghai (2003-2007), et du programme d’urbanisme « 1-9-6-61 » lancé en 2006 dans le cadre du 11e plan quinquennal de Shanghai (Henriot, 2013).

L’histoire des différents programmes de développement renseigne sur la logique qui porte le projet de la ville nouvelle de Songjiang, dans sa relation avec la ville-centre de Shanghai. Bien que les projets de villes-satellites et de villes nouvelles comportent des similitudes (dans chacun des cas, les nouvelles constructions s’appuient sur un bâti et des structures existantes), la relation à Shanghai n’est pas la même, marquant le changement des politiques à l’égard des villes. En 1958, les villes-satellites sont construites pour limiter le développement de la ville-centre, pour prolonger les politiques de désindustrialisation de Shanghai et la migration des activités en dehors de la ville (Bergère, 2002). Les villes nouvelles, à l’opposé, sont pensées dans le cadre d’un territoire intégré entre Shanghai et ses périphéries (Henriot, 2013). Les villes nouvelles sont toutefois conçues pour être autonomes et indépendantes vis-à-vis de la métropole, comme le montre l’inspiration du modèle de la cité-jardin d’Howard. Cette indépendance, dans le cas de la ville de Songjiang, est également recherchée à un niveau historique et culturel, par la réappropriation de l’histoire des relations entre les deux entités urbaines.

Carte

Une mobilité vers la périphérie : le revirement des trajectoires résidentielles d’une partie de la population chinoise

Les habitants de Thames Town appartiennent pour la grande majorité aux catégories aisées de la société chinoise. Tous les interlocuteurs rencontrés lors de mes enquêtes appartenaient au moins à la classe moyenne, selon les critères de ressources définis par les institutions de gouvernance chinoises. Malgré cette apparente appartenance à un groupe social privilégié, les trajectoires personnelles, familiales et résidentielles restent extrêmement variées, le quartier de Thames Town regroupant des typologies d’habitations très diverses : des maisons individuelles d’une superficie comprise entre 200 et 500 m², avec ou sans jardin privé, des maisons accolées, des appartements en immeubles de petits et moyens collectifs dont les surfaces varient entre 45 et 200 m², etc. Malgré l’hétérogénéité des parcours et des expériences de vie, les habitants rencontrés lors de mes enquêtes partageaient quasiment tous un point commun, celui d’une capacité à être mobile et le choix de s’installer volontairement en périphérie alors qu’ils habitaient auparavant dans la ville-centre. Cette caractéristique de leur trajectoire résidentielle n’est pas anodine dans la mesure où elle représente un sens hors norme des mobilités et des déplacements spontanés en Chine depuis des décennies. L’installation en périphérie marque alors un changement du regard sur la ville et semble remettre en question son attractivité.

Les déplacements contemporains en Chine n’apparaissent pas comme une évidence au regard de l’histoire récente et des bouleversements politiques et sociaux que le pays a vécus depuis l’avènement de la République populaire de Chine (RPC) en 1949. Sans avoir complètement disparu, toute forme de migration était, entre 1949 et 1978, contrôlée par l’administration du pouvoir communiste, et tous les déplacements individuels ou mouvements de population se faisaient après une autorisation officielle. Le lancement des réformes à partir de 1978 entraine des modifications structurelles des secteurs primaire et secondaire, et la nécessité d’avoir une main-d’œuvre mobile pour soutenir le développement du pays. Le contrôle de l’État sur les migrations spontanées se relâche et la population chinoise fait l’expérience d’une nouvelle liberté – relative – de se déplacer dans les années 1980 et 1990. Toutefois, le phénomène de migrations spontanées qui apparait dans la vague des réformes concerne majoritairement une main-d’œuvre peu qualifiée issue des milieux populaires et ruraux se déplaçant vers les villes et les zones industrielles urbaines. Au contraire, l’installation à Thames Town s’inscrit dans un processus de mobilité résidentielle, entendue comme motivée par la volonté de changer de lieu d’habitation, d’une population originairement urbaine vers une autre zone urbaine. En ce sens, même si les habitants de Thames Town profitent, au même titre que l’ensemble de la population chinoise, des réformes et du relâchement des contrôles de l’État, leur expérience de mobilité n’est pas déterminée par les mêmes logiques ni les mêmes enjeux et aspirations que les travailleurs migrants quittant la campagne pour chercher du travail et de meilleures conditions d’existence dans les zones urbaines et industrialisées. Le contrôle de la population et des déplacements en Chine relève de politiques anciennes mises en place par l’État chinois. Le gouvernement, durant la période maoïste, a renforcé le système du hukou – ou livret d’enregistrement de la résidence, hérité de la période impériale, facilitant le recouvrement de l’impôt, le recensement de la population ou encore l’administration territoriale par l’État en rattachant les populations à un territoire (Froissart, 2013) – en le complétant par d’autres politiques (tickets de rationnement associés à une localité, procédures administratives complexes, etc.) pour contrôler et limiter les déplacements des individus entre les territoires. À partir de 1958, le livret indique également la nature du hukou possédé par le foyer, à savoir agricole ou non-agricole, ce qui a entrainé une division de la société chinoise en deux groupes socialement et économiquement inégaux (Froissart, 2013). Cette séparation en deux catégories de population avait pour objectif de limiter très strictement les déplacements de population afin d’éviter une croissance trop importante des populations urbaines dont le pouvoir se méfiait. Les seules formes de migration interne étaient décidées ou avalisées par les autorités. Elles prenaient dans de nombreux cas la forme de déplacements forcés de populations dans le cadre de grandes politiques de développement des territoires, de limitation de la démographie urbaine ou encore de démonstration et de manifestation idéologiques. Entre 1958 et 1978, les déplacements internes légaux semblent ainsi déterminés par le pouvoir étatique et une logique collective : celle de servir la nation et le projet communiste. Le changement de lieu de résidence était toléré dans le cas d’un déplacement vers un territoire administratif de niveau égal ou inférieur. La migration volontaire vers un territoire de rang administratif supérieur, c’est-à-dire de la campagne vers les villes, était quasiment impossible. Ce durcissement du système par le gouvernement communiste immobilise la société chinoise en ancrant solidement les individus à une unité territoriale administrative, souvent déterminée par l’institution employeuse comme les unités de travail. Tout déplacement hors de son unité est alors illégal et peu enviable, car elle engendrait la perte des droits et des ressources (comme les tickets de rationnement ou l’accès aux services publics d’éducation ou de santé) liés à l’enregistrement dans une localité.

Au cours de la période maoïste, de nombreuses populations subissent cependant des déplacements forcés répondant aux objectifs politiques, économiques, administratifs et idéologiques du Parti communiste chinois. Entre 1950 et 1980, plusieurs politiques de déplacements de population sont mises en place. Des transferts de population sont réalisés en direction des régions autonomes comme le Xinjiang, le Tibet ou la Mongolie intérieure afin de siniser ces provinces et asseoir la domination chinoise dans ces territoires périphériques et frontaliers dès les années 1950 (Attané, 2005). Le gouvernement chinois cherche également à limiter la croissance des villes et à rééquilibrer le développement inégal entre les provinces, les régions intérieures accusant un retard par rapport aux régions côtières (Blayo, 1997 ; Attané, 2005). Dès 1955, plusieurs politiques procèdent aux renvois des paysans qui s’étaient auparavant installés en ville à la campagne. Une main-d’œuvre urbaine est également régulièrement envoyée dans les zones rurales et les territoires à développer où cette population de cadres, d’enseignants et d’étudiants est destinée à occuper des postes dans l’administration locale ou à réaliser des travaux manuels (Blayo, 1997). Ces transferts de population urbaine vers les zones rurales culminent avec les déplacements durant la Révolution culturelle de plus de 17 millions de jeunes urbains vers les campagnes. Ce mouvement d’envoi des « jeunes instruits » à la campagne est un système de gestion de la main-d’œuvre urbaine qui a consisté en l’envoi de millions d’étudiants dans les campagnes entre 1968 et 1980, pour les transformer en paysans. Le mouvement était également porté par une préoccupation idéologique et politique de rééducation de la jeunesse intellectuelle (Bonnin, 2004).

L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping et le lancement des réformes à partir de la fin des années 1970 entrainent un assouplissement de l’appareil de contrôle des migrations. Les situations de l’emploi dans les zones rurales, le développement économique et le besoin de main-d’œuvre dans les villes, ainsi que la reconnaissance d’un droit de déplacement temporaire, engendrent un exode rural sans précédent que l’État chinois a beaucoup de peine à contrôler ou même à quantifier. Le décalage entre le volume de ces nouvelles migrations spontanées et les mesures prises par l’État pour permettre ces déplacements génère de nombreuses questions et de nombreux problèmes sociaux, notamment autour de la figure du « travailleur migrant », de son statut et de sa place dans la société. Le desserrement du contrôle sur les déplacements entraine de nouvelles formes de migration, jusque-là interdites pendant trente ans. Cependant, le développement des entreprises agricoles et des industries rurales, atteignant des plafonds de rentabilité, ne permet pas d’absorber l’ensemble de la main-d’œuvre rurale disponible. Parallèlement, les réformes, initiées dans les campagnes à partir de 1978, sont progressivement élargies aux villes au cours des années 1980. La demande de travailleurs pour soutenir le processus urbain de développement et d’industrialisation explose. D’autres formes de desserrement du système d’enregistrement sont mises en place par l’État et localement par les municipalités qui alimentent leur croissance grâce à cette main-d’œuvre. Au contraire des déplacements forcés d’urbains vers les zones rurales durant la période maoïste, les migrations spontanées post-réformes se font principalement dans le mouvement inverse des campagnes vers les villes, à hauteur de 80 % (Froissart, 2013). Le déplacement, généralement individuel (même si depuis quelques années, le phénomène devient de plus en plus familial), est avant tout motivé par une amélioration des conditions de vie.

Les habitants de Thames Town ont également fait l’expérience d’une mobilité facilitée. Ils profitent, comme les travailleurs migrants à partir des années 1980 et 1990, des nouvelles possibilités de déplacements et de l’allègement des contraintes institutionnelles. Cependant, les formes contemporaines de mobilité et les trajectoires qu’ils suivent, ne sont pas complètement identiques à celles des ouvriers paysans et ne reposent pas sur les mêmes logiques ni les mêmes aspirations. Si certains éléments de discours et de représentation – notamment dans l’expérience de liberté que procure la capacité à se déplacer et le rapport à l’urbain – se retrouvent dans les deux types de population, les formes et les logiques des déplacements révèlent des différences d’ordre socio-économique entre les travailleurs migrants et les élites habitant à Thames Town. À la différence des ouvriers paysans qui, comme le rapporte Chloé Froissart (2013), faisaient l’expérience d’un autre univers en découvrant le monde de la ville, les habitants de Thames Town conservent un cadre urbain de résidence, et nombre de leurs pratiques quotidiennes traduisent ce lien et cette familiarité avec la ville. Contrairement à la grande majorité des travailleurs migrants qui quittaient la campagne pour travailler en ville, l’installation à Thames Town ne représente pas, dans un mouvement inversé, une forme d’exode urbain. En termes de droits, ce déplacement s’apparente plutôt à un déménagement d’un espace urbain à un autre. Les habitants du quartier possédaient tous un hukou urbain en s’installant à Songjiang et la possession d’un hukou urbain de Shanghai donne accès à la plupart des services publics à Songjiang. À ce titre, le déplacement depuis la ville de Shanghai vers la ville nouvelle de Songjiang ne représente pas une modification du statut des habitants, ni une perte des droits associés à la localité de résidence. Le déplacement des résidents de Thames Town vers un nouveau domicile, au regard des raisons qu’ils mettent en avant pour justifier leur installation, semble déterminé par des facteurs variés selon les parcours. Le « bon environnement », la qualité de la zone résidentielle et des logements, l’accès rapide aux centres urbains proches ou encore les équipements sont autant de facteurs et d’aménités présentés par les habitants, et qui diffèrent de celui de la proximité avec le lieu de travail. L’expérience de mobilité des habitants de Thames Town apparait non seulement comme libérée de certaines contraintes administratives, mais également d’autres contraintes économiques et sociales, élargissant le spectre des facteurs induisant le déplacement et le choix du lieu de résidence.

Les aspects sociaux du « bon environnement »

En interrogeant les habitants sur les raisons de leur installation à Thames Town et dans l’arrondissement de Songjiang, ceux-ci mettent en avant le « bon environnement » de l’espace. Étonnamment, même si ce terme recouvre des caractéristiques naturelles de l’espace de la ville nouvelle, il est principalement déterminé par des critères sociaux et démographiques. L’environnement de Songjiang, ainsi que la situation d’habitation qui lui est associée, est ainsi défini par opposition à celui de la ville-centre. Tous les habitants de Thames Town rencontrés, propriétaires comme locataires, mentionnent le « bon environnement » de l’espace pour justifier leur choix d’emménagement. Disant cela, il serait aisé d’interpréter l’aspiration des habitants à un meilleur « environnement » (huanjing) comme le signe d’une recherche d’un espace représenté comme plus naturel ou plus proche de la nature. Dans un article du magazine La Chine au présent paru en septembre 2010, l’auteur parlant de Thames Town écrivait en ce sens : « le projet est une expression de la volonté croissante de la classe moyenne chinoise en pleine expansion de reprendre contact avec la nature […] ». Les mots des résidents nécessitent toutefois d’être explicités, car ils ne correspondent pas nécessairement aux aspirations que l’auteur semble leur attribuer. En l’occurrence, l’usage du terme par les habitants ne correspond pas à celui diffusé par le promoteur de la zone, plutôt guidé par une logique commerciale fondée sur des éléments de langage d’ordre environnementaliste. Limiter la définition de l’environnement tel qu’il est perçu par les résidents de Thames Town aux seules caractéristiques physiques et naturelles apparait alors comme une projection éloignée de leurs représentations.

Initialement, le terme huanjing sert à signifier l’espace environnant. Il est composé de huan, ce qui entoure ou encercle (originellement, il s’agit d’un objet rond avec un creux au milieu comme un anneau ou un bracelet) et de jing qui signifie la frontière, le territoire. Xu Qionglan (2017) a montré que sous l’influence occidentale, introduite par l’intermédiaire du Japon au début du 20e siècle, le terme était devenu un concept pour traduire la complexité des relations entre les êtres vivants et l’espace qu’ils occupent. Au cours du siècle, le terme a servi à traduire la notion moderne (et occidentale) d’environnement, empreinte des interrogations et des préoccupations écologiques contemporaines2. À partir des années 1910, huanjing peut traduire les circonstances ou les conditions des alentours qui ont une influence sur les organismes, en sus de signifier les lieux environnants. Dans les années 1920, le terme est associé à l’idée d’environnement à travers la traduction de la notion d’ « hygiène du milieu (environmental hygiene) ». Les expressions de « pollution environnementale » ou de « protection de l’environnement » apparaissent dans les dictionnaires et les écrits dans les années 1960 en Chine, en parallèle d’institutions officielles destinées à légiférer et à gérer les questions environnementales (Xu, 2017). Cette multitude de sens se retrouve dans les différents discours de caractérisation de Thames Town, selon les acteurs, et participe à la production de représentations variées et divergentes sur le quartier.

Pour les résidents, le « bon environnement » est caractérisé par un ensemble de conditions naturelles, mais surtout humaines et sociales. Certaines caractéristiques peuvent effectivement être rattachées à un ordre de la nature : « l’air est plus frais », « il y a plus d’espaces verts », « ce n’est pas pollué ». Une habitante disait qu’elle aimait l’environnement de Thames Town, car elle pouvait voir le ciel, ainsi que l’eau grâce à la présence du lac et des canaux. Cependant, les autres caractéristiques mentionnées renvoient surtout aux conditions sociales de l’espace et à l’emprise anthropique sur le lieu : à Thames Town, l’environnement n’est pas sale, n’est pas trop bruyant ni trop stressant. La majorité des habitants apprécient le fait qu’il n’y ait « pas trop de monde dans la zone », que la densité de population soit faible. Ces conditions humaines de l’environnement influencent positivement la vie quotidienne : ils disent avoir un mode de vie « calme », « tranquille », « sûr », « reposant », plus lent. Une habitante décrivait son espace de vie comme « un havre de paix dans un océan de bruit ». Cette caractérisation du lieu de vie a été observée par Daniel Pinson et Sandra Thomann dans leurs enquêtes sur les habitants de villas du sud-est de la France. Ces derniers aspirent à un repos et une tranquillité que la forme de l’habitat diffus permet. Le jardin de ces maisons individuelles représente une mise à distance, rendant invisibles et inaudibles les nuisances du monde extérieur associées à la ville (Pinson et Thomann, 2002). Outre la dimension naturelle prêtée aux espaces d’habitation, c’est surtout la propriété d’éloignement par rapport à l’autre qui est valorisée par les habitants.

Au regard de ces discours, les critères naturels du paysage n’apparaissent pas comme les référents principaux qui caractériseraient l’environnement des habitants. Le mouvement d’installation à Thames Town n’est pas motivé par un désir de nature, ou par l’envie d’être au plus proche de la nature. Le phénomène se distingue ainsi d’autres formes de migrations résidentielles partant des villes vers les zones rurales ou périurbaines, comme le mouvement des « néo-ruraux » des années 1970 en France dont les tenants idéalisaient un mode de vie villageois et prônaient un retour à la nature en opposition au cadre de vie urbain (Urbain, 2008) ou encore le processus de suburbanization des métropoles des États-Unis. De nombreuses études sur les banlieues et l’étalement pavillonnaire des villes d’Amérique du Nord ont révélé le lien entre le modèle d’habitat individuel et une idéalisation de la nature (Pinson et Thomann, 2002 ; Berque et al., 2006). L’idéal d’une habitation au plus près de la nature résiderait dans un ensemble de représentations et d’imaginaires issus de l’héritage antique gréco-romain (Berque, 2016 ; Urbain, 2008) et déterminerait l’installation des citadins en zone périurbaine, dans le cas des sociétés occidentales. Si l’histoire culturelle chinoise comporte également un héritage d’idéalisation de la nature – notamment par un processus d’esthétisation du paysage dans les arts au 3e et 4e siècles de notre ère (Berque, 2016) –, cet imaginaire ne semble pas déterminer l’engouement de la population chinoise contemporaine pour un habitat moins dense que celui des centres urbains, et le mode de vie isolé qui lui est associé. La pratique du jardinage (fig. 2) représente moins un « retour à la terre » qu’une pratique de loisirs, prenant une forme semblable aux pratiques agricoles, mais effectuée selon des modalités et des logiques différentes, urbaines (ibid.). Des similarités sont néanmoins observables avec le cas américain, notamment en matière d’opposition des modes de vie en zone périurbaine et en ville. L’installation en dehors du centre urbain, dont l’environnement est rejeté, coïncide avec une certaine forme de « désurbanité » (ibid.).

Photographie

Source : M. Minost

Prolongements du mode de vie urbain et de l’exclusion des locaux

L’observation des comportements quotidiens des habitants de Thames Town, notamment leurs trajets journaliers, ainsi que leur relation avec les résidents d’origine du bourg de Songjiang, révèlent que les modes de vie urbains, et les liens avec la ville-centre perdurent, en offrant néanmoins à cette population privilégiée une forme de libération contre certaines contraintes sociales. L’environnement de Thames Town est avant tout, dans le discours des habitants, construit en opposition aux conditions qui étaient vécues précédemment dans le centre-ville. La perception de leur environnement pose une difficulté pour nommer ce type d’espace qui est construit en zone périphérique. Les termes de « ville campagne » ou de « campagnes urbaines », utilisés notamment dans le cadre des études sur les cas européens et nord-américains (Donadieu, 1998 ; Pinson et Thomann, 2002 ; Berque et al., 2006), ne sont pas tout à fait pertinents pour l’analyse de Songjiang. Car si les habitants opposent leur environnement à celui de la ville qu’ils ont fuie, l’opposé qui en découle ne s’incarne pas dans une représentation positive de la campagne. Lorsque l’espace de Thames Town ou de l’arrondissement est effectivement comparé à un espace rural, celui-ci est perçu et caractérisé négativement. Tant les espaces de la ville que ceux de la campagne sont dépréciés par des images connotées péjorativement. L’analyse du contenu de ces représentations permet de révéler ce que valorisent les habitants quant à leur espace de vie. De manière similaire à la caractérisation de leur environnement, les habitants ne se représentent pas la campagne qu’ils associent à Songjiang au travers d’attributs naturels ou comme un espace plus proche de la nature, ni d’après une activité agricole. La dimension rurale attachée à l’espace réside dans la perception – globalement négative – que les résidents ont des « locaux » et des relations qu’ils entretiennent avec eux.

Certains résidents, dans la comparaison entre Songjiang et la ville-centre de Shanghai, associent même le premier espace à une zone rurale. Par exemple, M. Jia et Mme Chu utilisent le terme de « countryside », Mr Nao celui de « campagne ». Mme Jiu, qui est originaire de Songjiang, parle de « village ». Cette représentation de Songjiang comme appartenant au domaine rural ne repose toutefois pas sur la présence de champs, de cultures et des zones agricoles. Les nouveaux arrivants, urbains, perçoivent les natifs de Songjiang comme issus du monde rural et se les représentent comme « non-civilisés », arriérés ou porteurs de pratiques d’un autre âge. Mme Jiu dit par exemple que les locaux ont un « mode de vie ancien, vieux ou démodé » par comparaison avec le mode de vie moderne auquel elle aspire. Ces représentations négatives ne sont pas spécifiques aux relations ville-campagne au sein de la municipalité de Shanghai. Dans son étude sur le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne durant la Révolution culturelle (1966-1976), Michel Bonnin (2004) a montré que la découverte de la campagne et du monde rural par les urbains avait été un véritable choc. L’expérience du déplacement provoque la formation d’une vision de deux mondes complètement séparés et dont les différences sont insurmontables, le monde rural étant perçu comme appartenant à un autre siècle. Outre des différences de conditions matérielles de vie, les urbains se sont heurtés à des pratiques et des manières de penser auxquelles ils ne s’attendaient pas. Entre une désillusion envers le projet idéologique du mouvement de rééducation et la méfiance des populations rurales envers les urbains, les deux mondes ne s’influencent que de façon très limitée et les jeunes instruits ne parviennent pas à s’intégrer au sein de leur communauté d’accueil. Le mouvement fut d’autant plus un échec que les urbains, revenant en ville, emportèrent avec eux l’expérience du traumatisme initial et la vision d’un monde rural arriéré matériellement, culturellement et idéologiquement. Ces représentations négatives sont transmises aux générations suivantes n’ayant pas connu l’envoi à la campagne, et marquent durablement les relations entre urbains et ruraux au sein de la société chinoise (Bonnin, 2004).

La migration des habitants de Thames Town depuis un centre-ville vers une zone périphérique n’est ainsi pas déterminée par un désir de nature ni un désir de campagne, dont les objets seraient des constructions imaginaires positives. L’espace de la ville nouvelle est construit à partir d’un double rejet, un rejet du monde de la ville-centre et un rejet de l’univers rural, ni une « ville campagne », ni une « campagne urbaine ». Si une telle opposition entre monde urbain et monde rural existe bel et bien en Chine, la ville nouvelle, telle qu’elle est construite symboliquement par ses habitants, ne semble pas correspondre à un simple modèle de l’entre-deux. La ville nouvelle de Songjiang apparait comme une entité différente, et néanmoins urbaine, au regard de la population qui s’y installe, de ses pratiques et de ses représentations symboliques. Sur ce point, le terme de « campagne urbaine » tel qu’il est défini par Daniel Pinson (2002) reste éclairant sur les liens que conservent les habitants avec la ville. Ce concept ne traduit pas uniquement l’engouement des citadins pour s’approprier un bout de nature, mais également le fait que la villa – pourtant conçue comme le moyen de s’approprier un « hors de la ville » – est étroitement liée à la ville. Daniel Pinson parle d’une illusion de la maison et de son mode de vie alors que les habitants, par les équipements utilisés et leurs nombreux déplacements vers les espaces urbains de la métropole inscrivent irrémédiablement leur quotidien dans l’espace de la ville (Pinson et Thomann, 2002). Similairement, les habitants de Thames Town sont plus connectés à la ville-centre et aux espaces urbains de la ville nouvelle qu’aux espaces ruraux pourtant géographiquement proches (fig. 3). Cet espace semble alors caractérisé par une autre forme d’urbanité, c’est-à-dire d’autres formes de sociabilité, d’autres sens et logiques aux comportements quotidiens des habitants, et d’autres formes de déploiement dans l’espace et dans le temps de ces actes et des représentations qui y sont attachées. Un mode de vie et d’être considéré comme alternatif, car lourdement influencé par la relation avec la ville-centre, et au sein duquel la pratique est déterminée par un nouvel ensemble de valeurs et de normes.

Trois cartes

Source : M. Minost

Conclusion

Depuis longtemps, la relation entre Songjiang et Shanghai structure le territoire régional. D’abord comme bourg administratif, puis dans les années 1960, lorsque Songjiang est désignée comme ville-satellite pour limiter la croissance urbaine et industrielle de Shanghai. À partir des années 2000, la construction de la ville nouvelle, même s’il s’agit également d’une politique de rééquilibrage des espaces de la municipalité, engendre une autre forme de peuplement, traduisant à la fois une mutation des représentations autant envers les centres urbains denses que les espaces périphériques, tout en prolongeant les inégalités sociales entre ces espaces.

Les élites qui s’installent à Thames Town ne cherchent pas un monde rural idéalisé, mais un lieu où peuvent se déployer des pratiques et des usages proprement urbains, tout en étant en dehors de la ville-centre. Malgré cette mise à distance volontaire de la ville et du mode de vie qui lui est associée, l’installation en périphérie ne représente pas une ouverture sur les modes de vie locaux, mais plutôt une invasion de cet espace pour y construire un entre-deux, une alternative à la ville-centre qui reste le modèle de référence.

Longtemps restée dans l’ombre de Shanghai, la ville de Songjiang acquiert ainsi à partir des années 2000 une nouvelle aura et se transforme en centralité secondaire au sein la périphérie de la municipalité avec l’arrivée volontaire et spontanée des populations aisées qui cherchent à un mode de vie symboliquement et socialement différencié de celui vécu dans la ville-centre. Une centralité qui reste toutefois dominée par le mode de vie urbain dans la mesure où les populations locales, associées au monde rural, en sont encore globalement exclues, repoussées à la périphérie de la périphérie.

Références
  • Attané Isabelle, 2005, « La Chine : quelles politiques démographiques ? », Critique internationale, vol. 4, 29, p. 49-62. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/crii.029.0049.
  • Bergère, Marie-Claire, 2002, Histoire de Shanghai, Paris, Fayard.
  • Berque Augustin, Bonnin Philippe et Ghorra-Gobin Cynthia (dirs), 2006, La ville insoutenable, Paris, Belin, collection « Mappemonde ».
  • Berque Augustin, 2016, Histoire de l’habitat idéal, Paris, Félin, collection « Les marches du temps ».
  • Blayo Yves, 1997, Des politiques démographiques en Chine, Paris, Presses universitaires de France/Ined, collection « Cahiers ».
  • Bonnin Michel, 2004, Génération perdue : le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine, 1968-1980, Paris, Éditions de l’EHESS, collection « Civilisations et sociétés ».
  • Che Chi et Gong Fuzhang (dirs), 1990, Songjiang zhen zhi [Annales du bourg de Songjiang], Shanghai renmin chubanshe [Éditions du Peuple de Shanghai].
  • Cohen Myron, 1993, « Cultural and Political Inventions in Modern China: The Case of the Chinese “Peasant” », Daedalus, vol. 122, 2, p. 151-170. Disponible sur : https://www.jstor.org/stable/20027171 [consulté le 15 juillet 2025].
  • Cooke Johnson Linda (ed.), 1993, Cities of Jiangnan in Late Imperial China, Albany, State University of New York Press, collection « SUNY Series in Chinese Local Studies ».
  • Donadieu Pierre, 1998, Campagnes urbaines, Arles, Actes Sud/ENSP, Hors Collection.
  • Elvin Mark, 1977, « Market Towns and Waterways: The County of Shang-hai from 1480 to 1910 », dans Skinner George (ed.), The City in Late Imperial China, Stanford, Stanford University Press, collection « Studies in Chinese Society », p. 441-473.
  • Froissart Chloé, 2013, La Chine et ses migrants. La conquête d’une citoyenneté, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Res Publica ». Disponible sur : https://doi.org/10.4000/books.pur.71547.
  • Gaffric Gwennaël, 2022, « 自然 ziran, nature. La Chine et la “civilisation écologique” à l’ère de l’Anthropocène », dans Frangville Vanessa et al. (dirs), Mots de Chine. Ruptures, émergences, persistances, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Essais », p. 347-378. Disponible sur : https://doi.org/10.4000/13kpj.
  • Gaffric Gwennaël et Heurtebise Jean-Yves, 2017, « Éco-orientalisme et “civilisation écologique” : entre mythologie académique et construction politique », dans MarÉchal Jean-Paul (dir.), La Chine face au mur de l’environnement, Paris, CNRS Éditions, collection « CNRS Alpha », p. 175-194.
  • Ged Françoise, 2000, Shanghai, Paris, IFA, collection « Portrait de ville ».
  • Hamama Badiaa et Liu Jian, 2020, « What is beyond the edges? Gated communities and their role in China’s desire for harmonious cities » [en ligne], City, Territory and Architecture, vol. 7, 1. Disponible sur : https://doi.org/10.1186/s40410-020-00122-x.
  • Haumont Nicole et al., 2000, Villes nouvelles et villes traditionnelles. Une comparaison internationale, Paris, L’Harmattan, collection « Habitat et sociétés ».
  • He Huiming et Wang Jianmin (dirs), 1991, Songjiang xian zhi [Annales du comté de Songjiang], Shanghai, Shanghai renmin chubanshe [Éditions du Peuple de Shanghai].
  • He Huiming (dir.), 2007, Songjiang xian xuzhi [Annales du comté de Songjiang, suite], 2007, Beijing, Fangzhi chubanshe [Éditions des archives locales].
  • Henriot Carine, 2013, Villes nouvelles et redéploiement métropolitain à Shanghai, thèse de doctorat de géographie, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.
  • Henriot Carine, 2017, « À l’ombre de Shanghai : une petite ville nouvelle, relais de l’urbanisation et de l’urbanité métropolitaine », L’Espace géographique, vol. 4, t. 46, p. 329-345. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/eg.464.0329.
  • Henriot Carine, 2022, « Expérimenter l’(extra)ordinaire : retour sur la ville nouvelle en Chine continentale », Cahiers d’Outre-Mer, 282, p. 115-152. Disponible sur: https://doi.org/10.4000/com.12173.
  • Kipnis Andrew, 1995, « Within and against Peasantness: Backwardness and Filiality in Rural China », Comparative Studies in Society and History, vol. 37, 1, p. 110-135. Disponible sur : https://doi.org/10.1017/S0010417500019563.
  • Pinson Daniel et Thomann Sandra, 2002, La Maison en ses territoires. De la villa à la ville diffuse, Paris, L’Harmattan, collection « Villes et entreprises ».
  • Ruviditch Ivan, 2010, « Les origines oubliées de Shanghai. Pages d’histoire et de poésie, de l’Antiquité à la dynastie Song », dans Idier Nicolas (dir.), Shanghai. Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », p. 853-880.
  • Urbain Jean-Didier, 2008, Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot et Rivages, collection « Petite bibliothèque Payot ».
  • Wang Zhenliang et Liu Jiafeng (dirs), 2003, Zhongguo xincheng guihua dianfan. Shanghai Songjiang xincheng guihua sheji guoji jingbiao fang’an jingpin ji [Un modèle de planification d’une ville nouvelle en Chine. Collection des meilleurs projets de la compétition internationale pour la planification et le design de la ville nouvelle de Songjiang à Shanghai], Shanghai, Tongji University Press.
  • Xu Qionglan, 2017, Where Did the Concept of Environment Come from and Where Is It Found?, mémoire de Master en histoire et culture d’Asie orientale, Université d’Oslo (Norvège).