Retour sur l’émergence d’une catégorie de l’action publique dans la recherche urbaine
From Middletown to Medium-Sized Cities. A Look Back at the Emergence of a Category of Public Action in Urban Research
Longtemps éclipsées dans la recherche comme dans l’action publique par les métropoles et les grandes villes (Fol, 2020), les villes moyennes, dans le cas français, semblent bénéficier ces dernières années d’un regain d’intérêt (Guéraut, 2018 ; Berroir etal., 2019 ; Chouraqui, 2021). Il existe pourtant au sein des sciences sociales, en particulier en géographie (Gaudin, 2013), une tradition ancienne d’étude sur cette catégorie (Demazière, 2017) dont les origines méritent d’être éclairées. En effet, comment, dans la France des années 1950 et 1960, la ville moyenne a-t-elle émergé dans la recherche urbaine ? Quel rôle, en particulier, la sociologie américaine a-t-elle joué dans cette mise à l’agenda ? Comment les géographes se sont-ils ensuite emparés de cet objet d’étude ?
Pour le comprendre, cette contribution reviendra, dans un premier temps, sur les travaux pionniers de Robert et Helen Lynd aux États-Unis. Les deux chercheurs ont voulu comprendre, au début des années 1920, l’évolution de la société américaine, alors confrontée aux effets de la révolution industrielle, à partir de l’étude d’une ville « aussi représentative que possible ». Dans un contexte où, pourtant, la sociologie est « dominée par des schémas d’analyse tirés de l’étude des très grandes villes des pays développés » (Demazière etal., 2012), plusieurs considérations conduisent le couple Lynd à se tourner vers Muncie, une commune isolée de 38 000 habitants située dans l’Indiana. La ville est ainsi l’objet d’une vaste enquête qui aboutit à la publication, en 1929, de Middletown : A Study in Contemporary American Culture.
Ce livre, dont la sortie coïncide avec le déclenchement de la crise de 1929, connait un succès éditorial inespéré (Igo, 2005) et marque un tournant dans la prise en compte des villes situées en dehors des principales agglomérations urbaines (Kohler, 2019). Il inspire également, dans la période de l'après-guerre, la sociologie urbaine française et, notamment, les travaux de Charles Bettelheim et Suzanne Frère sur Une ville moyenne française : Auxerre en 1950 (Pribetich, 2017). Dans un contexte bientôt marqué par l’amélioration des sources statistiques urbaines (Pumain et Saint-Julien, 1976) et un développement des politiques relatives à l’aménagement du territoire, on formulera l’hypothèse que ces derniers ont pu contribuer à importer l’objet « ville moyenne » en géographie urbaine avant que de nombreux auteurs ne s’en emparent (Veyret-Verner, 1969 ; Kayser, 1969 et 1973).
Au début des années 1920, Robert Staughton Lynd (1892-1970) et Helen Merrel Lynd (1896-1982), respectivement diplômés de théologie et d’histoire des idées, ont voulu comprendre l’évolution de la société américaine, sous l’effet de la révolution industrielle, à partir de l’étude d’une ville « aussi représentative que possible ». Deux considérations principales les conduisent à se tourner vers Muncie, une commune de 38 000 habitants située dans l’Indiana, à 100 kilomètres au nord d’Indianapolis et à plus de 350 kilomètres au sud-est de Chicago. Sa composition sociale est jugée conforme à celle de la société américaine et sa taille suffisamment restreinte pour qu’il soit possible d’y mener une étude globale. Muncie présente, en outre, d’autres caractéristiques qui ont poussé le couple Lynd à s’y intéresser : un climat tempéré, une croissance soutenue, un tissu industriel moderne et diversifié, une vie culturelle riche et l’absence de particularités exceptionnelles ou de problèmes locaux aigus. Les auteurs désiraient également une ville du Midwest, région considérée comme un « dénominateur commun de l’Amérique » (« Deux courants de colons se sont rencontrés dans cette région centrale des États-Unis »), qui soit aussi autonome que possible et qui comprenne une petite minorité d’individus nés à l’étranger. Sélectionnée à la lumière de ces critères, parmi 143 communes de 25 000 à 50 000 habitants, Muncie est ainsi l’objet d’une vaste enquête, entre janvier 1924 et juin 1925, financée par l’Institute of Social and Religious Research1. Elle aboutit en 1929 à la publication de Middletown : A Study in Contemporary American Culture. La municipalité est ainsi rebaptisée pour mieux souligner son caractère « représentatif » des villes nord-américaines2 :
La ville s’appellera Middletown. Une communauté aussi petite que trente et quelques milliers d’habitants offre au mieux autant d’intimité que le célèbre poisson rouge d’Irvin Cobb, ainsi il n’a pas semblé souhaitable de désigner la ville par son nom réel .... Mais bien que ce soit ses caractéristiques plutôt que ses traits exceptionnels qui aient conduit au choix de Middletown, il n’y a pas la prétention de dire qu’il s’agit d’une ville « typique », et les conclusions de cette étude ne peuvent, naturellement, être appliquées qu’avec prudence à d’autres villes ou à la vie américaine en général. [Lynd et Lynd, 1929, p. 7-10, je traduis.]
Les Lynd sont accompagnés dans cette aventure par l’économiste américaine Faith Moors Williams (1893-1958), qui vient de soutenir une thèse à l’Université de Columbia consacrée à l’industrie agroalimentaire dans les environs de New York (1924), ainsi que par deux assistantes de recherche : Dorothea Davis et Frances Flournoy. Influencés par les concepts et les méthodes développés en anthropologie culturelle par des auteurs comme Clark Wissler (1870-1947), qui signe la préface de l’ouvrage, William Halse Rivers (1864-1922), à qui ils empruntent la division de l’organisation sociale en six activités distinctes3, ou Bronislaw Malinowski (1884-1942), précurseur de l’observation participante et l’un des pères de l’ethnologie moderne, les Lynd, qui gravitent autour de l’École de Chicago sans l’incarner tout à fait, optent pour une approche globale du système social local (Tiévant, 1983, p. 245-246). Le petit groupe choisit ainsi de résider à Muncie le temps de l’enquête. Ils se font des amis, créent des liens et assument des obligations comme n’importe quel autre habitant de Middletown (Lynd et Lynd, 1929, p. 505-506). Ils peuvent dîner, un soir, en compagnie d’industriels locaux et, le lendemain, avec certains de leurs ouvriers. Ils se rendent à l’église, dans les écoles, au tribunal et dans des rassemblements politiques. Ils suivent des conférences, des réunions de travail et participent à la vie associative. Ils accèdent, ainsi à un ensemble d’informations qui leur auraient été inaccessibles autrement. En parallèle, le petit groupe se livre à une étude documentaire approfondie. Ils exploitent les données du recensement, les registres de la ville et du comté, les dossiers judiciaires ainsi que les registres scolaires. Ils se penchent sur les articles publiés, depuis les années 1890, dans les principaux journaux locaux et épluchent les procès-verbaux d’organisations diverses (le conseil de l’éducation, les sociétés de missionnaires, le club des femmes, etc.). Ils compilent également des données statistiques relatives à l’évolution des salaires, à la nature des emplois, aux accidents du travail, à la fréquentation des bibliothèques, des églises, des cinémas et des associations. Ils distribuent, enfin, un questionnaire à la population et réalisent une série d’entretiens, afin de tester leurs hypothèses concernant l’évolution des modes de vie, auprès de 124 familles issues de la classe ouvrière et de 40 autres appartenant à la bourgeoisie locale (ibid., p. 508-509). À l’arrivée, l’étude, qui se veut exclusivement descriptive, permet d’objectiver les divisions socio-spatiales entre les « Blancs » et les « Noirs » mais, surtout, entre la « working class » et la « business class » à Middletown :
Le simple fait d’être né d’un côté ou de l’autre de la ligne de partage des eaux grossièrement formée par ces deux groupes est le facteur culturel unique le plus significatif qui tend à influencer ce que l’on fait tout au long de sa vie ; qui l’on épouse ; quand l’on se lève le matin ; si l’on appartient à l’église Holy Roller ou presbytérienne ; ou si l’on conduit une Ford ou une Buick ; si la fille de l’un d’entre eux fait partie du très convoité Violet Club de l’école secondaire ; ou si la femme de l’un d’entre eux se réunit avec le Sew We Do Club ou avec la Art Student League ... et ainsi de suite. [ibid., p. 23-24]
L'étude donne, en outre, des informations précieuses sur l’évolution des foyers et des activités qui se pratiquent en leur sein. L’acquisition d’une propriété est désormais considérée comme gage de respectabilité. L’accès au secondaire, dans le système éducatif, tend à se banaliser quand, au même moment, près d’un tiers des jeunes entrevoient de poursuivre leurs études à l’université. Les loisirs évoluent, eux aussi, avec la démocratisation de l’automobile, du téléphone, de la radio et du cinéma. L’attachement aux institutions religieuses tend à diminuer progressivement, tandis que la défiance envers les organisations politiques se fait plus insistante. La baisse de la participation électorale, malgré l’adoption récente du suffrage féminin, en donne une illustration.
Une version française, sous le titre Middletown : ethnographie de l’Américain moyen est d’ailleurs publiée en 1931 aux Éditions du Carrefour, qui édite également Max Ernst, Henri Michaux et Franz Kafka. Aux États-Unis, le livre est à la une de nombreux journaux nationaux et bénéficie d’un accueil extrêmement favorable (Igo, 2005, p. 239-240). « Je le recommande à toutes les personnes qui s’intéressent véritablement à la vie du peuple américain .... Il révèle, en termes scientifiques et de sang-froid, le genre de vie que mènent des millions d’Américains », s’enthousiasme à son propos le journaliste Henry Louis Mencken (1880-1956) dans le mensuel The American Mercury4. « Quiconque souhaite comprendre pleinement la vie américaine d’aujourd’hui ne peut se permettre de négliger cet effort impartial et sincèrement scientifique pour la placer sous le microscope », témoigne encore l’historien Allan Nevins (1890-1971) dans le quotidien The New York World5. « Voici un livre qui donnera au lecteur plus d’informations sur les processus sociaux de ce pays que tout autre livre que je connais », déclare enfin l’économiste Hartley Grattan (1902-1980) dans le magazine The New Republic6. S’appuyant sur certaines estimations, l’historienne Sarah Elizabeth Igo rapporte qu’environ 3 000 enquêtes monographiques ont été menées avant celle des Lynd7, aucune n’ayant connu un tel succès et une telle influence sur la recherche urbaine :
Les lecteurs semblaient fascinés par l’étendue des conclusions de Lynd : que les travailleurs se levaient plus tôt le matin que leurs employeurs ; cette écolière préférait la soie aux bas de coton ; que les maisons les plus récentes de la ville manquaient de salons ; la croyance en l’enfer faiblissait. Un critique nota avec étonnement en 1929 qu’« il n’y a pas si longtemps, il aurait semblé incroyable qu’une enquête sociale puisse obtenir la distinction d’un gros vendeur dans le commerce du livre. C’est pourtant ce que Middletown a accompli ». Le livre a été réédité à six reprises. [Igo, 2005, p. 240]
L’anthropologie reste généralement associée, dans les années 1920, à l’étude des « peuples sauvages ». Le fait que ses outils aient été appliqués aux Américains blancs « civilisés » a pu contribuer à la diffusion du livre auprès d’un large public, constitué à la fois d’experts et de non-initiés (ibid., p. 266). Les enquêtes des Lynd marquent, dans ce contexte, une étape importante dans l’étude des villes et des communautés qui les habitent (Kohler, 2019, p. 97). Elles influencent dès cette époque, par exemple, les travaux du sociologue américain William Lloyd Warner (1898-1970) – qui fera carrière à l’Université de Chicago – sur Newburyport, ville côtière du Massachusetts située à 56 kilomètres au nord-est de Boston. Comme à Middletown, un groupe de chercheurs élit domicile dans la municipalité, rebaptisée à cette occasion Yankee City, afin de rassembler, entre 1931 et 1935, une masse énorme d’informations en recourant à des techniques variées (Lloyd Warner, 1963) : observation participante, cartographies, recensements, entretiens, questionnaires, étude de documents publics et de la presse locale.
L’enquête des Lynd sera rééditée jusqu’en 1982, aux éditions Mariner Books, sous un titre légèrement remanié : Middletown: A Study in Modern American Culture. Le livre fera également l’objet, à la demande de l’éditeur8, d’un second volet consacré aux effets de la crise économique sur « l’enchevêtrement des faits sociaux » (interwoven trends). En juillet 1935, les Lynd retournent ainsi à Muncie entourés d’une équipe plus étoffée, mais passent moins de temps sur le terrain et mobilisent des techniques moins développées que pour la première enquête (Caplow, 1970). Deux ans suffirent à la publication de Middletown in Transition: A Study in Cultural Conflicts :
Jugé redondant et simplificateur, l’ouvrage paraît [néanmoins] sans grande finesse par rapport au premier tome, considéré comme un modèle méthodologique et conceptuel dans la communauté scientifique américaine … Les Lynd adoptent le ton condescendant qui s’impose dans les sciences sociales américaines face à l’irrationalité et l’incompétence démocratique des masses. [Huret, 2006]
Les recherches du couple Lynd vont néanmoins ouvrir la voie à une série de travaux faisant de Muncie un laboratoire à ciel ouvert. Une troisième étude, baptisée Middletown III, est ainsi réalisée à la fin des années 1970 sous l’égide du sociologue Theodore Caplow9. Elle aboutit à la publication, en 1982, de Middletown Families dont l’intérêt ne fait cependant pas l’unanimité (Ratier-Coutrot, 1982, p. 95). Depuis, de nombreux chercheurs et journalistes se sont également intéressés à l’évolution de la municipalité (voir par exemple Lassiter, 2004) et un centre d’études consacré à Middletown10 a même été créé, faisant de Muncie l’une des communautés de cette taille les mieux documentées du pays11.
Ces premiers pas de l’anthropologie urbaine suscitèrent, bien évidemment, de nombreuses critiques et controverses. S. E. Igo note, par exemple, à propos des enquêtes des Lynd, qu’elles ont certainement contribué à donner une image mythifiée et caricaturale de la société américaine (2005, p. 266). L’ethnologue Jacques Gutwirth, qui reconnait le caractère « pionnier » de ces enquêtes, regrette de son côté la « tendance totalisante » de ces monographies (1982, p. 7-8). Ces études vont néanmoins avoir une influence déterminante, au même titre que certains travaux de l’École de Chicago, sur la sociologie urbaine française dans l’après-guerre, alors que celle-ci se constitue en un champ de recherche spécifique (Grafmeyer, 2012). C’est dans ce contexte qu’intervient, à la fin de l’année 1945, la fondation du Centre d’études sociologiques (CES)12 à l’initiative d’Yvonne Halbwachs, veuve du célèbre sociologue Maurice Halbwachs, et de Georges Gurvitch (1894-1965) (Laude etal., 1960, p. 93 ; Tréanton, 1991, p. 389). Ce dernier, révoqué comme juif par le régime de Vichy, a vécu en exil à New York durant l’entre-deux-guerres où il a participé, sous l’égide de la France Libre et avec l’aide de la Fondation Rockefeller13, à la création de l’École libre des hautes études14. Il en reviendra à la Libération avec un « noyau de bibliothèque »15 et de documentation sur la sociologie américaine ainsi qu’« un capital de relations personnelles qui se révélera très précieux dans les premiers contacts avec les milieux universitaires d’Outre-Atlantique » (Tréanton, 1991, p. 383). Bien qu’il se montre très critique de la sociologie américaine, témoignant par exemple avoir été « frappé … par la disproportion entre l’ampleur de l’effort descriptif et expérimental … et la pauvreté de ses résultats scientifiquement utilisables » (Gurvitch, 1966, p. 9), il n’est pas insensible aux productions de ses confrères étasuniens16. Ainsi, premier directeur du CES, il oriente une partie des travaux du laboratoire vers la production de monographies (Laude etal. 1960, p. 94) dans la lignée de l’école durkheimienne17 mais aussi de certains classiques de la recherche américaine (Gurvitch, 1966, p. 10). Les Cahiers internationaux de sociologie (CIS), revue satellite du CES elle aussi fondée en 1946 par Georges Gurvitch, accordent ainsi une attention privilégiée à la sociologie américaine. Certains articles sont directement repris de l’American Journal of Sociology, dont l’un d’Ernest Burgess (1886-1966), et l’on retrouve parmi les auteurs des premiers numéros quelques grandes plumes de la sociologie urbaine américaine : Louis Wirth (1897-1952), Helen Hall Jennings (1905-1966) ou encore… Robert Lynd (1879-1949) (Chapoulie, 1991, p. 342)18.
C’est dans ce cadre que Charles Bettelheim (1913-2006), rattaché temporairement au CES, se voit confier la direction d’une enquête de sociologie urbaine sur une ville moyenne française19 : « Aujourd’hui, il est nécessaire d’élargir la base des études de sociologie urbaine. Cela d’autant plus que la guerre et les déplacements de population ont fait surgir de nombreuses questions nouvelles : modification des activités économiques, mutations professionnelles, pénurie de logements, etc. » (Bettelheim, 1948, p. 1)20. L’économiste, aujourd’hui plus connu pour ses travaux sur la planification économique dans les pays de l’ex-bloc soviétique21, conduit ainsi, entre novembre 1947 et février 1950, une étude sur la ville d’Auxerre en compagnie de Suzanne Frère qui vient juste d’intégrer le CNRS (Tréanton, 1991, p. 389). L’objectif, détaille-t-il dans un article publié en 1949 dans l’un des premiers numéros des Cahiers internationaux de sociologie, « a été de réunir … le maximum de matériaux indispensables à la connaissance sociologique d’une telle ville » (Bettelheim, 1949, p. 86). C. Bettelheim et S. Frère se livrent, à cet effet, à une analyse statistique et documentaire approfondie mais, également, à une série d’entretiens conduits auprès d’un échantillon se voulant représentatif de la population (ibid., p. 88). L’enquête, menée sous le patronage de la Fondation nationale des sciences politiques et de la 6e section de l’École pratique des hautes études, est ouvertement inspirée des travaux américains réalisés avant-guerre et, en particulier, de ceux du couple Lynd sur Middletown (Bettelheim et Frère, 1950, p. 2)22.
[Ainsi] la ville choisie n’a pas été considérée comme le cadre d’une enquête ou d’une série d’enquêtes, mais comme un objet d’études. Autrement dit, cette ville a été étudiée comme une unité, la fin principale de l’enquête étant la connaissance de la ville comme groupe social. Cette connaissance a été recherchée sous deux aspects : d’une part, on a voulu mettre en lumière quelle était la structure de la ville, d’autre part, on a voulu connaitre les principaux aspects du comportement de ses habitants. [Bettelheim, 1949, p. 86]
Comme dans le cas de Middletown, le choix s’est porté sur Auxerre non « pour sa singularité » mais en raison, au contraire, de son caractère « suffisamment "typique", suffisamment "moyenne" » (ibid.). La préfecture de l’Yonne, qui compte alors 25 000 habitants, présenterait en outre plusieurs caractéristiques qui justifieraient que l’on s’y intéresse. Sa taille, d’abord, qui lui garantit une certaine unité et la présence d’une offre de services étoffée. Son histoire, ensuite, qui en fait une ville à la fois industrielle et commerciale où aucune activité ne semble dominer. Sa localisation, enfin, qui confère à la commune une forme d’autonomie vis-à-vis des agglomérations urbaines voisines et de la capitale, distante de 170 kilomètres. Bettelheim reconnait cependant qu’ « aucun effort n’a été fait pour s’arrêter plus spécialement sur ce que l’on pourrait considérer comme représentant les traits propres d’une "ville moyenne" » et que « c’est bien pour elle-même qu’Auxerre a été étudiée » (ibid.) :
[I]l convient d’ajouter qu’une enquête de ce type, prise isolément, n’est pas capable de trancher une série de questions comme : « la notion de ville moyenne française correspond-elle à une réalité ? » – « Quelles sont les caractéristiques de la ville moyenne française ? » – « Auxerre possède-t-elle, au moins partiellement, ces caractéristiques ? » Pour répondre à ces questions, il serait nécessaire de disposer des résultats d’enquêtes de même nature effectuées dans un nombre suffisamment grand de villes françaises et étrangères de semblable importance, afin de dégager les caractères communs (s’il en est) à ces villes, et les caractères particuliers (s’il en existe) des villes françaises. Nous sommes encore loin de pouvoir dresser un tel tableau. [ibid., p. 87]
L’étude aboutit, en 1948, à la publication d’un rapport d’étape intitulé Enquête de sociologie sur la ville d’Auxerre, puis à la publication en 1950 de l'ouvrage Une ville moyenne française : Auxerre en 1950 : étude de la structure sociale et urbaine, aux éditions des Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques. Ce dernier, préfacé par l’historien Lucien Febvre (1878-1956)23, est rapidement considéré comme un « équivalent français du fameux Middletown » (Heilbron, 1991, p. 369). Il contribue ainsi, au même titre que l’étude de Pierre Clément et Nelly Xydias sur la ville de Vienne (1955)24, au renouvellement de l’enquête urbaine en France et à l’émergence d’une sociologie attentive aux villes de cette taille (Pribetich, 2017, p. 36)25. Le Monde signale sa parution, en juillet 195126, tandis que le livre est recensé dans de multiples revues académiques françaises27 et étrangères28 présentant des traditions disciplinaires variées. Si le sociologue canadien Jean Robertson Burnet (1920-2009) l’a décrit comme « décevante » et « peu audacieuse » au regard de l’étude des Lynd (1950, p. 135), d’autres soulignent à l’inverse le caractère inédit de cette enquête dans le contexte français (Sorre, 1950, p. 264-265 ; Delasnerie, 1951, p. 149-150) et la richesse des informations collectées (Conan, 1952, p. 316-317 ; Scubelli, 1954, p. 179-181)29.
Le géographe Abel Chatelain (1910-1970), dans la Revue de géographie de Lyon (1951), regrette la « solidité très relative » de l’ouvrage en raison d’une équipe de recherche insuffisamment étoffée mais salue, dans le même temps, un texte qui l’a « beaucoup intéressé par tous les domaines abordés et les problèmes posés ». L’auteur, qui plaidera quelques années plus tard en faveur d’une géographie humaine ouverte sur la sociologie et les sciences humaines (Chatelain, 1953), invite ainsi à poursuivre le travail engagé, dans une perspective interdisciplinaire, « pour avoir une idée plus précise de cette notion : "la ville moyenne", très différente du "gros bourg" ou de la "capitale régionale" ». Ainsi, écrit-il encore, « pour mener à bien l’analyse de la structure urbaine et sociale de la ville moyenne, c’est un chantier qu’il faut organiser, et si dans ce chantier il y a beaucoup de manœuvres, il est nécessaire d’avoir surtout des ouvriers spécialisés mais sachant travailler en équipe et dans un esprit d’équipe » (ibid., p. 354).
Abel Chatelain ne fut pas le premier à écrire sur les villes moyennes en géographie. Comme l’a montré Solène Gaudin dans sa thèse (2013, p. 82-110), à partir d’un important corpus composé de 190 articles publiés entre 1920 et 2005 dans des revues de sciences humaines et sociales, on retrouve la notion mobilisée dès le début du 20e siècle. Cependant, loin de former un ensemble homogène, ces premiers travaux sont marqués « par la grande dispersion de leurs thématiques et des méthodes utilisées » (ibid. 96). Il s’agit en majorité de monographies à dominantes naturalistes, rurales et historiques. Autrement dit, la ville moyenne n’est pas encore considérée comme un objet de recherche à part entière.
Nous avons vu que les choses ont peu à peu évolué au sein de la sociologie américaine, d’abord, puis de la sociologie et de la géographie française ensuite. Nous avons souligné, en particulier, le rôle joué par l’enquête des Lynd puis celle de Charles Bettelheim dans la mise à l’agenda de la catégorie dans la recherche urbaine à l’aide, notamment, de quelques « passeurs » en géographie à un moment où l’usage des données statistiques tend à se démocratiser. Sans le savoir, ces travaux ouvrent alors la voie à un moment « ville moyenne » dans la recherche urbaine, qui caractérisera les années 1970, dans un contexte où l’État s’engage, de manière inédite, dans la mise en œuvre d’une politique contractuelle destinée à accompagner ces municipalités (Vadelorge, 2013).
Après avoir longtemps souffert d’une image dégradée, les villes moyennes bénéficieront alors d’une « attention flatteuse » (Lajugie, 1974) dans les champs médiatiques et politiques avec des répercussions durables dans le monde académique. En géographie, en particulier, de nombreux auteurs, à l’image de Pierre Georges, Jean Comby, Nicole Commerçon ou Michel-Michel s’empareront, dans les années 1970, 1980, 1990, de cet objet de recherche, en lien, le plus souvent, avec l’État ou des associations d’élus locaux, dont la Fédération des maires des villes moyennes, fondée en 1988.
Alors que l’on observe, ces dix-quinze dernières années, un regain d’intérêt pour les villes moyennes dans la recherche urbaine, alimenté, dans un premier temps, par des géographes, historiens et urbanistes spécialistes de l’aménagement du territoire, puis par des géographes, sociologues et politistes travaillant sur la décroissance urbaine et ses effets, l’héritage des premiers travaux consacrés à cette catégorie semble très indirect. Les recherches des Lynd sur Middletown ou de C. Bettelheim et S. Frère sur Auxerre ne sont plus évoqués aujourd’hui qu’à de rares exceptions (Pribetich, 2017 ; Warnant, 2023). Il n’en demeure pas moins qu’ils offrent un matériau utile à un moment où l’objet est redécouvert. Certaines questions soulevées dans ces travaux restent d’actualité et, si la pratique de la monographie a depuis considérablement évolué, elle reste l’une des entrées privilégiées pour comprendre ce qui se cache derrière cet objet « réel mais non identifié » (Brunet, 1997).
Achille Warnant
Mots-clés : Villes moyennes, Sociologie urbaine, Middletown, Auxerre, Bettelheim, Transition urbaine
Keywords : Medium-sized cities, Urban sociology, Middletown, Auxerre, Bettelheim, Urban transition
Ce texte explore l’émergence de la catégorie des villes moyennes dans la recherche urbaine française, en retraçant ses origines depuis les enquêtes sociologiques américaines pionnières des Lynd sur Middletown. Il analyse ensuite leur influence sur la sociologie française, notamment à travers l’étude de Charles Bettelheim et Suzanne Frère sur Auxerre. Enfin, il montre comment ces travaux ont contribué à la reconnaissance scientifique et politique des villes moyennes dans les années 1970.
This text explores the emergence of the category of medium-sized cities in French urban research, tracing its origins back to the pioneering American sociological studies by the Lynds on Middletown. It then examines their influence on French sociology, particularly through Charles Bettelheim and Suzanne Frère’s study of Auxerre. Finally, it highlights how these works contributed to the scientific and political recognition of medium-sized cities in the 1970s.