Urbanization and Professional Retraining of Market Gardeners in the Periphery of Dakar (Senegal)
« Bambilor, terre dépecée : le grenier de Dakar en péril » (Cesti et Oxfam, 2014) ; « Dakar perd son grenier » (Diop, 2015) ; « Sénégal : la capitale se développe, ses zones agricoles se meurent » (Cissé, 2018) et même « les Niayes, nouvelle terre de paysans sans terre » (Ndiaye, 2021). Les cris d’alarme se multiplient sur le devenir des Niayes, principale zone de production maraîchère, en périphérie de Dakar.
Dans les pays du Sud, les espaces ruraux sont engagés dans des dynamiques impulsées par la mobilité urbaine (Guézéré, 2011 ; Kêdowidé et al., 2010 ; Kouakou et al., 2010, Valette et Dugué, 2017). Au Sénégal, la zone des Niayes a un potentiel agricole mis en valeur de longue date par les populations pour approvisionner en produits maraîchers le centre urbain. Les conversions de l’usage des sols liés à l’expansion de la capitale, et à l’apparition de « villes en devenir dans l’hinterland rural de Dakar » (Khouma, 2017, p. 59), entraine une réduction des surfaces agricoles, mais aussi une perte de contrôle de leurs terres pour les exploitants. Avec ce changement de vocation de l’espace, l’agriculture se remodèle et les producteurs se trouvent dans l’obligation de négocier avec cette reconfiguration. Certains « ménages agri-urbains » (Ba et Cantoreggi, 2018) continuent d’exploiter les parcelles non encore phagocytées par la dynamique urbaine. D’autres exploitants s’engagent dans des reconversions professionnelles et s’insèrent dans d’autres secteurs d’activité.
Si les processus d’expansion de la métropole dakaroise ont été bien étudiés (Diongue, 2013 ; Khouma, 2007 ; Lessault et Imbert, 2013, Ndiaye, 2015), le devenir des agriculteurs dont les terres sont transformées en habitation demeure largement méconnu. Or, leurs stratégies d’adaptation et de reconversion éclairent les transformations de la question du travail dans les périphéries urbaines, ainsi que les enjeux de justice socio-spatiale sous-jacents. À partir des premiers résultats d’enquêtes1, cet article décrit le contexte et propose dans un premier temps de présenter les modalités d’adaptation au sein du secteur agricole. Il analyse ensuite les processus de reconversions professionnelles d’anciens acteurs de la production agricole.
Au Sénégal, depuis le début des années 2000, la zone des Niayes de Dakar est progressivement transformée en espace d’habitat. Cette région, qui s’étend sur le long de la frange maritime de Dakar à Saint Louis sur une longueur de 180 km et une largeur de 5 à 30 km, est un bassin majeur de production maraîchère et fruitière au Sénégal. Elle est caractérisée par des dunes et des dépressions souvent inondées par l’affleurement de la nappe phréatique et par un climat assez favorable lui donnant sa vocation agronomique. Jusque dans un passé récent, cette zone concentrait 80 % de la production horticole du pays (Diop etal., 2018 ; Diop et al., 2019 ; Fall et Fall, 2001) sous l’impulsion des exploitations familiales et des « jardiniers du dimanche » c’est-à-dire des urbains investissant dans l’espace rural et s’adonnant à l’agriculture (Diagne, 1991), mais aussi des entreprises d’agrobusiness (Ngom et al., 2017). Cette vocation est pourtant menacée par la rapide expansion de l’habitat, en particulier dans le département de Rufisque. 50 % des exploitations agricoles de la région de Dakar sont en effet localisées dans le département de Rufisque contre 20 % dans celui de Dakar et 30 % dans celui de Pikine (Service régional de la statistique et de la démographie de Dakar, 2015). Cette situation d’espace agricole en voie d’urbanisation rapide s’explique par des politiques publiques contradictoires. En effet, alors que le Schéma directeur Dakar 2035 prévoit de largement l’urbaniser, le département est en même temps objet de différents programmes publics visant à renforcer l’agriculture et sauvegarder les espaces non urbanisés.
La volonté de lutter contre l’urbanisation semble toutefois limitée. En effet, depuis près de deux décennies, le coût du logement explose dans la capitale et ses plus de 3,6 millions d’habitants (Service régional de la statistique et de la démographie de Dakar, 2020), mais également dans sa proche banlieue (Ndiaye, 2015 ; Sané, 2013). Cela induit une mobilité résidentielle centrifuge (Lessault et Imbert, 2013), vers la lointaine périphérie, de la part des ménages pauvres comme des classes moyennes en quête d’espace. La métropole dakaroise s’étend vers l’Est, et le département de Rufisque est désormais au cœur des processus d’expansion urbaine (fig. 1). Les initiatives des promoteurs immobiliers privés, les projets étatiques et les lotissements réalisés par les familles rurales, se combinent pour induire une rapide recomposition de l’espace, transformant les surfaces agricoles en terrains lotis (Diongue, 2010 ; Diongue et Sakho, 2016 ; Groupe de recherche et de réalisations pour le développement rural, 2017). En effet, l’État attribue des terrains à des promoteurs immobiliers et met de plus en œuvre ses propres projets, comme les pôles urbains de Diamniadio (2 000 ha) et du lac Rose (7 000 ha). Les dépossessions foncières induites par ces différents projets soutenus par l’État suscitent la résistance des populations qui n’hésitent pas à se regrouper en collectif pour tenter de s’y opposer ou au minimum réclamer des indemnisations décentes. Pour anticiper des risques de réquisition foncière (Bertrand et Bon, 2022), certains propriétaires préfèrent vendre eux-mêmes leurs terres, accentuant le phénomène d’urbanisation et la fragilisation de l’activité agricole.
À Rufisque, sur la période 1999-2015, un tiers des terres de cultures ont fait l’objet de changement d’usage au profit du bâti contraignant les agriculteurs dans des espaces réduits alors qu’un ménage sur cinq est un ménage agricole dans ce département (GRDR, 2017).

Source : Conception Rodrigue Houesse, tous droits réservés
Pour ménager la cohabitation entre ces deux vocations concurrentes, l’Agence nationale de l’aménagement du territoire (2015) avait procédé à la délimitation de la « zone agricole sensible des Niayes » et le gouvernement a à maintes reprises formulé des alertes pour lutter contre ces empiètements dommageables à la vocation agricole des Niayes. Mais le constat demeure inchangé : « la région de Dakar s’est urbanisée à une vitesse telle que les réserves foncières, les zones de cultures, les zones dépressionnaires ou de passages naturels des eaux pluviales ne cessent d’être transformées en zone d’habitation à un rythme inquiétant » (Diallo, 2016, p. 1).
Cette recherche est menée dans la périphérie de la capitale sénégalaise, Dakar, et cherche à analyser les reconversions des agriculteurs soumis au front d’urbanisation. Nous nous intéressons en particulier aux impacts de cette expansion urbaine sur les familles, les agriculteurs et leurs activités économiques dans le département de Rufisque, plus précisément dans les communes de Sangalkam, Bambilor, Tivaouane Peulh-Niague et Rufisque-Est qui sont actuellement au cœur du front d’urbanisation (fig. 2).

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Sur la base d’une approche qualitative, des entretiens ont été réalisés dans une logique de récit de vie (Bertraux, 2016) avec aussi bien des agriculteurs qui continuent d’exploiter les surfaces existantes que d’anciens producteurs qui se sont reconvertis dans d’autres secteurs d’activités. Divers profils sont interrogés pour retracer leurs trajectoires et bifurcations (Chaxel etal., 2014). L’objectif était de les amener à se prononcer sur des « segments de réalité sociale-historiques » (Bertaux, 2016, p. 48) ayant jalonné leurs parcours. Les données présentées dans ce texte résultent du traitement d’un corpus de 50 entretiens réalisés en 2022. Le but était d’identifier une série de modalités d’adaptation des agriculteurs, au sein de l’agriculture ou en dehors. Ces modalités ne sont pas toutes nouvelles, elles ont pu être utilisées auparavant dans des zones alors en cours de transformations. Elles peuvent aussi se combiner, simultanément ou successivement, au sein d’une même famille.
Avec les processus de conversion de l’espace, les producteurs s’inscrivent de plus en plus dans ce que nous pouvons appeler « cultiver en contexte d’incertitude foncière ». Dans le meilleur des cas, les agriculteurs arrivent à trouver des arrangements avec des familles détentrices de grands patrimoines fonciers, qui ne mettent pas en valeur toute leur surface. Dans ce cas, ils peuvent consentir des prêts aux paysans en quête de champs : un système de solidarité qui s’installe entre des ressortissants des villages dans la mesure où les arrangements ne sont assujettis pour la plupart à aucune redevance :
On a prêté beaucoup de champs ; on a prêté à des gens dans le besoin […] ce sont des champs côte à côte avec notre exploitation. L’espace en entier, j’exploite une partie parce qu’il y a des puits à l’intérieur, les autres côtés, si je vois quelqu’un qui est à la recherche de champ, je lui dis de le cultiver ; tout ce qu’il gagnera sera à lui. [Agriculteur, village de Gorom 1]
Mais, la durée de ces installations est incertaine. Cette situation s’explique avec le développement du marché foncier en expansion et dont font recours les détenteurs de patrimoine foncier afin d’anticiper les réquisitions foncières de l’État ou de promoteurs immobiliers. Dès lors, ces producteurs peuvent se retrouver dans le cours ou moyen terme dans l’obligation de partir si le terrain prêté est mis en vente par le propriétaire coutumier et trouve preneur. Ces cas de figure ont été retrouvés sur le terrain à l’exemple du témoignage d’un producteur après la vente d’une parcelle exploitée par un autre :
J’ai plus pitié de [nom du maraîcher] ; avec cette période où c’est très difficile de trouver un champ. [Agriculteur, village de Gorom 1]
Certains, désireux de continuer leurs activités agricoles, se lancent dans la quête de nouvelles terres de culture. Faute de terres disponibles, ils négocient des arrangements précaires avec des propriétaires de vergers, des citadins dans la grande majorité. En effet, ne pouvant pas être sur place de manière permanente, un nombre important de propriétaires fonciers a investi dans les plantations d’arbres (manguiers, citronniers, etc.). Ils accordent aux producteurs à la recherche de terre le droit d’exploiter les vergers à des fins de production maraîchère en contrepartie de l’entretien des arbres :
Le contrat était de garder le champ et le protéger et prendre en charge les arbres qui sont à l’intérieur, il me disait tout ce que tu gagnes ce sera pour toi. Je ne te réclame rien du tout, ce n’est pas une location que je t’ai faite, je ne t’ai pas vendu aussi le champ, je t’ai juste prêté, protège mon bien et tout ce que tu gagnes dedans est à toi. [Agriculteur, village de Gorom 1]
Du fait de leur présence, ils font aussi office de surveillance et de sécurisation de la parcelle contre ceux qu’on appelle les « prédateurs du foncier ». Les expressions telles que « door daxé »2, « promoteur ñalaxane »3, « am fiit »4, utilisées pour les désigner, permettent de saisir le caractère informel de ce groupe qui cherche à tirer profit de la rente de l’urbanisation. Ils sont souvent appelés « promoteurs » en référence aux promoteurs immobiliers qui initient les projets d’aménagement et considèrent en effet les espaces agricoles, même plantés d’arbres, comme vides et très favorables aux lotissements :
Il m’a trouvé un jour ici, et m’a demandé qui t’a donné l’espace que tu cultives ; je lui ai dit que c’est Diallo [gardien du verger] qui me l’a donné, il m’a dit pourquoi, Diallo te donne cet espace ; j’avais commencé à enlever les bornes [de lotissements] qui étaient ici, il me dit cultive, tu peux travailler mais n’enlève pas les bornes alors qu’il n’a rien ici. Non ! ! ! ils sont tellement audacieux, je te jure si le vieux avait laissé le verger comme ça ; il allait venir et vendre, les gens auraient commencé à construire. […] certains n’ont hâte que de voir un espace non occupé ! [Agriculteur, village de Tivaouane Peulh]
Dans les espaces déjà morcelés et lotis, mais pas encore construits (fig. 2), des agriculteurs se rapprochent des acquéreurs de lots pour négocier une exploitation temporaire des parcelles. Là encore, ces arrangements, encore plus précaires, entre exploitants et propriétaires, permettent aux premiers d’exploiter temporairement une parcelle non encore construite tout en sécurisant les seconds. En effet, les ventes multiples sont récurrentes dans la zone et les parcelles non construites y sont particulièrement sujettes. Étant sur place, les maraîchers exploitant la parcelle peuvent prévenir le propriétaire contre toute tentative d’occupation ou réappropriation de la parcelle par des tiers. La durée du contrat est cependant incertaine : elle cesse dès que le propriétaire est en mesure de commencer à construire. Les maraîchers doivent ainsi régulièrement négocier le droit de cultiver de nouvelles parcelles, de plus en plus rares avec le temps.

Source : Serigne Abdou Lahat Ndiaye, 2022
Ce contexte d’incertitude foncière amène des changements dans les pratiques culturales dans la mesure où des agriculteurs privilégient désormais des cultures de courte ou moyenne durée. L’objectif d’une telle option est de maximiser les chances de récolter, ou le nombre de cycles culturaux, avant le démarrage de la construction sur la parcelle.
Aujourd’hui, dans la zone, chaque plan de culture que tu aménages, il y a une borne [de lotissement] juste à côté donc tu es sûr que ça a un propriétaire. Si tu cultives une spéculation de 4 mois, avant qu’elle ne soit prête pour la récolte, tu te demandes déjà si le propriétaire de la borne ne va pas venir entre temps pour démarrer la construction de sa maison. On cultive maintenant dans les maisons d’autrui. Quand j’achète mes semences et que je commence à produire, je me pose ces questions : est-ce que le propriétaire ne sera pas là avant récolte pour entamer des travaux de construction ? Ce qui fait que j’essaie de cultiver des produits de moyenne durée pour pouvoir récolter avant que le propriétaire ne vienne demander sa parcelle. [Agricultrice, village de Kounoune]
Cependant, au-delà de la concurrence foncière avec l’étalement urbain, la situation économique des ménages contribue aussi de manière décisive au choix des cultures. En effet, selon certains producteurs, la survie des ménages est en relation étroite avec l’économie des exploitations agricoles. Par conséquent, les cultures à cycle long ont progressivement laissé la place à des plantes à cycle court, et à récolte échelonnée, permettant des ventes – et donc des revenus - régulières. Les cultures les plus prisées sont la menthe, la salade, le bissap, le persil, l’aubergine, le chou, etc. :
Il n’y avait aucune spéculation que je ne cultivais pas ici. Mais au fur et à mesure, je me suis rendu compte que certaines cultures prenaient plus de temps dans la production, il y a des cultures plus faciles pour nous en fait parce que la menthe est plus facile pour nous. Alors ce n’est pas parce que c’est plus simple à cultiver mais il y a une tradition que je suis. J’ai une maison à gérer, je ne perçois pas de salaire, de solde et il n’y a pas autre part où je gagne de l’argent ; c’est ici seulement que je peux gagner de l’argent, donc je ferais tout pour avoir à chaque fois la dépense quotidienne. C’est ce qui m’a plus poussé à cultiver la menthe. Ça m’a plus poussé à cultiver la menthe parce qu’au pire des cas si je reste ici du matin au soir, je pourrais vendre 1 plan ou 2 plans pour ressortir la dépense quotidienne que je pourrais donner chez moi. [Agriculteur, village de Bambilor]
Aux contraintes foncières s’ajoutent parfois des contraintes hydrauliques accrues. Ainsi, des producteurs dans la zone de Gorom pointent du doigt l’impact du projet de renforcement du réseau hydraulique pour alimenter la région de Dakar. Autour de l’axe frontalier Dakar-Thiès, les forages réalisés comme solution temporaire en attendant la mise en service totale du réseau de KMS35 d’ici 2025 fragilisent l’accès à l’eau aux agriculteurs (Dramé, 2019 ; Vaudaux, 2022) :
L’eau, ici, ne manquait jamais, ce sont les forages [pour Dakar] qui nous ont mis KO. Ce qui fait qu’on rencontre des problèmes d’eau. Ce puits-là, par exemple avant que les forages n’existent dans la zone, l’eau ne s’épuisait jamais. Mais depuis qu’on a construit les forages, le puits s’est tari complètement. Donc ce sont les forages qui nous ont conduits dans cette situation de rareté d’eau. [Agriculteur, village de Gorom 1]
Certains agriculteurs ne bénéficiant pas d’opportunité de terre d’exploitation dans leur village explorent d’autres horizons. Dans la zone de Tivaouane Peulh, les exploitants tentent de s’installer dans la forêt classée de Mbao, à l’ouest de Rufisque, qui est quasiment le principal poumon vert de la région de Dakar avec ses 700 ha. Des démarches sont nécessaires auprès de la direction des Eaux et forêts, garante du site, pour bénéficier d’une autorisation d’occupation et d’exploitation.
La région de Thiès, située à l’est de celle de Dakar, constitue la destination des autres agriculteurs. Les territoires les plus convoités sont les localités tels que Pout, Notto Gouy Diama, Tivaouane, etc., situées dans le prolongement des Niayes à moins de 50 km de Bambilor. Les modalités d’accès sont globalement l’achat ou la location. Pour cette dernière, plusieurs paramètres sont pris en compte : la superficie, la durée (fixée sur une année renouvelable ou un cycle de culture suivant le compromis trouvé) mais également les investissements réalisés (raccordement au réseau hydraulique, disponibilité de puits, clôture de la parcelle, etc.). Le prix des locations varie entre 200 000 francs CFA (304,25 €) et 1 million de francs CFA (1 521 €) sur des superficies variant d’un à plusieurs hectares.
Cultiver loin de chez soi implique des charges supplémentaires, pour payer l’accès à des terres mais aussi pour les déplacements. L’expérience d’un jeune natif de Kounoune sur les charges constitue un exemple assez significatif :
Mais n’empêche, les gens sont toujours dans les parcelles agricoles, mais c’est plus éloigné, les frais deviennent plus importants et chers, le travail devient plus difficile. Parce que, par exemple moi, pour aller aujourd’hui dans mon champ, à Pout [une localité dans la région de Thiès, frontalière à Dakar], je paie le transport. Au minimum le transport va me coûter 1 000 francs CFA [1,52 €] ou 1 500 francs CFA [2,28 €] c’est ça la différence alors que quand c’était près du village, je prenais juste mes chaussures pour y aller et revenir très rapidement. [Agriculteur, village de Kounoune]
Dans le but de faire face à ces dépenses, certains producteurs préfèrent séjourner dans les zones de location et ne rentrer dans leurs villages que les week-ends. Toutefois, dans les deux cas, les charges supplémentaires restent fortes dans la mesure où les dépenses d’hébergement et de restauration se substituent à des frais de transport journaliers. D’autres ont essayé d’être plus mobiles en achetant un véhicule pour faciliter leurs déplacements, mais de tels privilèges ne s’offrent pas à tous :
Bien sûr les charges sont très dures, parce que c’est depuis l’année dernière que j’ai commencé à aller travailler dans cette zone [département de Tivaouane dans la région de Thiès voisine]. J’étais obligé d’acheter une voiture. Mais maintenant on est obligé de passer les nuits là-bas avec le véhicule. Sinon sans la voiture, le montant du transport serait impossible à tenir. [Agriculteur, village de Kounoune]
Face à cette disparition progressive des espaces agricoles et aux contraintes de la quête de terres cultivables hors du village, un nombre assez important d’agriculteurs choisissent de se reconvertir hors agriculture. Cette reconversion professionnelle est surtout notée chez les jeunes. En effet, ceux-ci cherchent un revenu régulier pour pouvoir fonder une famille dans un avenir proche et sont aussi plus prêts à apprendre un métier qu’ils ne connaissaient pas auparavant. La reconversion hors agriculture est plus difficile pour les personnes plus âgées, mais elles encouragent les jeunes générations à s’y lancer et les accompagnent financièrement s’ils le peuvent.
La gamme des activités possibles est large, mais toutes ne sont pas également accessibles. Des trajectoires diversifiées de reconversions professionnelles d’anciens agriculteurs ont été notées en fonction des fenêtres d’opportunité et du capital social (Bourdieu, 1980) pour intégrer le marché de l’emploi.
La figure 4 recense les secteurs de reconversions répertoriés sur le terrain. Les activités les plus convoitées sont dans les domaines du transport, du commerce, de l’immobilier. Ces différentes reconversions n’ont pas les mêmes exigences, en termes de capital financier, de savoir-faire, de réseaux relationnels. Elles ne sont donc pas accessibles à tous. Certaines génèrent plus de revenus économiques que les anciennes activités agricoles, d’autres sont en revanche des pis-aller, qui entérinent une paupérisation de la famille.

L’arrêt des activités agricoles implique chez certains producteurs un chômage temporaire afin de réfléchir sur les opportunités qui se présentent. Au cours de ces périodes, il s’agit de mobiliser le réseau social pour être au courant des fenêtres d’opportunité qui se présentent sur le marché de l’emploi. Ainsi, le secteur de l’immobilier, qui se développe dans les zones encore agricoles en raison de l’étalement urbain, est très convoité.
D’autres exerçaient déjà des activités connexes à côté de l’agriculture ou connaissaient des membres de leurs familles ou encore des voisins qui les pratiquaient. Le cumul d’activité est également un avantage important, puisque la reconversion se fait dans un secteur déjà connu, et est donc moins compliquée :
Mais comme Dieu a fait que je n’ai pas de champ aujourd’hui et le vieux [mon père] m’avait légué deux choses, le champ et la maçonnerie, je ne vois plus le champ, je me contente de la maçonnerie raison pour laquelle je viens de descendre. [Maçon, village de Bambilor]
Dans l’un ou dans l’autre groupe, le réseau social est d’un apport assez conséquent. Au-delà de la famille élargie, le groupe des pairs est souvent sollicité pour une insertion et un partage des offres d’emploi. Cette « solidarité instrumentale » développée par Graham Allan, cité par Pierre Mercklé (2016, p. 41), traduit la manière de compter sur son propre réseau de connaissance et a été un levier d’orientation très déterminant dans les trajectoires de reconversion :
Je voyais les gens du quartier qui évoluent dans ça, il y avait à coup sûr certains amis qui l’avaient comme métier, je leur explique la situation que ces temps-ci je ne travaille pas. Ils me disent demain de venir pour partir dans les chantiers. C’est ainsi qu’on intègre. Au fur et à mesure, tu as l’habitude, au début, c’était difficile parce que tu ne le connaissais pas parce que ce n’était pas ton métier. [Maçon, village de Bambilor]
Ainsi, on assiste à une mobilisation du capital social pour intégrer de nouveaux marchés de l’emploi.
Certaines reconversions professionnelles sont perçues par d’anciens maraîchers qui s’y sont engagés comme une réussite. Les nouvelles activités pratiquées par ces acteurs génèrent plus de ressources économiques que leurs activités agricoles antérieures. C’est le cas de ce jeune maçon qui parvient aujourd’hui à contracter ses propres chantiers de construction de maison et à constituer une équipe avec d’autres jeunes dans son village.
Être maçon est plus rentable pour moi, je ne sais pas pour les autres. Parce que ce que je gagne avec le bâtiment, je ne l’avais pas et puis je commence à avoir mes propres chantiers. Depuis 2020, je commence à avoir mes propres chantiers. Je prends les jeunes pour les payer par jour ; c’est des jeunes de Kounoune. Je prends 3 personnes plus moi, ça fait une équipe de 4. [Maçon, village de Kounoune]
De telles réussites demandent du savoir-faire et d’avoir en plus des opportunités des projets de construction dans les travaux du bâtiment (maisons, magasins, etc.). Pour d’autres activités, disposer d’un capital économique est indispensable à la reconversion professionnelle. Pour les détenteurs de patrimoine foncier, réaliser un lotissement familial et vendre les lots d’habitation permet de constituer un capital pour financer leurs projets de reconversion professionnelle. Cet ancien agriculteur à Kounoune, qui a bénéficié par héritage d’une part du patrimoine foncier de son père, constitue une parfaite illustration. Après avoir rejoint son cousin dans le domaine du transport, il a été sur une période de trois ans apprenti-chauffeur avant d’obtenir son permis. Quand l’opportunité de morcèlement s’est présentée, il a commencé à vendre ses parcelles pour financer son projet de chauffeur et devenir ainsi autonome :
J’ai vendu juste 3 à 4 parcelles et j’avais 1 100 000 francs CFA [1 674 €] ; j’ai pu acheter un véhicule à 800 000 francs CFA [1 217 €] parce que ce n’était pas trop cher aussi les véhicules. Ce n’était pas un véhicule neuf, c’était juste un véhicule d’occasion que j’avais acheté. Après je faisais des aller et retour Kounoune – Rufisque, on avait un garage à Rufisque. [Chauffeur clando, village de Kounoune]
Dans d’autres cas, ce sont les indemnités de leurs déguerpissements qui ont été les sources de financement des reconversions. En effet, l’État procède à des déguerpissements d’exploitants agricoles pour ses projets, en particulier pour le relogement des personnes affectées par des travaux d’utilité publique dans le centre de Dakar. Le cas de la localité de Tivaouane Peulh peut être cité en exemple avec la création de la cité Apix sur d’anciennes terres agricoles des ressortissants du village. Après s’être farouchement opposés à leurs déguerpissements, les agriculteurs ont fini par accepter les indemnités pour les investissements réalisés sur les lieux. Les montants reçus ont permis à certains d’entre eux d’investir dans l’immobilier en construisant des magasins mis en location dans le village. Le revenu de ces investissements est perçu par ces acteurs comme plus rentable que leurs anciennes activités agricoles (Ndiaye, 2019).
Changer de métier n’est toujours pas gage d’une réussite ou d’une stabilité économique dans la mesure où des reconversions professionnelles subies, dans des activités peu rentables, ou des échecs de reconversion, induisent une forte baisse de revenus et une situation de vulnérabilité. La reconversion professionnelle, vue comme une rupture biographique quelques fois sans projection ni planification, est alors source de déclassement, qui conduit les concernés à bricoler pour survivre ou « taxalé » en langue locale. À titre d’exemple, la situation de cet habitant de Bambilor permet de mieux comprendre les préjudices causés par les opérations de déguerpissement et destructions de plusieurs champs en 2010 pour céder place à une coopérative d’habitat :
Mais partout où j’étais, j’avais une veste avec une poche juste au niveau du bras, si tu le touchais, quand je n’avais pas d’argent, je te dis, tu trouvais au moins 75 000 francs CFA [114 €] avec moi. Mais maintenant, depuis que Abdoulaye Wade [président du Sénégal de 2000 à 2012] a détruit les champs [en 2010] et que je me retrouve sans champ, je peux rester 1 mois sans garder 50 000 francs CFA [76 €]. Cela veut dire que la situation que je vivais avec l’agriculture vaut mieux que ce que je vis présentement. [Maçon, village de Bambilor]
Enfin, des personnes, en début d’expérience de reconversion professionnelle, fustigent leur perte d’autonomie dans l’exercice de leurs nouvelles activités, étant donné qu’elles restent redevables vis-à-vis de leurs employeurs, situation qu’elles n’avaient jamais vécue auparavant en tant que producteurs indépendants dans leurs parcelles agricoles.
La progression de la ville a continué, augmentant la pression sur les agriculteurs. Ce travail a permis de mieux comprendre les stratégies de maraîchers en fonction de leur vécu sur le changement d’occupation des sols selon qu’ils ont vendu ou perdu leurs terres. Il a aussi mis en évidence différentes modalités et options de reconversion qui sont inégalement possibles à saisir par les familles. La reconversion des maraîchers nécessite la mobilisation de capital relationnel ou économique voire des deux dans certains cas pour intégrer le marché du travail. Certaines personnes en arrivent à tirer leur épingle du jeu grâce à une intégration réussie avec des revenus économiques plus importants. D’autres, au contraire, se retrouvent dans une dépendance vis-à-vis d’un employeur et un affaiblissement de leurs situations économiques comparé à leurs anciennes expériences d’agriculteurs autonomes. Mais, dans un contexte d’absence d’offres de réinsertion par les autorités locales ou centrales, ces populations se contentent des emplois qu’elles ont négociés même s’ils sont précaires du fait de leurs responsabilités familiales.
En dépit des reconversions professionnelles, les maraîchers dans les espaces toujours mis en valeur font face à des tentatives de dépossessions foncières. À l’ombre de la métropole dakaroise, les promoteurs immobiliers cherchent à tirer la plus-value de la rente de l’urbanisation en négociant des affectations de terre auprès du service domanial. Les maraîchers expriment de plus en plus de sentiments d’injustice sur l’espace qu’ils considèrent comme étant leur propriété légitime. Par conséquent, au-delà des adaptations de leurs moyens d’existence et modes de vie, ils n’hésitent pas à mener la résistance, créant parfois des affrontements avec les forces de sécurité chargées de veiller à l’application des décisions de l’administration foncière en cas de controverse. Plusieurs collectifs de mobilisation tels que « and samma sa momel » [« ensemble pour la protection de mon bien »], « aar sunu suuf » [« protéger notre terre »], « and sam sunu suufi mame » [« ensemble pour la protection de la terre de nos aïeux »] ont ainsi vu le jour dans le courant de la dernière décennie, faisant aujourd’hui de l’espace périurbain dakarois un territoire de bataille pour le contrôle de la ressource foncière.

Source : Conception Rodrigue Houesse, tous droits réservés

Conception : Auréa Pottier, d'après OpenStreetMap. Tous droits réservés

Source : Serigne Abdou Lahat Ndiaye, 2022

Serigne Abdou Lahat Ndiaye
Mots clés : agriculture périurbaine, urbanisation, reconversion professionnelle, incertitude, vulnérabilité.
Keywords : peri-urban agriculture, urbanization, professional retraining, uncertainty, vulnerability
Au Sénégal, l’expansion de l’urbanisation autour de Dakar, la capitale, entraine une reconfiguration de l’espace périphérique. Ce dernier malgré sa vocation agricole fait objet d’une conversion des terres au profil de l’habitat. Les maraîchers tentent aujourd’hui de faire à face à cette situation par des stratégies d’adaptation. Lorsqu’ils ne peuvent plus devenir maraîchers, la reconversion professionnelle est leur seule option pour rester dans la vie active. Loin d’être une simple bifurcation, ces reconversions professionnelles sont le résultat de processus parfois complexes nécessitant la mobilisation de ressources variées. Les maraîchers arrivent parfois à les combiner mais cela ne garantit pas toujours une intégration réussie dans d’autres activités économiques.
In Senegal, the spread of urbanization around the capital is leading to a reconfiguration of Dakar’s periphery. Despite its agricultural vocation, the land is being converted to housing. Nowadays, market gardeners try to face up to this situation by adaptation or avoidance strategies. When they loose their land, professional retraining is their only option for remaining in active life. Far from being a simple bifurcation, professional retraining is the result of a often complex process requiring the mobilization of diverse resources. Farmers may sometimes succeed in combining them, but it does not guarantee successful integration in other economic activities.