From Deindustrialization to Experimental Laboratory: the Case of Thiers
À travers l’exemple de la ville de Thiers, nous interrogerons la manière dont les pouvoirs publics répondent aujourd’hui au processus de désindustrialisation de certaines villes petites et moyennes. Située à 45 kilomètres de Clermont-Ferrand, Thiers a été construite sur les premiers contreforts des montagnes du Forez. Enclavée par sa situation géographique à l’est (Saint-Étienne se situe à 100 kilomètres derrière les monts du Livradois-Forez), la ville de Thiers n’est comprise ni dans Clermont Auvergne Métropole, créée en 2018 (290 000 habitants en 2017), ni dans le Grand Clermont qui fédère 104 communes regroupées dans 4 intercommunalités (422 000 habitants). Le relatif isolement de la ville et du bassin se manifeste également par la faiblesse de l’offre des transports en commun. La seule grande ville desservie par le train est Clermont-Ferrand (en 45 minutes), Lyon n’étant plus desservie depuis plusieurs années. Ainsi, Thiers apparaît comme une petite ville à l’ombre de la métropole clermontoise.
Si Thiers demeure la « capitale mondiale de la coutellerie », c’est aussi une ville de 12 000 habitants – et une communauté de communes de 38 000 habitants – qui affronte depuis une vingtaine d’années de multiples défis, de même que de nombreuses petites villes industrielles éloignées des grandes agglomérations (Glita, 2021) : baisse démographique (perte de 6 000 habitants en 30 ans dans la ville de Thiers), transformation et rétrécissement du tissu industriel, chômage, problèmes sociaux, vieillissement de la population, difficulté d’accès aux soins, etc.1 Dans ce contexte difficile, les politiques publiques conduites sont déterminantes pour freiner la crise, voire redynamiser le territoire. Dans le cas qui nous intéresse ici, plusieurs dispositifs ont été fortement promus par les politiques locales et contribuent à la résistance du territoire. Nous reviendrons dans un premier temps sur les éléments de crise que rencontrent cet espace et les personnes qui l’habitent et/ou y travaillent. À travers l’exemple de l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée (TZLCD), nous expliciterons ensuite les politiques publiques conduites pour tenter de faire face à ces difficultés en tentant de dresser un bilan de leurs effets. Comme nous le verrons, cette expérimentation, qui a été déclinée dans un premier temps sur dix territoires métropolitains, dont la ville de Thiers, vise à proposer à tous les chômeurs de longue durée volontaires un emploi à durée indéterminée adapté à leurs savoir-faire et à temps choisi afin de redynamiser des territoires touchés par les effets de la désindustrialisation.
Le bassin de vie et d’emploi de Thiers a été lourdement touché par la désindustrialisation. Que l’on fasse référence soit à la ville de Thiers, soit à la Communauté de communes (Thiers Dore et Montagne, 38 000 habitants dans 30 communes, toutes rurales à l’exception de Thiers), soit à l’aire d’attraction de la ville de Thiers (34 000 habitants), le constat est globalement le même : il s’agit d’un territoire qui a souffert.
La ville de Thiers a perdu 6 000 habitants entre le recensement de 1968 et celui de 2019 (Insee, RP 2019), soit un tiers de sa population. Certes, le déclin démographique est moindre si l’on prend en compte la communauté de communes ou l’aire d’attraction de Thiers. Mais si l’on regarde le temps long, entre 1901 et 2018, Thiers a connu une diminution de près de 50 % de sa population, une décroissance qui ne concerne, entre 1990 et 2018, que la commune-centre, et en particulier les quartiers centraux (fig. 1), à l’instar de nombreuses villes petites et moyennes dans la période contemporaine (Chouraqui, 2021 ; Guéraut et Piguet, 2024, Miot et Dubeaux, 2023).

Sources : Insee, RP 1990, 1999, 2006, 2013, 2018. Réalisation : É. Guéraut
Au niveau démographique, le déficit naturel du territoire résulte principalement du vieillissement de la population thiernoise. Entre 2009 et 2014, la population des plus de 60 ans a augmenté de 1,5 point et représente aujourd’hui près de 31 % de la population. Les habitants les plus âgés, de plus en plus nombreux, ont un besoin d’accès aux soins accru. Enjeu majeur des contrats locaux de santé, le vieillissement des habitants thiernois s’inscrit pour partie dans des enjeux liés à la précarité. En effet, les indicateurs de santé de la population témoignent de difficultés accrues sur le territoire. Le taux de mortalité est supérieur de 15,5 points à la moyenne nationale tandis que les admissions pour affections psychiatriques de longue durée sont plus importantes qu’en France métropolitaine (Agence régionale de santé d'Auvergne, 2013).
Du côté de l’emploi, là aussi, les difficultés sont fortes. Le nombre d’emplois perdus dans les 10 dernières années est important : 1 000 emplois industriels ont disparu dans l’aire d’attraction de Thiers entre 2008 et 2019 (passage de 5 000 à 4 000 emplois). Ces emplois industriels sont des emplois dans la coutellerie. La région thiernoise est en effet un bassin industriel ancien. Apparue à Thiers dès le 14e siècle, la coutellerie s’est progressivement imposée comme mono-industrie au 20e siècle. En 1827-1828, on estime à 5 000 le nombre de personnes travaillant dans la coutellerie ; elles sont 15 à 18 000 à la fin du 19e (Faure, 1986). Thiers est alors le principal centre de la production de couteaux de poche, les couteaux de luxe étant produits dans d’autres bassins (Langres, Nogent). La chaîne de production est extrêmement segmentée, et ce, très précocement, dès le 16e siècle, et durablement, puisqu’on estime qu’à la fin du 19e, un couteau est passé entre 17 mains différentes (Combe, 1956). C’est une spécificité thiernoise, puisqu’à la même époque, dans d’autres bassins couteliers (Nogent ou Steyr en Autriche), c’est le même ouvrier qui réalise toutes les opérations. Le travail à domicile est extrêmement répandu et reste majoritaire jusqu’aux années 1960-1970. Le donneur d’ordre – qu’on appelle couramment « le fabricant » – distribue le travail au sein des ateliers familiaux, à Thiers et dans la campagne environnante. Il organise aussi ses tournées pour récupérer les produits finis. La rémunération est fixée aux pièces (à la douzaine). Il faut souligner que le prix du travail est très faible dans le bassin thiernois, ce qui permet à cette industrie d’avoir des débouchés nombreux, notamment à l’étranger. Peu à peu, le travail à domicile laisse place au travail en usine, au fur et à mesure de l’installation des fabriques, qui arrivent avec la vapeur et l’électricité, au début du 20e siècle. Mais le travail à domicile va perdurer jusqu’aux années 2000, sans que l’on parvienne précisément à le mesurer. Ce maintien est une survivance de la figure du « sublime ouvrier » décrit par Bernard Gazier (2003). Comme dans de nombreux districts industriels, les ouvriers étaient souvent issus du milieu rural et paysan. L’activité coutelière à domicile permettait de compléter les revenus de la ferme après les périodes de moissons. Il reste aujourd’hui quelques dizaines d’ouvriers à domicile dans le bassin thiernois2.
Tout au long du 20e siècle, l’industrie coutelière locale a été mise en difficulté par la concurrence internationale, entrainant une baisse du nombre de ses fabricants et une diversification de ses activités vers d’autres secteurs comme la forge de pièces automobiles, la plasturgie, l’emballage carton et plastique, ou la platerie-orfèvrerie (inox). Au tournant des années 2000, le bassin thiernois subit de profondes restructurations qui se traduisent par la perte d’un tiers des effectifs de ses salariés industriels (Albert-Cromarias, 2014). Cette contraction des emplois et la fermeture des usines ont laissé des traces dans le paysage urbain. De nombreuses friches industrielles témoignent de cette histoire et constituent les stigmates de cette désindustrialisation. Pourtant, la coutellerie reste le premier pourvoyeur d’emplois sur le bassin avec 761 salariés (auxquels il faut ajouter 2 000 emplois indirects), 77 fabricants (inscrits au registre du commerce) et 34 artisans (inscrits au registre des Métiers). Au niveau national, le bassin de Thiers pèse pour plus de la moitié du poids total des entreprises de la filière et réalise 80 % de la production française de couteaux de poche, de cuisine et de table (Observatoire de la métallurgie, 2019 ; Leduc et Roche, 2021).
L’industrie reste donc très présente sur le territoire et la part des ouvriers dans la population (aire d’attraction de Thiers) demeure très forte – 32 % des actifs sont ouvriers – bien qu’elle ait largement diminué depuis les années 1990 (fig. 2). Ces transformations économiques ont des incidences majeures sur le territoire. Si la structure sociale de la ville de Thiers et de son bassin n’a jamais été celle des grandes métropoles, le bassin thiernois apparaît aujourd’hui comme un espace de cumul des difficultés. Le taux de pauvreté est de 23 % dans la ville de Thiers en 2019 ; il atteint même 35 % chez les moins de 30 ans et 30 % chez les 30-39 ans. Concernant le niveau de diplôme, 42 % des thiernois n’ont aucun diplôme ou au plus un brevet d'études du premier cycle du second degré (BEPC), brevet des collèges ou diplôme national du brevet (21,6 % au niveau national) ; 27 % ont un niveau CAP-BEP (Certificat d'aptitude professionnelle et Brevet d'aptitude professionnelle) ; 14,8 % un niveau baccalauréat ; seuls 16,4 % ont un diplôme du supérieur contre 35,1 % au niveau national (Insee, RP 2019).

Source : S. Leduc, A. Roche, É. Guéraut
Ce territoire apparaît également comme un territoire de relégation sociale au sein duquel certaines populations précaires viennent s’installer. Pour exemple, dans le cadre d’une recherche conduite sur les usagers des services sociaux de la circonscription d’action médico-sociale de Thiers, nous avons pu montrer que la majorité n’était pas originaire de Thiers ou de sa région (Leduc, Roche et Rongier, 2022). Malgré cette spécificité, sur la totalité de nos enquêtés (45), tous étaient des personnes issues des classes populaires et marquées par des histoires de vie personnelle et professionnelle souvent douloureuses.
Dans les récurrences des parcours, il apparaît que ces ménages populaires ont été marqués dès leur enfance par des événements tels que des conflits familiaux, des séparations et divorces conflictuels, parfois des violences, de la maltraitance ou encore par l’alcoolisme. Ces difficultés sociales s’expriment souvent à travers des expériences sociales négatives. L’école, par exemple, n’a pas été un espace d’émancipation pour les personnes interrogées, mais au contraire un théâtre puissant de la reproduction sociale des destins. La plupart de nos enquêtés a arrêté l’école tôt sans obtenir de diplôme ou a été dirigé vers les filières professionnalisantes courtes au sein desquelles un CAP ou BEP a pu être décroché. Même si l’expérience de l’école n’est pas toujours malheureuse, les carrières scolaires sont ainsi courtes et marquées de façon récurrente par des problèmes familiaux et des difficultés scolaires.
Arrivés sur le marché du travail jeunes et peu qualifiés, nos enquêtés font l’expérience des petits boulots et connaissent tous des difficultés d’insertion. Loin de l’image de « l’inemployable » ou du « chômeur passif », les personnes rencontrées ont cumulé les emplois caractérisés par la pénibilité, la moindre valorisation, la discontinuité et la faiblesse des rémunérations. Ces expériences négatives se retrouvent bien entendu dans les corps et la santé de ces classes populaires. Le travail mené auprès des usagers des services sociaux rend ainsi compte, à sa mesure, des effets des transformations économiques de ces 30 dernières années sur les populations qui vivent ou qui se sont installées sur le territoire thiernois.
Pour lutter contre ces évolutions et les effets délétères de la désindustrialisation d’un territoire semi-rural, de nombreux dispositifs ont été mis en œuvre par la ville de Thiers et la communauté de communes : politiques pour enrayer le délabrement des centres bourgs, aides à l’installation de nouveaux commerces, valorisation de l’activité touristique, etc. Parmi ces différentes initiatives pour redynamiser le territoire, il nous a semblé intéressant de nous focaliser sur une dimension capitale de cette lutte : celle qui consiste à créer des emplois sur le territoire, avec pour objectif d’éradiquer le chômage de longue durée. Lorsque l’expérimentation « Territoire zéro chômeur de longue durée » (TZCLD) est votée par le Parlement en 2016, il s’agit d’apporter une réponse à un double constat : le marché de l’emploi fabrique de la précarité et les politiques de l’emploi conduites jusque-là sont inefficaces. Il est alors question dans le cadre de cette expérimentation de « proposer un emploi digne et durable à toutes les personnes privées durablement d’emploi qui le souhaitent, à nul coût pour les finances publiques » (Hédon, Goubert et Le Guillou, 2019).
Parmi les 10 territoires habilités en 2016, la plupart sont des petites villes ou des communes rurales. Seules les expériences du 13e arrondissement de Paris, de Villeurbanne et de la Métropole de Lille sont localisées dans des grandes villes. L’expérimentation TZCLD est donc bien destinée à contenir, voire à éradiquer le chômage de longue durée dans certaines petites villes ou dans les campagnes. En effet, nombre d’études montrent que, depuis une quinzaine d’années, on assiste à une polarisation géographique des emplois : seules les grandes aires urbaines connaissent une augmentation du volume des emplois, au détriment des villes petites et moyennes et des communes isolées (Dumont et al., 2022).
En 2022, Thiers est le territoire, parmi les 10 habilités en 2016, où le nombre de salariés embauchés est le plus élevé. Quatre entreprises à but d’emploi (EBE) ont été créées, qui salarient au total 182 personnes. Le second territoire, par ordre d’importance (la métropole de Lille), représente 141 salariés, Villeurbanne 111, les autres territoires moins de 100 personnes. TZCLD est devenu un des premiers employeurs privés du bassin thiernois. Les quatre EBE proposent des activités diversifiées :
À la lecture de ces activités, on peut souligner qu’elles contribuent à élargir la variété des activités économiques présentes sur le territoire. Il faut également mettre en évidence une conséquence majeure : le nombre de chômeurs de longue durée sur le territoire de Thiers est en forte diminution. Enfin, il est utile de souligner les conséquences pour les personnes directement concernées : les salariés, anciens demandeurs d’emploi, et leurs familles. Depuis l’automne 2020, nous avons enquêté dans les deux premières EBE, Actypoles et Inserfac EBE3. Des entretiens ont été réalisés avec 68 salariés. Il s’agissait pour nous de mieux comprendre leur trajectoire personnelle et professionnelle avant leur entrée dans l’EBE, mais aussi cerner comment se déroule leur travail dans l’EBE, et enfin essayer de mesurer ce que le travail stable, à temps plein, payé au Salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) a changé dans leur vie.
L’enquête qualitative a permis de mettre en évidence un certain nombre de tendances. L’âge moyen des salariés des deux EBE est relativement élevé, avec une répartition par âge où les plus de 40 ans représentent 70 % des effectifs. La part des hommes est majoritaire et représente 57 % des effectifs. La majorité des salariés interrogés ne sont pas thiernois d’origine puisque seuls 25 % d’entre eux y sont nés. Plus d’un salarié sur deux n’est pas de l’ancienne région Auvergne et l’on retrouve dans les parcours des salariés une mobilité géographique importante. Malgré les différences d’origine géographique, la plupart des salariés que nous avons rencontrés sont issus des classes populaires et de familles nombreuses : 48 salariés sont issus de fratries de plus de 3 enfants, et beaucoup sont des filles ou des fils d’ouvriers. Une partie non négligeable n’ont pas pu renseigner la profession de leurs parents, car inconnus ou décédés trop jeunes.
Les parcours de vie des personnes interrogées ont le plus souvent été marqués assez tôt par les difficultés économiques, sociales et relationnelles. Dans la majorité des cas, le rapport à la famille est très ambivalent. À la fois idéalisée, mais aussi source de souffrance, une grande partie des salariés a construit sa propre famille relativement jeune, juste après la sortie précoce des institutions scolaires. L’institution familiale ne représente ainsi, dès l’enfance, que rarement un espace de partage de ressources sociales et apparaît au contraire fragile et instable. La majorité des salariés sont célibataires (56 %) et 34 % d’entre eux ont connu au moins une séparation, témoignant des difficultés à faire famille et à l’instabilité des ménages. Le nombre moyen d’enfants (par couple) est de 2,25, ce qui est plus élevé que la moyenne nationale. On observe également une reproduction des schémas familiaux dans lesquels on retrouve des ruptures avec leurs propres enfants.
La plupart des enquêtés ont arrêté l’école assez précocement, certains pour quitter le domicile parental le plus rapidement possible, d’autres pour échapper à un destin scolaire marqué par les échecs. Près de 50 % des salariés des deux EBE n’ont pas de diplôme et 28 % ont un niveau CAP. Les diplômes obtenus sont extrêmement genrés (CAP collectivités, habillement industriel, employée de bureau pour les femmes et CAP agent de restauration, cuisine, fraiseur, tourneur, etc. pour les hommes) ; les premières expériences de travail le sont tout autant. On relève un nombre important d’hommes qui se sont engagés dans l’Armée où ils n’ont pas fait carrière, ou qui ont exercé assez tôt des métiers difficiles et pénibles dans les mondes ouvriers, alors que les femmes connaissent plus de difficultés d’insertion notamment lorsqu’elles sont jeunes mères. Parmi les salariés rencontrés, une majorité a connu la précarité de l’emploi, certains ont pu connaitre des situations de stabilité avant de vivre le chômage à la suite d’un accident ou encore d’un licenciement. D’autres, notamment les femmes, n’ont eu que très peu d’expérience de travail à la suite de leur sortie du système scolaire. Dans tous les cas, les emplois occupés étaient quasiment tous des emplois subalternes et peu qualifiés. Contrairement à certaines idées sur les chômeurs de longue durée, la plupart des salariés a connu des expériences de travail dont nombre d’entre eux sont sortis abîmés et éprouvés par l’exercice de métiers dangereux, aux marges parfois de l’emploi formel. Ainsi, comme leurs parents, certains ont connu des accidents du travail.
La plupart des salariés des EBE sont recrutés par le biais de Pôle emploi. On remarque que pour beaucoup d’enquêtés, il reste un souvenir précis de leur recrutement, clairement raconté lors des entretiens biographiques conduits dans le cadre de l’étude. En effet, pour des personnes privées d’emploi depuis une longue période, le moment du recrutement constitue un moment singulier dans leur trajectoire. Le choix original, fait par TZCLD Thiers, d’associer les personnes à tout le processus de construction de l’entreprise permet aux nouveaux salariés d’être acteurs de la naissance de leur entreprise. Dans les récits des enquêtés, on note que certains salariés ont exercé la même activité depuis le début, d’autres ont changé. Cela peut être lié à l’arrivée de nouvelles activités, mais aussi à des questions de santé (difficultés à réaliser certaines tâches en raison de problèmes de santé) ou à des souhaits des salariés.
Au total, si l’on fait un état des lieux concernant le vécu du travail, les salariés qui n’aiment pas leur travail sont rares. Trois salariés, sur les 68 interrogés, se disent ainsi insatisfaits du contenu de leur travail. La plupart d’entre eux expliquent qu’ils se sentent respectés et écoutés. Ceci constitue un élément important dans le vécu du travail et le rapport subjectif à celui-ci dans la mesure où cette expérience tranche avec celles connues jusqu’ici. L’ambiance dans les deux EBE est souvent décrite comme « familiale », un terme qui est utilisé moins pour rendre compte de la taille de l’entreprise que pour souligner le rapport positif à ce nouvel emploi. Sur l’ensemble des 68 personnes enquêtées, seules 8 expriment le souhait de partir, témoignant d’un attachement très fort à l’entreprise et à l’expérimentation.
Dans cette enquête, nous avons demandé aux salariés ce que le travail stable a produit dans leur vie. Tout d’abord, pour certains salariés, il est évident que le travail « fait du bien ». Les enquêtés peuvent établir une comparaison avec les périodes précédentes de leur vie, où ils ne travaillaient pas ou de façon intermittente et précaire. Ils disent se sentir mieux depuis qu’ils travaillent de façon stable. Pour certains enquêtés, qui ne travaillaient pas auparavant, le travail constitue un vecteur d’émancipation sociale. C’est le cas pour nombre de femmes qui étaient jusqu’alors cantonnées à leur foyer et au travail domestique. En plus des bienfaits liés à l’exercice d’une activité de travail, pour beaucoup d’enquêtés, il y a la sensation que travailler, au fond, c’est avoir une vie normale, être « comme tout le monde » (Masclet et al., 2020). Pour des personnes qui ont vécu la précarité, le chômage, avec le sentiment de mise à l’écart, se sentir à nouveau inclus dans la société est vécu très positivement. L’entrée dans l’EBE constitue ainsi un rapprochement vers une normalité professionnelle perçue comme positive, qui s’accompagne d’une sortie de la pauvreté.
Pour beaucoup d’enquêtés, le travail à Actypoles ou Inserfac-EBE donne un sentiment d’utilité. Certains expliquent qu’ils ont une activité qui a du sens, et ils sont ainsi en accord avec le contenu de leur travail. Nombre d’enquêtés soulignent que le travail dans l’EBE leur a permis de construire un rapport à l’avenir plus favorable. Le fait qu’une entreprise les valorise, leur fasse confiance a été déterminant. Dans l’expérimentation TZCLD, la stabilité de l’emploi offert est un élément important. Et ceci est bien confirmé par les entretiens avec les salariés. Avoir un emploi en contrat à durée indéterminée (CDI) constitue une assurance, une sécurité. L’autre grand bénéfice de l’emploi salarié stable est le salaire. Certains enquêtés mentionnent qu’ils ont pu faire une dépense autrefois impossible pour eux (voiture, mobil-home, etc.). Plusieurs enquêtés expliquent qu’il est désormais possible de contracter un emprunt. La quasi-totalité des enquêtés relève ainsi un mieux du côté de leurs ressources et de leurs conditions de vie.
Il est indéniable que, dans le cadre de cette enquête, les effets d’un emploi stable (en CDI) à temps plein, rémunéré au Smic, sur les personnes sont favorables : en effet, cette stabilisation professionnelle donne accès à une réévaluation positive de soi, de même qu’à des biens de consommation courants dont elles étaient jusqu’alors exclues. Aujourd’hui, près de 200 salariés sont directement concernés, soit environ 1 000 personnes à l’échelle des ménages (dans une ville de 12 000 habitants). C’est aussi plus largement l’image du territoire qui est peu à peu modifiée. La diminution du nombre de chômeurs de longue durée sur le territoire est un élément qui contribue à atténuer les représentations disqualifiantes du territoire. On peut d’ailleurs à cet égard considérer que l’installation prochaine d’un atelier de fabrication de l’entreprise de haute joaillerie Van Cleef & Arpels, sur le site d’une friche industrielle, avec 300 emplois à la clé, est un des signes que le territoire est bien en mutation.
Le fait que Thiers soit le territoire où l’expérimentation a rassemblé le plus de salariés, avec le plus grand nombre d’EBE n’est pas anodin. Il s’agit du résultat direct d’une volonté politique claire : le maire de Thiers, le président de la communauté de communes, le Conseil départemental du Puy-de-Dôme ont été moteurs dans l’expérimentation. L’engagement conjoint des collectivités ne s’est pas limité à une décision politique ; il a permis de garantir des emprunts conséquents (ce qui n’aurait pas été possible sans ce soutien politique), il a créé un climat de confiance localement. Ainsi les EBE ont pu disposer de locaux spacieux – prêtés pendant les 6 premiers mois par une entreprise locale.
Depuis leur création, les deux EBE ont développé leur activité économique en multipliant les partenariats avec les entreprises, les associations locales, mais aussi la ville de Thiers et les communes environnantes. Les salariés de l’activité « espaces verts » ainsi que ceux de la gestion des bio-déchets effectuent des prestations pour la ville de Thiers, mais également pour les communes environnantes du bassin thiernois où ils réalisent des chantiers et de la sensibilisation au recyclage. La mobilité ainsi que le lavage automobile ont comme partenaire le foyer de jeunes travailleurs de Thiers, où certains salariés ont pour mission de conduire les jeunes à leur travail quand d’autres proposent le nettoyage de voitures de particuliers qui viennent se restaurer pendant la pause déjeuner.
Si dresser une évaluation quantitative de ce dispositif expérimental reste difficile à mettre en œuvre, compte tenu du manque de recul temporel, TZCLD constitue toutefois une expérience novatrice et porteuse pour une fraction importante des adultes d’un territoire qui a souffert de la désindustrialisation, et au-delà des individus, pour le territoire dans son ensemble. En cela, cette politique constitue tout autant un dispositif d’insertion pour les chômeurs et un projet de territoire, visant à infléchir la dynamique de déclin4. Le travail proposé par ce dispositif, loin de se réduire à l’emploi, reste pour les personnes rencontrées un espace central d’intégration, une façon de faire et d’entrer en société.
L’impact de cette expérimentation sur les salariés et le bassin thiernois ne peut pourtant pas être généralisé aux autres territoires. Certains rapports d’évaluation et travaux récents menés auprès des autres territoires (Béraud et Higelé, 2020) ont insisté sur le risque de s’éloigner progressivement des principes originels de l’expérimentation. Il apparaît ainsi que, sur certains territoires, ces principes pourraient être progressivement remplacés par des logiques classiques de l’entrepreneuriat pour lesquelles la rentabilité des activités. Sur le territoire de Thiers, les acteurs mobilisés depuis le début de l’aventure ont toujours été très attentifs au respect des valeurs portées par l’expérimentation. Ainsi, le Comité local pour l’emploi joue un rôle extrêmement important pour affirmer l’importance de maintenir les EBE comme des espaces de réinvention du travail, de sa gestion à son organisation sur des territoires marqués par un contexte économique où règnent la concurrence et les logiques de productivité. Les salariés interrogés, dans leur grande majorité, ont exprimé leur attachement et leur reconnaissance aux directions dont les formes de management étaient assez éloignées des postures plus classiques, comme si les recettes des territoires dynamiques n’étaient sans doute pas les bonnes pour redynamiser les territoires en déclin.
S’il est clair que l’effet à court terme de l’expérimentation Territoire Zéro Chômeur sur les personnes directement concernées est flagrant, son impact à plus longue échéance sur la population totale et sur le territoire dans son ensemble reste à mesurer. L’expérimentation n’est peut-être pas à même de jouer un rôle clé à elle seule, mais il est possible qu’elle puisse opérer, couplée à d’autres dispositifs, un effet d’entrainement sur le territoire.

Sources : Insee, RP 1990, 1999, 2006, 2013, 2018. Réalisation : É. Guéraut

Source : S. Leduc, A. Roche, É. Guéraut
Sacha Leduc
Agnès Roche
Élie Guéraut
Mots-clés : Désindustrialisation, emploi, classes populaires, territoire, politiques publiques, Thiers, insertion.
Keywords: Deindustrialization, employment, working-class, territory, public policies, Thiers, social inclusion.
Les petites villes industrielles connaissent un déclin marqué sous l’effet de la désindustrialisation, affectant leur tissu économique et social. La ville de Thiers, longtemps dépendante de l’industrie coutelière, illustre ces dynamiques de transformation et de résilience. Cette contribution analyse les effets de l’expérimentation « Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée » (TZCLD), mise en place pour lutter contre le chômage structurel et revitaliser le territoire. L’étude met en évidence l’impact de ce dispositif sur l’emploi, la redynamisation économique et l’intégration sociale des habitants. Loin d’être une simple mesure d’insertion, cette politique participe à la reconfiguration du territoire en proposant une alternative aux logiques classiques du marché du travail.
Small industrial towns are experiencing a sharp decline due to deindustrialization, which deeply impacts their economic and social structures. The city of Thiers, historically reliant on the cutlery industry, exemplifies these dynamics of transformation and resilience. This contribution examines the effects of the "Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée" (TZCLD) experiment, designed to combat structural unemployment and revitalize the region. The study highlights the program’s impact on employment, economic revitalization, and social integration. Far from being just a welfare measure, this policy contributes to reshaping the territory by offering an alternative to conventional labor market mechanisms.