Stratégies résidentielles et fiscales des classes moyennes françaises établies en Belgique
Close to the Metropolis: Residential and Tax Strategies of the French Middle Classes Living in Belgium
Dans la plupart des espaces frontaliers d’Europe, on peut observer des comportements résidentiels qui consistent à déménager dans le pays voisin tout en conservant une activité professionnelle et des sociabilités dans le pays d’origine (Balogh, 2013 ; Houtum et Gielis, 2006 ; Jagodic, 2011). Depuis les années 1980, sous les effets conjugués de la hausse des prix de l’immobilier et du renforcement de la ségrégation socio-résidentielle (Collectif Degeyter, 2017), une part croissante de la population de l’agglomération lilloise a fait le choix de s’établir dans les communes voisines de Belgique, attirée par l’offre résidentielle et une fiscalité avantageuse. Ces stratégies, repérées en particulier chez les classes moyennes, s’inscrivent dans des parcours promotionnels bloqués par la sélectivité du marché du logement français, et visent le plus souvent à s’éloigner des quartiers populaires du nord de l’agglomération pour s’établir dans des villes moyennes wallonnes ou flamandes, où le coût du logement reste inférieur et l’environnement jugé plus calme, plus vert, plus rassurant et convivial. Ces départs prennent par ailleurs appui, dans le discours de certains enquêtés blancs, sur une lecture racialisante de l’espace (Clément, 2024). À première vue, les migrations résidentielles observées à la frontière lilloise étayent ainsi la thèse, formulée au début des années 2000, d’une tendance à la fuite ou au séparatisme des classes moyennes (Jaillet, 2004). Il est donc tentant d’envisager les villes moyennes belges comme des espaces de refuge pour les classes moyennes de la métropole.
L’examen des trajectoires résidentielles et sociales qui conduisent à passer la frontière montre pourtant que ce choix n’a rien d’une rupture avec l’espace de départ. Il découle au contraire d’une familiarisation précoce avec la Belgique, via les circulations quotidiennes entre quartiers populaires du Nord et villes moyennes voisines. Cette socialisation frontalière, qui s’opère dans la continuité entre deux espaces de vie, explique l’élargissement progressif du champ des possibles résidentiels au pays voisin. De plus, l’installation en Belgique ne remet aucunement en question les attaches professionnelles et sociales des Français. Leur style de vie se reproduit entre « ici » et « là-bas », dans une forme de transnationalisme de proximité (Balogh 2013). Néanmoins, si l’accès à un logement plus abordable offre bien une perspective de sécurisation voire de « surclassement » résidentiel, l’arrivée en Belgique peut aussi conduire à une déstabilisation de la position sociale des Français, en particulier des moins dotés en capital économique et culturel, davantage exposés aux processus de « renationalisation » qui prolongent toute migration internationale, y compris celle des « free movers » européens (Favell, 2008)1. Cette renationalisation se manifeste par de petits désagréments administratifs et des frais inattendus. La découverte de ces contraintes vient alors troubler les représentations que les classes moyennes françaises se faisaient de la liberté de se déplacer au sein de l’Union européenne et de la région transfrontalière, souvent construite dans les discours publics locaux comme une communauté historique (celle des Flandres), réunie autour de pratiques professionnelles, culturelles et de consommation partagées.
Le cas des Français établis en Belgique permet ainsi d’interroger la recomposition des rapports que les classes moyennes entretiennent à la métropole, en tant que territoire et entité institutionnelle concentrant des fonctions économiques, politiques et administratives. Se pencher sur les conditions de leur migration transfrontalière conduit à revisiter par un autre prisme la question ancienne des stratégies de « sécession résidentielle » qui leur sont prêtées (Maurin, 2004). Ces migrations ne sont pas tant des migrations de départ que des migrations d’ancrage, permettant de reproduire un style de vie à l’échelle transfrontalière. L’établissement dans un pays étranger fait cependant survenir un ensemble de déconvenues qui peuvent alimenter l’idée que les populations frontalières, parce qu’elles habitent aux marges du territoire national, dans des villes moyennes au plus faible poids économique et politique, sont les « oubliées » de la métropole, mais aussi plus largement de la France et de l’Europe. Un épisode s’avère alors particulièrement révélateur des efforts entrepris par ces populations pour « sortir de l’ombre » de la métropole et asseoir un statut de frontalier métropolitain : celui d’une mobilisation contre la réforme de leur statut fiscal. Finalement, les villes moyennes belges ne constituent ni des espaces de refuge ni des espaces de relégation pour les classes moyennes lilloises. L’installation dans les villes moyennes belges révèle plutôt l’intérêt bien compris des classes moyennes à préserver leur ancrage au plus près de la métropole.
Cette présentation s’appuie sur les parcours de 44 Français ayant quitté la métropole lilloise pour la Belgique, ainsi que sur l’observation d’une page Facebook réunissant des Français habitant hors du territoire national. Ces matériaux ont été recueillis au cours de deux enquêtes successives, l’une menée entre 2012 et 2018 dans le cadre de ma thèse de doctorat (Clément, 2018), et l’autre entre 2018 et 2022 dans le cadre d’un projet de recherche collectif2. La première était consacrée aux mobilités résidentielles transfrontalières des classes moyennes et à ce qu’elles révèlent de l’espace migratoire intra-européen. La deuxième portait plus largement sur les modes de vie dans les espaces frontaliers et a permis de compléter et diversifier l’échantillon de ma thèse. Dans chacune des enquêtes, le recrutement des enquêtés s’est fait par des voies variées, au fil d’une présence répétée et prolongée sur le terrain :
J’ai réalisé des entretiens sous la forme de récits de vie, parfois répétés une ou deux années plus tard. En plus de recueillir la trajectoire résidentielle des individus, mes relances invitaient à expliciter les enjeux administratifs du départ en Belgique. Fin 2018, un petit groupe de Français établis en Belgique s’est constitué autour de la contestation d’une réforme à venir du statut fiscal des « contribuables non-résidents », c’est-à-dire les individus ne résidant plus en France, mais qui continuent à y payer des impôts. Informée de cette mobilisation naissante par un enquêté, j’ai rejoint au printemps 2019 l’un des groupes Facebook créés pour exiger son retrait. J’ai pu réaliser des observations en ligne ainsi que huit entretiens avec des membres de ce groupe, dont l’un avec son fondateur, et un autre avec l’un des membres les plus actifs.
La population française est présente de longue date en Belgique et regroupe des situations sociales très contrastées, que ce soit à l’échelle du pays ou de sa capitale (Casier et Decroly, 2022). Depuis la fin des années 1980, elle augmente dans les communes frontalières voisines de l’agglomération lilloise, où elle peut parfois atteindre jusqu’à 30 % de la population locale (Clément 2018). Alors que les migrations étudiantes dominent à Bruxelles, les départs en direction de la Belgique frontalière sont avant tout des choix résidentiels, qui se déroulent dans la grande proximité. Ainsi la population enquêtée a majoritairement grandi dans la métropole lilloise (37/44), le plus souvent dans les communes populaires françaises immédiatement voisines de la Wallonie ou de la Flandre (Roubaix, Tourcoing, Wattrelos, Comines), et une partie d’entre elle y réside toujours avant la migration.
Les installations en Belgique se déroulent pour la plupart dans les années 2000, à une période où les différentiels de coût du logement entre la métropole lilloise et le pays voisin sont particulièrement marqués. Face aux difficultés à concrétiser leur projet de logement dans l’agglomération lilloise, les recherches s’élargissent aux villes moyennes voisines de Belgique. Les couches inférieures des classes moyennes, identifiables aux « petits moyens » (Cartier et al., 2008)3, peuvent envisager un accès plus rapide à la propriété, tandis que les classes moyennes-supérieures, souvent déjà propriétaires en France, réinvestissent leur capital dans des biens plus grands, dotés d’attributs supplémentaires (jardin, terrasse ou piscine). Dans les deux cas, ces arbitrages ne sont pas uniquement guidés par les prix, mais s’appuient sur une familiarité avec la Belgique acquise durant l’enfance et l’adolescence, par le biais de sorties répétées de l’autre côté de la frontière, en compagnie des parents ou de groupes de pairs. Ces expériences précoces, de même que les pratiques récréatives et d’achat auxquelles les enquêtés se livrent toujours ponctuellement à l’âge adulte, ont forgé des représentations positives des villes moyennes belges voisines de la métropole lilloise.
Le versant belge de l’espace frontalier présente une sociologie relativement proche de celle des quartiers quittés par les enquêtés : outre les villes de Courtrai et Tournai (comparables en taille à celles de Roubaix et Tourcoing côté français), on trouve à la fois d’anciennes villes ouvrières (comme Comines-Warneton et Mouscron), dont le centre est composé de petites maisons mitoyennes en brique encore largement occupées par les classes populaires stables ; des périphéries dominées par l’habitat pavillonnaire récent, où s’installent notamment les générations suivantes, plus diplômées (comme à Herseaux ou Rekkem) ; et des bourgs ruraux dont la population se transforme avec le déclin de l’activité agricole, les anciens corps de ferme devenant des biens prisés par les classes moyennes et supérieures (comme à Estaimpuis ou Néchin). Mais au-delà de cette diversité, qui prolonge la fragmentation socio-spatiale de l’agglomération lilloise (Collectif Degeyter, 2017), les villes petites et moyennes belges renvoient dans les représentations des Français rencontrés à un environnement et un style de vie qui ne se rencontrerait pas ou plus côté français. Les enquêtés insistent sur leur sécurité, leur propreté et la réputation des écoles, des qualités perçues comme constitutives d’une culture belge et opposées au « laisser-aller » français. En passant la frontière, les classes moyennes françaises investissent un cadre plus vert sans s'éloigner des quartiers centraux de la métropole, ce qu’elles résument par l’expression de « ville à la campagne ».
C’est ce que montre le cas de Nassim, âgé de 44 ans, fils d’un ouvrier du textile et d’une femme au foyer, tous deux nés en Algérie. Nassim grandit à Roubaix et fréquente régulièrement la Belgique voisine durant sa jeunesse. Après avoir exercé comme technicien dans sa ville d’origine, il passe des concours pour devenir cadre dans une entreprise à mission de service public à Lille, et s’installe à Wattrelos, commune populaire française voisine de Roubaix, avec son épouse Sarah, médecin exerçant en Belgique. En 2010, ils décident de s’installer de l’autre côté de la frontière, à Herseaux, dans une maison en location. Si ce choix découle d’un désir de rapprochement du lieu de travail de Sarah, il est également guidé par les prix de l’immobilier et la recherche d’un nouvel environnement :
Quand on a prospecté, on s’est rendu compte qu’au niveau du marché de l’immobilier, à prix égal, on avait une qualité d’immobilier un peu supérieure dans les communes limitrophes. Donc c’est vrai qu’il y a eu l’aspect immobilier, la qualité de l’immobilier, et de l’environnement surtout. À Herseaux, on est à 500 m de la frontière française, je suis à 2 km de l’entrée de l’autoroute, directement en France, du coup effectivement j’ai tous les côtés de la ville, tout en étant à la campagne. Et je suis entouré de champs, etc., et d’oiseaux qui chantent le matin, donc c’est plus sympa quoi.
En déménageant en Belgique, les résidents de l’agglomération lilloise ne s’éloignent parfois que de quelques kilomètres de leur ancien domicile. Ce déménagement ne les empêche pas de continuer à travailler, consommer et nouer des liens sociaux en France. Ainsi Nassim se rend quotidiennement à Lille, et réalise encore l’ensemble de ses activités de loisir en France. Cette pratique renvoie à ce que les géographes Ruben Gielis et Henk van Houtum (2006) ont qualifié de « migrations élastiques » du fait de leur réversibilité : les individus s’éloignent de leur espace de vie d’origine, mais y sont constamment ramenés par la force de leurs attaches sociales et professionnelles. Ce type de mobilité diffère en cela des « retours qualifiés » des classes moyennes vers les villes moyennes, où elles tentent de faire fructifier leur capital culturel et leurs ressources d’autochtonie (Guéraut, 2017)4. Tout porte en fait à croire qu’en dehors de l’amélioration du cadre de vie, le départ en Belgique « ne change rien ». Pourtant, quitter le territoire national pour s’établir de l’autre côté de la frontière fait évoluer les conditions du rattachement à l’État, et avec elles la possibilité de bénéficier des ressources de la métropole.
En quittant la métropole lilloise pour les communes frontalières de Belgique, les enquêtés deviennent des « non-résidents » aux yeux de l’administration fiscale, un changement qui va les conduire à faire l’expérience d’une « distance inégale à l’État fiscal » (Quarrey, 2022).
La dimension fiscale n’est jamais totalement absente des choix résidentiels qui conduisent à s’installer dans les villes moyennes de Belgique. Lorsqu’ils commencent à élargir leur périmètre de recherche à la Belgique, les Français de l’agglomération lilloise accèdent à des informations partielles et résumées, diffusées par certaines agences immobilières belges ou par des connaissances ayant fait ce choix avant eux. Les enquêtés apprennent qu’en devenant résidents belges tout en continuant à travailler en France, ils et elles se voient exonérer de certaines taxes – la Contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) et la Contribution sociale généralisée (CSG) –, ce qui peut constituer une incitation économique s’ajoutant aux différentiels de prix de l’immobilier. Jusqu’à la révision de la convention fiscale entre la France et la Belgique en 2009, les agents de la fonction publique territoriale étaient par ailleurs encouragés à s’établir en Belgique par une disposition ne s’appliquant pas aux travailleurs du privé : celle de l’imposition à la source, désormais ouverte à l’ensemble des travailleurs. Certains ont également entendu parler de l’absence de taxe d’habitation, pouvant constituer un argument supplémentaire d’installation en Belgique, jusqu’à sa suppression en France. Ces conséquences économiques et fiscales de la migration transfrontalière sont cependant diversement anticipées et maitrisées par les enquêtés. Les « petits-moyens » en particulier, malgré les compétences administratives acquises au fil de leur parcours scolaire ou professionnel, relatent un ensemble de difficultés survenues après leur installation en Belgique et liées à l’évolution de leur rattachement à l’État français.
Ces difficultés tiennent d’abord au manque d’information leur permettant de vérifier la régularité de leur situation fiscale vis-à-vis de la France. Rares sont les personnes interviewées dans l’enquête qui n’ont pas connu une modification de leur situation fiscale au moment d’emménager en Belgique. Le passage à un autre régime fiscal apparait souvent comme une source d’inquiétude, car il introduit de la complexité dans un système déjà considéré comme peu transparent. Il s’agit de s’assurer que le déménagement, envisagé comme un choix résidentiel local plus qu’international, ne les expose pas à d’éventuelles sanctions de la part de l’administration française. Les sources de renseignement à leur disposition sont cependant limitées, aussi bien au sein de l’espace d’arrivée que de l’espace de départ. C’est ce que montre le commentaire de Liliane, 58 ans, originaire de Roubaix. Fille d’ouvriers, elle a d’abord travaillé dans une usine de textile avant de faire carrière dans l’administration publique. Aujourd’hui cadre, elle a décidé quelques mois avant notre échange de quitter son logement social à Wattrelos pour louer un appartement à Mouscron. Dans l’extrait suivant, elle relate une interaction avec l’administration locale d’une commune belge :
Pour les impôts, moi on m’avait parlé de taxes, de machins, de ceci-cela. [...] Et donc je vais à la Mairie […] et j’ai dit « comment ça se passe pour mes impôts », et ils m’ont dit « ne vous inquiétez pas, ils vont bien finir par vous retrouver ». D’accord, merci madame […]. J’ai appris les choses petit à petit à petit par des connaissances qui habitaient aussi en Belgique, parce que sinon vous n’êtes au courant de rien.
Ce manque d’information nourrit le sentiment de mise à distance symbolique vis-à-vis du groupe des contribuables nationaux. Sans pouvoir s’identifier au cercle des « expatriés », qui jouissent d’un certain prestige (Wagner, 1998), les enquêtés ont l’impression d’avoir perdu la considération de l’administration, qui s’intéresse peu, ou secondairement, aux spécificités de leur statut de frontalier. Ce manque de prise en charge est vécu comme une injustice liée au fait que leur nationalité ne rapporte plus les mêmes rendements administratifs qu’auparavant.
À ces difficultés symboliques s’associe ensuite un ensemble d’obstacles pratiques dégradant leurs relations avec l’administration fiscale. À la suite de leur installation en Belgique, les enquêtés notent l’apparition d’erreurs sur leur déclaration fiscale. Ces erreurs entrainent un surplus de démarches, rendues d’autant plus compliquées que les échanges avec l’administration se sont délocalisés. En devenant résidents de l’étranger, les habitants des communes belges ne dépendent plus de l’administration fiscale déconcentrée, mais du Service des impôts des particuliers non-résidents (SIPNR), situé en région parisienne, à Noisy-le-Grand. Leur choix résidentiel transfrontalier se traduit ainsi par un éloignement des guichets de proximité dont ils et elles avaient l’habitude. Sans avoir radicalement transformé leur style de vie et leurs pratiques professionnelles, récréatives et culturelles, les habitants des communes frontalières perdent un ensemble de repères qui les rattachaient à l’État et à la métropole lilloise. Les témoignages de Nassim (présenté plus haut) et celui de Chloé, 35 ans, vendeuse dans un centre commercial convergent sur ce point :
Nassim : Tout ce qui touche aux réclamations liées à la fiscalité, c’est une contrainte aussi et je ne l’ai pas évalué dans le cadre de mon déménagement. Si j’ai une question particulière, c’est à Noisy Le Grand, à Paris. Donc c’est plus compliqué parce qu’au téléphone des fois c’est difficile de les joindre et une fois j’ai été directement là-bas en voiture pour un simple questionnement, donc ça fait une trotte.
Chloé : C’est pas évident de vivre en Belgique parce que du coup vous n’êtes pas bien informé. Puis Noisy-le-Grand franchement ! À Paris ! […] Je n’ai jamais réussi à les joindre et quand j’arrivais à les joindre, ils me refilaient quelqu’un, je leur demandais leur ligne… pour les avoir une prochaine fois. Et finalement je me retrouvais avec plein de numéros et y’a jamais personne qui répondait à ces numéros. C’est bizarre ! Je ne sais pas y’a quelque chose qui est très bizarre. Et puis… Allez vous déplacer là-bas ! C’est impossible, on ne va pas aller à Paris juste pour les impôts ! S’ils vous envoient chier vous avez fait la route pour rien. Pourquoi les impôts ici ne savent pas s’occuper de nous ?
Ces discours traduisent la contradiction perçue par les enquêtés entre le maintien d’une proximité spatiale à la métropole et le changement brutal de statut administratif. C’est dans ce contexte que survient un épisode exacerbant le sentiment d’être mis à l’écart du reste des Français, et remettant plus largement en question le bien-fondé des stratégies transfrontalières mises en œuvre par les classes moyennes.
Au cours du printemps 2019, l’annonce d’une révision du régime fiscal applicable aux « non-résidents contribuables » suscite de vives réactions à travers le monde. Celle-ci a été votée en décembre 2018 dans la loi de finance pour 2019. Avec le passage à l’imposition des revenus à la source, la révision consiste à offrir aux non-résidents une alternative entre un alignement de leur barème à 20 % des revenus dès le premier euro ou l’adoption d’une imposition sur un « revenu moyen », calculé à partir des revenus des non-résidents. Cette réforme est présentée par le gouvernement comme une mesure rétablissant une égalité de traitement entre résidents et non-résidents, et visant à soulager les services fiscaux surchargés de demandes particulières5. Du point de vue des frontaliers mobilisés, elle constitue au contraire une mesure « inéquitable, voire discriminatoire »6, car susceptible d’introduire dans certains cas des hausses d’impôts de plus de 50 %.
Un ensemble de collectifs de « non-résidents contribuables » se forment sur les réseaux sociaux pour contester cette réforme jugée punitive. J’ai étudié l’un d’eux, réunissant actuellement près de 4 700 membres, et qui, contrairement à d’autres, rassemble une large population de Français établis dans les communes frontalières de Belgique. Dans de nombreuses publications, les habitants de ce groupe expriment leur colère vis-à-vis des élus. Les entretiens menés avec des membres des classes moyennes recrutés via ce groupe montrent que cette réforme a accentué le sentiment d’être abandonné par l’État et la métropole lilloise. Cholé s’emporte ainsi contre un « ils » lointain renvoyant à la fois aux députés ayant voté la loi et aux administrations fiscales. Elle souligne avoir déjà été confrontée à des difficultés financières du fait de son statut de frontalière et dénonce l’absence de compensation équivalente à celles reçues par les contribuables résidents lors du passage à l’imposition à la source. Ce traitement différencié lui apparait d’autant plus injuste qu’elle est restée en Europe. Son discours vient relativiser le caractère « élastique » des petites migrations intra-européennes, qui génèrent des transformations inattendues de la position économique et juridique :
Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi ils ont voulu s’attaquer aux non-résidents comme ça ? […] Nous ça ne fait pas un an qu’on est à la source hein ! Ça fait déjà 5 ans qu’on est à la source. Et puis moi, je n’ai pas eu d’année blanche hein ! Parce que les Français là, ils ont une année blanche. Moi le jour où je suis passée à la source j’ai payé deux années en une. Donc je peux vous dire que ça a été dur, cette année-là. […] Pourquoi autant de différence en fait ? Et puis c’est un pays européen. On est en Europe ! Donc je ne comprends pas.
L’argumentaire emprunte certains discours mis en avant quelques mois plus tôt par les gilets jaunes, dans la mesure où il se concentre sur la problématique du coût de la vie et prend appui sur une réforme fiscale pour souligner les difficultés économiques rencontrées au quotidien (Blavier, 2021). Chloé s’identifie ainsi aux « petites gens » qui « souffrent ». Une autre enquêtée, Sylvie, aide-soignante en France et résidant en Belgique, dénonce la réforme en affirmant que c’est « la classe moyenne » qui « paye toujours pour les autres ».
Une autre caractéristique de ces discours est qu’ils insistent systématiquement sur la distance qui sépare les frontaliers des exilés fiscaux. Les enquêtés craignent en effet que leur départ en Belgique ne soit trop rapidement rapproché des logiques d’évitement de l’impôt de la grande bourgeoisie industrielle du Nord. Les classes moyennes tiennent à rappeler l’écart entre leurs conditions de vie de celles des « patrons ». Cette précaution fonctionne en entretien comme une manière de laver tout soupçon de malhonnêteté économique et fiscal. Raoul, technicien de laboratoire, atténue ainsi la dimension stratégique de son choix résidentiel en la mettant en regard de celle des grandes fortunes : « J’ai choisi la Belgique pour certains avantages on va dire… ouais fiscaux entre guillemets, parce que je ne suis pas la famille Mulliez hein (rires) ». En renvoyant dos à dos les exilés fiscaux et les frontaliers, les classes moyennes soutiennent que la réforme fiscale manque sa cible. Les représentations dominantes sur l’expatriation, trop vite associée à la fortune économique, font oublier selon eux les populations plus modestes habitant aux marges de l’État, renvoyées dans leurs discours aux « gens normaux ».
En octobre 2019, quelques mois après sa création, le groupe Facebook annonce avoir obtenu un moratoire d’un an sur la réforme fiscale, ainsi que le réexamen de ses modalités d’application. La revendication de cette « victoire » et la manière dont elle a été obtenue viennent souligner qu’en dépit des difficultés administratives et fiscales rencontrées par les classes moyennes françaises, elles bénéficient encore de forts ancrages métropolitains.
Pour mieux comprendre le succès de la mobilisation du groupe Facebook, il faut revenir brièvement sur ses débuts. Celui-ci est créé par trois hommes partageant certains traits communs : diplômés, habitant la Belgique, ils mettent en avant leur expertise technique vis-à-vis de la matière fiscale et des politiques sociales. Ensemble, ils ont mené une étude sur les conséquences économiques et sociales de la réforme, qu’ils souhaitent diffuser via Internet en insistant sur le fait qu’elle a été « approuvée par des fiscalistes ».
Le 20 mai, les trois membres fondateurs du groupe publient un communiqué de presse intitulé « non-résidents salariés en France : alerte sur une catastrophe fiscale annoncée ». Le texte met en avant l’idée centrale défendue par les individus mobilisés contre cette réforme : « les non-résidents ne sont pas des nantis » (ibid.). Plus loin, le communiqué indique :
Les citoyens français et européens travaillant en France sans y résider vont ainsi payer plus d’impôt que leurs collègues résidents. […] Loin de bénéficier de la baisse de la pression fiscale suite à la crise des gilets jaunes, les non-résidents salariés en France vont subir de plein fouet une explosion de leur impôt de nature à remettre en question leur équilibre familial et professionnel.
Sans se revendiquer directement des gilets jaunes, le groupe Facebook dénonce donc le fait de ne pas bénéficier des retombées de ce mouvement social. En plus de mettre en avant l’enjeu du coût de la vie, largement repris par les membres du groupe, les administrateurs mobilisent des arguments juridiques et politiques, citant par exemple la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pour décrier « une véritable rupture d’égalité devant l’impôt » (ibid.). Alors qu’ils s’affichent comme « non-partisans », les membres fondateurs du groupe vont construire une stratégie de mobilisation fondée sur l’expertise fiscale et visant à entretenir de bonnes relations avec l’ensemble des élus locaux et parlementaires susceptibles de porter leur cause. Leur stratégie mise plus particulièrement sur le soutien de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Action et des Comptes publics, que les frontaliers connaissent en tant qu’ancien maire de Tourcoing (ville frontalière de la Métropole lilloise). Par la suite, en partenariat avec la Direction des impôts des non-résidents (DINR), ils mettront en place un outil de simulation fiscale permettant d’évaluer les conséquences de la réforme sur le budget des ménages7. Il s’agit donc d’une mobilisation s’organisant très peu sur le mode de l’antagonisme, et cherchant à articuler ancrage politique métropolitain, relations avec les parlementaires et interpellation des membres du gouvernement.
Un noyau d’habitants se forme petit à petit autour du trio de base, et propose des rencontres avec certains représentants politiques. Un échange en ligne est organisé avec la députée Anne Genetet, puis avec le député des Français de l’étranger du Bénélux Pyere-Alexandre Anglade (La République en Marche). Ils reçoivent ensuite le soutien du député des Hauts-de-France Denis Vinckier (La République en Marche). Ces prises de contact mettent bien en évidence l’investissement « de l’espace politique français hors de France » par le parti LREM (Kernalegenn et Pellen, 2019). Ici, les préoccupations fiscales des frontaliers rencontrent les intérêts d’une force politique ayant très tôt misé sur les émigrés français (ibid). En 2020, le groupe des « non-résidents » devient même acteur de la campagne électorale des candidats aux élections consulaires8, en rencontrant l’ensemble des candidats à la représentation des Français de Belgique. Dans un communiqué daté de mars 2020, il annonce les quatre listes soutenues par le mouvement et pouvant « officiellement utiliser la mention dans leur communication que leur liste est "reconnue par le groupe des non-résidents contribuables en France" »9.
Cette progressive immixtion dans l’espace politique « extraterritorial » s’appuie sur un ensemble de relations sociales et de compétences antérieurement acquises par les membres les plus actifs du groupe. Sans être en mesure de décrire finement sa composition sociologique, les membres avec lesquels j’ai pu être en contact, et dont j’ai pu observer la participation récurrente aux réunions (via les comptes-rendus et les photographies postées en ligne), bénéficient d’une grande familiarité avec l’administration. Loin d’être « oubliés » de la métropole, ces derniers ont au contraire été socialisés aux institutions locales par le biais de leurs carrières professionnelles au sein de la fonction publique territoriale. Leurs dispositions peuvent alors être mises au service de l’analyse d’une documentation technique, de la rédaction de notes de synthèse et de courrier. Ces ressources administratives sont également facilement converties en ressources militantes lorsqu’il s’agit de rédiger une pétition en ligne ou des communiqués destinés à la presse. Par des modes d’action très proches de ceux employés au quotidien, et marqués par une déférence similaire aux représentants politiques, ces habitants « s’investissent pour la cause frontalière », comme l’indique l’un des enquêtés dans un échange de mail où il fait le point sur les avancées du mouvement10. Ils possèdent en outre un réseau local dense, qu’ils peuvent activer pour entrer en contact avec les élus.
Tout en se nourrissant d’un sentiment d’abandon exprimé par les individus participant de manière spontanée aux discussions en ligne, le noyau de membres actifs se mobilise en puisant directement dans leurs ressources locales et métropolitaines. Les modalités à travers lesquelles ces populations font valoir leurs revendications, les réseaux qu’elles activent et les ressources qu’elles parviennent à puiser dans leur espace résidentiel pour faire entendre leur revendication montrent ainsi que la mobilisation des frontaliers s’opère moins « contre » que « tout contre » la métropole11, relativisant ainsi le caractère marginal de leur position résidentielle et politique.
Le cas des résidents français en Belgique souligne, en l’hypertrophiant, une dimension souvent invisibilisée de l’inscription des classes moyennes dans l’espace résidentiel : celle des rapports pratiques et symboliques à l’administration publique. D’un côté, l’« élasticité » des migrations transfrontalières permet de concrétiser des aspirations résidentielles tout en conservant des attaches professionnelles et sociales dans le cœur de l’agglomération. De l’autre, les ressources et les aménités offertes par les villes moyennes sont concurrencées par l’obscurcissement des démarches à effectuer du quotidien. Habituellement plus euphémisée chez les classes moyennes que chez les classes populaires (Siblot, 2005), la lourdeur des démarches administratives brouille les repères à travers lesquels les enquêtés se représentent leur appartenance au territoire. Le reclassement résidentiel hors de la métropole parait alors s’opérer en contrepartie d’un déclassement administratif. Ce déclassement remet en question la confiance dans les institutions publiques et nourrit le sentiment de passer dans l’ombre de la grande ville, où se concentre le capital informationnel et politique. Pour autant, la mobilisation contre la réforme des impôts des « non-résidents contribuables » montre que les classes moyennes « délocalisées » parviennent à rester solidement arrimées à la métropole. La construction d’une cause frontalière ne s’appuie pas tant sur une marginalité effective que sur les alliances tissées avec les relais du pouvoir central (les fondateurs du groupe Facebook, les élus locaux, les relais médiatiques). Ce cas vient ainsi souligner l’une des conditions de possibilité de l’installation et du maintien des classes moyennes dans les villes moyennes : les espaces résidentiels d’arrivée ne constituent ici un « refuge » que dans la mesure où la condition administrative de ces groupes est préservée. La dimension frontalière confirme à cet égard la nécessité d’appréhender les villes moyennes dans leur diversité sociologique, mais aussi de s’interroger plus systématiquement sur les liens « de papier », comme ici celui du formulaire fiscal (Quarrey, 2022), qui sont maintenus ou ébranlés lors des arrivées depuis les métropoles.
Garance Clément
Mots-clés : métropole, frontière, villes moyennes, classes moyennes, Belgique, Lille
Keywords : metropolis, borders, medium-sized towns, middle classes, Belgium, Lille
Le cas des Français quittant l’agglomération lilloise pour les villes voisines de Belgique permet d’interroger la recomposition des rapports que les classes moyennes entretiennent avec la métropole. Leurs migrations ne sont pas tant des migrations de départ que des migrations d’ancrage, permettant de reproduire un style de vie à l’échelle transfrontalière. L’établissement dans un pays étranger fait cependant survenir un ensemble de déconvenues qui peuvent alimenter l’idée que les populations frontalières sont les « oubliées » de la métropole, mais aussi plus largement de la France et de l’Europe. Un épisode s’avère alors particulièrement révélateur des efforts entrepris par ces populations pour « sortir de l’ombre » de la métropole : celui d’une mobilisation contre la réforme de leur statut fiscal. Finalement, l’installation dans les villes moyennes belges révèle l’intérêt bien compris des classes moyennes à préserver leur ancrage au plus près de la métropole.
The case French nationals leaving the Lille conurbation to settle in Belgian neighbouring towns provides an opportunity to examine how the middle classes interact with a metropolitan territory. Their migrations are not so much about leaving than rooting themselves in order to reproduce their lifestyle on a cross-border scale. However, moving into a foreign country brings with it a series of setbacks that can fuel the idea that border populations are the ‘forgotten ones’ of the metropolis, but also more broadly of France and Europe. One episode is particularly revealing of the efforts made by these populations to ‘emerge from the shadows’ of the metropolis and establish their status as metropolitan border residents : the mobilisation against the reform of their tax status. The move to Belgian medium-sized towns reveals the well-understood interest of the middle classes in maintaining their roots as close as possible to the metropolis.