About Moderation in General and in Cities in Particular
Les livres d’histoire débordent d’excès, à croire que les puissants ne cessent de rivaliser entre eux et veulent marquer leur passage terrestre en édifiant le plus grand temple dédié à leur dieu ou à leur gloire, en asservissant la population vaincue, en réduisant en cendres la ville qui leur a tenu tête, en exterminant tout un peuple, en possédant la plus grande flotte, en lâchant la plus redoutable bombe atomique... Bref, les hommes – car c’est là un trait masculin – identifient pouvoir et démesure. Celle-ci consiste à dépasser les limites, à s’en affranchir, afin justement de montrer que rien ne peut les arrêter dans leur quête absurde du toujours plus. C’est pour cela que les livres d’histoire s’apparentent à des livres des records : la plus longue muraille, le plus haut gratte-ciel, la guerre la plus meurtrière ou plus pacifiquement – et encore ! – le train le plus rapide, l’avion entassant le plus de passagers, le centre commercial le plus vaste avec piste de ski et aquarium géants ! Si les monarques et autres autocrates – depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours – s’exercent à des dépenses exagérées pour des réalisations surdimensionnées qui ne servent que leur égo, avec le capitalisme, c’est dorénavant tout un chacun qui s’émerveille de pouvoir acquérir le 4 x 4 le plus performant, l’ordinateur et le smartphone les plus efficaces, sachant qu’il n’utilisera qu’une petite partie de ses gadgets numériques. Les États associent leur rayonnement à la démesure, aussi financent-ils des politiques dispendieuses en matière d’armement, d’infrastructures, d’énergie nucléaire, de big data, etc. Tout comme les firmes transnationales se persuadent que leur renommée repose sur leur capacité à engloutir les concurrents et à posséder le monopole absolu dans leur filière. Leurs dirigeants sont convaincus que la boulimie capitaliste est la règle et que la domination d’un secteur exige d’en être le maître. Il en va de même pour le consommateur « lambda » qui croit bénéficier d’une affaire en achetant trois pulls pour le prix de deux ! Le productivisme en imposant la logique du toujours plus alimente le gaspillage, diffuse l’obsolescence programmée, conforte l’épuisement des énergies fossiles et finalement détruit d’innombrables écosystèmes tout en déréglant le climat de manière irréversible. Quelques Terriens s’émancipent du tout-croissance et prônent le toujours mieux. Ils rompent alors avec les grands projets inutiles et autres formes de surconsommation, sachant que tout cela est vain – la satisfaction de leurs désirs n’est aucunement corrélée à l’accumulation des biens – et malsain pour la santé de la Terre et pour la leur.
Le capitalisme, en transformant tout « acte » humain (activité productive, service rendu, sentiment, etc.) en marchandise, le rend dépendant du marché. Tout s’achète et tout se vend. Le vernaculaire – tout ce qui provient de l’économie domestique et échappe au marché – est systématiquement déconsidéré et celles et ceux qui y avaient recours se trouvent pénalisés : ils perdent un savoir-faire et sont subordonnés à ce qu’ils ne contrôlent aucunement, qui leur apparaît totalement étranger. Cette marchandisation forcée de tout éloigne dramatiquement chaque individu de ce qui le fait vivre et brouille sa compréhension du monde. Celui-ci n’est plus intelligible, il ne fait plus corps avec chacun, il n’est plus à « taille humaine ». Kirkpatrick Sale, dans un ouvrage majeur, Human Scale, publié en 1980, l’examine aussi bien pour l’économie (la taille des entreprises, l’évolution des bénéfices, les conditions de l’innovation...), le gouvernement (l’échelle du territoire administré, l’élaboration de la législation, le nombre de fonctionnaires...), que pour les villes et les territoires (leur superficie, leur population, leurs recettes fiscales, leur autonomie et leurs interrelations…). À cet effet, il essaie de comprendre la logique contraire, à savoir : pourquoi la recherche du bigness est‐elle si active ? À quels objectifs répond-elle ? Il parle des mythes de la « grossitude » (la première multinationale, l’État fédéral le plus puissant, la ville la plus peuplée, etc.) avant d’établir une liste de constats qui plaident pour la « juste taille », ni trop petite, ni trop grosse. Les statistiques nord-américaines que K. Sale utilise datent des années 1970 ; elles montrent que « l’économie d’échelle » espérée ne fonctionne pas toujours de façon mécanique, de même que l’efficacité, les innovations, le « bon marché », le taux de profit ne résultent pas nécessairement de la taille de la firme. Au contraire, de nombreuses innovations proviennent de petites structures, plus souples, plus inventives, plus transversales. L’essayiste américain remarque que la scolarisation des enfants se déroule mieux dans des classes aux effectifs réduits (quinze élèves au maximum), que l’hospitalisation assure une meilleure convalescence dans des institutions de quelques dizaines de lits, que le transport est plus efficace lorsqu’il concerne directement le voyageur ou la voyageuse en lui assurant la plus large autonomie (la marche et/ou la bicyclette) et un choix limité mais étudié de modes de déplacement, selon la géographie de son territoire. La ville la plus agréable est celle que l’on parcourt à pied (ce qui est également bon pour la santé), dont le nombre d’habitants garantit la possibilité́ du débat public, des relations de voisinage, des possibilités d’entraide. L’auteur mentionne des statistiques sur les crimes (les petites agglomérations connaissent moins d’homicides par an que les mégalopoles), la santé mentale (la ville dite « moyenne » stresse moins ses habitants que la ville millionnaire), la réussite scolaire (un encadrement personnalisé dans de petites classes facilite la formation), la détente (les parcs et jardins sont mieux entretenus dans les villes dites « moyennes » que dans les plus petites ou les trop grandes), etc. Il rappelle que la population des cités grecques, à l’époque de Platon, tout comme les villes italiennes au Quattrocento, ne dépassaient pas les 200 000 habitants – elles avaient plutôt des populations de 20 à 50 000 personnes – ce qui ne les empêchait pas de receler d’incroyables talents, tant artistiques que philosophiques. K. Sale conclut :
L’alternative à ce nouvel âge vers lequel nous allons est précisément dans la direction opposée : vers la décentralisation des institutions et la délégation de pouvoir, accompagnées du lent démantèlement de tous les systèmes de grande échelle – qui ont d’une manière ou d’une autre causé ou perpétué les crises actuelles – et de leur remplacement par des unités à taille humaine, plus petites, plus contrôlables, plus efficaces, enracinées dans une situation locale et guidées par des citoyennes et citoyens locaux. Bref, l’alternative de l’échelle humaine. [Je traduis]
Les énormes agglomérations surconsommatrices de ressources en tout genre (denrées alimentaires, eau, énergie, main‐d’œuvre, sol, béton, infrastructures, services…) sont responsables de la plupart des déséquilibres écosystémiques et sanitaires (comme le montre la zoonose à l’origine de l’épidémie de Covid-19). Le « grand public » se familiarise depuis peu avec le « dérèglement climatique » et le « pic pétrolier ». Situation inédite et difficile à admettre, les dégradations du cadre de vie sont là : inégalité dans l’accès à l’eau potable (en 2018, 11 % de la population mondiale n’avait pas accès à l’eau potable à proximité́ du logement), déforestation (en 2018, 13 millions d’hectares de forêts ont disparu, soit l’équivalent de 40 terrains de football chaque minute), érosion et désertification, montée des eaux, extinction de nombreuses espèces animales et végétales, nouvelles pathologies inconnues et difficiles à éradiquer ou soigner, montagnes de déchets à traiter (y compris ceux que produit l’économie numérique présentée comme immatérielle et ceux des centrales nucléaires que nous abandonnons sans réelle précaution, eu égard aux générations futures), multiplication des écarts météorologiques et de leurs conséquences sur les récoltes, etc. Aucun territoire n’en est épargné : on connait l’ampleur du désastre pour les océans et les mers – ne parle‐t‐on pas d’un sixième continent de matières plastiques non dégradables ? Mais on ferme les yeux quant aux dégâts urbains. Certes, on admet quelques embouteillages, quelques jours par an où l’air est irrespirable, où la canicule tue, où tout dysfonctionne, car toutes les villes sont touchées, même si proportionnellement, les plus peuplées le sont davantage que les autres...
Mais alors, d’où vient cette apologie de la « grossitude » urbaine, communément dénommée « mégalopolisation » ? Les géohistoriens parlent de « mégalopoles » dès l’Antiquité pour désigner Alexandrie, Antioche, Carthage, Rome, Constantinople, ces villes puissantes, peuplées, aux rayonnements économique, militaire, religieux et culturel dépassant de loin leur périmètre et leur région « naturelle ». Lewis Mumford, dans La Cité à travers l’histoire (1964), consacre plusieurs pages à « la servile idolâtrie des grands nombres ». Il constate que :
Toutes les institutions de la cité subissaient l’influence des normes du domaine commercial et de l’industrie. Une cité ne pouvait se fixer d’autres objectifs, pensait-on, que d’avoir le plus grand musée, la plus grande université́, le plus vaste hôpital, la plus importante place bancaire, le plus grand des grands magasins [...]. En somme, toutes les institutions de la cité reprenaient, chacune pour son compte, la poursuite de cet idéal de gigantisme dépourvu de sens, illustré par l’exemple de l’agglomération entière. [p. 661]
Concentration dans tous les domaines, création d’oligopoles et de monopoles, inflation des bureaucrates, administrations hiérarchisées et technocratiques, urbanisation par conurbation en chapelets, étalement du gigantisme, uniformisation des architectures – tant des logements privés que des bâtiments publics –, homogénéisation de la végétation, de la lumière, etc. Là encore, lisons Lewis Mumford :
À mesure que l’on s’éloigne du centre, cette prolifération urbaine apparaît plus diffuse et privée de toute justification, sauf en quelques points où les bourgs anciens ont laissé́ leur empreinte et qui tranchent sur le désordre environnant. Mais les formes originales d’anciens quartiers, cellules sociales conservant encore l’aspect structurel du village, ne sont plus aujourd’hui que des vestiges. [p. 677]
Pour des villes à échelle humaine est le titre de la traduction française de l’ouvrage de l’architecte danois Jan Gehl, Cities for People, dans lequel il préconise l’abandon progressif de l’automobile, la fréquentation intensive des espaces publics, la marche et le vélo comme modes de transport, un urbanisme sensoriel et la ville comme projet politique pour tout citadin, dont les enfants. Le choix de « l’échelle humaine » pousse l’auteur à condamner les gratte‐ciel (au-delà de quatre étages, écrit-il, notre système optique n’apprécie plus correctement les distances et donc les dangers), les distances trop importantes (il réclame une ville compacte et non pas dispersée), les rues aveugles sans magasins et activités artisanales ou de service, la minéralité (au contraire, il souhaite des rues plantées avec des bosquets d’arbres, des coins et recoins végétalisés), bref une ville fréquentée, arborée, vivante, qui ainsi s’avère sûre et accueillante. L’Australien David Holmgren, l’un des premiers théoriciens de la permaculture, dans un guide pratique intitulé RetroSuburbia. The Downshifter’s Guide to a Resilient Future (2018) explique comment faire décroitre les banlieues, entendant par là non pas une décroissance quantitative – faire en sorte que moins de gens vivent dans ces banlieues, mais où iraient‐ ils ? –, mais qualitative, afin que la majorité́ des habitants « entrent » en décroissance. Le terme que D. Holmgren forge, RetroSuburbia, est la contraction de retrofit et suburb, soit « réhabiliter » accolé à « banlieue » ; et exprime sa conviction selon laquelle les banlieues peu denses doivent être « permacultivées ». Chaque parcelle devient un potager : on y plante de nouveaux arbres pour bénéficier de leurs fruits et de la fraîcheur qu’ils apportent, on pare les toits de panneaux photovoltaïques, on abandonne sa voiture pour une bicyclette, on utilise la biomasse d’un quartier ou d’une ferme pour produire de l’énergie, on désalphate les parkings devenus inutiles pour en faire des jardins partagés, etc. En Australie, la population réside principalement dans les banlieues, aussi serait‐il aberrant de la déménager dans de grandes agglomérations qui connaissent – et vont connaitre – les problèmes liés au réchauffement climatique et à la raréfaction des ressources non renouvelables. Autant transformer le territoire de ces banlieues afin de le rendre résilient. Le maître-mot est « autonomie ». D. Holmgren et sa compagne vivent au plus près de leurs idées : leur maison est bioclimatique ; le contenu de leur assiette vient de ce qu’ils récoltent ou qu’ils se procurent au marché fermier local, ils ne prennent plus l’avion (l’Australie a pourtant la taille d’un continent !), n’utilisent plus de carte bancaire, achètent leurs vêtements et ce dont ils ont besoin dans des ressourceries qui proposent des produits de seconde main. D. Holmgren relate l’exemple d’une citadine qui, sur 100 m2, produit 400 kilogrammes de biens alimentaires par an grâce à la permaculture et à son travail. Que chacun apprenne à cultiver son potager et ses plantes médicinales et à maîtriser ses dépenses énergétiques, qui reposent encore trop sur les carburants fossiles. Il faut, explique‐t‐il, redonner de la valeur aux activités domestiques – comme apprendre à réparer ses outils, à récupérer l’eau de pluie, à stimuler l’agriculture urbaine – et s’appliquer à utiliser des technologies moins sophistiquées, mais assez performantes à l’échelle locale et plus économes en ressources. Il n’est pas question d’un retour en arrière, pas plus que de la création d’une économie autarcique, mais il s’agit d’anticiper les problèmes à venir afin d’y réagir sans l’aide d’un État non préparé́ à les affronter ou d’une administration mégalopolitaine pas assez réactive et inventive. Du reste, la gouvernementalité sera également repensée et reconfigurée. D. Holmgren liste dans son guide de nombreuses actions à mener et donne aussi l’exemple de la ville de Fremantle (25 000 habitants), sur la côte ouest de l’Australie, où les habitants du quartier de l’Hulbert Street Community se sont auto-organisés, obligeant les autorités municipales à les accompagner dans leurs initiatives alternatives et écologiques.
Plusieurs auteurs nous alertent depuis longtemps déjà sur les effets pervers du surdimensionnement dans tous les domaines. Leopold Kohr (1909‐1994), économiste de formation, journaliste couvrant la guerre d’Espagne, quitte l’Autriche en 1938 pour New York afin de lutter contre le nazisme. En 1941, il publie dans la revue catholique Commonwealth un article intitulé « Disunion Now » (« La désunion maintenant : plaidoyer pour une société basée sur de petites unités autonomes »), préfigurant son ouvrage The Breakdown of Nations, qu’il rédige en 1949 et fait paraitre en 1957 – mais seulement en 1977 aux États-Unis, grâce à l’intervention de K. Sale. De 1955 à 1968, il est professeur d’économie et d’administration publique à l’université́ de Porto Rico, où il côtoie Ivan Illich. Il dénonce inlassablement les politiques économiques développementistes qui érigent en dogme absolu la croissance pour la croissance et s’en prend aux « experts » chargés d’« aider » le Tiers‐Monde, comme en témoigne Development Without Aid publié en 1973. Son credo ? « À chaque fois que quelque chose va mal, c’est que quelque chose est trop gros ». Comme les scientifiques D’Arcy Thompson et John Burdon Sanderson Haldane, L. Kohr examine la proportion entre la forme et la taille d’une entreprise, d’une nation, d’un État… C’est la proportion qui le préoccupe ; aussi insiste‐t‐il sur la corrélation entre une taille et l’harmonie qui en résulte dans des proportions adéquates. Les Grecs tenaient compte du tonos, de la « juste mesure » ou encore du « caractère de ce qui est raisonnable ». Ivan Illich, voulant expliciter l’apport de Leopold Kohr, si ce n’est pas la taille qui détermine la juste mesure, c’est le fait de « tempérer », c’est-à-dire « mettre quelque chose de convenable dans sa condition adéquate ou convenable, le modifier ou le modérer de manière propice, trouver une juste mesure ». L’apport de L. Kohr relève de la méthode plus que de la recette ; il n’est pas étonnant alors de ne pas trouver sous sa plume un nombre « idéal » d’habitants pour une nation « idéale » ou une ville « idéale ». Ernst Friedrich Schumacher (1911‐1977) étudie d’abord l’économie à Bonn où enseigne Joseph Schumpeter, puis à Oxford. Il travaille dans le secteur bancaire aux États-Unis, dans l’import‐export en Allemagne, pays qu’il quitte en 1939 pour la Grande‐Bretagne. Après avoir écrit de courtes pièces pour la radio britannique BBC sur la situation économique, il devient en 1949 conseiller économique au National Coal Board (l’équivalent britannique des Charbonnages de France, une entreprise d’État). E. F. Schumacher se familiarise avec la pensée de Gandhi (les notions de swadeshi, « autosuffisant » et de khaddar, « coton », le tissu indien filé et tissé à la main, entrent dans son vocabulaire), puis, après un voyage en Birmanie, s’enthousiasme pour le bouddhisme, auquel il se convertit. Plus tard, en 1971, il se fait baptiser catholique. En 1972, son Small is Beautiful sort en librairie (le titre est de son jeune éditeur), la même année que le rapport The Limits to Growth (Halte à la croissance ?) de Dennis Meadows. L’ouvrage rencontre un énorme succès. Le jeune gouverneur de Californie Jerry Brown s’en inspire pour son programme, et des hommes et femmes politiques (comme Indira Gandhi) l’invitent, tout comme d’innombrables universités et institutions. Dans son ouvrage, E. F. Schumacher écrit :
Le Professeur Leopold Kohr a traité avec brio et conviction de ce problème d’"échelle". Celui-ci entretient un rapport direct avec l’économie du durable. Des opérations à petite échelle – peu importe leur nombre – sont toujours, semble-t-il, moins nuisibles à l’environnement naturel que des opérations à grande échelle, pour la simple raison que leur force individuelle est faible par rapport aux forces de récupération de la nature. Il y a quelque sagesse dans la petitesse, ne serait-ce qu’eu égard à la petitesse et à l’éparpillement du savoir humain qui repose sur l’expérience bien plus que sur la compréhension. Le pire des dangers vient invariablement de l’application brutale, sur une grande échelle, d’un savoir partiel, comme nous en sommes journellement les témoins avec l’énergie nucléaire, la chimie nouvelle en agriculture, la technologie des transports et d’innombrables autres choses encore. [Schumacher, 1979, p. 36]
Il ne consacre aucun chapitre à l’urbanisation. Pourtant, il explique que le gonflement des villes résulte de l’exode rural et que celui‐ci est la conséquence de la non-création d’emplois dans les campagnes et de la misère économique, sanitaire et spirituelle des villages. Que faire ? Maintenir les ruraux dans leurs villages en optant pour le déploiement de technologies « moyennes » (les « technologies intermédiaires » selon son vocabulaire), qui permettraient aux ateliers ruraux d’assurer une production trouvant ses débouchés à proximité́ et donnant un travail aux chômeurs ? Il explique que les deux milliards de villageois que compte le monde sont tout à fait capables de travailler et de rester chez eux, sans devoir s’exiler dans des villes monstrueuses où tout est déréglé́. Partant du principe suivant : « À chaque type d’activité́ correspond une certaine échelle. Plus dynamique et plus intime est le type d’activité́, plus réduit est le nombre de personnes qui peuvent y prendre part, et plus grand le nombre de relations qu’il convient d’établir », il estime que « la limite supérieure souhaitable » pour une ville « tourne sans doute autour du demi‐million d’habitants ». Il rappelle que « les plus belles villes de l’histoire ont été de très petites villes » et que les mégalopoles ne font qu’ajouter des problèmes et des inégalités avec tout nouvel arrivant.
Qu’en pense Ivan Illich (1926-2002) ? Il théorise, en compagnie de Jean-Pierre Dupuy, la loi de la contre-productivité :
Au-delà d’un certain niveau d’intensité, la médecine engendre l’incapacité et la maladie, le système des transports rapides transforme les citadins en passagers pendant environ un sixième de leur existence (temps de sommeil exclu) et, pendant encore un autre sixième, en forçats travaillant pour payer Ford, Esso et la régie des autoroutes. Le seuil à partir duquel la médecine, l’éducation ou les transports sont devenus des outils contre-productifs a été atteint dans tous les pays du monde où le revenu per capita est comparable, au minimum, à celui de Cuba. [Illich, 2005, p. 68]
Ainsi, l’école désapprend, l’hôpital rend malade, les transports deviennent chronophages. Que faut-il faire ? Opter pour une société conviviale, « une société qui donne à l’homme la possibilité d’exercer l’action la plus autonome et la plus créative, à l’aide d’outils moins contrôlables par autrui. La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être » (Illich, 2003, p. 483).
Dans toute l’histoire urbaine du monde, depuis les premières cités il y a 3 500 ans avant notre ère jusqu’à 1800, quatre villes comptent une population avoisinant le million d’habitants. Ce sont, par ordre chronologique, Rome, Bagdad, Constantinople et Xi’an, au cours de leur « âge d’or ». En effet, elles ont vu leur population fondre comme neige au soleil dans les siècles suivants. Rome, qui a peut-être atteint près de deux millions d’habitants, n’en abritait que quelques milliers au 5e siècle ! Avec le productivisme, qu’on appelait jadis « la révolution industrielle », qui va conquérir les campagnes en imposant la mécanisation et la généralisation progressive de la chimie, puis les industries, tout en tissant un incroyable réseau de voies ferrées, certaines villes vont connaitre une impressionnante concentration d’habitants. Londres voit sa population passer de 1 à 7 millions entre 1800 et 1900. Cette année-là, l’on dénombre 11 villes millionnaires au monde. Elles seront plus de 150 en 1960, environ 530 en 2015 et 750 en 2030, avec 150 rien qu’en Chine, avec une moyenne de 6,5 millions de citadins chacune. Parmi les 20 plus peuplées des conurbations urbaines, 16 sont des ports qui souffrent et souffriront de la montée des eaux. Comme quoi la puissance démographique peut se révéler une faiblesse. À dire vrai, les mégalopoles doivent décroitre, comme je l’expliquais en 2015 dans Désastres urbains. Les villes meurent aussi (Paquot, 2019). Ce message n’a guère été entendu, pour la simple raison que la taille exprime la puissance et que les États, tout comme les élus, en sont convaincus. Or, de nombreuses expertises et études plaident pour la « juste taille », qui ne correspond aucunement au plus gros. Ainsi, Paul Bairoch, en 1977, examine la taille des villes à partir de 18 critères, en commençant par « Climat et pollution ». Il observe :
La nature proprement dite de la ville, du fait de la masse des bâtiments et du revêtement des voies contribue à modifier le climat. Et cela notamment en raison des influences suivantes : 1) la prépondérance des matériaux rocheux fait que les rues et les bâtiments conduisent trois fois plus vite la chaleur et emmagasinent plus de chaleur que le sol de la campagne ; 2) la structure des villes (toits, façades) amène par réflexion un réchauffement de l’air ambiant ; 3) le réchauffement de l’atmosphère par le chauffage ; 4) l’élimination plus rapide de la pluie, ce qui réduit les possibilités de rafraîchissement par l’évaporation ; 5) la modification de l’air par la pollution.
Il s’inquiète déjà des « îlots de chaleur ». Autant l’avouer, son analyse est prémonitoire et les décideurs ne l’ont pas lue. La criminalité, la santé, les innovations, les loisirs, etc., sont également pris en compte. En conclusion, il considère que la « bonne taille » d’une ville offrant à ses habitants une grande qualité de vie tourne autour de 500 000 à 600 000 habitants.
Et l’hubris ? Dans les poèmes d’Homère, l’hubris désigne la violence injuste, l’outrage. Le verbe hubrizein a le sens de « commettre des excès » ou d’« user d’une violence illégitime ». Un tel acte est alors dénoncé́ par Némésis, la déesse de la colère, de l’indignation, de la vengeance, qui sollicite Diké, personnifiant la justice, pour contenir Hubris, la démesure. Le couple hubris/diké (orgueil/justice) se retrouve dans la tragédie grecque avec l’opposition Apollon/Dionysos (opposition apparente, car l’un peut devenir l’autre et réciproquement) et dans les contraires (« limité et illimité », « pair et impair », « un et multiple », « rectiligne et courbe »…) que les pythagoriciens classent dans leur table des oppositions sur le modèle de la séparation entre peras (le fini) et apeiron (l’infini). On doit à Héraclite cette sentence d’une grande sagacité́ : « Démesure, il faut l’éteindre plus encore que l’incendie ». Que dire de plus ?
Thierry Paquot
Mots-clés : Taille, échelle, mesure et démesure, histoire des idées, urbanisation.
Keywords: Size, scale, measurement and excess, history of ideas, urbanization.
L’échelle humaine n’est pas toujours la « bonne mesure » adoptée par les dirigeants et dirigeantes des villes, comme des États, des firmes et des institutions. Ceux-ci sont grisés par le toujours plus, d’où la démesure qui fragilise leur entreprise. Contrairement à une idée reçue, le mieux-être ne résulte pas de l’accumulation inconsidérée des marchandises, mais de la qualité de la vie aux excès mesurés... Les villes doivent se méfier du « trop » et viser le « juste », et cela dans tous les domaines. Un rapide rappel des théories en présence dessine une géohistoire de la juste taille des territoires habitables.
Human scale is not always the “moderation” adopted by cities, states, companies and institutions’ leaders. They are intoxicated by the search for the ever-more, hence the excess which weakens their enterprises. Contrary to popular belief, better-being does not result from the reckless accumulation of goods, but from the quality of a measured excess life. Cities must be suspicious of “overly” and aim for “just” in all areas. A quick theoretical summary draws a geohistory of the right size for habitable territories.