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Formes et figures de l'ascétisme (2025, Edul) Show/hide cover

Ascèse et écriture dans le Journal de Charles Juliet : une spiritualité du style

Asceticism and Writing in Charles Juliet’s Diary: Style’s Spirituality

La portée spirituelle de l’écriture diariste est un phénomène bien connu de la critique littéraire1, illustré par les grands diaristes des 18e et 19e siècles (Joubert, Benjamin Constant, Amiel, Stendhal, Jules Michelet, etc.) comme du 20e siècle (Léon Bloy, Franz Kafka, André Gide, Julien Green, Valery Larbaud, Michel Leiris, Albert Camus, etc.), au-delà des éventuelles inspirations confessionnelles. C’est cette aptitude du journal intime à se constituer en exercice spirituel qu’examine précisément Emmanuelle Tabet dans sa récente étude Méditer plume en main. Journal intime et exercice spirituel2. Le Journal de Charles Juliet, qui fait d’ailleurs partie du corpus de cette étude, s’inscrit explicitement dans cette veine ; l’écrivain note ainsi, en mars 1989 : « Je travaille avec beaucoup de lenteur et de difficulté. Il s’agit bien d’une ascèse. Il faut beaucoup éliminer pour clarifier, saisir et mettre en forme ce qu’il y a lieu de dire et qu’il importe de traduire avec sobriété, précision et élégance »3.

Si l’écriture est présentée par le diariste comme une ascèse, le terme prend chez lui une connotation bien davantage éthique que spirituelle. Il peut certes très ponctuellement renvoyer aux exercices pratiqués par les mystiques, mais le mot est surtout chez Juliet doté d’une portée morale, qui en fait un synonyme de « sobriété » ou de « dépouillement ». L’horizon spirituel n’est pas pour autant absent de sa perspective ; élevé dans le cadre de la spiritualité chrétienne catholique, Juliet s’en est éloigné à l’adolescence, avant de revenir aux textes spirituels – bien au-delà du corpus chrétien4 – dans le cadre de la quête de soi débutée vers 23 ans. Il lit alors des auteurs très différents : le néoplatonicien Plotin, les principaux représentants de la mystique rhénane et flamande5, les mystiques chrétiens de l’amour6, sans oublier les auteurs mystiques persans, chinois et indiens7. Il revient également à la Bible, en particulier aux Évangiles, au Livre de Job, à L’Ecclésiaste, au Cantique des Cantiques, ou encore aux Psaumes.

Si la représentation que Juliet se fait de l’ascèse se révèle par bien des aspects assez traditionnelle8, au sens où l’ascèse consiste surtout pour lui en un « dépouillement »9 (de l’être comme de l’écriture), elle se singularise cependant par la trajectoire qu’elle construit et par la manière dont Juliet la lie à l’idéal de simplicité :

La simplicité – une simplicité d’être, de pensée, d’expression, de comportement – elle est depuis longtemps ce que je cherche à atteindre. Mais je m’exprime mal. Je n’ai pas à m’efforcer. La nécessité d’être simple est ce qu’on rencontre très tôt dès qu’on s’engage sur le chemin de la connaissance.

[…] je suis fréquemment intervenu sur moi pour me décompliquer, me dépouiller, laisser opérer en moi ce qui émanait de ce centre à partir duquel je cherchais à m’unifier10.

Associée au dépouillement ascétique, l’idée de simplicité retrouve, sous la plume de Juliet, sa connotation spirituelle, qui l’amène à désigner une attitude fondée sur l’aspiration à « l’unité », refusant toute « méthode », et parvenant à « passer outre dans la sincérité », pour reprendre les termes de Michel Dupuy dans l’article « Simplicité » du Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique11.

Je propose de mettre en évidence la singularité de la représentation de l’ascèse chez Juliet et la fonction spécifique dont elle se trouve investie, du fait de la portée éthique et spirituelle de l’écriture diariste pour Juliet. Dans quelle mesure le Journal de Juliet développe-t-il une véritable spiritualité du style fondée sur l’ascèse ?

Spiritualité de l’écriture et idéal ascétique

Dans le Journal de Juliet, l’ascèse apparaît comme un modèle de vie autant que d’écriture. Pour comprendre les enjeux d’une représentation ascétique de l’écriture, il convient, pour commencer, de revenir sur la manière dont Juliet conçoit l’écriture. L’écrivain reconnaît explicitement n’avoir jamais été préoccupé par les questions esthétiques ; son rapport à l’écriture se définit exclusivement sur un plan éthique, voire spirituel. Il explique ainsi, dans un entretien avec Jean Gabriel Cosculluela en 1993 : « Je ne me suis jamais soucié des genres littéraires. […] Les seuls problèmes qui m’aient passionné et qui me passionnent sont des problèmes relatifs à l’aventure intérieure, à la morale et à la sagesse, à la recherche de la sagesse »12. Aussi les caractéristiques de son écriture – du genre au style – résultent-elles toujours des modalités de « l’aventure intérieure » qui y préside. En 1966 déjà, certaines formules de son Journal rendaient compte de la manière dont le style et l’esthétique n’étaient pour lui que des dépendances de l’éthique voire de la spiritualité : « [O]n doit juger l’écrivain sur le psychisme de sa phrase […]. La phrase est le portrait de l’être »13. Reprenant, à l’échelle de la phrase, la perspective de Buffon suivant laquelle « le style est l’homme même14 », Juliet confère ce faisant au style une portée éthique et même spirituelle.

Pour Juliet, l’écriture obéit à des impératifs de connaissance de soi. La fréquence de la modalité déontique présente cette quête comme une exigence morale – pour l’écrivain et plus largement pour tout être humain15 : « Le travail qui se poursuit / à l’intérieur de la forge / ne doit jamais s’interrompre »16, « [L]e poète doit s’arracher à la confusion et s’unifier »17. Chez Juliet, connaissance de soi et écriture sont intimement liées, la connaissance de soi par l’écriture apparaissant comme un impératif moral et spirituel. Dès lors, l’écriture ne peut s’envisager que comme une extériorisation de l’intériorité : « [L’écrivain] se situe en dehors de la psychologie, de l’individuel, des références au monde extérieur, car c’est le plus intérieur de son intériorité qui est foré et ramené au jour »18. L’image du forage ou, précédemment, l’image de la forge, sont des représentations qui caractérisent aussi bien, dans le Journal, le travail intérieur que le travail d’écriture. De fait, un même imaginaire caractérise le processus de connaissance de soi et l’écriture. Il se définit par la nécessité, pour Juliet, de « s’affûter »19, d’« éliminer »20, de « se clarifier »21 – imaginaire qui se construit précisément autour de l’idée d’ascèse. Présent dès le premier tome, ce terme caractérise en effet d’emblée un mode de vie autant qu’un rapport à l’écriture : tandis que le diariste mentionne à plusieurs reprises son « ascétisme »22, il affirme à la même époque qu’« [é]crire, c’est s’affûter23 ». Il ne se départira pas de ce rapport ascétique à l’écriture et à l’existence.

« Éliminer » 

Pour Juliet, l’ascèse consiste surtout à supprimer, à « éliminer24 », dans l’expérience de vie comme dans l’écriture. Cette idée est omniprésente dans son Journal. Elle recouvre pourtant des opérations psychiques et linguistiques différentes. Dans un premier temps, l’élimination peut consister en une suppression pure et simple25. De fait, l’écriture de Juliet se révèle éminemment elliptique, à diverses échelles du texte (mot, phrase, récit) ; ce procédé ayant été fréquemment relevé par la critique26, nous ne nous y attarderons pas. Mais l’élimination peut aussi consister en un renoncement, ou en un refus. C’est alors la négation qui se charge d’expliciter la manière dont Juliet s’attache à renoncer à certaines attitudes ou actions : « Ne plus se vouloir de but, ne nourrir aucune sorte d’ambition, ne plus haleter après l’un ou l’autre de ces mirages à l’aide desquels la plupart se mystifient […] »27. La négation, associée à la forme infinitive, construit des auto-injonctions de défense qui explicitent, en particulier avec la locution adverbiale « ne… plus », le renoncement auquel doit se soumettre l’énonciateur. C’est tout l’être qui doit se redéfinir à partir de ce non-vouloir : « Être authentique, selon moi, c’est ne plus être aux prises avec les simagrées du moi, ne pas prendre une attitude, ne pas se travestir. C’est donc être pleinement et véritablement soi-même »28.

Enfin, l’élimination peut aussi prendre la forme d’une réduction : « Réduire, épurer ce qui se propose à l’expression, n’en garder que l’essence. C’est ce travail de contestation, de dépouillement, qui amène l’être à coïncider avec la voix, à gagner le neutre par la neutralité »29. Une autre formule résume éloquemment ce principe : « [l]’ascèse n’est pas privation, mutilation, mais resserrement sur l’immense »30. Cette remarque, qui fait écho au principe biblique de la « porte étroite », explicite la fécondité, la richesse naissant d’une démarche de renoncement, de choix – idée récurrente de l’imaginaire ascétique et plus largement biblique. Citons un dernier passage du Journal qui explicite poétiquement cette idée :

attenteascèsede la solitude

coulent les motsqui s’agrègenttrouvent leur placedans l’édifice31.

La métaphore de l’eau suggère très bien l’abondance, lexicale comme vitale, générée par l’ascèse. Or, chez Juliet, une construction grammaticale récurrente incarne ce processus de réduction : la négation restrictive. Cette négation pose en effet un double geste : à la restriction initiale succède la reconnaissance d’un absolu. En voici quelques exemples :

17 septembre 1957

Il ne m’appartient plus que de transcrire et préserver l’écoute.

20 octobre 1964

Il n’est de vie que dans la docilité à la voix.

3 février 1964

Le non-vouloir n’est qu’un vouloir plus difficile, qui requiert de nous une qualité plus rare : la volonté de consentement32.

La restriction initiale est la condition d’un rapport plus authentique à la vie et aux autres.

Trajectoire de l’ascèse, rythme de l’écriture

L’ascèse telle que l’envisage Juliet dans et avec son Journal se définit ainsi surtout comme un cheminement, un mouvement. Si le terme renvoie traditionnellement à un ensemble d’exercices pratiqués à des fins d’« élévation »33 morale et spirituelle, cette ascension n’apparaît que dans un second temps chez Juliet ; l’ascèse est chez lui, dans un premier temps, descente en soi, creusement intérieur. La verticalité de la trajectoire est ainsi conservée, mais sa direction est d’abord inversée ; elle tend pour commencer non vers un dessein supérieur et extérieur, mais vers une cible intérieure à soi. Un champ lexical métaphorique du creusement explicite, tout au long du Journal, cette descente en soi ascétique, qui consiste à se dépouiller du moi pour atteindre le soi :

[L’écrivain] se situe en dehors de la psychologie, de l’individuel, des références au monde extérieur, car c’est le plus intérieur de son intériorité qui est foré et ramené au jour34

Ce qui m’intéressait, c’était de creuser ma vie intérieure, de me dégager de ma souffrance, de m’appliquer à pénétrer l’extrême complexité de l’être humain, et surtout, d’écrire35

Pour libérer les mots qui parleront à tous et à chacun, l’écrivain ne doit-il pas descendre au plus profond de lui-même, là où s’étend cette terre qui nous est commune, cette terre où il n’est plus de divisions, où rien ne me sépare plus de toi, où tous nous ne sommes plus qu’un seul36.

Les verbes forer, creuser (le plus fréquent d’entre eux37), pénétrer ou encore descendre rendent tous compte d’un même mouvement, de plongée en soi, qui se conçoit comme une démarche introspective de lucidité. L’image du « mineur »38 ou de la descente dans le puits39 constituent des variantes tout aussi expressives de cette démarche.

Au bout de ce creusement intérieur, la lumière ; c’est elle, en effet, qui est présentée comme le but du processus ascétique : « […] le mot lumière. Ce mot évoque cette clarté intérieure qui survient lorsqu’un être s’est affranchi de la confusion, lorsqu’il s’est mis en ordre et unifié »40. Juliet recourt tout aussi souvent à l’image de la « source »41 pour évoquer cette découverte féconde et heureuse du soi. Dès lors, au-delà du retour de la lumière intérieure, l’ascèse ne semble pleinement achevée qu’avec un retour à la lumière. L’écrivain décrit en effet une trajectoire qui l’amène, une fois « le plus intérieur de son intériorité […] foré », à « ramener [cette découverte] au jour »42. La trajectoire ascétique consiste donc, chez Juliet, non en une élévation simple, mais en un aller-retour intérieur. Chez lui, l’élévation est conditionnée à l’introspection ; c’est ce qu’explicite très clairement dans le quatrième tome de son Journal l’image de la construction :

Vivre, c’est se construire, s’élever, se hisser vers la lumière. […]

Il est vrai que depuis que j’écris, je n’ai cessé de travailler à me construire. Il m’a fallu d’abord éventrer et drainer mon sous‐sol, puis poser des fondations, enfin songer à édifier la demeure. Une maison basse, humble, secrète, aux murs de granit, tout inondée de lumière, et où ceux qui viendraient éventuellement séjourner pourraient avoir le sentiment de se trouver chez eux43.

Chez Juliet l’écriture rend compte de chacune de ces étapes. Le creusement intérieur se manifeste ainsi stylistiquement par plusieurs procédés concurrents, qui tous traduisent la lente (et difficile) progression vers plus de clarté : les épanorthoses, qui ont bien été relevées par la critique44 et sur lesquelles nous ne reviendrons donc pas, et l’anadiplose45. L’anadiplose, en effet, traduit bien la constante et permanente recherche intérieure du locuteur ; il s’agit d’aller, petit à petit, vers plus de précision :

Je suis cette grêle émergence de vie à la surface du néant, rongée par la conscience de son insignifiance, de l’insignifiance de toute chose. Et pourtant, c’est la conscience de cette insignifiance qui me pousse à travailler, me concrétiser dans des mots, tenter d’ériger une œuvre. Une telle contradiction avive encore mon sentiment de la dérision46.

Écrire, pour moi, c’est tenter de restituer ce que je sens, ce que je vois, ce que j’écoute. Le plus souvent, c’est donc m’appliquer à capter cette voix qui cherche à se faire entendre. Et puisqu’il y a voix, il y a rythme. Écrire, c’est aussi me soumettre à un rythme. Un rythme dont les exigences sont absolument impérieuses47.

Comme on le voit dans le premier extrait, l’anadiplose peut survenir aussi bien à l’intérieur d’une phrase (« par la conscience de son insignifiance, de l’insignifiance de toute chose ») que d’une phrase à l’autre (de « la conscience de son insignifiance » à « la conscience de cette insignifiance ») ; elle s’inscrit alors dans une progression thématique linéaire qui souligne l’avancée progressive de l’élucidation. Dans le second extrait, anadiplose et progression thématique linéaire construisent une chaine signifiante autour de la voix : l’« écoute » engendre l’évocation de la « voix », laquelle entraîne à son tour celle du « rythme ».

Si épanorthoses et anadiploses rendent bien compte de cette première étape de l’ascèse que Juliet désigne à l’aide du verbe « creuser », l’écriture transcrit aussi, dans son rythme, le mouvement de retour à la lumière. La clarification à laquelle accède l’énonciateur lorsqu’il passe des « ténèbres » à la « lumière48 », c’est-à-dire d’un état de confusion à un état de clarté, est souvent rendue par une rupture de rythme dans la longueur ou la nature de la phrase. Le paragraphe passe ainsi de phrases longues à des segments bien plus courts, et/ou de phrases complexes à des phrases averbales. Cette rupture peut se produire à l’intérieur d’un même paragraphe ou d’un paragraphe à l’autre. En voici un exemple, parmi de nombreux autres :

Aspiré par le futur et sa vastitude dans laquelle je me dilate à mon aise, je dédaigne ce présent qui ne peut me rassasier. Mais lorsque ce présent est devenu fragment du passé, et que la mémoire risque d’en perdre le souvenir, alors il faut l’engranger dans ces pages, le reprendre, tenter de le réanimer, le soustraire au néant.

Ainsi, ma manie d’habiter le futur me condamne aux eaux mortes du passé. Donc à ne pas vivre49.

Dans ces lignes, la cadence mineure (la longueur des phrases se réduit) est associée à une chute averbale (la dernière phrase, en plus d’être brève, est dépourvue de verbe conjugué) ; elle est mise en évidence par le saut de paragraphe. Le style transcrit ainsi le moment même où l’examen intérieur génère une prise de conscience, source de libération. Le cheminement intellectuel est d’ailleurs explicité par la présence de plusieurs connecteurs logiques : « mais », « ainsi », « donc ». Le Journal consigne aussi bien des expériences ascétiques contemporaines de l’écriture, comme ici, transcrites au présent (conformément au principe de narration simultanée), que des expériences ascétiques passées, restituées à l’imparfait par exemple50.

Impasses de l’ascèse, écueils stylistiques

Si l’ascèse (du) diariste est présentée comme une trajectoire des ténèbres à la lumière, il n’en reste pas moins que de nombreuses impasses guettent l’écrivain-ascète. De fait, dans les premières années du Journal, le terme est connoté éminemment négativement, et ne manque pas de faire apparaître certains écueils ; l’ascèse apparaît alors non comme un choix, mais comme l’une des conséquences d’une expérience douloureuse : « Mon ascétisme est une manifestation de ma détresse »51, écrit Juliet le 25 janvier 1958. Deux ans plus tard, le diariste est plus explicite et rapporte cette exigence ascétique à la nécessité de structurer une vie qui avait jusque-là pu compter sur le cadre offert par l’expérience militaire :

Mon ascèse et ce carcan moral que je me suis assujetti, ont pour origine directe le désemparement que j’ai connu à mon retour à la vie civile. Ils ont eu pour fonction de me redonner des repères, une structure52.

Un autre (mauvais) motif semble justifier le parti pris de l’ascèse, sa nature passionnée et gourmande, ainsi qu’il l’écrit le 1er mars 1962 : « Mon ascétisme a pour origine un excès d’appétits »53. Dès lors, loin de correspondre à une élection, l’ascétisme se trouve investi d’un rôle de compensation ou de précaution : « Mon ascétisme, mes prudences, mes refus, ont pour fonction de prévenir les mauvais coups, car je sais trop combien je suis menacé, et qu’à la moindre épreuve d’importance, je serai démoli »54. Non pleinement consentie, vécue comme une obligation ou une contrainte, l’expérience ascétique des premières années renforce même la solitude de Juliet, sans apporter réconfort ni paix. Relatant dans son Journal, le 22 mai 1959, une soirée amicale « après des semaines de réclusion », le diariste note avec amertume à quel point, auprès de ces « êtres possédés du goût de vivre », qui « recherchent les plaisirs, les jouissances, adhèrent à eux-mêmes, ignorent l’ennui, le doute, aménagent leur existence au mieux de leur agrément », il se sent « loin, rejeté, malheureux, combien [s]on ascétisme obligé [lui] paraît risible », lui donne l’ « [i]mpression également d’être anormal, inaccompli »55.

À la même époque, le diariste mentionne un autre danger qui guette l’ascète zélé : l’épuisement. C’est la mise en garde formulée par sa femme, qu’il retranscrit le 4 octobre 1959 : « Elle t’a dit encore que l’ascétisme auquel tu te pliais demandait une grande énergie, et que c’était cette contention qui t’épuisait » 56. Le diariste constate lui-même, peu après, la manière dont, pratiquée à l’excès, l’ascèse aboutit finalement à un appauvrissement qui n’est pas le dépouillement escompté :

Jusqu’alors, j’ai vécu dans une trop grande contrainte avec moi-même. L’ascétisme que je m’imposais était trop rigoureux. Au lieu de hâter ma maturation, tant d’austérité et d’intransigeance ne faisaient que m’étouffer, me restreindre. Il faudra dorénavant que je sache m’ouvrir, me laisser aller, perdre mon temps57.

Le même constat s’impose encore en 1972 :

Peut-être me suis-je infligé des conditions de vie trop extrêmes. C’est pourtant en toute conscience que je me soumettais à cette épreuve. Je voulais qu’ils me contraignent (un jour, je préciserai qui je désigne par ce ils) à aller plus avant dans mon ascèse, ma poursuite d’un total effacement. Mais à force de m’annihiler, de broyer l’élan qui m’eût permis de m’affirmer de me poser en face d’autrui, je me suis condamné à disparaître, à ne plus exister que comme une ombre58.

Ainsi qu’il le remarque, une ascèse excessive, au lieu de permettre l’affirmation de soi, conduit au contraire à la disparition de soi, à l’effacement.

Ces impasses concernent aussi le processus d’écriture, dont on rappelle qu’il rend compte de l’ascèse autant qu’il la permet. Ainsi l’examen de conscience qui fonde, entre autres, le processus ascétique peut-il parfois faire tourner l’être en rond, au lieu de l’amener à progresser dans la compréhension de soi :

Parfois, la pensée est comme un fauve en cage. Ne pouvant ni s’arrêter, ni s’échapper, elle tourne, tourne, harcelée par ce qui la meut, emportée dans une giration qui l’épuise. Sous la pression d’un souvenir, d’une peur, d’une blessure, de tel état de conscience, elle parcourt sans fin le même cercle, remâche sans fin les mêmes idées, répète sans fin les mêmes mots.

Le ressassement – expression d’un blocage, d’un enfermement59.

Dans l’écriture, répétitions, dérivations et polyptotes transcrivent ce ressassement de la pensée :

Il m’a fallu creuser, creuser, encore creuser60.

La chose (quelle chose, sinon celle qu’on ne peut nommer – vaste, commune, inlassable et fragile, toujours neuve, sans contraire –, celle qu’on ne saurait désigner que par ce nom de chose, ce mot des plus communs, aux acceptions diverses, aux frontières mouvantes, mais purifié de ses résonances prosaïques ou triviales, revigoré par l’insigne usage auquel il est promu, et rayonnant soudain une étrange lumière), la chose est en attente61.

Dans ces deux passages, la répétition d’un même terme traduit une forme d’enlisement de la pensée du locuteur, qui entrave l’avancée de l’introspection. L’énonciateur est précisément placé dans une situation d’« attente » où toute tentative d’éclaircissement le ramène inévitablement à son point de départ. Corollairement, les dérivations rendent compte, pour leur part, d’une avancée laborieuse et restreinte :

Au début, dans un grand trouble, une profonde souffrance, l’incapacité de saisir le sens de ce que j’accomplissais, j’ai dû creuser, tailler, couper, arracher, rejeter, transgresser… […] Au long de cette longue errance, celui qui a parfois risqué la mort ne pouvait être que moi62.

Riche, complexe, insondable est la vie… Quand on prend conscience de cette richesse, de cette complexité, qu’on mesure l’immensité de ce qui ne peut être formulé, on en vient à penser que les œuvres les plus considérables et les plus admirées ne sont jamais que des balbutiements63.

Dans le premier exemple, la dérivation renforce la longueur de l’errance ; dans le second, elle manifeste la lenteur de l’avancement (auto)réflexif, qui semble pris dans un « cercle64 » et voué aux « balbutiements ».

Ascèse et simplicité

Pour identifier la réussite du processus ascétique, Juliet s’en remet à une valeur : la simplicité – simplicité de l’être comme simplicité de l’écriture. C’est une dimension à laquelle Juliet a été attentif très tôt, dès le premier tome de son Journal :

Pour atteindre au poème – c’est-à-dire à un texte qui ne procède pas des grimaces du moi, mais des énergies intemporelles qui traversent l’être – le poète doit s’arracher à la confusion et s’unifier. Or l’un, c’est la simplicité, et il est bien évident que cet état de simplicité ne peut s’exprimer que d’une manière simple, dans une langue sobre, directe, qui est donc à l’opposé d’une expression recherchée, ou précieuse, ou baroque, ou hermétique. Ainsi simplicité et beauté s’identifient. Mais le plus souvent, on croit la simplicité indigente, on la refuse, car on se complaît à la confusion, aux conflits qu’elle entretient, aux problèmes qu’elle multiplie. On se figure qu’elle est la richesse de la vie, et que, si on y renonçait, on ne rencontrerait que désert, néant. C’est pourquoi, tant qu’il n’a fait le saut, nul n’est à même de percevoir les profondeurs, la vitalité de cette simplicité en prise directe sur ce que l’homme peut vivre de plus grand et de plus intense65.

On le voit, simplicité et ascèse sont liées de plusieurs manières, et l’on comprend que le diariste articule différents types de simplicité. La première simplicité évoquée est présentée comme un préalable à l’écriture (« Pour atteindre au poème […] le poète doit s’arracher à la confusion et s’unifier. Or l’un, c’est la simplicité […]. ») ; cette simplicité apparaît comme le terme du processus laborieux et douloureux que constitue l’ascèse, figurée ici par la métaphore de l’arrachement. Présentée ainsi, l’on comprend qu’elle désigne l’unité intérieure à laquelle parvient le poète au terme de la démarche ascétique, en d’autres termes qu’il est question ici de simplicité spirituelle. Mais ascèse et simplicité sont encore liées différemment : la simplicité constitue aussi la modalité d’expression de l’ascèse, sa modalité esthétique pourrait-on dire (« cet état de simplicité ne peut s’exprimer que d’une manière simple ») ; la simplicité s’entend alors de manière stylistique et esthétique. Elle se reconnaît notamment par la sobriété lexicale (« langue sobre »), mais le diariste est plus explicite sur ses caractéristiques dans d’autres passages de son Journal, comme nous le verrons juste après. Enfin, d’une manière performative, cette simplicité stylistique et esthétique est à son tour féconde et pourvoyeuse de simplicité spirituelle (« les profondeurs, la vitalité de cette simplicité en prise directe sur ce que l’homme peut vivre de plus grand et de plus intense ») ; elle renforce et renouvelle, pour l’écrivain, l’expérience de simplicité qui a permis l’écriture. Simplicité esthétique et simplicité spirituelle se trouvent ainsi liées de manière interdépendante chez Juliet, au sens où la première est la seule modalité d’expression possible de la seconde ; la simplicité spirituelle ne peut se dire, mais aussi s’atteindre, que par une écriture simple.

L’écrivain revient à de nombreuses reprises, dans son Journal, sur les caractéristiques de cette simplicité requise d’écriture, qui se définit d’abord à l’échelle de la phrase :

Dès lors je comprends pourquoi j’ai pu affirmer qu’on doit juger l’écrivain sur le psychisme de sa phrase, pourquoi j’exige qu’il use d’une phrase simple (dans son vocabulaire ou sa structure). La phrase est le portrait de l’être. Une phrase simple, infaillible, ne peut qu’émaner de cet état de simplicité où parfois éclatent la paix et la lumière de l’absolument simple66.

La simplicité lexicale et/ou syntaxique est pour Juliet la traduction linguistique de l’« état de simplicité » spirituelle. Sa perception de la simplicité d’écriture n’a en réalité rien d’original ; elle s’inscrit plus largement dans un imaginaire de la langue classique très en vogue depuis le début du 20e siècle, ainsi que le montre sa remarque en date du 9 novembre 1965 : « Est classique une langue où chaque mot est induit par la tension du neutre. D’où égalité du ton, simplicité du vocabulaire, de la structure de la phrase, absence de particularités dérivant de l’individu, de ses inclinations, de son histoire personnelle… »67. Juliet ne fait ici que reprendre les caractéristiques de l’imaginaire du style classique tel que le 20e siècle s’est plu à le redéfinir68 : simplicité lexicale, simplicité syntaxique, sens de la mesure, discrétion rhétorique.

D’ailleurs, on retrouve chez Juliet la même opposition que celle qui avait permis à cet imaginaire stylistique de s’imposer au début du 20e siècle ; c’est en effet contre un certain style, caractérisé par « l’exagération, […] le piège du beau, de l’harmonieux, de l’effet »69, que Juliet recherche la simplicité, tout comme l’idéal du style classique s’était construit, au début du 20e siècle, contre le style riche et chatoyant de l’époque décadente. Cependant, contrairement à la dichotomie du siècle dernier, qui s’envisageait intégralement à l’intérieur du champ littéraire, Juliet assimile, de manière un peu rapide et caricaturale, cette écriture de l’embellissement à la « littérature », à quoi s’opposerait absolument la simplicité :

Lors de cette phase de la mise en mots qui doit s’effectuer dans le souci du vrai, de l’immuable, de son austérité essentielle, nombreux sont les écrivains et notamment les poètes qui se fourvoient. Car faute de tenir le centre, ils perdent la simplicité. Ils sont à ce point préoccupés d’embellir le verbe, le farder, qu’ils en oublient plus ou moins ce qu’ils ont à exprimer, et ils s’enlisent dans la littérature ou l’hermétisme70.

De fait, le rapport de Juliet à la littérature n’a rien d’évident ; s’il choisit de commencer à écrire en tenant un Journal, c’est « parce qu’il n’est pas écrivain – pas encore », note Mireille Calle-Gruber dans son étude « Charles Juliet : une écriture coupable » ; « le journal constitue pour Charles Juliet une sorte de lieu zéro de la littérature »71. L’idéal de simplicité d’écriture, quoique nourri d’exemples littéraires, s’envisage pour lui, dans un premier temps, contre la littérature.

Enfin, sa représentation de la simplicité se singularise encore par la manière dont il l’investit d’une portée spirituelle. Juliet précise en effet, à propos des auteurs au « style classique » et simple, qu’il leur faut « vivre l’ascèse qu’il suppose72 » ; de la même manière, il s’insurge contre ceux qui, « [f]aute de […] savoir apprécier une forme simple, saine, dépouillée, faute de pouvoir comprendre l’ascèse qu’elle implique », « n’aiment en art que ce qui paraît savant73 » ; c’est cette aptitude à lier style et spiritualité, à suggérer que la simplicité d’écriture procède d’une expérience ascétique, qui particularise encore la représentation de Juliet74.

Les vertus de l’écriture ascétique

Chez Juliet, l’ascèse telle qu’elle se manifeste dans et par l’écriture, a ainsi des enjeux éthiques et spirituels explicites :

Quand la table rase à laquelle il faut procéder est conduite jusqu’en ses ultimes conséquences, elle élimine toute tentation d’avoir à s’appuyer sur une croyance. Alors peut s’épanouir au plus nu de la plus totale dénudation, une vie spirituelle qui n’a besoin d’aucun décor, d’aucun uniforme, d’aucune autorité à laquelle se soumettre. Cette vie est d’ailleurs toute de simplicité et peut se résumer à cette seule injonction : travaille sans relâche à te rendre meilleur75.

L’enjeu de l’ascèse, c’est l’amélioration constante de soi, c’est-à-dire, pour Juliet, la mise à distance du « Moi » et la quête de l’humilité. L’on remarquera que, chez Juliet, la « spiritualité » envisagée est surtout une éthique76.

Cette transformation escomptée par et avec l’écriture, Juliet l’envisage aussi pour son lecteur. Il détaille ainsi les vertus qu’il souhaiterait voir son lecteur développer dans un passage d’Accueils déjà cité en partie :

Ma maison de mots, je la construis avec un grand souci de simplicité, de clarté, de rigueur. […]

Et lorsque tu quitteras ma maison, je souhaiterais que tu sois plus clair, plus intense, que tu saches mieux voir, mieux aimer les autres et le monde, mieux apprécier les multiples beautés de la vie77

Le « grand souci de simplicité, de clarté et de rigueur » qui anime Juliet a aussi pour ambition d’améliorer chez le lecteur la compréhension de son être intime, de le faire gagner en lucidité comme en acuité, de faire grandir son sens de la fraternité, de développer son aptitude à l’émerveillement, autant de dispositions morales autant que spirituelles. Si la simplicité ascétique est présentée comme un idéal d’écriture, c’est parce qu’elle est source de vertus, pour l’auteur mais aussi pour son lecteur, en ce qu’elle contribuerait activement à leur perfectionnement moral et spirituel.

Conclusion

Récurrent dans l’œuvre, et tout particulièrement dans les premiers volumes du Journal qui nous ont davantage intéressée ici, le terme d’« ascèse », ou celui d’« ascétisme », prend chez Juliet une connotation éthique, sans être dénué de perspective spirituelle (mais d’une spiritualité non religieuse), qui en fait un synonyme de « sobriété ». Idéal de vie autant que d’écriture, l’ascèse se trouve au cœur du projet diariste, qui la reflète autant qu’il la permet, dans la mesure où ce projet se fait tantôt narration simultanée tantôt narration ultérieure d’expériences ascétiques. Dès lors, et c’est ce que nous avons voulu montrer, c’est le style lui-même qui se dote d’une portée éthique et spirituelle, jusque dans les effets vertueux escomptés, sur l’auteur comme sur le lecteur.

Si la sécheresse du style renvoie de manière assez attendue au travail de « creusement » ascétique, l’écriture de Juliet rend bien compte, aussi, de la fécondité née du renoncement. L’omniprésence de la négation (simple ou restrictive), l’attention portée au rythme des phrases permettent quant à elles de figurer la trajectoire de l’écrivain-ascète des ténèbres à la lumière. Cependant, loin de présenter l’ascèse comme un idéal de vie et d’écriture absolu, le Journal donne aussi à voir les dangers et les limites de cette disposition intérieure et stylistique dès lors qu’elle est pratiquée de manière excessive. Enlisé dans la répétition et le ressassement, l’écrivain échoue alors à (se) dire.

Surtout, l’ascèse s’articule, chez Juliet, à l’idéal de simplicité. Garante de la réussite du processus ascétique, elle est présentée comme un idéal de comportement autant que d’écriture. Si Juliet n’est pas le seul écrivain à manifester cette aspiration à la simplicité (stylistique, éthique, spirituelle)78, il est sans doute le seul à nous proposer de l’accompagner sur ce chemin aussi longtemps79.